Part 29
Sans perdre une bouchée, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le patrimoine de Saint-Pierre dépassait vingt millions. Longtemps, le cardinal Antonelli, qui spéculait et faisait généralement de bonnes affaires, avait laissé cet argent en partie chez Rothschild, en partie entre les mains des différents nonces, qu'il chargeait ainsi de le faire fructifier à l'étranger. Mais, après la mort du cardinal Antonelli, son remplaçant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux nonces pour le placer à Rome. Ce fut alors que, dès son avènement, Léon XIII composa, dans le but de gérer le patrimoine, une commission de cardinaux, dont monsignor Folchi fut nommé secrétaire. Ce prélat, qui joua pendant douze années un rôle considérable, était le fils d'un employé de la Daterie, lequel laissa un million d'héritage, gagné dans d'adroites opérations. Très habile lui-même, tenant de son père, il se révéla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission, peu à peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir complètement à son gré, en se contentant d'approuver le rapport qu'il présentait à chaque séance. Le patrimoine ne produisait guère qu'un million de rente, et comme le budget des dépenses était de sept millions, il fallait en trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc annuellement trois millions à monsignor Folchi, qui, pendant les douze années de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la science de ses spéculations et de ses placements, de façon à faire face au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers temps, il réalisa des gains considérables, en jouant à Rome sur les terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans compter tout un agio mené de concert avec une banque catholique, la Banque de Rome. Émerveillé de tant d'adresse, le pape qui, jusque-là, avait spéculé de son côté, par l'intermédiaire d'un homme de confiance, nommé Sterbini, le congédia et chargea monsignor Folchi de faire travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du Saint-Siège. Ce fut l'époque de la grande faveur du prélat, l'apogée de sa toute-puissance. Les mauvais jours commençaient, le sol craquait déjà, l'écroulement allait se produire en coups de foudre. Malheureusement, une des opérations de Léon XIII était de prêter de fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu, engagés dans des affaires de terrains et de bâtisses, manquaient d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que, lorsque vint la débâcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire désastreuse, la tentative de créer une maison de crédit à Paris, afin d'écouler, parmi la clientèle religieuse et aristocratique, des obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on disait que le pape était dans l'affaire; et le pis, en effet, était qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation devenait d'autant plus critique, que, peu à peu, il avait mis les millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait à Rome, sous les fenêtres de son Vatican, brûlé sûrement de la passion du jeu, animé peut-être aussi du sourd espoir de reconquérir par l'argent cette ville qu'on lui avait arrachée par la force. Sa responsabilité allait rester entière, car jamais monsignor Folchi ne risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait être ainsi le véritable artisan du désastre, dans son âpreté au gain, dans son désir plus haut de donner à l'Église la toute-puissance moderne des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prélat paya seul les fautes communes. Il était de caractère impérieux et difficile, les cardinaux de la commission ne l'aimaient guère, jugeant les séances parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en maître absolu et qu'on se réunissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire connaître de ses opérations. Quand la catastrophe éclata, un complot fut ourdi, les cardinaux terrifièrent le pape par les mauvais bruits qui couraient, puis forcèrent monsignor Folchi à rendre ses comptes devant la commission. La situation était très mauvaise, des pertes énormes ne pouvaient plus être évitées. Et il fut disgracié, et depuis ce temps il a vainement imploré une audience de Léon XIII, qui, durement, a toujours refusé de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration à tous deux, cette folie du lucre qui les avait aveuglés; mais il ne s'est jamais plaint, très pieux, très soumis, gardant ses secrets, et s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions que le patrimoine de Saint-Pierre a laissés dans cette bagarre de Rome, changée en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont jusqu'à trente. Il est croyable que la perte a été d'une quinzaine de millions.
Après des côtelettes aux tomates, le garçon apportait un poulet frit. Et Narcisse conclut en disant:
--Oh! le trou est bouché maintenant, je vous ai dit les sommes considérables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul connaît le chiffre et règle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas corrigé, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de prudence, voilà tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un prélat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent... Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable!
Pierre avait écouté avec une surprise croissante, où s'était mêlée une sorte de terreur et de tristesse. Ces choses étaient bien naturelles, légitimes même; mais jamais il n'avait songé qu'elles dussent exister, dans son rêve d'un pasteur des âmes, très loin, très haut, dégagé de tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce père spirituel des petits et des souffrants, avait spéculé sur des terrains, sur des valeurs de Bourse! Il avait joué, placé des fonds chez des banquiers juifs, pratiqué l'usure, fait suer à l'argent des intérêts, ce successeur de l'Apôtre, ce pontife du Christ, du Jésus de l'Évangile, l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de millions là-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient, sans cesse placés et déplacés pour qu'ils produisissent davantage, tels que des œufs d'or couvés avec une tendresse passionnée d'avare! et tout près, en bas, dans ces abominables bâtisses inachevées du quartier neuf, tant de misère! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de leur ordure, les mères sans lait pour leur nourrisson, les hommes réduits à la fainéantise par le chômage, les vieux agonisant comme des bêtes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes à rien! Ah! Dieu de charité, Dieu d'amour, était-ce possible? Sans doute, l'Église avait des besoins matériels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'était une pensée de prudence et de haute politique que de lui gagner un trésor pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais comme cela était blessant, salissant, et comme elle descendait de sa royauté divine pour n'être plus qu'un parti, une vaste association internationale, organisée dans le but de conquérir et de posséder le monde!
Et Pierre s'étonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure. Avait-on jamais imaginé drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape qui s'enfermait étroitement dans son palais, une prison certes, mais une prison dont les cent fenêtres ouvraient sur l'immensité, Rome, la Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fenêtre, à toutes les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait d'un coup d'œil, voyait sans cesse se dérouler à ses pieds sa ville, la ville qu'on lui avait volée, dont il exigeait la restitution d'un cri de plainte ininterrompu; ce pape qui, dès les premiers travaux, avait assisté ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville subissait, les percées nouvelles, les vieux quartiers abattus, les terrains vendus, les bâtisses neuves s'élevant peu à peu de toutes parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de construction qu'il pouvait suivre de son lever à son coucher, gagné lui-même par la passion du jeu qui montait de la cité entière, telle qu'une fumée d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoïquement close, se mettant à jouer sur les embellissements de son ancienne ville, tâchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires déterminé par ce gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait dû souhaiter, mais qu'il n'avait pas prévue! Non, jamais, un roi détrôné n'avait cédé à une suggestion plus singulière, pour se compromettre dans une aventure plus tragique, qui le frappait comme un châtiment. Et ce n'était pas un roi, c'était le délégué de Dieu, c'était Dieu lui-même, infaillible, aux yeux de la chrétienté idolâtre!
Le dessert venait d'être servi, un fromage de chèvre, des fruits, et Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il s'écria:
--Mais vous avez raison, mon cher, je vois très bien cette ombre pâle, là-haut, derrière les vitres, dans la chambre du Saint-Père.
Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fenêtre, dit lentement:
--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparaître, et elle est toujours là, immobile, toute blanche.
--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son air languissant, sans qu'on sût s'il se moquait. Il est comme tout le monde, il regarde par sa fenêtre, quand il veut se distraire un peu; d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.
Et c'était bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre, l'envahissait d'une émotion grandissante. On parlait du Vatican fermé, il s'était imaginé un palais sombre, clos de hautes murailles, car personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait Rome et que, de sa fenêtre, le pape voyait le monde. Cette immensité, Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule, pour l'avoir revue des loges de Raphaël et du dôme de la basilique. Et ce que Léon XIII regardait à cette minute, immobile et blanc derrière les vitres, Pierre l'évoquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste désert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts Albains, Léon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin où il ne restait que les trois églises à demi cachées dans les verdures, le Coelius plus reculé, désert encore, parfumé par les oranges mûres de la villa Mattei, le Palatin que bordait une maigre rangée de cyprès, poussés là comme sur la tombe des Césars, l'Esquilin d'où se dressait le clocher mince de Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait à une carrière éventrée, avec son amas confus et blanchâtre de constructions neuves, le Capitule qu'indiquait à peine le campanile carré du palais des Sénateurs, le Quirinal où s'allongeait le palais du roi, d'un jaune éclatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le berceau de la papauté, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de Jérusalem, Sainte-Agnès, et les dômes du Gesù, de Saint-André de la Vallée, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre cents églises de Rome, qui font de la ville un champ sacré planté de croix. Il voyait les monuments fameux, témoignages de l'orgueil de tous les siècles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transformé en une forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie Appienne, là-bas, puis les ruines éparses des Thermes de Caracalla, de la maison de Septime-Sévère, des colonnes, des portiques, des arcs de triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la Renaissance, le palais Farnèse, le palais Borghèse, la villa Médicis, et d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de façades. Mais il voyait surtout, sous sa fenêtre même, à gauche, l'abomination du nouveau quartier inachevé des Prés du Château. L'après-midi, lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Léon IV bastionne comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on a ravagé au pied du mont Mario, pour y établir des briqueteries, à l'heure fiévreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont éventrées, des tranchées jaunâtres les coupent de toutes parts; tandis que les usines, fermées aujourd'hui, ne sont plus que des ruines lamentables, avec leurs hautes cheminées mortes, d'où la fumée ne monte plus. Et, à toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher de sa fenêtre, sans avoir sous les yeux le spectacle des bâtisses abandonnées, pour lesquelles avaient travaillé tant de briqueteries, ces bâtisses mortes également avant d'avoir vécu, où il n'y avait à cette heure que la misère grouillante de Rome, qui pourrissait là comme la décomposition même des vieilles sociétés.
Mais Pierre surtout s'imaginait que Léon XIII, l'ombre toute blanche là-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa rêverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui découronné, ne dressant dans le ciel bleu que ses cyprès noirs. Sans doute il rebâtissait en pensée les palais des Césars, il aimait à y évoquer de grandes ombres glorieuses, vêtues de pourpre, ses ancêtres véritables, empereurs et grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on régnait sur tous les peuples, en maître absolu du monde. Puis, ses regards allaient au Quirinal, et là il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle de la royauté d'en face. Quelle étrange rencontre, ces deux palais qui se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dressés l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen âge et de la Renaissance, dont les toitures, cuites et dorées sous les brûlants soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple jumelle de théâtre, le pape et le roi, quand ils se mettent à leur fenêtre, peuvent se voir très nettement. Ils ne sont que des points négligeables, perdus dans l'étendue sans bornes; et quel abîme entre eux, que de siècles d'histoire, que de générations qui ont lutté et souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystérieux avenir! Ils se voient, ils en sont encore à l'éternelle lutte, à qui aura le peuple dont le flot s'agite là sous leurs yeux, à qui restera le souverain absolu, du pontife, pasteur des âmes, ou du monarque, maître des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles étaient les réflexions, les rêveries de Léon XIII, derrière ces vitres, où il croyait toujours distinguer sa pâle figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux vieux quartiers ravagés, aux nouveaux quartiers battus par un vent de désastre, il devait certainement se réjouir de l'avortement colossal du gouvernement italien. On lui avait volé sa ville, on avait eu l'air de dire qu'on voulait lui montrer comment on créait une grande capitale, et on aboutissait à cette catastrophe, à tant de laides bâtisses inutiles, qu'on ne savait même comment finir. Il ne pouvait qu'être ravi des embarras terribles, dans lesquels le régime usurpateur était tombé, la crise politique, la crise financière, tout un malaise national grandissant, où ce régime semblait menacé de sombrer un jour; et, pourtant, n'avait-il pas lui-même l'âme d'un patriote, n'était-il pas un fils aimant de cette Italie, dont le génie et la séculaire ambition circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie, tout au contraire pour qu'elle redevînt la maîtresse de la terre! Une douleur montait sûrement, au milieu de la joie de son espérance, quand il la voyait ainsi ruinée, menacée de la faillite, étalant cette Rome bouleversée et inachevée, qui était l'aveu public de son impuissance. Mais, si la dynastie de Savoie devait être emportée un jour, n'était-il pas là, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fenêtre, en proie aux démolisseurs et aux maçons? Il redevenait le maître, il régnait sur le monde, trônait dans la Cité prédestinée, à laquelle les prophéties avaient assuré l'éternité et l'universelle domination.
Et l'horizon s'élargissait, et Pierre se demanda ce que Léon XIII voyait par delà Rome, par delà la Campagne romaine, par delà les monts de la Sabine et les monts Albains, dans la chrétienté entière. Puisqu'il s'était enfermé dans son Vatican depuis dix-huit années, puisqu'il n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fenêtre de sa chambre, que voyait-il de là-haut, quels échos, quelles vérités et quelles certitudes lui arrivaient de nos sociétés modernes? Parfois, des hauteurs du Viminal où la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives devaient lui parvenir; et c'était notre civilisation scientifique, les peuples rapprochés, l'humanité libre allant à l'avenir. Rêvait-il lui-même de liberté, lorsque, tournant les regards vers la droite, il devinait la mer, là-bas, au delà des tombeaux de la voie Appienne? Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son passé, pour fonder ailleurs la papauté des nouvelles démocraties? Puisqu'on le disait d'un esprit si net, si pénétrant, il aurait dû comprendre, il aurait dû trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de lutte, de cette Amérique par exemple, où des évêques révolutionnaires étaient en train de conquérir le peuple. Était-ce pour lui ou pour eux qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'entêtait dans son Vatican, lié de tous côtés par le dogme et la tradition, n'était-il pas à craindre qu'une rupture un jour ne s'imposât? Et la menace d'un vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face, l'emplissait d'une angoisse croissante. C'était bien pour cela qu'il s'était fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa main toutes les forces éparses de l'Église, fermant les yeux sur les audaces de certains évêques autant que la tolérance le permettait, s'efforçant lui-même de conquérir le peuple, en se mettant avec lui contre les monarchies tombées. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se trouvait-il pas muré derrière la porte de bronze, dans la stricte formule catholique, où les siècles l'enchaînaient? L'obstination y était fatale, il lui serait impossible de ne régner que sur les âmes, par sa force réelle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette autorité morale de l'au-delà, qui amenait l'humanité à ses pieds, qui faisait s'agenouiller les pèlerinages et s'évanouir les femmes. Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le centre du monde catholique, ce serait n'être plus lui, chef du catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles pensées inquiètes, à cette fenêtre, si le vent du soir, parfois, lui apportait la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse encore, qui s'élaborait, dans le sourd piétinement des nations en marche, dont les bruits lui arrivaient à la fois de tous les points de l'horizon!
Mais, à ce moment, Pierre sentit que, derrière les vitres closes, l'ombre blanche, l'ombre immobile était tenue debout par l'orgueil, dans la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas, le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'était pas lui, ce serait son successeur. L'Église, dans son indomptable énergie de vivre, n'avait-elle pas l'éternité devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui? Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait, malgré tous les raisonnements humains, malgré l'apparence de la logique des faits, sa ville lui serait rendue, à quelque brusque tournant de l'Histoire. Ah! quelle fête à cette fille prodigue, dont il n'avait cessé de suivre les aventures équivoques, de ses yeux paternels mouillés de larmes! Il oublierait vite les débordements auxquels il venait d'assister pendant dix-huit années, à toutes les heures et par toutes les saisons. Peut-être rêvait-il à ce qu'il ferait de ces quartiers nouveaux, dont on l'avait souillée: les abattrait-il, les laisserait-il là comme un témoignage de la démence des usurpateurs? Elle redeviendrait la ville auguste et morte, dédaigneuse des vains soucis de propreté et d'aisance matérielles, rayonnant sur le monde telle qu'une âme pure, dans la gloire traditionnelle des siècles passés. Et son rêve continuait, imaginait la façon dont les choses allaient se passer, demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, même une république. Pourquoi pas une république fédérative, qui morcellerait l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de l'État, ainsi reconstitué? Puis, ses regards s'étendaient au delà de Rome, au delà de l'Italie, son rêve s'élargissait, s'élargissait toujours, englobait la France républicaine, l'Espagne qui pouvait l'être de nouveau, l'Autriche elle-même qui un jour serait gagnée, toutes les nations catholiques devenues les États-Unis d'Europe, pacifiées et fraternisant sous sa haute présidence de Souverain Pontife. Puis, dans le triomphe suprême, c'étaient enfin toutes les autres Églises qui disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient à lui comme au pasteur unique, Jésus qui régnait en sa personne sur la démocratie universelle.
Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rêve qu'il prêtait à Léon XIII.
--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, là, sur la colonnade!
Il s'était fait servir une tasse de café, il fumait languissamment un cigare, retombé à ses seules préoccupations d'esthétique raffinée.
--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve, comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre... C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me tendre les bras, par certains beaux crépuscules... Ah! Rome, Rome merveilleuse et délicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!
Cette fois, Pierre ne put s'empêcher d'être surpris, en se rappelant sa voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pensée retourna aux Prés du Château, une affreuse tristesse lui noya le cœur, devant cette évocation dernière de tant de misère et de tant de souffrance. Il revoyait de nouveau la saleté immonde où tant de créatures se gâtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne le plus grand nombre à une existence de bêtes maudites, sans joie, sans pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fenêtres du Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main pâle, derrière les vitres, à cette bénédiction papale que Léon XIII donnait de si haut, par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidèles de la chrétienté entière. Et cette bénédiction lui apparut tout d'un coup dérisoire et impuissante, puisque depuis tant de siècles elle n'avait pu supprimer une seule des douleurs de l'humanité, puisqu'elle n'arrivait même pas à faire un peu de justice pour les misérables qui agonisaient là, en bas, sous la fenêtre.
IX
Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait dire à Pierre qu'elle désirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.