Part 1
ARIOSTE
ROLAND FURIEUX
Traduction nouvelle PAR FRANCISQUE REYNARD
TOME QUATRIÈME
PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
M DCCC LXXX
ROLAND FURIEUX
CHANT XXXVII.
ARGUMENT.--Passant en revue les écrivains divers qui ont employé leur plume à chanter les louanges du beau sexe, le poète en prend occasion pour louer Vittoria Colonna et les nobles vers consacrés par elle à la mémoire du marquis de Pescaire, son époux. Puis il introduit sur la scène Ullania, messagère de la reine de l’île Perdue, qui raconte à Roger, à Bradamante et à Marphise l’indigne coutume établie par Marganor dans son propre château à l’encontre des femmes. Les deux guerrières et Roger infligent à Marganor le châtiment qu’il a mérité.
Si, de même que les femmes courageuses ont travaillé nuit et jour, avec une suprême diligence et une longue patience, à acquérir d’autres dons que Nature ne peut donner sans travail,--d’où il est résulté des œuvres bonnes et non sans gloire--elles s’étaient adonnées à ces études qui rendent immortelles les vertus humaines:
Et si elles avaient pu elles-mêmes transmettre à la postérité le souvenir de leurs propres mérites, sans avoir besoin de mendier l’aide des écrivains au cœur rongé par la haine et l’envie, et qui, la plupart du temps, passent sous silence le bien qu’ils peuvent en dire, tout en publiant partout le mal qu’ils en savent, leur renommée aurait surgi plus éclatante peut-être que le fut jamais celle des hommes illustres.
Beaucoup d’écrivains ne se sont pas contentés de faire servir leurs œuvres à se glorifier les uns les autres; ils se sont efforcés de faire ressortir tout ce que l’on pouvait avoir à reprocher aux femmes. Ne voulant pas être éclipsés par elles, ils faisaient tout leur possible pour les rabaisser. Je parle des écrivains de l’antiquité; comme si la gloire des femmes devait obscurcir la leur, de même que le brouillard obscurcit le soleil.
Jamais, il est vrai, main ni langue, émettant des paroles ou burinant le vélin,--quelque effort qu’elle ait fait ou qu’elle fasse pour augmenter et propager le mal, et diminuer adroitement le bien,--n’eut et n’a le pouvoir d’étouffer tellement la gloire des femmes, qu’il n’en reste quelque chose. Mais cette gloire est loin d’avoir l’éclat qu’elle aurait eu sans cela.
Arpalice[1]; Tomyris[2]; celle qui secourut Turnus[3]; celle qui vint en aide à Hector[4]; celle qui, suivie des gens de Sidon et de Tyr, alla, longeant le rivage d’Afrique, s’établir en Lybie[5]; Zénobie[6]; celle qui sauva par ses victoires les Assyriens, les Perses et les Indiens[7]; toutes celles-là, et quelques autres encore, ne furent pas les seules à mériter par leurs armes une éternelle renommée.
Il y en a eu de fidèles, de chastes, de sages, de vaillantes, non seulement en Grèce et à Rome, mais partout, dans les Indes comme aux jardins des Hespérides où le soleil dénoue sa chevelure. Les hommages et les honneurs qu’elles s’étaient acquis sont tellement oubliés, que c’est à peine si on en nomme une sur mille; et cela, parce que les écrivains de leur temps furent menteurs, jaloux et impitoyables pour elles.
O femmes désireuses de produire de belles œuvres, poursuivez imperturbablement votre chemin. Ne vous laissez point détourner de vos entreprises par la crainte de vous voir refuser les honneurs auxquels vous avez droit. De même qu’il n’y a pas de bonne chose qui dure toujours, les mauvaises ne sont point éternelles. Si, jusqu’ici, les œuvres des écrivains ne vous ont pas été favorables, elles le sont de nos jours.
Déjà Marullo et le Pontano; les deux Strozzi, le père et le fils, avaient écrit en votre faveur. Aujourd’hui, vous avez pour vous le Bembo, le Capella, et celui qui a formé les courtisans sur son propre modèle; vous avez un Luigi Alamanni, vous avez ses deux frères, également chers à Mars et aux Muses, tous deux issus du sang royal qui commande sur les bords qu’arrose le Mincio, et que de profonds marais enserrent.
L’un, outre que son propre instinct le porte à vous honorer, à vous révérer et à faire retentir le Parnasse et le Cinto de vos louanges qu’il porte jusqu’aux nues, est encore plus gagné à votre cause par l’amour, la fidélité et ce courage indomptable au milieu du carnage et des ruines, qu’il a trouvés en Isabelle.
Aussi ne se lassera-t-il jamais de vous célébrer dans ses vers vivaces; et si d’autres vous jettent le blâme, personne ne sera plus prompt que lui à prendre votre défense. Il n’y a pas au monde de chevalier plus disposé à consacrer sa vie entière au service de la vertu. Il est en même temps un sujet d’études pour les écrivains, tandis que lui-même, par ses écrits, exalte la gloire des autres.
Il mérite vraiment qu’une dame si richement douée de toutes les vertus qui font l’ornement du sexe porte-jupons, ne se soit jamais départie de la foi qu’elle lui devait, et ait été pour lui comme une colonne inébranlable à toutes les secousses de la Fortune. Il est digne d’elle, et elle est digne de lui; jamais couple ne fut mieux assorti.
Il a élevé de nouveaux trophées sur la rive de l’Oglio; au milieu des batailles, des incendies, des navires et des chars de guerre, il a tant semé de beaux écrits, que le fleuve voisin peut bien en être jaloux. Auprès de lui, un Hercule Bentivoglio célèbre votre gloire en notes éclatantes, ainsi que Renato Trivulcio, et mon Guidetto, et le Molza, choisi par Phébus lui-même pour vous chanter.
Il y a aussi Hercule, duc de Chartres, fils de mon duc; déployant ses ailes comme le cygne harmonieux, il chante en volant, et fait retentir les cieux de votre renommée. Il y a mon seigneur de Guast, auquel il ne suffit pas d’entasser des exploits dignes d’illustrer mille Athènes et mille Rome, mais qui songe encore à vous immortaliser avec sa plume.
Outre ceux-là, et d’autres encore qui vous ont glorifiées et qui vous glorifient encore chaque jour, vous pouvez célébrer vous-mêmes votre propre gloire. Beaucoup d’entre vous, laissant de côté l’aiguille et le fuseau, sont allées et vont encore s’abreuver avec les Muses à la fontaine d’Aganippe[8]. Elles en sont revenues tellement inspirées, que nous aurions beaucoup plus besoin de vous pour chanter nos exploits, que vous n’auriez besoin de nous pour chanter les vôtres.
Si je voulais les nommer toutes, et donner à chacune les éloges qu’elle mérite, il me faudrait écrire plus d’une page, et mon chant ne traiterait pas aujourd’hui d’autre chose. D’un autre côté, si je me bornais à faire seulement l’éloge de cinq ou six, je risquerais d’offenser et de mécontenter les autres. Que faire donc? Faut-il me taire sur toutes, ou bien, sur un si grand nombre, faut-il en choisir une seule?
J’en choisirai une, et je la choisirai si bien, elle sera tellement au-dessus de l’envie, que personne ne pourra me vouloir mal si je me tais sur les autres, et si je fais l’éloge de celle-là seule. Ce n’est pas qu’elle se soit immortalisée elle-même par son doux style, le meilleur que j’aie jamais goûté; mais elle peut tirer du tombeau et faire éternellement revivre tous ceux dont elle parle ou sur lesquels elle écrit.
De même que Phébus darde de préférence ses rayons sur sa blanche sœur, et la fait resplendir d’une lumière plus éclatante que celle de Vénus, de Mars, ou de toute autre étoile qui gravite au ciel, ainsi celle dont je vous parle possède plus que toutes les autres l’éloquence et la douceur. Ses paroles sublimes ont une telle force, que de nos jours elle brille au ciel comme un autre soleil.
