Part 24
Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage:
«Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils: l’une bonne, l’autre mauvaise; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est soumis à un double ascendant; il sera très-heureux ou très-malheureux, je ne sais lequel; peut-être tous les deux à la fois.»
Le comte Lodbrog répondit au mire: «L’étoile verte l’emportera.» Mais Edwige craignait dans son cœur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.
De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard du tigre, au charmant sourire de vipère.
Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son cœur, sur son cœur percé à jour.
Le jeune Oluf est un enfant bien étrange: on dirait qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent; un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le visage de sa gouvernante.
Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu’Oluf fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf est un petit drôle insupportable: tantôt il pleure, tantôt il rit; il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la plus absolue; quoiqu’il soit seul, il paraît converser avec un interlocuteur invisible! Quand on lui demande la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente.
Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus inexplicable; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une expression embarrassante; il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la race du Nord; mais sous son front blanc comme la neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières orangées un œil aux longs cils noirs, un œil de jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.
Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années! Edwige repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.
Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans aujourd’hui. Il est très-adroit à tous les exercices, nul ne tire mieux l’arc que lui; il refend la flèche qui vient de se planter en tremblant dans le cœur du but; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages.
Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille; mais aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve de la haine; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous dit: «O blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les glaces du pôle; prunelles de clair de lune; joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale!» Et l’autre jour il s’écriait: «O filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange! cœurs de flamme dans des poitrines de bronze!» Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.
Hélas! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous; son cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.
Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants?
Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer; il lui dit de seller son cheval.
«Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des sapins; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à l’agonie?
—Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau; je passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre.»
Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en forme de poivrière se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.
Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface; un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l’enveloppe et le suit; on dirait qu’il galope dans un nuage; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.
Voici le bois de sapins; pareils à des spectres, ils étendent leurs bras appesantis chargés de nappes blanches; le poids de la neige courbe les plus jeunes et les plus flexibles: on dirait une suite d’arceaux d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la terreur.
Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent inextricablement leurs branches lamentables; à peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne.
Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier Odin le gigantesque; nul obstacle ne l’arrête; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette d’étincelles aussitôt éteintes.
«Allons, Mopse, courage! tu n’as plus à traverser que la petite plaine et le bois de bouleaux; une jolie main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à pleine mesure.»
Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux! toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère: on dirait une immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec tous ses stalactites; les ramifications et les fleurs bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et plus variés.
«Seigneur Oluf, que vous avez tardé! j’avais peur que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon? Aviez-vous donc peur de passer tout seul par la forêt?
—De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme? dit Oluf très-surpris à la jeune châtelaine.
—Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je n’écouterai jamais vos propos d’amour; je ne puis être la femme de deux hommes a la fois.»
Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de Brenda; il s’en alla fort mécontent et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le rencontrer.
Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du château à tourelles en forme de poivrière: les amoureux ne se rebutent pas aisément.
Tout en cheminant il se disait: «Brenda sans doute est folle; et que veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge?»
La tempête était des plus violentes; la neige tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. A leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.
Fenris et Murg s’arrêtent subitement: leurs naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude; ils subodorent la présence d’un ennemi.—Ce n’est point un loup ni un renard; un loup et un renard ne seraient qu’une bouchée pour ces braves chiens.
Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.
Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du même blason; seulement il portait sur son casque une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il fallait que l’un des deux chevaliers reculât.
«Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage; on m’attend, il faut que j’arrive.
—Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés,» répondit Oluf en portant la main sur la garde de son épée.
L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles petillantes; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail; ils s’agitaient avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus leurs têtes; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un hurlement.
Les gouttes de sang suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.
Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait: il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse n’était pas faussée à l’endroit du cœur: sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.
Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de son adversaire.—O terreur! que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog? il se vit lui-même devant lui: un miroir eût été moins exact. Il s’était battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge; le spectre jeta un grand cri et disparut.
La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son chemin; en revenant le soir à son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le cœur d’Oluf, cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée: il n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu.
En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de réconciliation céleste.—Le vieux Lodbrog en sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau; car, à vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait réfléchir.—L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne de l’œil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge: l’homme a terrassé l’incube.
Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir d’influence.
Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte; et vous qui avez le malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.
Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norwége, c’est un cygne; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.
LE PIED DE MOMIE
J’étais entré par désœuvrement chez un de ces marchands de curiosités dits marchands de bric-à-brac dans l’argot parisien, si parfaitement inintelligible pour le reste de la France.
Vous avez sans doute jeté l’œil, à travers le carreau, dans quelques-unes de ces boutiques devenues si nombreuses depuis qu’il est de mode d’acheter des meubles anciens, et que le moindre agent de change se croit obligé d’avoir sa _chambre moyen âge_.
C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique du ferrailleur, du magasin du tapissier, du laboratoire de l’alchimiste et de l’atelier du peintre; dans ces antres mystérieux où les volets filtrent un prudent demi-jour, ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la poussière; les toiles d’araignées y sont plus authentiques que les guipures, et le vieux poirier y est plus jeune que l’acajou arrivé hier d’Amérique.
Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un véritable Capharnaüm; tous les siècles et tous les pays semblaient s’y être donné rendez-vous; une lampe étrusque de terre rouge posait sur une armoire de Boule, aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments de cuivre; une duchesse du temps de Louis XV allongeait nonchalamment ses pieds de biche sous une épaisse table du règne de Louis XIII, aux lourdes spirales de bois de chêne, aux sculptures entremêlées de feuillages et de chimères.
Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter dans un coin le ventre rubané de sa cuirasse; des amours et des nymphes de biscuit, des magots de la Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses de Saxe et de vieux Sèvres encombraient les étagères et les encoignures.
Sur les tablettes denticulées des dressoirs, rayonnaient d’immenses plats du Japon, aux dessins rouges et bleus, relevés de hachures d’or côte à côte avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief.
Des armoires éventrées s’échappaient des cascades de lampas glacé d’argent, des flots de brocatelle criblée de grains lumineux par un oblique rayon de soleil; des portraits de toutes les époques souriaient à travers leur vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés.
Le marchand me suivait avec précaution dans le tortueux passage pratiqué entre les piles de meubles, abattant de la main l’essor hasardeux des basques de mon habit, surveillant mes coudes avec l’attention inquiète de l’antiquaire et de l’usurier.
C’était une singulière figure que celle du marchand: un crâne immense, poli comme un genou, entouré d’une maigre auréole de cheveux blancs que faisait ressortir plus vivement le ton saumon-clair de la peau, lui donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée, du reste, par le scintillement de deux petits yeux jaunes qui tremblotaient dans leur orbite comme deux louis d’or sur du vif-argent. La courbure du nez avait une silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif. Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs en saillie comme les cordes d’un manche à violon, onglées de griffes semblables à celles qui terminent les ailes membraneuses des chauves-souris, avaient un mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir; mais ces mains agitées de tics fiévreux devenaient plus fermes que des tenailles d’acier ou des pinces de homard dès qu’elles soulevaient quelque objet précieux, une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de cristal de Bohême; ce vieux drôle avait un air si profondément rabbinique et cabalistique qu’on l’eût brûlé sur la mine, il y a trois siècles.
«Ne m’achèterez-vous rien aujourd’hui, monsieur? Voilà un kriss malais dont la lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher les entrailles en retirant le poignard; c’est une arme féroce, d’un beau caractère et qui ferait très-bien dans votre trophée; cette épée à deux mains est très-belle, elle est de Josepe de la Hera, et cette cauchelimarde à coquille fenestrée, quel superbe travail!
—Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de carnage; je voudrais une figurine, un objet quelconque qui pût me servir de serre-papier, car je ne puis souffrir tous ces bronzes de pacotille que vendent les papetiers, et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux.»
Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala devant moi des bronzes antiques ou soi-disant tels, des morceaux de malachite, de petites idoles indoues ou chinoises, espèce de poussahs de jade, incarnation de Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et des lettres.
J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout constellé de verrues, la gueule ornée de crocs et de barbelures, et un petit fétiche mexicain fort abominable, représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un fragment de Vénus antique.
Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui donnent au bronze florentin cet aspect chaud et vivace, si préférable au ton vert-de-grisé des bronzes ordinaires qu’on prendrait volontiers pour des statues en putréfaction: des luisants satinés frissonnaient sur ses formes rondes et polies par les baisers amoureux de vingt siècles; car ce devait être un airain de Corinthe, un ouvrage du meilleur temps, peut-être une fonte de Lysippe!
«Ce pied fera mon affaire, dis-je au marchand, qui me regarda d’un air ironique et sournois en me tendant l’objet demandé pour que je pusse l’examiner plus à mon aise.»
Je fus surpris de sa légèreté; ce n’était pas un pied de métal, mais bien un pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie: en regardant de près, l’on pouvait distinguer le grain de la peau et la gauffrure presque imperceptible imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et transparents comme des agathes; le pouce, un peu séparé, contrariait heureusement le plan des autres doigts à la manière antique, et lui donnait une attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau; la plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait qu’elle n’avait jamais touché la terre, et ne s’était trouvée en contact qu’avec les plus fines nattes de roseaux du Nil et les plus moelleux tapis de peaux de panthères.
«Ha! ha! vous voulez le pied de la princesse Hermonthis, dit le marchand avec un ricanement étrange, en fixant sur moi ses yeux de hibou: ha! ha! ha! pour un serre-papier! idée originale, idée d’artiste; qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris, lorsqu’il faisait creuser une montagne de granit pour y mettre le triple cercueil peint et doré, tout couvert d’hiéroglyphes avec de belles peintures du jugement des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-même le petit marchand singulier.
—Combien me vendrez-vous ce fragment de momie?
—Ah! le plus cher que je pourrai, car c’est un morceau superbe; si j’avais le pendant, vous ne l’auriez pas à moins de cinq cents francs: la fille d’un Pharaon, rien n’est plus rare.
—Assurément cela n’est pas commun; mais enfin combien en voulez-vous? D’abord je vous avertis d’une chose, c’est que je ne possède pour trésor que cinq louis;—j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis, mais rien de plus.
«Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et mes tiroirs les plus intimes, que vous n’y trouveriez pas seulement un misérable tigre à cinq griffes.
—Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis, c’est bien peu, très-peu en vérité, un pied authentique, dit le marchand en hochant la tête et en imprimant à ses prunelles un mouvement rotatoire.
«Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe par dessus le marché, ajouta-t-il en le roulant dans un vieux lambeau de damas très-beau, damas véritable, damas des Indes, qui n’a jamais été reteint; c’est fort, c’est moelleux,» marmottait-il en promenant ses doigts sur le tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale qui lui faisait vanter un objet de si peu de valeur qu’il le jugeait lui-même digne d’être donné.
Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière moyen âge pendant à sa ceinture, en répétant:
«Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-papier!»
Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il me dit avec une voix stridente comme le miaulement d’un chat qui vient d’avaler une arête:
«Le vieux Pharaon ne sera pas content, il aimait sa fille, ce cher homme.
—Vous en parlez comme si vous étiez son contemporain; quoique vieux, vous ne remontez cependant pas aux pyramides d’Égypte, lui répondis-je en riant du seuil de la boutique.»
Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition.