Part 25
Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied de la divine princesse Hermonthis sur une liasse de papier, ébauche de vers, mosaïque indéchiffrable de ratures: articles commencés, lettres oubliées et mises à la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent aux gens distraits; l’effet était charmant, bizarre et romantique.
Très-satisfait de cet embellissement, je descendis dans la rue, et j’allai me promener avec la gravité convenable et la fierté d’un homme qui a sur tous les passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de posséder un morceau de la princesse Hermonthis, fille de Pharaon.
Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne possédaient pas, comme moi, un serre-papier aussi notoirement égyptien; et la vraie occupation d’un homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie sur son bureau.
Heureusement la rencontre de quelques amis vint me distraire de mon engouement de récent acquéreur; je m’en allai dîner avec eux, car il m’eût été difficile de dîner avec moi.
Quand je revins le soir, le cerveau marbré de quelques veines de gris de perle, une vague bouffée de parfum oriental me chatouilla délicatement l’appareil olfactif; la chaleur de la chambre avait attiédi le natrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les _paraschites_ inciseurs de cadavres avaient baigné le corps de la princesse; c’était un parfum doux quoique pénétrant, un parfum que quatre mille ans n’avaient pu faire évaporer.
Le rêve de l’Égypte était l’éternité: ses odeurs ont la solidité du granit, et durent autant.
Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire du sommeil; pendant une heure ou deux tout resta opaque, l’oubli et le néant m’inondaient de leurs vagues sombres.
Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les songes commencèrent à m’effleurer de leur vol silencieux.
Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma chambre telle qu’elle était effectivement: j’aurais pu me croire éveillé, mais une vague perception me disait que je dormais et qu’il allait se passer quelque chose de bizarre.
L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et je sentais un léger mal de tête que j’attribuais fort raisonnablement à quelques verres de vin de Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et à nos succès futurs.
Je regardais dans ma chambre avec un sentiment d’attente que rien ne justifiait; les meubles étaient parfaitement en place, la lampe brûlait sur la console, doucement estampée par la blancheur laiteuse de son globe de cristal dépoli; les aquarelles miroitaient sous leur verre de Bohême; les rideaux pendaient languissamment: tout avait l’air endormi et tranquille.
Cependant, au bout de quelques instants, cet intérieur si calme parut se troubler, les boiseries craquaient furtivement; la bûche enfouie sous la cendre lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques des patères semblaient des yeux de métal attentifs comme moi aux choses qui allaient se passer.
Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle j’avais posé le pied de la princesse Hermonthis.
Au lieu d’être immobile comme il convient à un pied embaumé depuis quatre mille ans, il s’agitait, se contractait et sautillait sur les papiers comme une grenouille effarée: on l’aurait cru en contact avec une pile voltaïque; j’entendais fort distinctement le bruit sec que produisait son petit talon, dur comme un sabot de gazelle.
J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant les serre-papiers sédentaires et trouvant peu naturel de voir les pieds se promener sans jambes, et je commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait fort à de la frayeur.
Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes rideaux, et j’entendis un piétinement comme d’une personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois avouer que j’eus chaud et froid alternativement; que je sentis un vent inconnu me souffler dans le dos, et que mes cheveux firent sauter, en se redressant, ma coiffure de nuit à deux ou trois pas.
Les rideaux s’entr’ouvrirent, et je vis s’avancer la figure la plus étrange qu’on puisse imaginer.
C’était une jeune fille, café au lait très-foncé, comme la bayadère Amani, d’une beauté parfaite et rappelant le type égyptien le plus pur; elle avait des yeux taillés en amande avec des coins relevés et des sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son nez était d’une coupe délicate, presque grecque pour la finesse, et l’on aurait pu la prendre pour une statue de bronze de Corinthe, si la proéminence des pommettes et l’épanouissement un peu africain de la bouche n’eussent fait reconnaître, à n’en pas douter, la race hiéroglyphique des bords du Nil.
Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux des très-jeunes filles, étaient cerclés d’espèces d’emprises de métal et de tours de verroterie; ses cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa poitrine pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept branches faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des âmes; une plaque d’or scintillait à son front, et quelques traces de fard perçaient sous les teintes de cuivre de ses joues.
Quant à son costume il était très-étrange.
Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées d’hiéroglyphes noirs et rouges, empesés de bitume et qui semblaient appartenir à une momie fraîchement démaillottée.
Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les rêves, j’entendis la voix fausse et enrouée du marchand de bric-à-brac, qui répétait, comme un refrain monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique avec une intonation si énigmatique:
«Le vieux Pharaon ne sera pas content; il aimait beaucoup sa fille, ce cher homme.»
Particularité étrange et qui ne me rassura guère, l’apparition n’avait qu’un seul pied, l’autre jambe était rompue à la cheville.
Elle se dirigea vers la table où le pied de momie s’agitait et frétillait avec un redoublement de vitesse. Arrivée là, elle s’appuya sur le rebord, et je vis une larme germer et perler dans ses yeux.
Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa pensée: elle regardait le pied, car c’était bien le sien, avec une expression de tristesse coquette d’une grâce infinie; mais le pied sautait et courait çà et là comme s’il eût été poussé par des ressorts d’acier.
Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir, mais elle n’y réussit pas.
Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et son pied, qui paraissait doué d’une vie à part, un dialogue très-bizarre dans un cophte très-ancien, tel qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine de siècles, dans les syringes du pays de Ser: heureusement que cette nuit-là je savais le cophte en perfection.
La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix doux et vibrant comme une clochette de cristal:
«Eh bien! mon cher petit pied, vous me fuyez toujours, j’avais pourtant bien soin de vous. Je vous baignais d’eau parfumée, dans un bassin d’albâtre; je polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des pinces d’or et polis avec de la dent d’hippopotame; j’avais soin de choisir pour vous des thabebs brodés et peints à pointes recourbées, qui faisaient l’envie de toutes les jeunes filles de l’Égypte; vous aviez à votre orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous portiez un des corps les plus légers que puisse souhaiter un pied paresseux.»
Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin:
«Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai été acheté et payé; le vieux marchand savait bien ce qu’il faisait, il vous en veut toujours d’avoir refusé de l’épouser: c’est un tour qu’il vous a joué.
«L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le puits souterrain de la nécropole de Thèbes était envoyé par lui, il voulait vous empêcher d’aller à la réunion des peuples ténébreux, dans les cités inférieures. Avez-vous cinq pièces d’or pour me racheter?
—Hélas! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes bourses d’or et d’argent, tout m’a été volé, répondit la princesse Hermonthis avec un soupir.
—Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu injustement le pied de personne: bien que vous n’ayez pas les cinq louis qu’il m’a coûté, je vous le rends de bonne grâce; je serais désespéré de rendre boiteuse une aussi aimable personne que la princesse Hermonthis.»
Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour qui dut surprendre la belle Égyptienne.
Elle tourna vers moi un regard chargé de reconnaissance, et ses yeux s’illuminèrent de lueurs bleuâtres.
Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire, comme une femme qui va mettre son brodequin, et l’ajusta à sa jambe avec beaucoup d’adresse.
Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas dans la chambre, comme pour s’assurer qu’elle n’était réellement plus boiteuse.
«Ah! comme mon père va être content, lui qui était si désolé de ma mutilation, et qui avait, dès le jour de ma naissance, mis un peuple tout entier à l’ouvrage pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût me conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes doivent être pesées dans les balances de l’Amenthi.
«Venez avec moi chez mon père, il vous recevra bien, vous m’avez rendu mon pied.»
Je trouvai cette proposition toute naturelle; j’endossai une robe de chambre à grands ramages, qui me donnait un air très-pharaonesque; je chaussai à la hâte des babouches turques, et je dis à la princesse Hermonthis que j’étais prêt à la suivre.
Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la petite figurine de pâte verte et la posa sur les feuilles éparses qui couvraient la table.
«Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je remplace votre serre-papier.»
Elle me tendit sa main, qui était douce et froide comme une peau de couleuvre, et nous partîmes.
Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité de la flèche dans un milieu fluide et grisâtre, où des silhouettes à peine ébauchées passaient à droite et à gauche.
Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel.
Quelques minutes après, des obélisques commencèrent à pointer, des pylônes, des rampes côtoyées de sphynx se dessinèrent à l’horizon.
Nous étions arrivés.
La princesse me conduisit devant une montagne de granit rose, où se trouvait une ouverture étroite et basse qu’il eût été difficile de distinguer des fissures de la pierre si deux stèles bariolées de sculptures ne l’eussent fait reconnaître.
Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher devant moi.
C’étaient des corridors taillés dans le roc vif; les murs, couverts de panneaux d’hiéroglyphes et de processions allégoriques, avaient dû occuper des milliers de bras pendant, des milliers d’années; ces corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à des chambres carrées, au milieu desquelles étaient pratiqués des puits, où nous descendions au moyen de crampons ou d’escaliers en spirale; ces puits nous conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient d’autres corridors également bigarrés d’éperviers, de serpents roulés en cercle, de tau, de pedum, de bari mystiques, prodigieux travail que nul œil vivant ne devait voir, interminables légendes de granit que les morts avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité.
Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si énorme, si démesurée, que l’on ne pouvait en apercevoir les bornes; à perte de vue s’étendaient des files de colonnes monstrueuses entre lesquelles tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune: ces points brillants révélaient des profondeurs incalculables.
La princesse Hermonthis me tenait toujours par la main et saluait gracieusement les momies de sa connaissance.
Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour crépusculaire, et commençaient à discerner les objets.
Je vis, assis sur des trônes, les rois des races souterraines: c’étaient de grands vieillards secs, ridés, parcheminés, noirs de naphte et de bitume, coiffés de pschents d’or, bardés de pectoraux et de hausse-cols, constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité de sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des siècles: derrière eux, leurs peuples embaumés se tenaient debout dans les poses roides et contraintes de l’art égyptien, gardant éternellement l’attitude prescrite par le codex hiératique; derrière les peuples miaulaient, battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et les crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux encore par leur emmaillotage de bandelettes.
Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès, Psammetichus, Sésostris, Amenoteph; tous les noirs dominateurs des pyramides et des syringes; sur une estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos et Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal Caïn, qui le précéda.
La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé qu’elle avait déjà fait sept fois le tour de la table de granit sur laquelle il s’appuyait tout rêveur et tout somnolent.
Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le brouillard des éternités, je distinguais vaguement les soixante-douze rois préadamites avec leurs soixante-douze peuples à jamais disparus.
Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de ce spectacle vertigineux, la princesse Hermonthis me présenta au Pharaon son père, qui me fit un signe de tête fort majestueux.
«J’ai retrouvé mon pied! j’ai retrouvé mon pied! criait la princesse en frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec tous les signes d’une joie folle, c’est monsieur qui me l’a rendu.»
Les races de Kemé, les races de Nahasi, toutes les nations noires, bronzées, cuivrées, répétaient en chœur:
«La princesse Hermonthis a retrouvé son pied!»
Xixouthros lui-même s’en émut:
Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts dans sa moustache, et laissa tomber sur moi son regard chargé de siècles.
«Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du Soleil et de la Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit le Pharaon en étendant vers moi son sceptre terminé par une fleur de lotus.
«Que veux-tu pour ta récompense?»
Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien ne paraît impossible, je lui demandai la main d’Hermonthis: la main pour le pied me paraissait une récompense antithétique d’assez bon goût.
Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre, surpris de ma plaisanterie et de ma demande.
«De quel pays es-tu et quel est ton âge?
—Je suis Français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable Pharaon.
—Vingt-sept ans! et il veut épouser la princesse Hermonthis, qui a trente siècles! s’écrièrent à la fois tous les trônes et tous les cercles des nations.»
Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête inconvenante.
«Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le vieux roi, je t’accorderais bien volontiers la princesse; mais la disproportion est trop forte, et puis il faut à nos filles des maris qui durent, vous ne savez plus vous conserver: les derniers qu’on a apportés il y a quinze siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre; regarde, ma chair est dure comme du basalte, mes os sont des barres d’acier.
«J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps et la figure que j’avais de mon vivant; ma fille Hermonthis durera plus qu’une statue de bronze.
«Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta poussière, et Isis elle-même, qui sut retrouver les morceaux d’Osiris, serait embarrassée de recomposer ton être.
«Regarde comme je suis vigoureux encore et comme mes bras tiennent bien,» dit-il en me secouant la main à l’anglaise, de manière à me couper les doigts avec mes bagues.
Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon ami Alfred qui me tirait par le bras et me secouait pour me faire lever.
«Ah çà! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter au milieu de la rue et te tirer un feu d’artifice aux oreilles?
«Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que tu m’avais promis de venir me prendre pour aller voir les tableaux espagnols de M. Aguado?
—Mon Dieu! je n’y pensais plus, répondis-je en m’habillant; nous allons y aller: j’ai la permission ici sur mon bureau.»
Je m’avançai effectivement pour la prendre; mais jugez de mon étonnement lorsqu’à la place du pied de momie que j’avais acheté la veille, je vis la petite figurine de pâte verte mise à sa place par la princesse Hermonthis!
LA PIPE D’OPIUM
L’autre jour, je trouvai mon ami Alphonse Karr assis sur son divan, avec une bougie allumée, quoiqu’il fît grand jour, et tenant à la main un tuyau de bois de cerisier muni d’un champignon de porcelaine sur lequel il faisait dégoutter une espèce de pâte brune assez semblable à de la cire à cacheter; cette pâte flambait et grésillait dans la cheminée du champignon, et il aspirait par une petite embouchure d’ambre jaune la fumée qui se répandait ensuite dans la chambre avec une vague odeur de parfum oriental.
Je pris, sans rien dire, l’appareil des mains de mon ami, et je m’ajustai à l’un des bouts; après quelques gorgées, j’éprouvai un espèce d’étourdissement qui n’était pas sans charmes et ressemblait assez aux sensations de la première ivresse.
Étant de feuilleton ce jour-là, et n’ayant pas le loisir d’être gris, j’accrochai la pipe à un clou et nous descendîmes dans le jardin, dire bonjour aux dahlias et jouer un peu avec Schutz, heureux animal qui n’a d’autre fonction que d’être noir sur un tapis de vert gazon.
Je rentrai chez moi, je dînai, et j’allai au théâtre subir je ne sais quelle pièce, puis je revins me coucher, car il faut bien en arriver là, et faire, par cette mort de quelques heures, l’apprentissage de la mort définitive.
L’opium que j’avais fumé, loin de produire l’effet somnolent que j’en attendais, me jetait en des agitations nerveuses comme du café violent, et je tournais dans mon lit en façon de carpe sur le gril ou de poulet à la broche, avec un perpétuel roulis de couvertures, au grand mécontentement de mon chat roulé en boule sur le coin de mon édredon.
Enfin, le sommeil longtemps imploré ensabla mes prunelles de sa poussière d’or, mes yeux devinrent chauds et lourds, je m’endormis.
Après une ou deux heures complétement immobiles et noires, j’eus un rêve.
—Le voici:
Je me retrouvai chez mon ami Alphonse Karr,—comme le matin, dans la réalité; il était assis sur son divan de lampas jaune, avec sa pipe et sa bougie allumée; seulement le soleil ne faisait pas voltiger sur les murs, comme des papillons aux mille couleurs, les reflets bleus, verts et rouges des vitraux.
Je pris la pipe de ses mains, ainsi que je l’avais fait quelques heures auparavant, et je me mis à aspirer lentement la fumée enivrante.
Une mollesse pleine de béatitude ne tarda pas à s’emparer de moi, et je sentis le même étourdissement que j’avais éprouvé en fumant la vraie pipe.
Jusque-là mon rêve se tenait dans les plus exactes limites du monde habitable, et répétait, comme un miroir, les actions de ma journée.
J’étais pelotonné dans un tas de coussins, et je renversais paresseusement ma tête en arrière pour suivre en l’air les spirales bleuâtres, qui se fondaient en brume d’ouate, après avoir tourbillonné quelques minutes.
Mes yeux se portaient naturellement sur le plafond, qui est d’un noir d’ébène, avec des arabesques d’or.
A force de le regarder avec cette attention extatique qui précède les visions, il me parut bleu, mais d’un bleu dur, comme un des pans du manteau de la nuit.
«Vous avez donc fait repeindre votre plafond en bleu, dis-je à Karr, qui, toujours impassible et silencieux, avait embouché une autre pipe, et rendait plus de fumée qu’un tuyau de poêle en hiver, ou qu’un bateau à vapeur dans une saison quelconque.
—Nullement, mon fils, répondit-il en mettant son nez hors du nuage, mais vous m’avez furieusement la mine de vous être à vous-même peint l’estomac en rouge, au moyen d’un bordeaux plus ou moins _Laffitte_.
—Hélas! que ne dites-vous la vérité; mais je n’ai bu qu’un misérable verre d’eau sucrée, où toutes les fourmis de la terre étaient venues se désaltérer, une école de natation d’insectes.
—Le plafond s’ennuyait apparemment d’être noir, il s’est mis en bleu; après les femmes, je ne connais rien de plus capricieux que les plafonds; c’est une fantaisie de plafond, voilà tout, rien n’est plus ordinaire.»
Cela dit, Karr rentra son nez dans le nuage de fumée, avec la mine satisfaite de quelqu’un qui a donné une explication limpide et lumineuse.
Cependant je n’étais qu’à moitié convaincu, et j’avais de la peine à croire les plafonds aussi fantastiques que cela, et je continuais à regarder celui que j’avais au-dessus de ma tête, non sans quelque sentiment d’inquiétude.
Il bleuissait, il bleuissait comme la mer à l’horizon, et les étoiles commençaient à y ouvrir leurs paupières aux cils d’or; ces cils, d’une extrême ténuité, s’allongeaient jusque dans la chambre qu’ils remplissaient de gerbes prismatiques.
Quelques lignes noires rayaient cette surface d’azur, et je reconnus bientôt que c’étaient les poutres des étages supérieurs de la maison devenue transparente.
Malgré la facilité que l’on a en rêve d’admettre comme naturelles les choses les plus bizarres, tout ceci commençait à me paraître un peu louche et suspect, et je pensai que si mon camarade Esquiros _le Magicien_ était là, il me donnerait des explications plus satisfaisantes que celle de mon ami Alphonse Karr.
Comme si cette pensée eût eu la puissance d’évocation, Esquiros se présenta soudain devant nous, à peu près comme le barbet de Faust qui sort de derrière le poêle.
Il avait le visage fort animé et l’air triomphant, et il disait, en se frottant les mains:
«Je vois aux antipodes, et j’ai trouvé la Mandragore qui parle.»
Cette apparition me surprit, et je dis à Karr:
«O Karr! concevez-vous qu’Esquiros, qui n’était pas là tout à l’heure, soit entré sans qu’on ait ouvert la porte?
—Rien n’est plus simple, répondit Karr. L’on entre par les portes fermées, c’est l’usage; il n’y a que les gens mal élevés qui passent par les portes ouvertes. Vous savez bien qu’on dit comme injure: Grand enfonceur de portes ouvertes.»
Je ne trouvai aucune objection à faire contre un raisonnement si sensé, et je restai convaincu qu’en effet la présence d’Esquiros n’avait rien que de fort explicable et de très-légal en soi-même.
Cependant il me regardait d’un air étrange, et ses yeux s’agrandissaient d’une façon démesurée; ils étaient ardents et ronds comme des boucliers chauffés dans une fournaise, et son corps se dissipait et se noyait dans l’ombre, de sorte que je ne voyais plus de lui que ses deux prunelles flamboyantes et rayonnantes.
Des réseaux de feu et des torrents d’effluves magnétiques papillotaient et tourbillonnaient autour de moi, s’enlaçant toujours plus inextricablement et se resserrant toujours; des fils étincelants aboutissaient à chacun de mes pores, et s’implantaient dans ma peau à peu près comme les cheveux dans la tête. J’étais dans un état de somnambulisme complet.
Je vis alors des petits flocons blancs qui traversaient l’espace bleu du plafond comme des touffes de laine emportées par le vent, ou comme un collier de colombe qui s’égrène dans l’air.
Je cherchais vainement à deviner ce que c’était, quand une voix basse et brève me chuchota à l’oreille, avec un accent étrange:—_Ce sont des esprits!!!_ Les écailles de mes yeux tombèrent; les vapeurs blanches prirent des formes plus précises, et j’aperçus distinctement une longue file de figures voilées qui suivaient la corniche, de droite à gauche, avec un mouvement d’ascension très-prononcé, comme si un souffle impérieux les soulevait et leur servait d’aile.
A l’angle de la chambre, sur la moulure du plafond, se tenait assise une forme de jeune fille enveloppée dans une large draperie de mousseline.
Ses pieds, entièrement nus, pendaient nonchalamment croisés l’un sur l’autre; ils étaient, du reste, charmants, d’une petitesse et d’une transparence qui me firent penser à ces beaux pieds de jaspe qui sortent si blancs et si purs de la jupe de marbre noir de l’Isis antique du Musée.
Les autres fantômes lui frappaient sur l’épaule en passant, et lui disaient:
«Nous allons dans les étoiles, viens donc avec nous.»
L’ombre au pied d’albâtre leur répondait: