Part 30
--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la jeune fille, justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutôt elle devait le guetter, il l'a aperçue qui l'attendait, dans une allée du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle beauté!
Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu douloureux attristait sa bouche; car, bien que très raisonnable, elle finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si naïve et si forte. Que Dario s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à lui, qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement, cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi avoua-t-elle le secret de son cœur, en détournant la conversation.
--Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous sommes en train de médire. Mon pauvre Dario est accusé de mettre à mal toutes les beautés de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui offre les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur au Corso, depuis quinze jours.
Celia aussitôt se passionna.
--Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté, on a nommé le petit Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de cœur de la Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans sa loge, au Costanzi.
Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le jeune prince lui avait montrée, au Pincio, une des rares demi-mondaines dont la belle société de Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la galante particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice désintéressé qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des semaines souvent, avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la bonne compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en quête du nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi, qui lui avait laissé son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta était réputée pour la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de sa toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y avait près d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, était en voyage.
--Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia avec conviction, de son air candide de vierge qui ne s'intéressait qu'aux choses de l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la Pierina, non! cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse pour le regard!
D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la Pierina de nouveau; et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle était une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le disait son amie.
--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire tarde à s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui, l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement pour ça.
Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine apportait une lampe, Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait également debout.
--Restez, il faut que je vous parle.
Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce de son amie, voulant savoir où en étaient les choses et si le mariage des deux amants aurait bientôt lieu. Et elle l'embrassa éperdument.
--Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le Saint-Père le rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je suis heureuse pour toi, comme ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de mon côté très contente, parce que je vois bien que mon père et ma mère se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de mon petit air tranquille: «Je veux Attilio, et vous me le donnerez.» Alors, mon père a eu une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me menaçant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi dure que la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourné furieusement vers ma mère, silencieuse et ennuyée, en disant: «Eh! donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh! ce que je suis contente, ce que je suis contente!
Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement son visage de vierge, d'une pureté de lis, exprimait une joie innocente et céleste. Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui l'attendait dans le premier salon.
Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre.
--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée de vous donner... Il paraît que le bruit de votre présence à Rome se répand et qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquiétantes. Votre livre serait un appel ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un schismatique ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son œuvre à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome pour la lancer, en déchaînant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez toujours à voir Sa Sainteté pour plaider votre cause, on vous conseille donc de vous faire oublier, de disparaître complètement pendant deux à trois semaines.
Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enragé! mais on la lui donnerait, l'idée du schisme, d'un scandale justicier et libérateur, en le promenant ainsi d'échec en échec, comme pour user sa patience! Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un geste de lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement, était sincère et affectueuse?
--Qui vous a priée de me donner ce conseil?
Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque intuition.
--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?
Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à faire un éloge ému du prélat. Cette fois, il consentait à la diriger dans l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait conféré longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de certaines premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de la tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue, car cette affaire du divorce était au fond son œuvre, il y avait toujours poussé les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait noué, au milieu de si belles illusions, le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait les raisons de son espérance.
--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse, maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez raisonnable vous aussi, ne vous révoltez pas, abandonnez-vous. Je vous assure que vous vous en trouverez bien un jour.
La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé, il y satisfaisait à chaque heure des curiosités plus vives, et la pensée d'y rester deux à trois semaines encore n'avait rien pour lui déplaire. Sans doute il sentait, dans ces continuels retards, un émiettement possible de sa volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé, inutile. Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père que pour affirmer plus hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il céda. Et, comme il s'excusait d'être un embarras au palais:
--Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde, je m'imagine que votre présence ici va nous porter bonheur à tous, maintenant que la chance semble tourner.
Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour de Saint-Pierre ni du Vatican, où la vue continuelle de sa soutane devait avoir éveillé l'attention. Il promit même de rester huit jours sans presque sortir du palais, désireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire, à Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui régnait dans le salon, depuis que la lampe l'éclairait d'une clarté dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit était noire dans la rue.
--Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui? demanda-t-il.
--Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement, nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prévenir par don Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.
Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue déserte ni du vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, à ce moment, dans ce salon si mollement endormi, plein désormais de la douceur d'un rêve d'espoir, il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes, une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine, qui, disparue depuis qu'elle avait apporté la lampe, revenait essoufflée, effarée.
--Contessina, contessina...
Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide soudainement, comme à l'entrée d'un vent de malheur.
--Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler?
--Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue pour voir si l'on avait allumé la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et là, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il est par terre, il a un coup de couteau quelque part.
Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:
--Mort!
--Non, non, blessé.
Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une voix qui montait:
--Mort! mort!
--Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous! Il m'a fait taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé est là, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.
Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la lampe, sa main droite qui tremblait apparut tachée de sang, ayant sans doute tâté le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour Benedetta, qu'elle se remit à gémir follement.
--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit. Je prends la lampe, parce que tout de même il faut voir clair... Vite, vite!
En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule, Dario gisait sur le dallage, comme si, frappé dans la rue, il n'avait eu que la force de faire quelques pas pour tomber là. Et il venait de s'évanouir, très pâle, les lèvres pincées, les yeux clos. Benedetta, qui retrouvait l'énergie de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, élargis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup de foudre de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le pourquoi et le comment de ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais désert, envahi par la nuit. La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls étaient souillés.
--Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après avoir baissé et promené la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas là, il est toujours chez le menuisier d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez qu'il n'a pas encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer... Monsieur l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince dans sa chambre.
Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de bel équilibre et de tranquille activité. Les deux autres, dans leur stupeur persistante, l'écoutaient sans trouver un mot, lui obéissaient avec une docilité d'enfant.
--Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez. Tenez, prenez la lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous, monsieur l'abbé, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!
Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel transport, mais quel lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte, où l'on n'entendait que l'émiettement des murs, le petit travail de ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait à chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser au bord des pierres luisantes, déployait une force exagérée, qui l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers, des vastes murailles nues, jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons. Il fallut faire une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis, la lente marche fut reprise.
Heureusement, l'appartement de Dario, composé de trois pièces, une chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, à la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils n'avaient plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le blessé sur son lit.
Victorine en eut un léger rire de satisfaction.
--C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez! ici, sur cette table... Et je vous réponds bien que personne ne nous a entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina soit sortie et que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma jupe, pas une goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à l'heure, je donnerai moi-même un coup d'éponge, en bas.
Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:
--Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux pour le garder, et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue naître, contessina, et qui est un homme sûr.
Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui, dans cette chambre à demi obscure, où semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar qui était en eux, Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit, sans trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les bras, s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd, dans un besoin de détendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie sur ce visage pâle, aux yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une respiration très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.
Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serrée, comme pour y mettre l'angoisse de son cœur; et elle fut si heureuse de sentir qu'il lui rendait faiblement son étreinte.
--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé, mon Dieu?
Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de Pierre. Quand il l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte, si personne autre n'était dans la chambra. Et il finit par murmurer:
--Personne n'a vu, personne ne sait?...
--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine, sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enfermé chez lui.
Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire.
--Je veux que personne ne sache, c'est si bête!
--Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau.
--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...
Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant d'échapper à la question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de suite une partie de la vérité.
--Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche, au crépuscule, et qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentré, il m'a planté son couteau, là, dans l'épaule.
Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en demandant:
--Mais qui donc, qui donc, cet homme?
Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait pas, que l'homme avait fui dans les ténèbres, sans qu'il pût le reconnaître, elle eut un cri terrible.
--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!
Elle délirait.
--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne veut pas que nous soyons l'un à l'autre, et il te tuera plutôt, le jour où je serai libre de me donner à toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse... C'est Prada, c'est Prada!
Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il protestait loyalement.
--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce n'est pas Prada, non, non!
Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut être convaincue. D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante, elle sentit la main qu'elle tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle se glaçait. Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé, la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui. Et il semblait mourir.
Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes.
--Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il se meurt! le voici déjà tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt!
Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de la rassurer.
--Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme tout à l'heure... Je vous assure que je sens son cœur battre. Tenez! mettez votre main... De grâce, ne vous affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien.
Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'était jetée sur le corps de l'homme adoré, elle le serrait d'une étreinte frénétique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en balbutiant des paroles de flamme.
--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donnée à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser, lorsqu'il était temps encore de connaître le bonheur... Oui, une idée pour la Madone, une idée que la virginité lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait lui faire que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si elle m'avait trompé, si elle te prenait avant que nous eussions dormi aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui de ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation plutôt que de ne pas nous être possédés de tout notre sang, de toutes nos lèvres!
Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour mieux organiser son existence? Pierre, terrifié, ne la reconnaissait plus. Jusque-là, il l'avait vue d'une telle réserve, d'une pudeur si naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le terrible sang des Boccanera venait de se réveiller en elle, tout un atavisme de violence, d'orgueil, de furieux appétits, exaspérés et déchaînés. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui arrachait de sa propre chair.
--Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous... Il vit, son cœur bat... Vous vous faites un mal affreux.
Mais elle voulait mourir avec lui.
--Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me coucherai sur ton cœur, je te serrerai si fort entre mes deux bras, qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous de même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi malgré tout, dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri, ouvre les yeux, ouvre la bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure à mon tour, quand tu seras mort!
Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambée de passion sauvage, de feu et de sang, avait passé. Mais les larmes gagnèrent Benedetta, de gros sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord du lit, aveuglée, sans force. Et, heureusement, mettant fin à la farouche scène, le médecin parut, amené par Victorine.
Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine, était un petit vieillard à boucles blanches, rasé et frais de teint, dont toute la personne paterne avait pris une allure d'aimable prélat, au milieu de sa clientèle d'Église. Et il était excellent homme, disait-on, soignait les pauvres pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une discrétion ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis trente ans, tous les Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu'à l'éminentissime cardinal lui-même, ne passaient que par ses mains prudentes.
Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il déshabilla Dario que la douleur tira de son évanouissement, examina la blessure, la déclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication à craindre. Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des beaux coups de couteau qu'il avait journellement à soigner, parmi ses clients de hasard du bas peuple, il s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait en connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la besogne bien faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:
--Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le coup a été porté de haut en bas, de façon à glisser dans les chairs, sans même intéresser l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment planté.
--Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait troué de part en part.
Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin avait déclaré le cas sans gravité aucune, en expliquant que la faiblesse et l'évanouissement ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur une chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente de la femme, après l'affreuse crise de désespoir. Des larmes douces, lentes, se mirent à couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint embrasser Dario avec une effusion de joie passionnée et muette.
--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu, paraît-il, excepté monsieur l'abbé, à qui je demande le secret... Et, n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même ma tante, enfin aucun des amis de la maison.
Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.
--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le monde, vous êtes tombé dans l'escalier et vous vous êtes démis l'épaule... Et, maintenant que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans trop de fièvre. Je reviendrai demain matin.
Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement, une vie nouvelle s'organisa pour Pierre. Il resta les premières journées sans même sortir du vieux palais ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque après-midi, jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver Benedetta. Après quarante-huit heures d'une fièvre assez intense, la guérison avait pris son train accoutumé; et les choses marchaient pour le mieux, l'histoire de l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce point que le cardinal exigea de la stricte économie de donna Serafina qu'une seconde lanterne fût allumée sur le palier, pour qu'un tel accident ne se renouvelât plus. Dans cette paix monotone qui se refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernière, une menace de trouble plutôt, à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près du convalescent.
Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes, Victorine, qui avait monté un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire très bas au prince:
--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la renvoyer, elle rôde, et j'aime mieux vous prévenir.