Part 39
Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches, fut repris d'anxiété, dans son obstination à ne pas quitter Rome, sans s'être battu jusqu'au bout, en soldat d'une espérance qui ne veut pas croire à la défaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire, chargé du diocèse de Rome, un lettré qui avait causé d'Horace avec lui, un politique un peu brouillon qui s'était mis à le questionner sur la France, sur la République, sur le budget de la guerre et de la marine, sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà au palais Boccanera, un vieillard maigre, au visage décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer qu'un long blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres, gâtés par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il avait vu, au Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque sorte le ministre des Affaires étrangères de Sa Sainteté, la grande puissance du Saint-Siège, dont on l'avait écarté jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences d'une visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et il avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un air d'intérêt après l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant même. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et que, s'il arrivait un jour à forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la Secrétairerie d'État. Et, ce soir-là, il était rentré rue Giulia effaré, surmené, la tête brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette machine aux cent rouages, qu'il s'était demandé avec terreur ce qu'il ferait le lendemain, n'ayant plus rien à faire, qu'à devenir fou.
Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il sût pourquoi. Il avait ses yeux de terreur. Puis, dans un souffle, à l'oreille:
--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir. Je vous répète que vous n'avez pas d'autre chose à faire.
Il céda. Pourquoi résister, en effet? En dehors de la passion d'ardente charité qui l'avait amené pour défendre son livre, n'était-il pas à Rome dans un but d'expérience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les tentatives.
Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il n'avait mieux senti l'énormité de ces quatre rangées tournantes de colonnes, de cette forêt aux gigantesques troncs de pierre, où personne ne se promène d'ailleurs. C'est un désert grandiose et morne, on se demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majesté sans doute, pour la pompe de la décoration; et toute Rome, une fois de plus, était là. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le palais du Saint-Office, derrière la Sacristie, dans un quartier de solitude et de silence, que le pas d'un piéton, le roulement d'une voiture troublent à peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promène, en nappes lentes, sur le petit pavé blanchi. On y devine le voisinage de la basilique, l'odeur d'encens, la paix cloîtrée, dans le sommeil des siècles. Et, à un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudité pesante et inquiétante: une haute façade jaune, percée d'une seule ligne de fenêtres; tandis que, sur la rue latérale, l'autre façade est plus louche encore, avec son rang de fenêtres plus étroites, des judas aux vitres glauques. Dans l'éclatant soleil, ce colossal cube de maçonnerie couleur de boue paraît dormir, presque sans jour sur le dehors, fermé et mystérieux comme une prison.
Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacrée congrégation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'était plus celle de la légende, la pourvoyeuse des bûchers, le tribunal occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanité entière. Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se réunissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas même un souffle, sortît des murs. Mais, si elle continuait à frapper le crime d'hérésie, si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu, réduite à un rôle de protestation, ne pouvant même infliger aux siens, aux ecclésiastiques, que des peines disciplinaires.
Lorsqu'il fut entré et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor Nani, qui habitait le palais, à titre d'assesseur, Pierre éprouva une surprise heureuse. La pièce était vaste, située au midi, inondée de gai soleil; et il régnait là une douceur exquise, malgré la raideur des meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y eût vécu, accomplissant ce prodige de mettre de sa grâce dans ces choses sévères. Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, épandu, prenait les cœurs, dès le seuil.
Tout de suite, monsignor Nani s'était avancé, souriant, avec sa face rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'âge poudrait. Et les deux mains tendues:
--Ah! mon cher fils, que vous êtes aimable d'être venu me voir... Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis.
Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection extraordinaire.
--Où en êtes-vous? Racontez-moi ça, dites-moi bien tout ce que vous avez fait.
Pierre, touché malgré les confidences de don Vigilio, gagné par la sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit ses visites au cardinal Sarno, à monsignor Fornaro, au père Dangelis; il conta ses autres démarches près des cardinaux influents, tous ceux de l'Index, et le Grand Pénitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal secrétaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte à une autre, à travers tout le clergé de Rome, à travers toutes les congrégations, dans cette immense ruche active et silencieuse, où il s'était lassé les pieds, brisé les membres, hébété le cerveau.
Et monsignor Nani, qui semblait l'écouter d'un air de ravissement, s'exclamait, répétait à chaque station de ce calvaire du solliciteur:
--Mais c'est très bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A merveille, à merveille, elle marche!
Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malséante. Il n'avait que son joli regard d'enquête, qui fouillait le jeune prêtre, pour savoir s'il l'avait enfin amené au point d'obéissance où il le désirait. Était-il assez las, assez désillusionné, assez renseigné sur la réalité des choses, pour qu'on pût en finir avec lui? Trois mois de Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un résigné au moins, de l'enthousiaste un peu fou du premier jour?
Brusquement, monsignor Nani demanda:
--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son Éminence le cardinal Sanguinetti.
--Monseigneur, c'est que Son Éminence est à Frascati, je n'ai pu la voir.
Alors, le prélat, comme s'il eût reculé encore le dénouement, avec une secrète jouissance de diplomate artiste, se récria, leva ses petites mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui déclare tout perdu.
--Oh! il faut voir Son Éminence, il faut voir Son Éminence! C'est absolument nécessaire. Pensez donc! le préfet de l'Index! Nous ne pourrons agir qu'après votre visite, car vous n'avez vu personne, si vous ne l'avez pas vu... Allez, allez à Frascati, mon cher fils.
Et Pierre ne put que s'incliner.
--J'irai, monseigneur.
XI
Bien qu'il sût ne pouvoir se présenter chez le cardinal Sanguinetti que vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit dès neuf heures à la petite gare de Frascati. Déjà, il y était venu, en un de ses jours d'oisiveté forcée; il avait fait l'excursion classique de ces Châteaux romains, qui vont de Frascati à Rocca di Papa, et de Rocca di Papa au Monte Cave; et il était charmé, il se promettait deux heures de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, où Frascati est bâti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes, dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un promontoire, jusqu'à Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un îlot de marbre, à six grandes lieues.
Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boisées de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'où l'on a la plus belle vue du monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fières et élégantes façades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plantés de cyprès, de pins et de chênes! C'était une douceur, une joie, une séduction dont il ne se serait jamais lassé. Et, depuis plus d'une heure, il errait délicieusement par les routes bordées d'antiques oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands arbres des propriétés voisines, par les sentiers odorants, au bout desquels, à chaque coude, la Campagne se déroulait à l'infini, lorsqu'il fit une rencontre imprévue, qui le contraria d'abord.
Il était redescendu près de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes vignes où tout un mouvement de constructions nouvelles s'était produit depuis quelques années; et il fut surpris de voir une victoria, très correctement attelée de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrêter près de lui, et de s'entendre appeler par son nom.
--Comment! monsieur l'abbé Froment, vous ici en promenade, de si bonne heure!
Alors, il reconnut le comte Prada qui, étant descendu, laissa la voiture vide achever la route, tandis qu'il faisait à pied les deux ou trois derniers cents mètres, à côté du jeune prêtre. Après une cordiale poignée de main, il expliqua son goût.
--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. Ça promène mes chevaux... Vous savez que j'ai des intérêts par ici, toute une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas très bien. Et c'est pourquoi, malgré la saison avancée, je suis encore forcé d'y venir plus souvent que je ne voudrais.
Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient dû vendre la villa somptueuse, bâtie là par un cardinal, leur ancêtre, sur les plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moitié du seizième siècle: une demeure d'été royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des bassins, des cascades, surtout une terrasse, célèbre entre toutes celles du pays, qui s'avançait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine, dont l'immensité sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la Méditerranée. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mère de vastes champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apportés en dot à Prada, au moment où la folie de la pierre soufflait de Rome sur les provinces. Aussi Prada avait-il eu l'idée de construire là tout un quartier de villas bourgeoises, dans le goût de celles qui encombrent la banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'étaient présentés, l'effondrement financier était survenu, et il liquidait péniblement cette affaire fâcheuse, après en avoir désintéressé sa femme, dès leur séparation.
--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats, et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays, n'est-ce pas? dont nous avons raison d'être très fiers, à Rome. J'ai beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que mon cœur batte de joie.
Ce qu'il ne disait pas, c'était que son amie, comme il la nommait, Lisbeth Kauffmann, venait de passer l'été dans une des villas neuves, où elle avait installé son atelier de délicieuse artiste, visité par toute la colonie étrangère, qui tolérait l'irrégularité de sa situation, depuis la mort de son mari, grâce à sa gaieté et à sa peinture, juste assez pour être libre. On avait fini même par accepter sa grossesse, et elle était rentrée à Rome dès le milieu de novembre, pour y accoucher d'un gros garçon, dont la venue avait rallumé, dans les salons blancs et dans les salons noirs, les commérages passionnés sur le divorce imminent de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati était sûrement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil où le jetait cette naissance d'un fils.
