Roland Furieux, tome 4

Part 8

Chapter 84,104 wordsPublic domain

Brandimart, voyant le roi Sobrin par terre, ne le pressa pas davantage, et se porta contre le roi Gradasse qui avait aussi abattu Roland. Entre le marquis et Agramant, le combat continue dans les mêmes conditions où il avait été commencé. Après avoir rompu leurs lances sur les écus, ils sont revenus à la charge l’épée nue à la main.

Roland, qui voit Gradasse dans l’impossibilité de revenir sur lui, tellement Brandimart le serre et le harcèle, regarde autour de lui, et aperçoit Sobrin qui n’a personne à combattre. Il s’avance à sa rencontre, et sa démarche, son aspect terrible, font trembler le ciel.

Sobrin, qui voit venir l’attaque d’un tel guerrier, assure ses armes et s’apprête à le recevoir. De même que le nocher, menacé par les flots énormes qui se précipitent sur lui en mugissant, leur oppose la proue de son navire, et, voyant la mer s’élever si haut, regrette de n’être point à l’abri sur le rivage, Sobrin oppose son bouclier aux coups de l’épée de Fallerine.

Balisarde est d’une trempe tellement fine, qu’aucune arme ne peut l’arrêter. Puis elle est entre les mains d’un guerrier si vaillant, entre les mains de Roland, unique au monde! Elle fend l’écu de Sobrin sans être arrêtée par les cercles d’acier dont cet écu est protégé; elle fend l’écu et retombe sur l’épaule du vieux chevalier.

Elle retombe sur l’épaule, et bien qu’elle rencontre le double obstacle de la cuirasse et de la cotte de mailles, elle continue sa route et ouvre dans l’épaule une large plaie. Sobrin riposte, mais c’est en vain qu’il essaye de blesser Roland auquel, par grâce spéciale, le Moteur du ciel et des étoiles a accordé le don de ne pouvoir jamais avoir la peau trouée.

Le valeureux comte porte un second coup à Sobrin dans l’intention de lui enlever la tête des épaules. Sobrin qui connaît la vigueur du prince de Clermont, et qui sait combien peu lui servirait de lui opposer son écu, se recule vivement, mais pas assez pour éviter de recevoir sur le front le coup de Balisarde. Le coup tombe à plat, mais d’une telle force, qu’il aplatit le casque de Sobrin, et étourdit le malheureux chevalier.

Sous le coup formidable, Sobrin tombe à terre, d’où il ne peut se relever qu’après un long moment. Le paladin croit en avoir fini avec lui et l’avoir étendu mort. Il se dirige vers le roi Gradasse, craignant que celui-ci ne mène à mal Brandimart, car le païen a l’avantage des armes, de l’épée, du destrier et d’une plus grande vigueur.

L’intrépide Brandimart, monté sur Frontin, cet excellent destrier qui appartenait auparavant à Roger, se comporte si bravement, que le Sarrasin ne paraît pas avoir encore trop d’avantage sur lui. S’il avait un haubert d’aussi fine trempe que celui du païen, l’avantage serait même en sa faveur. Mais, se sachant mal armé, il est obligé de voltiger de droite et de gauche pour se défendre.

Frontin n’a pas son égal pour comprendre et exécuter les volontés de son cavalier; il semble qu’il devine, selon que Durandal retombe, de quel côté il doit tourner afin de l’éviter. Agramant et Olivier se livrent d’autre part une terrible bataille, et montrent des qualités égales comme adresse et comme force.

Comme je viens de le dire, Roland laisse Sobrin à terre, et, pour venir en aide à Brandimart, il s’avance à grands pas, étant à pied, contre le roi Gradasse. Au moment où il va l’attaquer, il voit passer sur le champ de bataille le bon cheval que montait Sobrin quand il a été désarçonné. Roland s’empresse de courir après lui.

Il rattrape le destrier qui ne fait aucune résistance, et, d’un saut, il se trouve en selle. D’une main il tient son épée levée, de l’autre il prend la belle et riche bride. Gradasse aperçoit Roland; il n’est nullement effrayé de le voir venir sur lui, et il l’appelle par son nom. Il espère le plonger dans la nuit éternelle, lui, Brandimart et leur autre compagnon, avant que le soir soit encore venu.

Il laisse Brandimart, et, se tournant vers le comte, il lui porte un coup de pointe au gorgerin. L’épée transperce tout, hormis la chair du comte qu’aucun effort ne peut parvenir à entamer. Au même instant, Roland laisse retomber Balisarde. Là où elle frappe, nul enchantement ne prévaut; casque, écu, haubert, harnais, elle fend tout ce qu’elle touche.

Elle blesse au visage, à la poitrine, à la cuisse, le roi de Séricane, dont le sang n’avait encore jamais coulé depuis qu’il avait endossé pour la première fois les armes de chevalier. Gradasse trouve étrange que cette épée, qui n’est pourtant pas Durandal, l’ait ainsi blessé. Il en éprouve de l’angoisse et du dépit. Il comprend que si le coup avait été plus avant, il aurait été fendu depuis la tête jusqu’au ventre.

Après l’expérience qu’il vient de faire, il n’a plus la même confiance qu’il avait eue jusque-là dans ses armes. Aussi procède-t-il avec un redoublement d’attention et de prudence. Brandimart, voyant que Roland est venu lui enlever le combat des mains, se place au milieu du champ de bataille, afin de se porter là où il sera besoin.

Le combat en est là, lorsque Sobrin, après être resté longtemps étendu sur le sol, revient à lui, souffrant beaucoup de la tête et de l’épaule. Il lève les yeux et regarde de tous côtés. Apercevant son maître, il se hâte de lui venir en aide, se dissimulant de façon à ne pas être vu.

Il s’approche d’Olivier qui, les yeux fixés sur Agramant, ne faisait pas attention à autre chose, et, le prenant par derrière, il frappe son destrier aux jarrets d’un coup qui force la malheureuse bête à trébucher. Olivier tombe, mais il ne peut se relever, car, dans cette chute inattendue, son pied gauche s’est trouvé pris sous son cheval.

Sobrin lui porte un second coup du revers de son épée. Il croit lui faire sauter la tête, mais il est arrêté par l’armure faite d’un acier trempé jadis par Vulcain, et qui a été portée autrefois par Hector. Brandimart voit le péril, et court à toute bride sur le roi Sobrin. Il le frappe à la tête et le renverse; mais le fier vieillard se relève sur-le-champ,

Et retourne à Olivier, afin de l’expédier pour l’autre monde, ou du moins pour l’empêcher de se dégager de dessous son cheval. Olivier a son meilleur bras libre, de sorte qu’il peut se défendre avec son épée. Il la fait tournoyer avec une telle vigueur, qu’il tient Sobrin à distance.

Il espère, s’il réussit à le maintenir en respect, avoir ainsi le temps de se dégager. Il voit du reste son adversaire couvert de sang dont il arrose le sable, et si faible qu’il se soutient à peine et ne peut tarder à être vaincu. Olivier fait de nombreux efforts pour se dégager de dessous son destrier, sans pouvoir y parvenir.

Brandimart est allé vers le roi Agramant, et a commencé à faire pleuvoir autour de lui une tempête de coups. Monté sur Frontin, il est tantôt sur les flancs, tantôt en face de son adversaire. Frontin tourne comme la roue d’un tour. Mais si le fils de Monodant a un bon cheval, le roi du Midi n’en a pas un moins bon, car il est monté sur Bride-d’Or, que lui a donné Roger après l’avoir enlevé au fier Mandricard.

Agramant a déjà un grand avantage grâce à son armure à toute épreuve et d’une perfection sans égale. Brandimart, au contraire, a pris la sienne au hasard, et comme il a pu la trouver dans un besoin si pressant. Mais son ardeur le rend tellement sûr de lui-même, qu’il ne doute pas d’avoir avant peu à la changer pour une meilleure. Bien que le roi africain lui ait mis toute l’épaule droite en sang,

Et qu’il garde au flanc une blessure grave faite par Gradasse, le guerrier de France trouve moyen d’atteindre son adversaire d’un coup d’épée. Il brise son écu, lui blesse le bras gauche, et l’atteint, mais légèrement, à la main droite. Mais tout cela n’est qu’un jeu, qu’une plaisanterie auprès de ce qui se passe entre Roland et le roi Gradasse.

Gradasse a à moitié désarmé Roland. Il lui a brisé son casque en deux morceaux; il lui a fait rouler son écu sur le sol, et a entr’ouvert son haubert et sa cotte de mailles. Mais il n’a pu le blesser encore, car Roland est fée. Le paladin, au contraire, a mis Gradasse dans un état pitoyable; outre la blessure dont j’ai déjà parlé, il lui en a fait d’autres au visage, à la gorge, en pleine poitrine.

Gradasse est désespéré de se voir tout couvert de son propre sang, tandis que Roland, après avoir reçu tant de coups, est intact, de la tête aux pieds. Il lève son épée à deux mains, et il croit bien, cette fois, lui fendre la tête, la poitrine, le ventre et tout le reste. Il frappe le comte au front, juste à l’endroit où il a voulu l’atteindre.

Tout autre que Roland aurait été fendu en deux jusqu’à la selle. Mais comme si Gradasse n’avait frappé que du plat de son épée, celle-ci rebondit, aussi luisante, aussi nette qu’avant. Roland, étourdi sous le coup, en vit, quoique forcé de regarder la terre, mille étoiles. Il lâcha la bride, et aurait laissé tomber son épée, si elle n’avait été attachée à son bras par une chaîne.

Le cheval qui portait Roland sur son dos fut tellement épouvanté du bruit que produisit l’horrible coup, qu’il se mit à fuir sur l’arène poudreuse, montrant combien il était bon à la course. Le comte, ayant perdu connaissance par suite de la commotion qu’il a éprouvée, n’a pas la force de le retenir. Gradasse le poursuit, et il l’aurait bientôt rejoint pour peu qu’il eût pressé Bayard.

Mais, en regardant autour de lui, il voit le roi Agramant dans le plus extrême péril. Le fils de Monodant l’a saisi par le casque avec son bras gauche, le lui a délacé par devant, et cherche à le frapper à la gorge avec son poignard. Le roi ne peut se défendre, car Brandimart lui a également enlevé son épée.

Gradasse fait volte-face, et ne pense plus à poursuivre Roland. Il accourt vers l’endroit où il voit le roi Agramant. L’imprudent Brandimart, ne pensant pas que Roland ait laissé échapper Gradasse, n’a d’autre préoccupation, d’autre pensée que de plonger son poignard dans la gorge du païen. Soudain Gradasse arrive sur lui et, prenant son épée à deux mains, lui en porte de toute sa force un coup sur le casque.

Père du ciel, fais parmi tes élus une place au martyr de ta foi. Arrivé à la fin de son tempétueux voyage, qu’il puisse désormais replier sa voile dans le port. Ah! Durandal, peux-tu être assez infidèle à ton maître Roland, pour tuer ainsi sous ses yeux le compagnon le plus cher, le plus dévoué qu’il ait au monde?

Un cercle de fer, épais de deux doigts, entourait le casque de Brandimart; il fut partagé et rompu par le coup terrible, ainsi que la coiffe d’acier qui était par-dessous. Brandimart, la face toute pâle, tombe de cheval; un énorme jet de sang s’échappe de sa tête, et se répand comme un fleuve sur le sable.

Le comte, ayant repris ses sens, jette les yeux autour de lui et aperçoit son cher Brandimart étendu par terre; il voit, au maintien du Sérican, quel est celui qui lui a donné la mort. Je ne saurais dire quel sentiment l’emporta en lui, de la douleur ou de la colère. Mais il avait si peu de temps pour pleurer, qu’il fit taire sa douleur pour laisser sortir sa colère. Mais il est temps que je mette fin à ce chant.

CHANT XLII.

ARGUMENT.--Le combat de Lampéduse se termine par la mort de Gradasse et d’Agramant, occis par la main de Roland, qui accorde la vie à Sobrin.--Bradamante se désole du retard de Roger.--Renaud, en allant sur les traces d’Angélique, trouve un remède qui le guérit de son amoureuse passion. S’étant remis en chemin pour rejoindre Roland, il fait la rencontre d’un chevalier qui le reçoit dans un magnifique palais orné de statues représentant diverses dames de la maison d’Este. Son hôte lui propose un moyen de s’assurer de la fidélité de sa femme.

Quel frein assez dur, quel nœud de fer, quelle chaîne de diamant, s’il peut en exister, feraient que la colère se pourrait contenir dans de justes bornes et ne dépassât point la mesure, quand on voit celui pour lequel Amour vous a mis au cœur une solide affection, frappé par ruse ou par violence de déshonneur ou d’un coup mortel?

Et si l’âme devient alors cruelle et inhumaine, il faut l’excuser, car la raison n’a plus de prise sur elle. Achille, après avoir vu Patrocle, sous les armes qu’il lui avait prêtées, rougir la terre de son sang, ne put assouvir sa colère en tuant son meurtrier; il fallut encore qu’il le traînât derrière son char et lui fît mille outrages.

Invincible Alphonse, c’est une colère pareille qui enflamma vos soldats, le jour où vous fûtes si gravement blessé au front d’un coup de pierre, que chacun crut votre âme partie pour l’autre monde; leur fureur fut telle, que retranchements, murailles ou fossés, rien ne put protéger les ennemis contre leur élan, et qu’ils ne s’arrêtèrent qu’après les avoir tous massacrés, sans en laisser un seul vivant pour porter la nouvelle.

C’est en vous voyant tomber, que les vôtres entrèrent dans une telle fureur, et se livrèrent à de telles cruautés. Si vous aviez été debout, vous auriez certainement modéré leur soif de carnage. Cela vous suffisait en effet d’avoir repris la Bastia en quelques heures, alors que les gens de Grenade et de Cordoue avaient dû employer plusieurs jours pour vous l’enlever.

Peut-être fut-ce une vengeance permise par Dieu, que vous vous soyiez trouvé en pareil état, afin que les ennemis fussent ainsi punis des épouvantables excès auxquels ils s’étaient livrés quelque temps auparavant. Le malheureux Vestidel, las et blessé, s’étant rendu leur prisonnier, fut frappé, alors qu’il était sans armes, et tué de plus de cent coups d’épée par ces forcenés, dont la plupart étaient mahométans.

Mais, pour conclure, je dis qu’il n’y a pas de colère comparable à celle qu’on éprouve quand on voit outrager sous ses yeux un parent ou un vieil ami. Il était donc tout naturel qu’une colère soudaine envahît le cœur de Roland, lorsqu’il vit un ami si cher étendu mourant, par suite de l’horrible coup que lui avait porté le roi Gradasse.

De même que le pasteur nomade, qui a vu s’enfuir en sifflant l’horrible serpent dont la dent venimeuse a causé la mort de son enfant qui jouait sur le sable, saisit son bâton avec colère et avec rage, ainsi le chevalier d’Anglante, plein de fureur, saisit l’épée au tranchant sans pareil. Le premier qu’il rencontra fut le roi Agramant,

Qui, tout ensanglanté, sans épée, avec une moitié d’écu, le casque délacé, et blessé en plus d’endroits que je ne puis dire, s’était tiré des mains de Brandimart, comme un épervier imprudent qui se serait attaqué à un vautour par voracité ou par étourderie. Roland arrive sur lui, et lui porte un coup juste à l’endroit où la tête s’attache au buste.

Agramant avait son casque brisé, et le cou désarmé, de sorte que Roland le lui coupe net comme si c’eût été un jonc. La tête du roi de Lybie tombe, et son corps roule lourdement sur le sable. Son âme prend sa course vers les ondes infernales, où Caron l’attire avec son croc dans sa barque. Roland ne s’attarde pas à le frapper une seconde fois; il court au Sérican avec Balisarde.

Gradasse en voyant tomber Agramant, la tête séparée du buste, éprouve ce qu’il n’a jamais ressenti; son cœur tremble; son visage pâlit. Lorsque le chevalier d’Anglante arrive sur lui, il semble présager son sort, et, vaincu d’avance, il n’a pas encore songé à se mettre en défense quand le coup mortel descend sur lui.

Roland le frappe au flanc droit, sous la dernière côte; le fer, entré par le ventre, ressort d’une palme du côté gauche, ruisselant de sang jusqu’à la garde. C’est de la main du plus franc et du meilleur guerrier de l’univers que fut porté le coup qui mit à mort le chevalier le plus redoutable de tous les païens.

Le paladin, peu joyeux d’une telle victoire, se jette promptement à bas de selle, et, le visage troublé et plein de larmes, il court en toute hâte à son cher Brandimart. Il voit tout autour de lui la terre couverte de sang. Son casque, qui semble ouvert d’un coup de hache, ne l’avait pas plus protégé que s’il eût été d’écorce.

Roland relève sa visière, et voit qu’il a la tête fendue jusqu’au nez, juste entre les deux sourcils. Cependant Brandimart a conservé assez de souffle pour demander pardon de ses fautes au roi du Paradis, pour consoler le comte dont les joues sont sillonnées de larmes, et l’exhorter à la patience.

Il lui dit: «--Roland, souviens-toi de moi dans tes prières qui sont agréables à Dieu. Je te recommande ma Fleur-de...--» Mais il ne peut en dire davantage; il meurt sans achever le mot. Des voix d’anges, s’unissant en chœurs célestes, s’entendirent soudain dans les airs, dès qu’il eut exhalé son âme; et celle-ci, dégagée de ses liens corporels, s’éleva vers le ciel au milieu d’une douce mélodie.

Roland, bien qu’il dût se réjouir d’une fin si chrétienne, et bien qu’il sût que Brandimart était monté aux demeures bienheureuses, car il avait vu le ciel s’ouvrir pour lui, ne pouvait cependant maîtriser sa nature humaine et ses sens fragiles. En songeant qu’il venait de se voir enlever celui qui était pour lui plus qu’un frère, il ne pouvait empêcher les larmes d’humecter son visage.

Sobrin gisait depuis longtemps à terre, perdant beaucoup de sang qui découlait de sa tête sur ses joues et sur sa poitrine. Il ne devait plus guère en rester dans ses veines. Quant à Olivier, il était encore renversé sous son cheval, et n’avait pu dégager son pied que le poids du destrier avait à moitié brisé.

Et si son beau-frère, gémissant et tout en larmes, n’était pas venu l’aider, il n’aurait pu se dégager de lui-même. Son pied lui faisait tellement mal, qu’une fois qu’il l’eut retiré de dessous son cheval, il ne put ni s’en servir, ni même s’appuyer dessus. Sa jambe elle-même était si engourdie, qu’il lui fallut se faire aider pour pouvoir changer de place.

Roland se réjouit peu de la victoire; il lui était trop dur, trop cruel de voir Brandimart mort et son beau-frère dans un état si peu rassurant. Sobrin était encore vivant, mais c’est à peine s’il lui restait quelque souffle, car sa vie était prête à s’exhaler avec la dernière goutte de son sang.

Le comte le fit enlever tout sanglant du champ de bataille, et le fit soigner avec beaucoup de soin; il le consolait par de douces paroles, comme s’il eût été de sa famille; car, après le combat, il ne gardait aucune trace de colère, et son cœur était tout à la clémence. Il fit ramasser les armes et les chevaux des morts, et laissa le reste aux serviteurs.

Ici, je dois avouer que Frédéric Fulgose doute quelque peu de la véracité de mon histoire, car, ayant visité avec sa flotte les moindres recoins du rivage barbaresque, il descendit sur l’île où eut lieu le combat des six chevaliers, et en trouva le sol si montueux, si inégal, qu’il n’y a pas, dit-il, un seul endroit où l’on puisse mettre le pied à plat.

Il ne peut tenir pour vraisemblable que, sur cet écueil accidenté, six chevaliers, la fleur du monde entier, aient pu se livrer cette bataille à cheval. Je réponds à cette objection qu’au temps de Roland il y avait, sur la droite, une plaine assez vaste, qui depuis fut recouverte par suite de l’éboulement d’un immense rocher, détaché de sa base lors d’un tremblement de terre.

C’est pourquoi, ô splendeur éclatante de la race des Fulgoses, ô lumière sereine et toujours plus vivace, si vous me prenez encore à partie sur ce point, et surtout devant cet invincible duc, grâce auquel votre patrie jouit maintenant d’un doux repos et voit l’amour succéder pour elle à la haine, je vous prie de lui dire sans retard qu’il se peut fort bien qu’en cette circonstance je n’aie point dit un mensonge.

Cependant Roland, ayant tourné ses regards vers la mer, aperçut un navire léger qui venait à toutes voiles et paraissait vouloir aborder à l’île. Quel était ce navire? Je ne veux pas vous le dire maintenant, parce que je suis attendu en plus d’un autre endroit. Pour le moment, voyons en France si les habitants, délivrés enfin des Sarrasins, sont chagrins ou joyeux.

Voyons ce que fait cette amante fidèle, qui voit de nouveau s’éloigner l’accomplissement de ses vœux; je veux parler de la malheureuse Bradamante. Quand elle voit que Roger a encore manqué au serment qu’il a fait quelques jours avant le conflit survenu entre les deux armées, elle ne sait plus sur quoi placer son espérance.

Elle renouvelle ses pleurs et ses reproches, et, selon son habitude, elle recommence à appeler Roger cruel, et à traiter le destin d’impitoyable. Puis, déployant les voiles à sa grande douleur, elle accuse d’injustice, de complicité ou de faiblesse le ciel qui a permis un tel parjure, et qui n’a pas même fait un signe pour l’empêcher.

Elle en arrive à accuser Mélisse et à maudire l’oracle de la grotte qui, par ses conseils mensongers, l’a précipitée dans la mer d’amour où elle est sur le point de mourir. Puis elle va trouver Marphise, et se plaindre à elle de son frère qui a manqué à sa foi jurée. Elle soulage sa douleur en criant, en pleurant auprès d’elle, et lui demande aide et appui.

Marphise la serre dans ses bras, et fait ce qu’elle peut pour la consoler. Elle ne croit pas que Roger ait failli à ce point; elle pense qu’il ne tardera pas à revenir auprès d’elle. Elle lui jure, s’il ne revient pas, qu’elle ne souffrira pas une si grave offense, et qu’elle se battra avec lui, ou lui fera observer sa promesse.

Par ces paroles, elle réussit à adoucir un peu la douleur de Bradamante qui, ayant quelqu’un pour s’épancher désormais, éprouve une angoisse moindre. Maintenant que nous avons vu Bradamante accuser dans son chagrin Roger de parjure, de cruauté et d’orgueil, voyons si son frère est plus heureux; je veux parler de Renaud qui est brûlé jusqu’à la moelle des feux de l’amour.

Je veux parler de Renaud qui, comme vous le savez, aimait si passionnément la belle Angélique. C’était un enchantement, encore plus que la beauté de cette dernière, qui l’avait fait tomber ainsi dans les rets de l’amour. Les autres paladins vivaient en repos, depuis qu’ils étaient complètement débarrassés des Maures; lui seul, parmi les vainqueurs, était resté captif de son amoureuse peine.

Il avait envoyé de côtés et d’autres plus de cent messagers pour s’enquérir de ce qu’elle était devenue; lui-même l’avait cherchée longtemps. Enfin il était allé trouver Maugis qui l’aidait toujours dans les cas embarrassants. Le visage rouge de honte et les yeux baissés, il se décida à lui avouer son amour. Puis il le pria de lui enseigner où se trouvait Angélique si désirée par lui.

Maugis éprouve un grand étonnement d’un cas si étrange. Il sait que, seul entre ses rivaux, Renaud a eu jadis l’occasion de tenir plus de cent fois Angélique dans son lit, et lui-même, persuadé de cette vérité, avait fait tout ce qu’il avait pu, par ses prières et par ses menaces, pour le pousser à ce résultat, sans avoir pu jamais l’y amener.

Il l’avait d’autant plus vivement poussé dans cette voie, qu’en écoutant ses conseils, Renaud aurait alors retiré Maugis de prison. Et voilà que maintenant que l’occasion est manquée, et que rien ne peut plus lui venir en aide, Renaud demande de lui-même ce qu’il a jadis refusé plus que de raison; voilà qu’il vient le prier, lui Maugis, alors qu’il doit se rappeler qu’il a failli causer sa mort en une obscure prison par ses refus d’autrefois!

Mais plus les sollicitations de Renaud paraissent importunes à Maugis, plus ce dernier reconnaît manifestement combien son amour est grand. Les prières de Renaud le touchent enfin; il noie dans l’océan de sa mémoire le ressentiment de l’offense ancienne, et s’apprête à lui venir en aide.

Il met fin à ses obsessions, et lui rend l’espoir en lui disant qu’il lui sera favorable, et qu’il saura lui dire quelle route suit Angélique, qu’elle soit en France ou ailleurs. Aussitôt Maugis se rend à l’endroit où il a l’habitude de conjurer les démons. C’est une grotte située au sein de monts inaccessibles. Il ouvre son livre, et appelle la foule des esprits infernaux.