Rome

Part 40

Chapter 403,815 wordsPublic domain

--Vous ne savez pas, si vous étiez très gentil, eh bien! vous déjeuneriez avec moi... Voulez-vous? Dès que vous serez libre, venez me rejoindre à ce restaurant, là, cette façade rose. Moi, en une heure, j'aurai réglé mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul.

D'abord, Pierre refusa, se défendit; mais il n'avait aucune excuse possible; et il dut se rendre enfin, cédant malgré lui au charme réel de Prada. Dès qu'ils se furent séparés, il n'eut qu'à monter une rue, pour se trouver à la porte du cardinal. Ce dernier était d'un abord très facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer à l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient à deux battants, même devant les plus humbles soutanes. Le jeune prêtre fut donc introduit tout de suite, un peu étonné de cet accueil, en se souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait déconseillé le voyage, Son Éminence n'aimant pas à être dérangée, quand elle était souffrante. A la vérité, il n'était guère question de maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa, inondée de soleil. Le salon d'attente, où l'on venait de le laisser seul, meublé d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni confort; mais il était égayé par la plus belle lumière du monde, et il donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une beauté sans égale, toute de rêve, dans le continuel mirage du passé. Aussi, en attendant d'être reçu, alla-t-il se planter à une des fenêtres, grande ouverte sur un balcon, émerveillé, parcourant des yeux la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome, que dominait le dôme de Saint-Pierre, une petite tache étincelante, à peine large comme l'ongle du petit doigt.

Il s'oubliait là, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui arrivaient très nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre que c'était Son Éminence elle-même, debout sur le balcon voisin, qui causait avec un prêtre, dont il voyait seulement un bout de soutane. Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier mouvement fut de se retirer, par discrétion; et puis, les paroles qu'il entendit le retinrent.

--Nous allons savoir dans un instant, disait Son Éminence de sa voix grasse. J'ai envoyé Eufemio à Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et voici le train qui le ramène.

En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un jouet d'enfant. Ce devait être pour le guetter que Sanguinetti était venu s'accouder à la balustrade du balcon. Et il restait là, les yeux sur Rome, au loin.

Santobono prononça passionnément quelques mots, que Pierre entendit mal. Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement:

--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que Dieu nous conserve longtemps encore Sa Sainteté...

Il s'arrêta, et comme il n'était pas hypocrite, il compléta sa pensé:

--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de l'Antéchrist ont gagné beaucoup de terrain dans ces derniers temps.

Un cri échappa à Santobono.

--Oh! Votre Éminence agira, triomphera!

--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu'à la disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la victoire du Saint-Siège. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun dans ses moyens à barrer la route aux méchants, de manière à ce que les bons réussissent... Ah! si l'Antéchrist règne...

Ce mot d'Antéchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antéchrist, c'était le cardinal Boccanera.

--Mon cher, songez à cela: l'Antéchrist au Vatican, consommant la ruine de la religion par son orgueil implacable, sa volonté de fer, sa sombre folie du néant; car il n'y a plus à en douter, il est la bête de mort annoncée par les prophéties, celle qui menace de tout engloutir avec elle, dans sa furieuse course aux ténèbres de l'abîme. Je le connais, il ne rêve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du temple et les ébranlera pour s'abîmer sous les décombres, lui et la catholicité entière. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit chassé de Rome, fâché avec toutes les nations, exécré de l'Italie, traînant par le monde le fantôme errant du dernier pape.

Un grognement sourd, un juron étouffé de Santobono accueillit cette effroyable prédiction. Mais le train était arrivé en gare; et, parmi les quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un petit abbé, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite. C'était l'abbé Eufemio, le secrétaire du cardinal. Quand il eut aperçu celui-ci au balcon, il lâcha tout respect humain, il se mit à courir, pour gravir la rue en pente.

--Ah! voici Eufemio! s'écria Son Éminence, frémissante d'anxiété. Nous allons savoir, nous allons savoir enfin!

Le secrétaire s'était engouffré sous la porte, et il dut monter si vivement, que Pierre, presque aussitôt, le vit traverser hors d'haleine le salon d'attente, où il se trouvait, puis disparaître dans le cabinet du cardinal. Celui-ci avait quitté le balcon pour aller à la rencontre de son messager; mais il y revint, au milieu de questions, d'exclamations, de tout un tumulte, causé par les mauvaises nouvelles.

