Roland Furieux, tome 4

Part 9

Chapter 93,970 wordsPublic domain

Puis il en choisit un fort instruit sur tous les cas amoureux, et il veut savoir de lui comment il se fait que Renaud, qui jadis avait le cœur si dur, l’a maintenant si sensible. Alors il apprend l’histoire de ces deux sources, dont l’une attise le feu, tandis que l’autre l’éteint; il apprend que le mal causé par l’une des deux ne peut être guéri par rien, si ce n’est par l’eau de l’autre.

Il apprend aussi comment Renaud, ayant bu d’abord à celle des deux sources qui chasse l’amour, se montra si obstinément rebelle aux longues prières d’Angélique la belle; mais ayant été plus tard amené par sa mauvaise étoile à boire à l’autre source qui donne l’amoureuse ardeur, Renaud se mit à aimer celle qui jusque-là lui avait déplu au delà de toute raison.

Il fut vraiment poussé par sa mauvaise étoile et le destin cruel à boire la flamme dans cette source glacée; car, presque au même moment, Angélique s’en vint boire à l’autre source qui rendit son cœur si inaccessible à l’amour, que, depuis, elle se mit à fuir Renaud comme un serpent. Quant à Renaud, il l’aimait, et l’amour était aussi fort chez lui que la haine et le dédain chez elle.

Quand le démon eut pleinement instruit Maugis sur le cas étrange de Renaud, il raconta avec non moins de détails qu’Angélique s’était donnée tout entière à un jeune Africain, et comment elle avait quitté l’Europe et s’était embarquée en Espagne, sur les galères des hardis marins catalans, pour retourner dans l’Inde.

Lorsque Renaud vint chercher la réponse de son cousin, Maugis chercha fortement à le dissuader d’aimer plus longtemps Angélique. Il lui dit qu’elle s’était livrée à un vil Barbare; elle était à cette heure si loin de France, qu’il aurait beaucoup de peine à retrouver ses traces, car elle avait déjà fait plus de la moitié du chemin pour arriver dans son pays, où elle retournait avec Médor.

Le départ d’Angélique n’aurait point semblé chose trop pénible à l’intrépide amant, et n’aurait point troublé son sommeil, ni empêché qu’il ne conçût l’idée de partir pour le Levant. Mais, en apprenant qu’un Sarrasin avait cueilli les prémices de son amour, il éprouve une telle souffrance, une telle angoisse, qu’en aucun autre moment de sa vie il ne souffrit davantage.

Il lui est impossible de faire la moindre réponse. Son cœur, au dedans, son cœur tremble; au dehors, ses lèvres s’agitent vainement; sa langue ne peut articuler une parole. Sa bouche est amère comme s’il avait avalé du poison. Il quitte soudain Maugis, et après avoir poussé de grands soupirs, exhalé de grandes plaintes, il se décide à partir pour le Levant où l’entraîne sa rage jalouse.

Il demande congé au fils de Pépin, et prend pour prétexte son destrier Bayard qu’emmène le Sarrasin Gradasse, au mépris des devoirs de tout vaillant chevalier. C’est le souci de son honneur qui le pousse à courir après lui, afin qu’il empêche le Sérican menteur de se vanter jamais d’avoir enlevé Bayard, par la lance ou l’épée, à un paladin de France.

Charles lui donne licence de partir, bien qu’il en soit triste, ainsi que toute la France. Mais il ne peut lui refuser cette faveur, tant son désir lui paraît honorable. Dudon et Guidon veulent accompagner Renaud, mais celui-ci repousse l’offre de l’un et de l’autre. Il quitte Paris et s’en va seul, plein de soupirs et d’amoureux soucis.

Il a sans cesse à la mémoire, et cette pensée ne peut s’ôter de son esprit, qu’il a pu mille fois posséder Angélique, et qu’il a toujours obstinément, follement repoussé une si rare beauté. Mais le temps où il pouvait avoir un tel plaisir, et où il n’a pas voulu, ce bon temps est perdu, et maintenant il consentirait à la posséder un seul jour, sauf à mourir après.

Il se demande sans cesse--et il ne peut songer à autre chose--comment il a pu se faire qu’un pauvre soldat ait soumis son cœur, rebelle aux mérites et à l’amour de tant d’illustres amants. C’est avec une telle pensée, qui lui ronge le cœur, que Renaud s’en va vers le Levant. Il suit la route qui mène droit au Rhin et à Bâle, jusqu’à ce qu’il ait atteint la grande forêt des Ardennes.

Le paladin avait fait plusieurs milles dans l’intérieur de la forêt aventureuse, loin de tout village et de tout castel, et il était arrivé dans un endroit sauvage et plein de dangers, lorsqu’il vit soudain le ciel se troubler, et le soleil disparaître derrière une masse de nuages. Au même moment s’élançait d’une caverne obscure un monstre étrange ayant la figure d’une femme.

Sa tête avait mille yeux sans paupières; il ne pouvait les clore et par conséquent je crois qu’il lui était impossible de dormir. Il avait autant d’oreilles que d’yeux. Au lieu de cheveux, il avait sur la tête une multitude de serpents. Ce spectre épouvantable était sorti des ténèbres infernales pour se répandre sur le monde. Il avait pour queue un féroce et immense serpent, qui roulait ses nœuds autour de sa poitrine.

Ce qui n’était jamais arrivé à Renaud en mille et mille aventures lui arriva là. Quand il vit le monstre s’apprêter à l’attaquer, et s’élancer sur lui, une peur inconnue jusque-là pénétra dans ses veines. Cependant il dissimula, résolu à montrer son audace accoutumée. D’une main tremblante, il saisit son épée.

Le monstre s’apprête à lui donner un rude assaut, avec autant de science que s’il était maître de guerre. Le serpent venimeux se déroule en l’air, puis il s’élance contre Renaud, autour duquel il multiplie, de çà de là, ses bonds énormes. Renaud cherche à s’en défendre, mais c’est en vain qu’il prodigue ses coups à droite et à gauche. Aucun d’eux n’atteint son adversaire.

Tantôt le monstre dirige sur la poitrine de Renaud son serpent qui se glisse sous les armes du chevalier et le glace jusqu’au cœur; tantôt il le fait pénétrer par la visière et le promène sur le cou et sur la figure de Renaud. Celui-ci finit par se débarrasser de cette étreinte, et donne tant qu’il peut de l’éperon à son cheval. Mais l’infernale Furie n’est pas boiteuse; d’un bond elle le rattrape, et lui saute en croupe.

Qu’il aille à gauche, à droite, où bon lui semble, Renaud a toujours cette bête maudite acharnée après lui. Il ne sait comment s’en débarrasser, bien que son destrier ne cesse de lancer des ruades. Le cœur de Renaud tremble comme une feuille; non pas que le serpent le tourmente davantage, mais il éprouve une telle horreur, un tel dégoût, qu’il crie, gémit, et se plaint de vivre encore.

Il se jette dans les sentiers les moins frayés, dans les chemins les plus affreux, au plus épais du bois; il gravit les pentes les plus raides; il s’enfonce dans les défilés les plus inextricables de la vallée, là où l’air est le plus obscur. Il espère ainsi arracher de dessus ses épaules l’abominable, l’horrible bête qui y est attachée. Il n’y serait sans doute point parvenu, si quelqu’un n’était soudain arrivé à son secours.

Mais il est secouru à temps par un chevalier couvert d’une armure d’acier éclatante et splendide, et portant pour cimier un joug rompu. Son écu jaune est semé de flammes ardentes, ainsi que le reste de ses vêtements d’un caractère sévère, et la housse de son cheval. Il a la lance au poing, l’épée au côté; sa masse pendue à l’arçon projette du feu.

Cette masse est remplie d’un feu éternel qui brûle toujours sans la consumer jamais. La bonté d’un écu, la trempe d’une cuirasse, l’épaisseur d’un casque, rien ne lui résiste. Le chevalier se fait infailliblement faire place, partout où il en dirige l’inextinguible lumière. Il ne lui fallait pas moins que cet avantage pour sauver Renaud des mains du monstre cruel.

En chevalier avisé et prudent, il court au galop vers l’endroit où il a entendu la rumeur, jusqu’à ce qu’il aperçoive le monstre horrible qui a enlacé Renaud de mille nœuds, et qui couvre d’une sueur glacée le malheureux paladin, sans que celui-ci puisse s’en débarrasser. Le chevalier se précipite, frappe le monstre au flanc, et le fait tomber du côté gauche.

Mais à peine l’horrible bête a-t-elle touché terre, qu’elle se redresse, faisant tourner et siffler son long serpent. Le chevalier ne cherche plus à la frapper avec la lance; il se décide à la poursuivre par le feu. Il saisit sa masse, et fait pleuvoir une tempête de coups partout où le serpent dresse la tête. Il ne laisse pas le temps au monstre de le saisir une seule fois.

Pendant qu’il le tient en échec, le frappe et lui fait mille blessures, il conseille au paladin de s’échapper par le chemin qui conduit au sommet de la montagne. Le paladin suit ce conseil, et prend le chemin qui lui est indiqué, et bien que la colline soit âpre et rude à escalader, il s’éloigne sans retourner la tête, jusqu’à ce qu’on l’ait perdu de vue.

Le chevalier, après avoir contraint le monstre infernal de retourner à son antre obscur, où il se ronge de rage et de dépit, et où il verse des pleurs inépuisables par ses mille yeux, monte derrière Renaud, afin de lui servir de guide. Il ne tarde pas à le rejoindre sur le sommet de la colline et, marchant à ses côtés, il le conduit hors de ces lieux sombres et dangereux.

Dès que Renaud le voit revenu près de lui, il lui dit qu’il lui doit des remerciements infinis, et que partout où il sera, il peut disposer de sa vie.

Puis il lui demande comment il se nomme, afin qu’il puisse proclamer le nom de celui qui est venu à son secours, et exalter sa vaillance parmi ses compagnons, devant Charles lui-même.

Le chevalier lui répond: «--Ne te mets pas en peine de ce que je ne veux pas te dire mon nom maintenant. Je te le dirai avant que l’ombre n’ait cru d’un pas, ce qui ne tardera guère.--» En continuant à marcher côte à côte, ils finirent par trouver une source fraîche, aux eaux claires, à laquelle les bergers et les voyageurs, attirés par son doux murmure, venaient boire l’amoureux oubli.

C’étaient là, seigneur, ces eaux glacées qui éteignent le feu de l’amoureuse ardeur. C’était après y avoir bu qu’Angélique avait conçu pour Renaud la haine qu’elle ne cessa depuis de lui porter; et si lui-même avait autrefois montré tant de mépris pour elle, l’unique cause, seigneur, en était qu’il avait bu aussi de ces mêmes eaux.

Dès que le chevalier avec lequel Renaud chemine se voit devant la claire fontaine, il retient son destrier tout fumant et dit: «--Nous reposer ici ne saurait nuire.--» Renaud dit: «--Cela ne peut que nous faire du bien; car, outre que la chaleur de midi m’oppresse, le monstre m’a tellement travaillé, qu’il me sera doux et agréable de me reposer.--»

L’un et l’autre descendent de cheval, et laissent leurs bêtes paître en liberté par la forêt. Tous deux mettent pied à terre dans l’herbe parsemée de fleurs rouges et jaunes, et retirent leur casque. Renaud, poussé par la chaleur et la soif, court aussitôt vers la source de cristal, et buvant à longs traits son eau fraîche, chasse en même temps de sa poitrine embrasée la soif et l’amour.

Quand le chevalier le voit relever la bouche de dessus la fontaine, et revenir entièrement guéri de son fol amour, il se lève tout debout, et d’un air altier, il lui dit ce qu’il n’a pas voulu lui dire auparavant: «--Sache, Renaud, que mon nom est: le Dédain! Je suis venu uniquement pour te délivrer d’un joug indigne.--»

A ces mots, il disparaît et son destrier disparaît avec lui. Cette aventure semble un grand miracle à Renaud. Il cherche tout autour de lui et dit: «--Où est-il passé?--» Il ne sait si tout ce qu’il vient de voir n’est pas du domaine de la magie, et si Maugis ne lui a pas envoyé un de ses serviteurs infernaux pour rompre la chaîne qui l’a si longtemps retenu captif.

Peut-être aussi, du haut de son trône, Dieu lui a-t-il, dans son ineffable bonté, envoyé, comme il fit jadis pour Tobie, un ange chargé de le guérir de son aveuglement. Mais que ce soit un ange, un démon, ou toute autre chose, il le remercie de lui avoir rendu la liberté. Il sent en effet que désormais son cœur est délivré de son angoisse amoureuse.

Angélique est redevenue l’objet de sa haine première; non seulement elle ne lui paraît pas digne de tout le long chemin qu’il a déjà fait pour la suivre, mais il ne ferait pas maintenant une demi-lieue pour elle. Cependant il persiste dans sa résolution d’aller dans l’Inde, pour chercher Bayard jusqu’en Séricane, tant parce que l’honneur le lui commande, que parce que c’est le prétexte qu’il a invoqué près de Charles.

Il arrive le jour suivant à Bâle, où venait de parvenir la nouvelle que le comte Roland devait se battre contre Gradasse et le roi Agramant. Ce n’était point par un avis du chevalier d’Anglante que cette nouvelle avait été sue, mais un voyageur, venu rapidement de Sicile, l’avait donnée comme sûre.

Renaud désire ardemment se trouver à côté de Roland dans ce combat; mais il est bien éloigné du champ de bataille. Tous les dix milles, il change de chevaux et de guides, et court à bride abattue. Il passe le Rhin à Constance, et, comme en volant, il traverse les Alpes et arrive en Italie. Laissant derrière lui Vérone et Mantoue, il atteint le Pô, et le passe en toute hâte.

Déjà le soleil touchait au terme de sa course, déjà la première étoile apparaissait au ciel, et Renaud, debout près de la rive, se demandait s’il devait changer de cheval, ou se reposer en ce lieu, jusqu’à ce que les ténèbres se fussent dissipées devant la belle aurore, lorsqu’il vit venir à lui un chevalier à l’aspect et aux manières pleins de courtoisie.

Celui-ci, après l’avoir salué, lui demanda poliment s’il était marié. Renaud lui dit: «--Je suis en effet soumis au joug conjugal.--» Mais en lui-même il s’étonnait de cette demande, lorsque son interlocuteur ajouta: «--Je me réjouis qu’il en soit ainsi.--» Puis, pour lui expliquer ses paroles, il dit: «--Je te prie d’avoir pour agréable d’accepter ce soir l’hospitalité chez moi.

«Je te ferai voir une chose que doit volontiers connaître quiconque a femme à son côté.--» Renaud, autant parce qu’il voulait se reposer, fatigué qu’il était d’avoir couru, autant par le désir inné qu’il avait toujours eu de voir et d’entendre de nouvelles aventures, accepta l’offre du chevalier, et le suivit.

Ils sortirent de la route à une portée d’arc, et se trouvèrent devant un grand palais, d’où accoururent un grand nombre d’écuyers avec des torches allumées, qui projetèrent autour d’eux une grande clarté. Renaud, étant entré, jeta les regards autour de lui, et vit un palais comme on en voit rarement, admirablement construit et distribué, et trop vaste pour servir de demeure à un homme de condition privée.

La riche voûte de la porte d’entrée était toute en serpentine et en dur porphyre. La porte elle-même était en bronze, et ornée de figures qui semblaient respirer et remuer les lèvres. On passait ensuite sous un arc de triomphe, où un mélange de mosaïques flattait agréablement les yeux. De là partait une cour carrée, dont chaque côté avait cent brasses de long.

Chaque côté de cette cour était bordé de pavillons ayant chacun une porte spéciale. Les portes étaient séparées par des arcades d’égale grandeur, mais de formes variées. Chaque arcade pouvait facilement donner accès à un sommier avec sa charge, et conduisait à un escalier d’où l’on pénétrait dans une salle par une arcade supérieure.

Les arcades supérieures dépassaient l’alignement général de façon à recouvrir les portes. Chacune d’elles était soutenue par deux colonnes, l’une de bronze, l’autre de roche. Il serait trop long de vous faire une entière description des pavillons de la cour, et de vous parler, en outre, de ce que l’on apercevait au-dessus du sol, des souterrains que le maître de ce palais avait fait construire sous tous les bâtiments.

Les hautes colonnes avec leurs chapiteaux en or incrustés de pierreries; les marbres étrangers sculptés de mille manières par une main habile; les peintures et les stucs, et une foule d’autres ornements, dont la plupart étaient dérobés aux regards par l’obscurité, indiquaient que les richesses réunies de deux rois n’avaient pas dû suffire à bâtir un tel édifice.

Parmi les ornements magnifiques qui ornaient en profusion cette riante demeure, il y avait une fontaine qui répandait ses eaux fraîches et abondantes par une foule de petites rigoles. C’est là que les serviteurs avaient dressé les tables, droit au milieu de la cour. On l’apercevait des quatre portes du principal corps de bâtiment.

Élevée par un architecte instruit et habile, la fontaine avait la forme d’une galerie ou d’un pavillon octogone, recouvert de tous côtés par un plafond d’or tout parsemé d’émaux. Huit statues de marbre blanc soutenaient ce plafond avec leurs bras.

L’ingénieux architecte leur avait mis dans la main droite la corne d’Amalthée, d’où l’eau retombait, avec un agréable murmure, dans un vase d’albâtre. Tous ces pilastres, sculptés avec le plus grand art, représentaient de grandes femmes, différant d’habits et de visage, mais ayant toutes la même grâce et la même beauté.

Chacune d’elles reposait les pieds sur deux belles figures situées plus bas, et qui se tenaient la bouche ouverte, comme pour indiquer qu’elles prenaient plaisir à chanter et à jouer. Leur attitude semblait aussi indiquer que toute leur science, toute leur application était destinée à célébrer les louanges des belles dames qu’elles portaient sur leurs épaules.

Les statues inférieures tenaient à la main de longs et vastes rouleaux couverts d’écriture, où était inscrit, avec de grands éloges, le nom des plus illustres parmi les dames que représentaient les statues supérieures, et où pouvaient se lire aussi leurs propres noms en lettres brillantes. Renaud, à la lueur des torches, admirait une à une les dames et les chevaliers.

La première inscription qui frappa ses yeux portait le nom longuement honoré de Lucrèce Borgia, dont la beauté et l’honnêteté étaient mises par Rome, sa patrie, bien au-dessus de celles de l’antique Lucrèce. Les deux statues qu’on avait destinées à supporter une si excellente et si honorable charge portaient écrits les noms de Antonio Tebaldo et Hercule Strozza, un Linus et un Orphée.

La statue qui venait après était non moins belle et non moins agréable à voir; son inscription disait: Voici la fille d’Hercule, Isabelle. Ferrare se montrera plus heureuse de l’avoir vue naître que de tous les autres biens que la fortune favorable lui a accordés et lui accordera pendant la suite des siècles.

Les deux statues qui se montraient désireuses de célébrer constamment sa gloire avaient toutes deux le prénom de Jean-Jacques; l’un s’appelait Calandra, l’autre Bardelone. Dans le troisième et le quatrième côté, où l’eau s’échappait hors du pavillon par d’étroites rigoles, étaient deux dames ayant même patrie, même famille, même réputation, même beauté et même valeur.

L’une s’appelait Élisabeth, l’autre Léonora. Ainsi que le racontait l’écrit sculpté sur le marbre, la terre de Mantoue se glorifiera encore plus de leur avoir donné naissance que d’avoir produit Virgile qui l’honore tant. La première avait à ses pieds Jacopo Sadoleto et Pietro Bembo.

L’autre était supportée par l’élégant Castiglione et le savant Muzio Arelio. Ces noms, alors inconnus, aujourd’hui si fameux et si dignes de louange, étaient sculptés sur le marbre. Après ces statues, venait celle à qui le ciel doit accorder tant de vertus, qu’elle n’aura pas sa pareille parmi les têtes couronnées, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune.

L’inscription d’or la signalait comme étant Lucrèce Bentivoglia; parmi les éloges qui lui étaient donnés, on disait que le duc de Ferrare se réjouissait et s’enorgueillissait d’être son père. Ses louanges étaient célébrées d’une voix claire et douce par ce Camille, dont le Reno et Felsina écoutent les chants[14] avec autant d’admiration et de stupeur que jadis l’Amphrise en mettait à entendre chanter son berger,

Et par un autre poète, grâce auquel la terre où l’Isaure verse ses eaux douces dans la vaste mer sera plus renommée, depuis le royaume de l’Inde jusqu’à celui des Maures, que la ville de Pesaro, qui reçut son nom de ce que les Romains y pesèrent leur or. Je veux parler de Guido Postumo, à qui Pallas et Phébus ont décerné une double couronne.

La statue de femme qui suivait était Diane. «--Ne vous arrêtez pas--disait l’inscription--à son air altier; car son cœur est aussi sensible que sa figure est belle.--» Le savant Celio Calcaguin, de sa claire trompette fera longtemps retentir sa gloire et son beau nom dans le royaume des Parthes, dans celui de Mauritanie, dans l’Inde et dans toute l’Espagne.

Elle aura aussi, pour chanter sa gloire, un Marco Cavallo, qui fera jaillir d’Ancône une source de poésie aussi abondante que celle que le cheval ailé fit jaillir autrefois d’une montagne sacrée, le Parnasse ou l’Hélicon, je ne sais plus laquelle. Auprès de Diane, Béatrice levait son front; l’inscription qui lui était consacrée s’exprimait ainsi: Vivante, Béatrice rendra son époux heureux; elle le laissera malheureux après sa mort,

Ainsi que toute l’Italie qui avec elle sera triomphante, et après elle retombera captive. Un seigneur de Corregio paraissait écrire et chanter ses louanges, ainsi que Timotée, l’honneur des Bendedeï. Tous deux feront s’arrêter sur ses rives, aux sons de leurs luths harmonieux, le fleuve où il fut pleuré jadis des larmes d’ambre.

Entre celle-ci et la colonne représentant Lucrèce Borgia, dont je viens de parler, était une grande dame représentée en albâtre, et d’un aspect si grandiose et si sublime, que sous son simple voile, et sous ses vêtements noirs et modestes, sans ornements d’or et sans pierreries, elle ne paraissait pas moins belle, parmi toutes les autres statues, que Vénus au milieu des autres étoiles.

On ne pouvait, en la contemplant attentivement, reconnaître qui l’emportait le plus en elle, de la grâce, ou de la beauté, ou de la majesté du visage, indice de son grand esprit et de son honnêteté. «--Celui qui voudra--disait l’inscription gravée sur le marbre--parler d’elle comme il convient qu’on en parle, entreprendra la plus honorable des tâches, mais sans pouvoir jamais arriver jusqu’au bout.--»

La statue, douce et pleine de grâce, semblait s’indigner d’être célébrée dans un chant humble et bas par l’esprit grossier qu’on lui avait donné--je ne sais pourquoi--sans personne à côté de lui, pour le soutenir. Tandis que sur toutes les autres statues on avait sculpté leur nom, l’artiste avait omis de le faire sur ces deux dernières.

Toutes ces statues entouraient un espace rond, pavé de corail, maintenu constamment dans une fraîcheur délicieuse par l’eau pure et limpide comme du cristal qui s’échappait au dehors par un canal. Ce canal allait féconder, en l’arrosant, un pré aux riantes couleurs vertes, azurées, blanches et jaunes. L’eau, courant par de nombreuses rigoles, portait la vie aux plantes et aux arbrisseaux.

Le paladin se tenait à table, raisonnant avec son hôte si courtois; de temps en temps, il lui rappelait de tenir sans plus différer ce qu’il lui avait promis. En attendant, il le regardait, et il avait remarqué qu’il avait le cœur oppressé d’un grand chagrin, car il ne se passait guère de moment sans qu’un cuisant soupir s’échappât de ses lèvres.

Souvent la parole, poussée par le désir, vint jusque sur les lèvres de Renaud, prêt à renouveler sa demande; mais la courtoisie l’arrêtait aussitôt et ne lui permettait pas de la laisser sortir au dehors. Soudain, le repas terminé, un jeune page, averti par le majordome, plaça sur la table une belle coupe d’or fin, ornée à l’extérieur de pierres précieuses, et remplie de vin.

Le châtelain se mit alors à sourire, et leva les yeux sur Renaud; mais à qui l’aurait bien examiné, il eût fait l’effet de quelqu’un plus disposé à pleurer qu’à rire. Il dit: «--Le moment me semble venu de satisfaire ta curiosité, et de te montrer un chef-d’œuvre qui doit être précieux pour quiconque a femme à son côté.