Part 2
«Tanacre, à qui il importe peu que ses noces se célèbrent conformément à cet usage, lui dit: «--Pourvu que cela abrège les délais, j’y consens.--» Le malheureux ne voit pas que c’est la vengeance du meurtre d’Olindre qu’il avance ainsi; mais son esprit est tellement concentré sur une seule pensée, qu’il ne pense à pas autre chose.
«Drusille avait auprès d’elle une vieille qui avait été faite prisonnière en même temps qu’elle. Elle l’appelle et, lui parlant à l’oreille de façon à n’être entendue par personne de la maison, elle lui dit: «--Prépare-moi sur-le-champ un de ces breuvages empoisonnés comme tu sais en composer, et apporte-le-moi dans un vase. J’ai trouvé moyen d’arracher la vie au fils de Marganor, à ce traître.
«Je sais aussi un moyen de nous sauver, toi et moi, mais je te le dirai plus tard plus à loisir.--» La vieille s’en va préparer le poison, et revient l’apporter au palais. Elle trouve le moyen de verser le suc vénéneux dans un flacon plein d’un vin doux de Crète. Elle le réserve pour le jour des noces que rien ne peut plus retarder désormais.
«Le jour désigné étant arrivé, Drusille se pare de pierreries et de riches vêtements, et se rend à l’endroit où elle avait fait élever à Olindre un grand catafalque porté sur deux colonnes. Là, on célèbre un office solennel auquel assistent tous les chevaliers et toutes les dames. Marganor, plus joyeux que de coutume, y vint avec son fils et de nombreux amis.
«Les saints offices terminés, le vin empoisonné est bénit, et le prêtre le verse dans une coupe d’or, ainsi que Drusille l’avait dit. Elle en boit alors autant qu’il fallait pour produire de l’effet, puis, le visage souriant, elle passe la coupe à l’époux qui la vide jusqu’au fond.
«Tanacre, après avoir rendu la coupe au prêtre, ouvre les bras d’un air joyeux pour embrasser Drusille; soudain celle-ci, changeant de manières, le repousse et lui fait défense d’approcher. Ses yeux et son visage semblent lancer des flammes. D’une voix terrible, égarée, elle lui crie: «--Traître, loin de moi!
«Tu aurais de moi joie et soulagement, toi la cause de mes larmes, de mes tourments, de mes malheurs! Non; tu vas mourir sur l’heure, de ma main. Apprends, si tu l’ignores, que c’est du poison que tu as bu. Je n’ai qu’un regret, c’est que la mort soit trop douce, trop facile pour un bourreau tel que toi; car je ne connais pas de peine assez infâme pour égaler ton crime.
«Mon seul regret, c’est de ne pas pouvoir, en me sacrifiant, t’infliger la mort que tu mérites. Si je l’avais pu, comme c’était mon désir, je mourrais contente. De cela, je demande pardon à mon époux; mais il connaît ma bonne volonté, et il acceptera que je t’aie fait mourir comme j’ai pu, n’ayant pu le faire comme je l’aurais voulu.
«Quant au châtiment que je ne puis t’infliger ici-bas, selon mon désir, j’espère que je verrai ton âme le subir dans l’autre monde, où je te suivrai pour en être témoin.--» Puis, levant, d’un air joyeux, ses yeux déjà voilés vers le ciel: «--Accepte, Olindre, cette victime que le bon vouloir de ta femme offre à ta vengeance.
«Et prie pour moi le Seigneur, afin qu’il m’admette en ce jour avec toi dans le paradis. S’il te dit qu’une âme a besoin de mérites pour entrer dans votre royaume, réponds que j’apporte à son saint temple les dépouilles de ce monstre impitoyable, et qu’il n’y a pas de plus grand mérite que d’exterminer de pareils scélérats, abominable peste pour le monde.--»
«Ces dernières paroles s’exhalent avec sa vie. Morte, son visage porte encore les traces de la joie qu’elle a éprouvée en punissant le barbare qui lui avait ravi son cher mari. Je ne sais si elle fut précédée ou suivie par l’âme de Tanacre. Je crois cependant qu’il mourut avant elle, car il avait absorbé une plus grande quantité de breuvage, et le poison dut agir plus rapidement sur lui.
«Marganor, qui voit son fils tomber et mourir dans ses bras, est sur le point de mourir avec lui, vaincu par la douleur qui le saisit d’une manière si inattendue. Après avoir eu deux fils, il se retrouve seul, et ce sont deux femmes qui les ont fait mourir. L’une a été la cause de la mort du premier, l’autre a frappé elle-même le second.
«L’amour, la pitié, le dépit, la douleur et la colère, un désir de mort et de vengeance agitent cet infortuné père; il tremble, comme la mer troublée par le vent. Il court vers Drusille pour se venger sur elle, mais il voit que la vie vient de l’abandonner. Excité par sa haine ardente, il cherche à frapper ce corps qui ne sent plus rien.
«De même que le serpent se retourne pour mordre la lance qui l’a cloué sur le sable; de même que le mâtin court après la pierre que lui a lancée le passant, et se brise en vain les dents de rage et de colère, et ne veut pas s’en aller sans s’être vengé, ainsi Marganor, plus cruel qu’un dogue ou qu’un serpent, s’acharne contre le corps inanimé de Drusille.
«Mais bien qu’il l’ait mis en pièces, la fureur du félon n’est pas assouvie; il se précipite sur les femmes dont le temple est plein. Sans choisir l’une plutôt que l’autre, il fait de nous, avec son épée cruelle et impitoyable, ce que le paysan fait de l’herbe avec sa faulx. Rien ne peut nous préserver de ses coups; en un instant, il en tue trente et en blesse bien cent.
«Il est tellement redouté de ses gens, que pas un des chevaliers présents n’est assez hardi pour relever la tête; les femmes fuient hors de l’église avec le menu peuple. Il ne reste que ceux qui ne peuvent sortir. Enfin ce fou furieux est retenu par ses amis, qui lui opposent une résistance mêlée de respect, et le supplient de se calmer. Laissant en bas tout le monde dans les pleurs, on l’entraîne dans son château sur la cime du roc.
«Cependant sa colère durant toujours, et ses amis ainsi que le peuple le suppliant de ne pas exterminer complètement les femmes sur ses domaines, il prend le parti de les chasser toutes. Le jour même, il fait publier un ban leur enjoignant de quitter le pays, et leur assignant ce village pour résidence. Malheur à celle qui s’approchera davantage du château!
«C’est ainsi que les maris furent séparés de leur femme, les fils de leur mère. Quelques-uns ayant été assez audacieux pour venir nous voir, je ne sais qui en a averti Marganor; mais la plupart d’entre eux ont été cruellement punis, et beaucoup ont péri dans les tourments. Depuis, il a établi dans son château la loi la plus détestable qu’on puisse entendre ou qu’on puisse lire.
«Cette loi exige que toute femme qui passe, par hasard ou autrement, par la vallée, soit battue de verges et chassée du pays. Mais auparavant, on la dépouille de ses vêtements, et elle est contrainte à montrer ce que la nature et l’honnêteté nous obligent à cacher. Si quelqu’une y vient, escortée par des chevaliers en armes, elle est mise à mort.
«Celles qui sont escortées par des chevaliers deviennent les victimes de cet impitoyable tyran. Traînées au tombeau de ses deux fils morts, elles y sont immolées de sa propre main. Quant à ceux qui les escortent, ils sont ignominieusement dépouillés de leurs armes et de leurs destriers et plongés en prison. Marganor peut faire tout cela d’autant plus impunément que, nuit et jour, il a plus de mille hommes qui guettent dans tous les alentours.
«Et pour vous dire plus encore, j’ajouterai que s’il en laisse échapper quelques-uns, il leur fait auparavant jurer, sur l’hostie consacrée, d’avoir le sexe féminin en haine toute leur vie. Si donc vous avez envie de perdre ces dames et vous avec, allez visiter ces murs où réside le félon, et vous verrez qu’il a autant de puissance que de cruauté.--»
Ce récit, qui avait d’abord ému les guerrières de pitié, leur causa ensuite une telle indignation que, si au lieu de faire nuit il eût fait jour, elles auraient couru sur-le-champ au château. Mais la belle compagnie dut s’arrêter en cet endroit, et dès que l’Aurore eut fait signe à chaque étoile de céder la place au soleil, elles reprirent leurs armes, et se remirent en selle.
Comme Roger et ses compagnes s’apprêtaient à partir, ils entendirent derrière eux un bruit de pas de chevaux résonner sur la route. Ce bruit leur fit tourner la tête, et regarder au fond de la vallée. Ils aperçurent à portée de main une troupe d’une vingtaine d’hommes armés, les uns à cheval, les autres à pied, qui s’avançait par un étroit sentier.
Au milieu d’eux, sur un cheval, était attachée une femme dont le visage annonçait les nombreuses années, et qu’ils conduisaient, comme on fait d’un criminel condamné au feu, à l’échafaud ou au gibet. Malgré la distance, cette vieille fut sur-le-champ reconnue par les femmes du village pour la suivante de Drusille.
C’était la suivante qui avait été prise en même temps que Drusille par Tanacre, ainsi que je l’ai déjà dit, et qui avait été chargée de confectionner le breuvage empoisonné dont l’effet fut si cruel. Elle n’était pas entrée dans l’église avec les autres, car elle redoutait ce qui allait arriver. Pendant la cérémonie, elle était sortie de la ville, et s’était enfuie du côté où elle espérait trouver son salut.
Marganor ayant appris par ses espions qu’elle s’était réfugiée en Autriche, chercha longtemps à s’en emparer, afin de la brûler ou de la pendre. Il finit par tenter, au moyen de dons et de riches promesses, l’avarice d’un baron qui l’avait accueillie sur ses terres, et qui la lui livra.
Ce baron la lui avait envoyée jusqu’à Constance, étroitement liée sur une bête de somme, comme un ballot de marchandises; et, pour lui enlever la possibilité de se plaindre, il l’avait enfermée dans une caisse. Une fois au pouvoir des gens de Marganor, de cet homme à qui la pitié était chose inconnue, elle avait été conduite jusqu’en cet endroit, et elle était destinée à assouvir la rage de ce barbare impitoyable.
De même que le grand fleuve qui sort du Vésale[9], à mesure qu’il descend vers la mer et qu’il reçoit le Lambro, le Tessin, l’Adda et les autres rivières qui lui paient tribut, croît en force et en impétuosité, ainsi Roger, ainsi les deux guerrières sentent croître leur indignation et leur colère contre Marganor, en apprenant tous ses forfaits.
Les deux guerrières surtout étaient tellement enflammées de haine et de colère contre le cruel, par tout ce qu’elles avaient appris, qu’elles voulurent le punir, malgré le grand nombre de gens qu’il avait à sa solde. Mais elles estimèrent que lui donner une mort prompte serait une peine trop douce et peu en rapport avec ses crimes. Elles trouvèrent plus juste de prolonger son supplice en le faisant mourir dans de longs tourments.
Mais auparavant elles jugèrent bon de délivrer la femme que ces sbires conduisaient à la mort. Rendant les rênes à leurs destriers, et les pressant de l’éperon, elles leur firent en un instant franchir la courte distance qui les séparait de la troupe armée. Jamais gens ne furent assaillis avec plus d’impétuosité et de vigueur. Aussi s’empressèrent-ils de jeter leurs écus, d’abandonner leurs armes et la vieille, et de s’enfuir sans rien.
De même que le loup qui rentre dans sa tanière chargé de sa proie, et au moment où il se croit le plus en sûreté, voit le chasseur et ses chiens lui barrer le passage, jette son fardeau et se lance au plus épais du fourré, ainsi ces gens, dès qu’ils se virent assaillis, s’empressèrent de prendre la fuite.
Ils n’abandonnèrent pas seulement la vieille et leurs armes, mais ils laissèrent aussi la plupart de leurs chevaux, et coururent se cacher dans les cavernes où ils purent se croire le mieux en sûreté. Roger et les dames en furent enchantés. Ils choisirent trois de ces chevaux, et ils y firent monter les trois dames qui depuis la veille étaient en croupe derrière eux, et faisaient suer leurs destriers.
Puis, débarrassés, ils prirent le chemin qui conduisait vers la demeure de l’infâme et impitoyable châtelain. Ils voulurent que la vieille vînt avec eux pour être témoin de la vengeance de Drusille. Mais la vieille, craignant qu’il ne lui en arrivât mal, ne voulait point y consentir; elle pleurait, criait, se débattait. Enfin Roger, l’enlevant de force, la mit en croupe sur le brave Frontin, et partit avec elle au galop.
Parvenus sur le sommet d’une colline, ils virent dans la vallée un riche et gros bourg composé de nombreuses maisons, et qui n’était clos d’aucun côté, n’ayant ni fossés ni remparts. Au milieu, se dressait un rocher qui supportait un château aux murs élevés. Ils s’y dirigèrent en toute hâte, sachant que c’était la demeure de Marganor.
A peine furent-ils entrés dans le bourg, que les soldats qui étaient de garde à la porte, fermèrent la barrière derrière eux, tandis qu’on en faisait autant du côté opposé. Soudain voici venir Marganor accompagné de nombreux serviteurs à pied et à cheval, et armés de toutes pièces. En quelques mots, d’un air hautain, il leur exposa l’odieuse coutume établie sur son domaine.
Marphise, ainsi qu’elle en était convenue d’avance avec Bradamante et Roger, éperonna son cheval et, pour toute réponse, courut à la rencontre de Marganor. Se fiant à sa seule force, sans daigner abaisser sa lance ni se servir de son épée si fameuse, elle lui assena sur le casque un tel coup de poing, qu’elle le renversa évanoui sur la selle.
En même temps que Marphise, la jeune guerrière de France avait lancé son destrier. Roger n’était point resté en arrière. Sa lance frappait de tels coups que, sans la relever, il occit six chevaliers; à l’un il ouvrit le ventre, à deux autres la poitrine; au quatrième il fendit le cou, au cinquième il brisa la tête. Quant au sixième qui fuyait, la lance lui entra par l’échine et, ressortant par l’estomac, se rompit net.
Autant la fille d’Aymon en touchait de sa lance d’or, autant elle en couchait à terre. Tout ce qu’elle frappait était brisé et renversé comme si le ciel ardent eût secoué sa foudre. La population se mit à fuir, qui vers le château, qui vers la plaine. Les uns coururent se réfugier dans les églises, les autres dans leurs maisons. Hormis les morts, pas un homme ne resta sur la place.
Pendant ce temps, Marphise s’était emparée de Marganor, et lui avait lié les mains derrière le dos. Elle l’avait confié à la vieille suivante de Drusille qui en parut fort contente. Puis on décida de brûler le bourg, si les habitants ne revenaient pas de leur erreur, et s’ils ne consentaient pas à abolir la loi infâme que Marganor avait établie.
On n’eut pas beaucoup de peine à obtenir cela, car ces pauvres gens, outre la crainte qu’ils avaient de voir Marphise en faire plus encore qu’elle ne disait--elle parlait de les occire et de les brûler tous--étaient les ennemis de Marganor, et détestaient sa loi cruelle et impie. Mais ils avaient fait comme font en général les peuples, qui obéissent le plus facilement à ceux qu’ils haïssent le plus.
Comme chacun se défie de son voisin, et craint de faire voir ce qu’il pense, on laisse bannir l’un, tuer l’autre, enlever à celui-ci sa fortune, à celui-là son honneur. Mais, si l’on se tait, on crie du fond du cœur vers le ciel, et l’on confie à Dieu et aux saints le soin d’une vengeance qui, si elle tarde à venir, n’en est que plus terrible.
Maintenant cette tourbe, saturée de colère et de haine, cherchait à se venger de Marganor par ses actes et ses malédictions. Comme dit le proverbe: Chacun court faire du bois avec l’arbre que le vent a jeté par terre. Que Marganor serve d’exemple à ceux qui règnent: tout prince qui fait le mal doit s’attendre à une fin misérable. Petits et grands se réjouissaient de le voir punir de ses crimes inouïs.
Un grand nombre de gens, dont il avait fait mourir la femme, la sœur, la fille ou la mère, ne cachant plus leur haine, accouraient pour lui donner la mort de leur main. Les magnanimes guerrières et Roger eurent fort à faire pour le défendre, car ils avaient décidé de le faire mourir sous les privations, les outrages et les tortures.
Ils le remirent tout nu et lié de façon à ce qu’il ne pût se dégager, aux mains de la vieille qui le haïssait autant qu’une femme peut haïr son ennemi. Celle-ci, pour se venger des larmes qu’il lui avait fait verser, lui mit le corps tout en sang, en le frappant avec un aiguillon qu’un paysan qui se trouvait là lui avait donné.
La messagère et ses jeunes suivantes, se souvenant de la honte qui leur avait été infligée, ne purent se retenir d’imiter la vieille et de se venger aussi. Mais leur désir de le torturer était si grand, qu’elles ne savaient à quels moyens recourir. Elles auraient voulu pouvoir le mettre en pièces. L’une le frappait avec une grosse pierre, l’autre le déchirait avec les ongles, celle-ci le mordait, celle-là le piquait avec une aiguille.
Parfois un torrent, grossi par une longue pluie ou la fonte des neiges, se précipite du haut des montagnes, portant la ruine sur son passage, entraînant les arbres, les rochers, les champs et les récoltes. Mais le moment arrive où toute cette fougue tombe, et où ce même torrent devient si faible, qu’un enfant, qu’une femme peuvent la franchir facilement, et souvent à pied sec.
Il en fut de même de Marganor. Autrefois, tout tremblait autour de lui, rien qu’en entendant prononcer son nom. Maintenant son orgueil avait été tellement abattu, sa force avait été tellement domptée, que, jusqu’aux enfants, chacun pouvait lui faire injure, lui arracher la barbe et les cheveux. Leur tâche accomplie, Roger et les damoiselles se dirigèrent vers le château qui s’élevait sur le rocher.
Tout ce qui s’y trouvait tomba sans résistance en leur pouvoir, les richesses furent en partie pillées, en partie données à Ullania et à ses compagnes pour les dédommager. On retrouva l’écu d’or, ainsi que les trois rois qui avaient été faits prisonniers par le tyran, étant arrivés en ce lieu, comme je crois vous l’avoir dit, à pied et sans armes.
Du jour en effet où ils avaient été désarçonnés par Bradamante, ils avaient accompagné, à pied et sans armes, la damoiselle avec laquelle ils étaient venus de rivages si lointains. Je ne sais s’il ne valut pas mieux pour leurs compagnes, qu’ils se trouvassent sans armes. Ils auraient pu, il est vrai, les défendre mieux, mais, s’ils avaient succombé dans la bataille, elles auraient eu un sort pire.
Car elles auraient subi le sort de toutes celles qui arrivaient en ce lieu escortées par des gens armés; elles auraient été conduites sur le tombeau des deux frères, où on les eût immolées en sacrifice. Il est en somme bien moins dur et bien moins désagréable de montrer ses parties honteuses que de mourir, d’autant plus qu’on a pour excuse d’avoir été contraint à cela et aux autres outrages qui s’ensuivent, par la force et la violence.
Avant de s’éloigner, les guerrières font jurer aux habitants de donner à leurs femmes le gouvernement de leur territoire. Elles menacent de châtier sévèrement ceux qui seraient assez audacieux pour enfreindre ce serment. En somme, elles établissent que dans ce pays les femmes jouiront de tous les droits que les hommes possèdent partout ailleurs.
Puis elles font promettre qu’on refusera l’hospitalité à tous ceux qui passeront par là, cavaliers ou piétons, et qu’on ne leur permettra de se reposer sous aucun toit, à moins qu’ils ne jurent par Dieu et les saints, ou par tout autre serment plus fort s’il en existe toutefois, d’être à tout jamais les amis des dames et les ennemis de leurs ennemis.
Quant aux habitants présentement mariés, ou qui tôt ou tard prendront femme, il leur est ordonné de se montrer toujours soumis et obéissants à la volonté de leurs épouses. Marphise les prévient qu’elle reviendra avant que l’année soit expirée et que les arbres aient perdu leurs feuilles. Si elle ne trouve pas cette loi appliquée dans toute sa rigueur, le bourg peut s’attendre à être incendié et détruit.
Avant de partir, Roger et ses compagnes firent retirer le corps de Drusille du lieu immonde où on l’avait jeté. Ils la firent ensevelir avec son mari dans le plus riche tombeau qu’ils purent leur élever. Pendant ce temps, la vieille continuait à faire ruisseler de sang le dos de Marganor. Son seul regret était de n’avoir pas assez de force, et d’être obligée de s’arrêter par moments pour se reposer.
Les vaillantes guerrières ayant aperçu près d’un temple une colonne sur laquelle l’impitoyable tyran avait fait graver sa loi cruelle et folle, en firent un trophée en y attachant l’écu, la cuirasse et le casque de Marganor. Puis elles y firent à leur tour graver la loi qu’elles venaient de donner à ce pays.
Marphise ne voulut point partir sans avoir fait graver sur la colonne la loi qu’elle avait imposée, à la place de celle qui y avait été d’abord inscrite comme témoignage de mort et d’ignominie pour toutes les femmes. Puis les deux troupes se séparèrent. Celle d’Islande resta pour refaire sa garde-robe, car elle aurait cru indigne d’elle de paraître à la cour, si elle n’eût pas été aussi richement vêtue qu’auparavant.
Ullania resta donc au château, gardant Marganor en son pouvoir. Comme elle ne voulait pas lui rendre la liberté, de peur qu’il ne recommençât à nuire aux femmes, elle le fit un jour précipiter du haut d’une tour. Il ne fit jamais un plus grand saut dans toute sa vie. Mais ne parlons plus d’Ullania ni des siens, et suivons la troupe qui s’avance vers Arles.
Pendant tout ce jour et le lendemain jusqu’à la troisième heure, Roger et les guerrières poursuivirent leur route. Arrivés à un endroit où le chemin se partageait en deux--l’un allait vers le camp, l’autre vers les murs d’Arles--les amants s’embrassèrent à plusieurs reprises, car il est toujours cruel et dur de se séparer. Enfin les dames arrivèrent au camp, et Roger pénétra dans Arles. Quant à moi, je termine là mon chant.
CHANT XXXVIII.
ARGUMENT.--Roger, fidèle à l’honneur qui l’appelle auprès d’Agramant, s’en va à Arles. Bradamante et Marphise se présentent à la cour de Charles. Marphise reçoit le baptême.--Astolphe, à la tête d’une armée de Nubiens, saccage l’Afrique et menace Biserte. Agramant, instruit de ces événements, obtient de Charles de décider de la guerre entre eux par le combat singulier de deux champions élus dans chaque camp.
Dames courtoises, qui écoutez mes vers avec bienveillance, je vois à votre physionomie que cette nouvelle et brusque séparation de Roger et de sa fidèle amante vous cause un grand ennui, et que votre déplaisir n’est pas moindre que celui qu’éprouva Bradamante. Vous en concluez que la flamme amoureuse de Roger n’était pas très ardente.
Si, pour tout autre motif, il s’était éloigné de sa maîtresse malgré elle, et quand bien même il eût espéré acquérir plus de trésors que n’en possédèrent ensemble Crésus et Crassus, je croirais comme vous que le trait qui l’avait blessé n’avait point pénétré jusqu’au cœur; car l’or ni l’argent ne peuvent remplacer une joie si pure, un si grand contentement.
Pourtant, le souci de son honneur peut non seulement l’excuser, mais le rend digne d’éloges. S’il eût agi autrement, je dis qu’il aurait mérité le blâme et l’ignominie. Et si sa dame se fût obstinée à le faire rester auprès d’elle, elle aurait montré clairement par là, ou qu’elle l’aimait peu, ou qu’elle avait peu d’intelligence.
Car si l’amante doit estimer la vie de son amant plus ou autant que sa propre vie--je parle d’une amante profondément atteinte par le coup qu’Amour lui a porté--elle doit mettre l’honneur de son amant autant au-dessus du plaisir qu’elle peut recevoir de lui, que l’honneur l’emporte sur la vie et sur tous les autres plaisirs.
Roger fit son devoir en suivant son seigneur; il n’aurait pu sans ignominie s’en affranchir, car il n’avait aucun motif pour l’abandonner. Si Almonte avait fait périr son père, une telle faute ne devait pas rejaillir sur Agramant qui avait, par ses bienfaits innombrables envers Roger, racheté le crime de ses pères.