--Alors, c'est bien vrai, la nuit a été mauvaise, Sa Sainteté n'a pas dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on raconté? Mais, à son âge, rien n'est plus grave, ça peut l'emporter en deux heures... Et les médecins, que disent-ils?

La réponse ne parvint pas à Pierre. Seulement, il comprit en entendant le cardinal reprendre:

--Oh! les médecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel malheur, si la catastrophe ne peut être reculée de quelques jours!

Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, là-bas, regardant de toute son angoisse ambitieuse le dôme de Saint-Pierre, la petite tache étincelante, à peine grande comme l'ongle du petit doigt, au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si le pape était mort! Et il aurait voulu n'avoir qu'à étendre le bras pour prendre dans le creux de sa main la Ville éternelle, la Ville sacrée, qui ne tenait pas plus de place, à l'horizon, qu'un tas de gravier, jeté là par la pelle d'un enfant. Déjà, il rêvait du conclave, lorsque les dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile, souverain, le couronnerait de pourpre.

--Mais vous avez raison, mon cher, s'écria-t-il en s'adressant à Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'Église... Et puis, il n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprême, il saura bien foudroyer l'Antéchrist.

Alors, pour la première fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage décision:

--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!

Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon était vide, et son attente recommença, dans le salon ensoleillé, d'une gaieté calme et délicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut étonné de trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prêtres, qui s'en étaient allés par une autre porte.

Dans la vive lumière blonde, le cardinal était debout près d'une fenêtre, avec sa face colorée au nez fort, aux grosses lèvres, son air de jeunesse trapue et vigoureuse, malgré ses soixante ans. Il avait repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par bonne politique. Et, tout de suite, dès que Pierre se fut incliné et eut baisé l'anneau, il lui indiqua une chaise.

--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux d'en causer avec vous.

Lui-même avait pris une chaise, devant cette fenêtre ouverte sur Rome, dont il semblait ne pouvoir s'éloigner. Le prêtre s'aperçut qu'il ne l'écoutait guère, les yeux de nouveau là-bas, vers la proie si chaudement désirée, pendant qu'il s'excusait d'être venu le troubler dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention était parfaite, il s'émerveilla de la volonté que cet homme devait avoir, pour paraître si calme, si dévoué aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent de tempête soufflait en lui.

--Votre Éminence daignera donc me pardonner...

--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma santé chancelante me retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est très naturel que vous désiriez me fournir des explications, défendre votre œuvre, éclairer mon jugement. Même je m'étonnais de ne pas vous avoir encore vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'épargnez pas vos démarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous écoute, de toute la bonne joie que j'aurais à vous absoudre.

Et Pierre se laissa prendre à ces bienveillantes paroles. Un espoir lui revint, celui de gagner à sa cause le préfet de l'Index, tout-puissant. Il le jugeait déjà d'une intelligence rare, d'une cordialité exquise, cet ancien nonce qui avait appris, à Bruxelles d'abord, puis à Vienne, l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois encore sa flamme d'apôtre, pour exposer ses idées sur la Rome de demain, la Rome qu'il rêvait, de nouveau maîtresse du monde, si elle revenait au christianisme de Jésus, dans l'ardent amour des petits et des humbles.

Sanguinetti souriait, hochait doucement la tête, s'exclamait de ravissement.

--Très bien, très bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'évidence même, vous êtes là avec tous les bons esprits.

Puis, tout le côté poésie le touchait profondément, disait-il. Il aimait à passer, comme Léon XIII, par rivalité sans doute, pour un latiniste des plus distingués, et il avait voué à Virgile une tendresse spéciale et sans bornes.

--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant les pauvres que l'hiver a glacés, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous doutez-vous que vous êtes plein de tournures latines? J'ai noté chez vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les Églogues. Un charme, votre livre, un vrai charme!

Comme il n'était point sot, et qu'il sentait là, dans ce petit prêtre, une grande intelligence, il finissait par s'intéresser, non pas à lui, mais au profit quelconque qu'il y avait peut-être à tirer de lui. C'était, dans sa fièvre d'intrigues, sa continuelle préoccupation, tirer des autres, des créatures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui apportaient d'utile à son propre triomphe. Et il se détournait un instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'écoutait parler, en se demandant à quoi il pourrait bien l'employer, tout de suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait pape. Mais le prêtre commit encore une fois la faute d'attaquer le pouvoir temporel de l'Église et de prononcer les mots malencontreux de religion nouvelle.

D'un geste, le cardinal l'arrêta, toujours souriant, sans rien perdre de son amabilité, bien que sa résolution, prise depuis longtemps, fût dès lors confirmée et définitive.

--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je suis souvent avec vous, oh! tout à fait... Seulement, voyons, vous ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors, après la page que vous avez écrite sur la Grotte, comment voulez-vous que je me prononce pour vous, contre les Pères?

Pierre fut atterré par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne n'avait eu la précaution de l'avertir. A Rome, les œuvres catholiques du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, désigné par le Saint-Père, chargé de la représenter et de la défendre au besoin.

--Ces bons Pères! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains liées, nous ne pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos pauvres prêtres qui mourrait de faim.

Il n'y avait qu'à s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus à cette question d'argent, à la nécessité où se trouvait le Saint-Siège d'assurer son budget, bon an mal an. C'était toujours le servage du pape, que la perte de Rome avait libéré du souci de régner, mais que sa gratitude forcée pour les aumônes reçues, clouait quand même à la terre. Les besoins étaient si grands, que l'argent régnait, était la puissance souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome.

Sanguinetti se leva pour donner congé au visiteur.

--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous désespérez pas. Je n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si Dieu est avec vous, il vous sauvera, même malgré nous!

C'était son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais pousser personne à bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon dire à celui-ci que la condamnation de son livre était chose faite et que le seul parti prudent serait de le désavouer? Il n'y avait qu'un sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colère sur les âmes de feu et les jeter à la rébellion.

--Espérez, espérez! répéta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire.

Pierre, profondément touché, se sentit renaître. Il oubliait même la conversation qu'il avait surprise, cette âpreté d'ambition, cette rage sourde contre le rival redouté. Et puis, chez les puissants, l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de cœur? Si celui-ci était pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-être le pape attendu, acceptant la tâche de réorganiser l'Église des États-Unis d'Europe, maîtresse spirituelle du monde? Il le remercia avec émotion, s'inclina et le laissa à son rêve, debout devant cette fenêtre grande ouverte, d'où Rome lui apparaissait au loin toute précieuse et luisante comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le resplendissement du soleil d'automne.

Il était près d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin déjeuner, à une des petites tables du restaurant, où ils s'étaient donné rendez-vous. Leurs affaires les avaient retardés l'un et l'autre. Mais le comte paraissait fort gai, ayant réglé à son avantage des questions fâcheuses; et le prêtre lui-même, repris d'espérance, s'abandonnait, se laissait délicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour. Aussi le déjeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire, peinte en bleu et en rose, absolument déserte à cette époque de l'année. Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les Châteaux romains décoraient les murs. Et ils mangèrent des choses fraîches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un goût brûlé de terroir, comme si les anciens volcans avaient laissé à la terre un peu de leur flamme.

Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grâce farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en voiture, de Frascati à Nemi, était resté sous le charme; et il en parlait encore avec feu. C'était d'abord l'adorable chemin de Frascati à Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantées de roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de continuelles échappées sur l'immensité houleuse de la Campagne. A gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithéâtre, blanchissait sur un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronné de grands arbres séculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers Frascati, on apercevait, très haut, à la lisière d'un bois de pins, les ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des siècles de soleil, et d'où la vue sans bornes devait être admirable. Puis, on traversait Marino, à la grande rue en pente, à la vaste église, au vieux palais noirci et à demi mangé des Colonna. Puis, après un bois de chênes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde: les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre côté des eaux immobiles, clair miroir; le Monte Cave à gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola; et Castel-Gandolfo à droite, dominant le lac, comme du haut d'une falaise. Dans le cratère éteint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure géante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de métal fondu, que le soleil moirait d'or d'un côté, tandis que l'autre moitié, dans l'ombre, était noire. Et la route montait ensuite, jusqu'à Castel-Gandolfo, perché sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer, toujours rafraîchi par une brise, même aux heures les plus brûlantes de l'été, autrefois célèbre par sa villa des Papes, où Pie IX aimait à vivre des journées d'indolence, où Léon XIII n'est jamais venu. Et la route descendait ensuite; et les chênes verts recommençaient, des chênes verts fameux par leur énormité, une double rangée de colosses, de monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on arrivait enfin à Albano, une petite ville moins nettoyée, moins modernisée que Frascati, un coin de terroir qui a gardé un peu de son odeur d'ancienne sauvagerie; et c'était encore l'Arricia, avec le palais Chigi, des coteaux couverts de forêts, des ponts enjambant des gorges débordantes d'ombrages; et c'était encore Genzano, c'était encore Nemi, de plus en plus reculés et farouches, perdus au milieu des rocs et des arbres.

Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaçable Pierre en avait gardé, ce Nemi au bord de son lac, ce Nemi délicieux de loin, d'une apparition si charmeresse, évocatrice des anciennes légendes, des villes fées nées dans la verdure du mystère des eaux, et d'une saleté repoussante quand on l'aborde enfin, croulant de partout, dominé encore par la tour des Orsini, comme par le génie mauvais des anciens âges, qui semble y maintenir les mœurs féroces, les passions violentes et les coups de couteau! Il était de là, ce Santobono, dont le frère avait tué, et qui lui-même semblait brûler d'une flamme meurtrière, avec ses yeux de crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une lune éteinte, tombée là, dans ce fond de cratère, cette coupe plus profonde et plus étroite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une vigueur et d'une densité prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules, en un flot vert de branches qui s'écrasent, descendent jusqu'à la rive. Cette fécondité formidable naît des continuelles vapeurs d'eau qui se dégagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidité chaude et lourde, les allées des jardins environnants se verdissent de mousses, des brouillards épais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcière, aux louches maléfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac où paraissent dormir des atrocités anciennes, toute une religion mystérieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable décor. Il l'avait vu, à l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forêts, tel qu'une plaque de métal terni, noir et argent, d'une immobilité pesante; et cette eau très claire, mais si profonde, cette eau déserte, sans une barque, cette eau morte, auguste et sépulcrale, lui avait laissé une indicible tristesse, une mélancolie à en mourir, la désespérance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonflées de la douleur muette des germes, inquiétantes de fécondité. Ah! ces bords noirs qui s'enfonçaient, ce lac morne et noir qui gisait, là-bas, au fond!

Le comte Prada s'était mis à rire de cette impression.

--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils, tout en l'éclairant, ne l'animent guère. Pour mon compte, je sais que je périrais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue. Mais il a pour lui les poètes et les femmes romanesques, celles qui adorent les grands amours passionnés, aux dénouements tragiques.

Puis, comme les deux convives s'étaient levés de table, pour aller prendre le café sur une terrasse, la conversation changea.

--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre à la réception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un étranger, un spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer.

--Oui, j'ai une invitation, répondit Pierre. C'est un de mes amis, monsieur Narcisse Habert, un attaché de notre ambassade, qui me l'a procurée et qui, du reste, doit m'y conduire.

En effet, il devait y avoir, le soir même, une fête au palais Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dépasserait tout en magnificence, car il avait lieu à l'occasion des fiançailles de Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, après avoir giflé sa fille, disait-on, et avoir lui-même couru des risques sérieux d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colère, venait de céder devant le tranquille et doux entêtement de la jeune fille, en consentant à son mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en étaient bouleversés.

Le comte Prada s'égayait de nouveau.

--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis enchanté, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un très honnête et très charmant garçon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entrée, dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui vient enfin de décrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon père, qui prend tout au sérieux, m'a dit qu'il n'en avait pas fermé l'œil de la nuit.

Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt:

--Dites donc, il est déjà deux heures et demie, vous n'aurez plus un train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire? ce serait de rentrer à Rome avec moi, en voiture.

Mais Pierre se récriait.

--Non, non, merci mille fois! Je dîne avec mon ami Narcisse, je ne puis m'attarder.

--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir à trois heures, nous serons à Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de promenade plus délicieuse à faire, quand le jour tombe, et, voyons! je vous promets un admirable coucher de soleil.

Il fut si pressant que le prêtre dut accepter, gagné décidément par tant d'amabilité et de belle humeur. Ils passèrent encore une heure fort agréable, à causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils étaient remontés un instant dans Frascati, où le comte voulait revoir un entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin, mollement bercés côte à côte, sur les coussins de la victoria, au trot léger des deux chevaux. C'était délicieux, en effet, ce retour à Rome, au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par cette fin exquise de la plus douce des journées d'automne.