Pierre, qui gardait en sa présence une gêne, comme une sorte de malaise, dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut pourtant répondre à son amabilité parfaite, en lui demandant des nouvelles de son père, le vieil Orlando, le héros de la conquête.
--Oh! à part les jambes, il se porte à merveille, il vivra cent ans. Ce pauvre père! j'aurais été si heureux de l'installer dans une de ces petites maisons, cet été! Mais jamais il n'a voulu, il s'entête à ne pas quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprît, pendant son absence.
Il éclata d'un beau rire, s'égayant tout seul à plaisanter ainsi l'âge héroïque et démodé de l'indépendance. Puis, il ajouta:
--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abbé. Il s'étonne de ne pas vous avoir revu.
Cela chagrina Pierre, car il s'était mis à aimer Orlando d'une tendresse respectueuse. Deux fois, depuis la première visite, il était retourné le saluer; et, à chaque fois, le vieillard avait refusé de causer de Rome, tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris. Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure.
--Je vous en prie, s'écria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je désire le satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai été touché de son accueil.
Tous deux continuaient à marcher lentement, par la route montante, au milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'étaient même pas achevées. Et, lorsque Prada sut que le prêtre était venu pour se présenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire de loup aimable, qui découvrait ses dents blanches.
--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous allez le trouver dans un bel état de fièvre!
--Pourquoi donc?
--Mais parce que les nouvelles de la santé du Saint-Père ne sont pas bonnes, ce matin. Quand j'ai quitté Rome, le bruit courait qu'il avait passé une nuit affreuse.
Il s'était arrêté à un coude de la route, devant une antique chapelle, une petite église, d'une grâce solitaire et triste, à la lisière d'un bois d'oliviers. Et, tout à côté, se trouvait une masure tombant en ruine, l'ancienne cure sans doute, d'où sortait un prêtre, grand, noueux, la face épaisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef, ferma rudement la porte, avant de s'éloigner.
--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le cœur doit battre aussi bien fort, et qui monte sûrement chez votre cardinal, aux nouvelles.
Pierre, surpris, avait regardé le prêtre.
--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le lendemain de mon arrivée, chez le cardinal Boccanera, auquel il apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat pour son jeune frère, qu'une violence, un coup de couteau, je crois, avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a refusé absolument.
--C'est lui-même, n'en doutez pas, car il a été autrefois un familier de la villa Boccanera, où son jeune frère était jardinier. Aujourd'hui, il est le client, la créature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette très vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, où l'on ne vient pas entendre la messe trois fois par année. Oui, une véritable sinécure, qui lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez là, entouré de grands murs.
En effet, le clos s'étendait sur la pente, derrière la cure, fermé soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche où les regards eux-mêmes ne pénétraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier géant, dont les feuilles hautes se découpaient en noir sur le ciel clair.
Prada s'était remis à marcher, et il continuait à parler de Santobono, qui l'intéressait évidemment. Un prêtre patriote, un garibaldien. Né à Nemi, dans ce coin resté sauvage des monts Albains, il était du peuple, encore près de la terre; mais il avait étudié, il savait assez d'histoire pour connaître la grandeur passée de Rome et pour rêver le rétablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il s'était mis à croire passionnément qu'un grand pape seul pouvait réaliser ce rêve, en s'emparant du pouvoir, puis en conquérant toutes les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait à des millions de catholiques? Est-ce que la moitié de l'Europe n'était pas à lui? La France, l'Espagne, l'Autriche céderaient, dès qu'elles le verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant à l'Allemagne et à l'Angleterre, à toutes les nations protestantes, elles seraient inévitablement conquises, la papauté étant l'unique digue qu'on pût opposer à l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle. Politiquement, il s'était malgré ça déclaré en faveur de l'Allemagne, dans la pensée que la France avait besoin d'être écrasée, pour se jeter entre les bras du Saint-Père. Et les contradictions, les imaginations folles se heurtaient ainsi dans cette tête fumeuse, où les idées brûlaient, tournaient vite à la violence, sous la rudesse primitive de la race: un barbare de l'Évangile, un ami des humbles et des souffrants, qui était de la famille des sectaires exaltés, capables des grandes vertus et des grands crimes.
--Oui, conclut Prada, il s'est donné au cardinal Sanguinetti, parce qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conquérir un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits désagréments de l'existence, comme le jour où il a eu besoin de tirer son frère d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on nourrit un terne à la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une fortune... C'est pourquoi vous le voyez là-bas marcher à si longues enjambées, dans la hâte de savoir si Léon XIII va mourir et si son terne sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.
Intéressé et pris d'inquiétude, Pierre demanda:
--Croyez-vous donc le pape malade à ce point?
Le comte sourit, leva les deux bras.
--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intérêt à l'être. Mais je le crois vraiment indisposé, un dérangement d'entrailles, dit-on; et, à son âge, la moindre indisposition peut devenir fatale.
Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prêtre posa une question.
--Alors, si le Saint-Siège se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti aurait de grandes chances?
--De grandes chances! de grandes chances! voilà encore une de ces choses qu'on ne sait jamais. La vérité est qu'on le classe parmi les candidats possibles; et, si le désir d'être pape suffisait, Sanguinetti serait sûrement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volonté extraordinaire, brûlé jusqu'aux os par cette ambition suprême. C'est même là sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il être décidé à tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit être afin de mieux diriger sa bataille de loin, tout en affectant un désir de retraite, un détachement du meilleur effet.
Et il s'étendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait l'intrigue, l'âpre appétit de conquête, l'activité excessive, même un peu brouillonne. Il l'avait connu à son retour de la nonciature de Vienne, rompu aux affaires, résolu dès lors à mettre la main sur la tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses raccommodements avec le pape régnant, sa tendresse pour l'Allemagne suivie d'une brusque évolution vers la France, ses attitudes successives devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas évacuée. Et il semblait s'en tenir là désormais, il affectait de déplorer le règne flottant de Léon XIII, de garder sa fervente admiration à Pie IX, le grand pape héroïque de la résistance, dont le bon cœur n'empêchait pas l'inébranlable fermeté. C'était dire que, lui, restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'Église, en dehors des complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rêvait que de politique au fond, il avait dû en arriver à tout un programme, volontairement vague, mais que ses clients, ses créatures répandaient, d'un air de mystère extasié. Depuis une autre indisposition du pape, qui datait déjà du printemps, il vivait dans une inquiétude mortelle, car le bruit avait couru que les Jésuites, bien que le cardinal Boccanera ne les aimât guère, se résigneraient à le soutenir. Sans doute, ce dernier était rude, d'une piété outrée, dangereuse, en ce siècle de tolérance; seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son élection ne signifierait-elle pas que jamais la papauté ne renoncerait au pouvoir temporel? Dès lors, Boccanera était devenu l'homme redoutable aux yeux de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dépouillé, passait ses heures à chercher la combinaison qui le débarrasserait de ce rival tout-puissant, sans ménager les histoires abominables sur ses complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le représenter comme l'Antéchrist, dont le règne devait consommer la ruine de la papauté. Sa dernière combinaison, afin de s'assurer l'appui des Jésuites, était donc de faire répandre par ses familiers que lui, non seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais encore qu'il s'engageait à reconquérir ce pouvoir. Et il avait tout un plan qu'on se chuchotait à l'oreille, un plan d'une victoire certaine, foudroyant dans ses résultats, malgré d'apparentes concessions: ne plus défendre aux catholiques de voter et d'être candidats, envoyer à la Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fédération des provinces italiennes, dont le Saint-Père, rentré en possession de Rome, deviendrait le Président auguste et souverain.
En terminant, Prada se mit à rire de nouveau, montrant ses dents blanches, peu faites pour lâcher la proie.
--Vous voyez que nous avons à bien nous défendre, car il s'agit de nous jeter dehors. Heureusement qu'il y a, à tout cela, de petits empêchements. Mais de tels rêves n'en ont pas moins une action énorme sur certaines cervelles exaltées, comme celle de ce Santobono par exemple; et, tenez! en voilà un que Sanguinetti mènerait loin, d'un mot, s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc là-haut, il est arrivé, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute blanche qui a des balcons sculptés.
En effet, on apercevait le petit palais, une des premières maisons de Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les fenêtres s'ouvraient sur l'immensité de la Campagne romaine.
Il était onze heures, et comme Pierre prenait congé du comte, pour monter faire lui-même sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans la sienne.