Victoire est son nom; il convenait bien à celle qui, née au sein des victoires, est toujours, qu’elle aille ou qu’elle s’arrête, précédée ou suivie de la Victoire, et dont le front est chargé de trophées toujours nouveaux. Elle est pareille à cette Artémise, si célèbre pour sa piété envers son époux Mausole. Elle la surpasse cependant de toute la distance qu’il y a entre ensevelir un homme, et tirer sa mémoire du tombeau.
Si Laodamie, si la femme de Brutus, si Arrie, Argie, Évadnée, et beaucoup d’autres, ont mérité des éloges pour avoir voulu, leur mari mort, être ensevelies avec lui, combien davantage ne doit-on pas honorer Victoire, qui a sauvé son époux des eaux du Léthé et du fleuve qui entoure neuf fois le royaume des Ombres, et cela, malgré les Parques et malgré la mort!
Si le Macédonien envia le fier Achille d’avoir été célébré par la trompette méonnienne, combien plus, invincible François de Pescaire, ne te porterait-il pas envie, s’il vivait de nos jours, toi dont une épouse aussi chaste que chère chante l’éternelle gloire, et dont le nom reçoit d’elle un tel retentissement, que tu n’as point à désirer de meilleure trompette?
Si je voulais noter ici tout ce qu’on peut dire à cet égard, ou tout ce que je désirerais en dire, j’allongerais trop mon poème, sans jamais cependant épuiser mon sujet. Pendant ce temps, je laisserais de côté la belle histoire de Marphise et de ses compagnons, que j’ai cependant promis de continuer, si vous veniez m’entendre dans ce chant.
Or, puisque nous sommes ici, vous pour m’écouter et moi pour tenir ma promesse, je remettrai à une meilleure occasion de prouver que celle dont je parle est digne de toutes mes louanges. Non pas que je m’imagine que mes vers soient nécessaires à qui en a tant écrit soi-même; mais seulement pour satisfaire le désir que j’ai de l’honorer et de la louer.
En somme, mesdames, je conclus qu’à tous les âges, beaucoup d’entre vous ont été dignes d’être mentionnées par l’histoire, mais que, grâce à la jalousie des écrivains, vous êtes retombées dans l’oubli après votre mort. Il n’en sera plus ainsi, car vous immortalisez vous-mêmes vos propres vertus. Si les deux belles-sœurs avaient su faire de même, nous connaîtrions bien mieux aujourd’hui leurs hauts faits.
Je parle de Bradamante et de Marphise, dont j’ai beaucoup de peine à remettre en lumière les éclatantes prouesses, car neuf sur dix me sont inconnues. Je rapporte volontiers celles que je sais, autant parce qu’il est bon de divulguer le plus possible toute œuvre grande, que parce que je désire vous plaire, mesdames, vous que j’honore et que j’aime.
Roger, comme je vous l’ai dit, se tenait prêt à partir; il avait pris congé de ses compagnes, et retiré son épée enfoncée dans le cyprès, lorsqu’une plainte stridente, s’élevant non loin de là, vint l’arrêter. Il courut avec les deux dames pour porter secours où il en serait besoin.
A mesure qu’ils avançaient, les cris devenaient plus aigus et les paroles plus intelligibles. Arrivés dans la vallée, ils virent que ces plaintes étaient poussées par trois dames dans un assez étrange accoutrement. Leurs vêtements avaient été coupés jusqu’au nombril par quelques malfaiteurs sans doute, et, ne sachant comment se dérober aux regards, elles étaient accroupies par terre, et n’osaient plus se lever.
De même que le fils de Vulcain, venu au monde sans mère et que Pallas fit élever par les soins d’Aglaure, aux yeux trop hardis, cachait ses pieds tordus en s’asseyant dans un char de son invention, ainsi ces trois jouvencelles cachaient leurs beautés secrètes en se tenant assises.
A ce spectacle inouï et déshonnête, les deux magnanimes guerrières devinrent aussi rouges que la rose au printemps dans les jardins de Pestum. Bradamante reconnut sur-le-champ qu’une de ces trois dames était Ullania, envoyée de l’Ile Perdue en France en qualité de messagère.
Elle reconnut également les deux autres pour les avoir vues déjà avec elle; mais ses paroles s’adressèrent à celle des trois qu’elle honorait le plus. Elle lui demanda qui avait pu être assez inique, assez contempteur des lois et des bonnes mœurs, pour étaler aux yeux de tous les choses secrètes que la nature cache le plus qu’elle peut.
Ullania reconnaissant Bradamante, à sa voix non moins qu’à ses armes, pour la guerrière qui, quelques jours auparavant, avait désarçonné les trois chevaliers, lui raconte que de méchantes gens, rebelles à tout sentiment de pitié, et qui demeurent dans un château peu éloigné, après l’avoir ainsi dépouillée, l’ont battue, et lui ont fait encore d’autres outrages.
Elle ne sait ce qu’il est advenu de l’écu, ni des trois rois qui l’ont accompagnée à travers tant de pays. Elle ignore s’ils sont morts ou prisonniers. Elle ajoute qu’elle s’est mise en chemin, quoiqu’il lui en coûtât d’aller à pied, pour aller se plaindre à Charles de l’outrage qui lui a été fait, dans l’espoir qu’il ne le laisserait pas impuni.
Les guerrières et Roger, dont le cœur n’est pas moins sensible qu’audacieux et fort, s’émeuvent à la vue et au récit d’un semblable méfait. Oubliant toute autre affaire, et sans attendre que la dame affligée les prie de la venger, ils se décident à aller sur-le-champ vers le lieu qu’elle leur a indiqué.
D’un commun mouvement, ils ôtent leurs soubrevestes et les donnent à ces infortunées, pour qu’elles puissent recouvrir les parties les moins honnêtes de leur corps. Bradamante ne saurait consentir à ce que Ullania fasse de nouveau à pied le chemin qu’elle a déjà fait; elle la prend sur la croupe de son destrier. Marphise et le brave Roger en font autant pour les deux autres.
Ullania montre à Bradamante, qui la porte en croupe, le plus court chemin pour aller au castel. Bradamante la réconforte et lui dit qu’elle la vengera de ceux qui l’ont tourmentée. Après avoir quitté la vallée, ils gravissent un long sentier qui serpente autour d’une colline, sans vouloir prendre le moindre repos avant que le soleil ne soit caché dans l’océan.
Au sommet de la colline, si rude à gravir, s’élève un village. Ils y trouvent bonne hospitalité et bonne table, autant du moins qu’on pouvait l’espérer en un pareil endroit. En regardant autour d’eux, ils voient un grand nombre de femmes, les unes jeunes, les autres vieilles; mais ils n’aperçoivent pas un homme.
Jason et les Argonautes qui le suivaient n’éprouvèrent pas un plus grand étonnement en voyant que les femmes de Lemnos avaient fait périr leurs maris, leurs fils, leurs pères et leurs frères, de sorte qu’on n’aurait pas pu voir dans toute l’île une seule figure virile, que n’en éprouvèrent Roger et ses compagnes dans le village où ils logèrent ce soir-là.
Les deux guerrières s’empressèrent de procurer à Ullania et à ses damoiselles de compagnie trois vêtements de femme, grossiers, mais complets. Roger ayant interpellé une des habitantes de ce village, voulut savoir d’elle où étaient tous leurs hommes, qu’on n’en voyait pas un seul. Voici la réponse qu’elle lui fit:
«--C’est peut-être pour vous un grand étonnement de voir tant de femmes sans un seul homme, et c’est un supplice intolérable pour nous qui vivons ici dans la misère et l’exil. Cet exil nous est d’autant plus amer, que, de leur côté, nos pères, nos fils et nos maris que nous aimons tant, subissent loin de nous une longue et dure séparation, grâce au caprice de notre cruel tyran.
«Le barbare, après nous avoir abreuvées de mille outrages, nous a envoyées dans ce village, situé à deux lieues de ses terres, sur lesquelles nous sommes nées. Il a menacé de mort et de toute sorte de désastres, nous et nos hommes, si nous revenions les voir, ou si nous leur donnions l’hospitalité ici.
«Il est tellement ennemi de notre nom, qu’il ne veut pas, comme je vous ai dit, qu’aucun des nôtres vienne ici; on dirait que l’odeur du sexe féminin le rend malade. Deux fois déjà les arbres ont perdu et repris leur belle chevelure, depuis que ce maître impitoyable a donné un ordre aussi barbare que personne n’a pu adoucir.
«Car ses sujets le craignent autant qu’on peut craindre la mort. La nature, en même temps que la méchanceté, lui a donné une force surhumaine. Sa stature est gigantesque, et sa force dépasse celle de cent hommes. Ce n’est pas seulement pour nous, ses sujettes, qu’il est impitoyable; il traite les étrangères avec encore plus de cruauté.
«Si votre honneur vous est cher, ainsi que celui des trois dames qui sont en votre compagnie, il sera plus sûr, plus utile et meilleur pour vous de ne pas aller plus avant, et de chercher un autre chemin. Celui-ci conduit droit au château de l’homme dont je vous parle. Vous y subiriez la coutume honteuse et barbare qu’il y a établie pour les dames et les guerriers qui passent par là.
«Marganor le félon--c’est ainsi que s’appelle le seigneur, le tyran de ce castel--surpasse en iniquité et en félonie Néron, et tous ceux qui furent renommés par leur caractère féroce. Il est plus avide du sang humain, et surtout du sang féminin, que le loup de celui de l’agneau. Après les avoir abreuvées d’outrages, il fait chasser toutes les femmes que leur mauvaise fortune a conduites en ce castel.--»
Les dames et Roger voulurent savoir ce qui avait porté cet homme impitoyable à un tel degré de fureur. Ils prièrent la femme, puisqu’elle avait commencé à raconter cette histoire, de pousser la complaisance jusqu’à la leur dire tout entière. Elle reprit: «--Le seigneur de ce castel fut toujours cruel, inhumain et féroce. Mais, pendant un certain temps, il cacha son naturel méchant et ne le laissa voir que plus tard.
«Tant que vécurent ses fils, qui différaient beaucoup de leur père, car ils aimaient les étrangers, et étaient complètement privés de cruauté et d’autres vices semblables, l’hospitalité, les belles manières et les actions généreuses fleurirent ici. Leur père, quoique avare, ne leur refusait rien de ce qui pouvait leur plaire.
«Les dames et les chevaliers qui passaient par ce chemin, étaient si bien accueillis, qu’ils prenaient congé des deux frères, enchantés de leur haute courtoisie. Ces deux derniers avaient reçu le même jour l’ordre sacré de la chevalerie. L’un s’appelait Cilandre, l’autre Tanacre; tous deux étaient hardis et vaillants, et d’un aspect vraiment royal.
«Ils auraient été, et seraient restés dignes d’une éternelle gloire et d’un éternel honneur, s’ils ne se fussent abandonnés à ce désir violent que nous appelons l’amour, et qui les fit dévier de la bonne voie pour les conduire dans le chemin tortueux de l’erreur. Tout ce qu’ils avaient fait de bien jusque-là, fut souillé et effacé d’un trait.
«Un jour, arriva ici un chevalier de la cour de l’empereur de Grèce, accompagné de sa dame aux manières accortes, et aussi belle qu’on eût pu le souhaiter. Cilandre s’en énamoura si fort, qu’il aurait mieux aimé mourir que de ne pas la posséder. Il lui semblait qu’en partant elle emporterait sa vie avec elle.
«Ses prières n’ayant pu la toucher, il résolut de l’obtenir de force. Il revêtit ses armes, et alla s’embusquer non loin du château, dans un endroit où les deux voyageurs devaient passer. Son audace habituelle, l’amoureuse flamme dont il brûlait, ne lui permirent point d’agir avec prudence; aussi, dès qu’il vit arriver le chevalier, il courut sur lui pour l’assaillir, lance baissée.
«Il croyait le désarçonner au premier choc, et gagner d’un même coup la victoire et la dame. Mais le chevalier, qui était maître en fait de guerre, lui brisa sa cuirasse comme si elle eût été de verre. La nouvelle parvint au père, qui fit transporter son corps sur une civière au château où il l’ensevelit, avec de grandes marques de deuil, à côté de ses antiques aïeux.
«L’hospitalité n’en continua pas moins à être généreusement accordée à tous venants, car Tanacre était aussi libéral et aussi courtois que son frère. Dans le cours de la même année, un baron se présenta au château avec sa femme, venant de pays lointain. Il était d’une étonnante vaillance, et sa compagne était gracieuse et belle autant qu’on peut le dire.
«Non moins que belle, elle était honnête, courageuse et vraiment digne d’être louée en tout. Le chevalier appartenait à une illustre famille, et dépassait en vaillance tout ce qu’on avait entendu dire des autres chevaliers. Il était naturel que tant de valeur lui eût mérité une compagne d’un tel prix. Le chevalier s’appelait Olindre de Longueville et la dame Drusille.
«Le jeune Tanacre brûla pour elle des mêmes feux dont son frère avait été embrasé pour une autre et qui, en lui mettant au cœur un désir injuste, lui avait fait trouver une fin malheureuse. Il n’hésita pas plus que son frère à violer l’hospitalité sacrée, plutôt que de se laisser mourir sans satisfaire sa passion violente.
«Mais comme il avait devant les yeux l’exemple de son frère qui avait trouvé la mort dans son entreprise, il résolut de s’emparer de la dame, de façon qu’Olindre ne put en tirer vengeance. Tout sentiment de vertu s’éteignit subitement en lui, et les vices dans lesquels son père avait toujours été plongé l’inondèrent de leurs flots tumultueux.
«Pendant la nuit, il rassembla dans le plus grand silence une vingtaine d’hommes armés, et les mit en embuscade sous une grotte qui se trouvait sur la route, loin du château. Olindre, en arrivant à cet endroit, se vit barrer de tous côtés le passage, et, bien qu’il se défendît vigoureusement et longtemps, il perdit en même temps sa femme et la vie.
«Olindre mort, Tanacre emmena captive la belle dame affolée de douleur, et qui demandait la mort comme une grâce. Résolue à mourir, elle se précipita du haut d’un rocher qui s’avançait sur un précipice, mais elle ne put se tuer; on la releva la tête fendue et le corps brisé.
«Tanacre dut la faire porter au château sur une civière. Il la fit panser avec le plus grand soin, car il ne voulait pas perdre une proie si chère. Pendant qu’il s’efforçait de la rendre à la santé, il faisait préparer les noces, car il voulait donner le titre d’épouse et non de maîtresse à une dame si belle et si pudique.
«Tanacre ne pense pas à autre chose, il ne désire rien autre; il n’a souci, il ne parle que de cela. Comprenant qu’il a cruellement offensé la dame, il avoue sa faute et fait tout son possible pour la racheter. Mais tous ses efforts sont vains; plus il l’aime, plus il s’efforce de lui plaire, plus elle le prend en haine, plus elle s’affermit dans la volonté de le mettre à mort.
«Mais sa haine ne l’aveugle pas au point qu’elle ne comprenne que, si elle veut exécuter son dessein, il faut qu’elle dissimule et qu’elle cherche des moyens détournés. Elle comprend qu’il lui faut montrer tout le contraire de ce qu’elle pense, et feindre d’avoir oublié son premier amour, et d’accepter celui de Tanacre.
«Elle prend un visage riant, mais son cœur réclame vengeance et ne songe pas à autre chose. Elle roule plusieurs projets en son esprit; elle rejette les uns, elle combine les autres; elle hésite sur plusieurs. Enfin elle pense qu’en sacrifiant sa propre vie, elle réussira plus sûrement. Comment et où pourrait-elle trouver une meilleure mort qu’en vengeant son cher mari?
«Elle se montre joyeuse, et feint de désirer ardemment voir arriver le jour de ces noces. Elle fait en un mot tout ce qu’elle peut pour tromper Tanacre, et cache avec soin ce que son cœur a résolu. Elle se pare et prend soin de sa toilette plus que d’habitude. Elle semble avoir oublié complètement Olindre. Mais elle veut que les noces soient célébrées selon l’usage de son pays.
«Ce n’était qu’un prétexte, car l’usage dont elle parlait n’existait pas du tout dans son pays. Mais, dans sa pensée qui ne perdait jamais de vue le but qu’elle voulait atteindre, elle avait imaginé un mensonge à l’aide duquel elle avait l’espoir de donner la mort à son maître. Elle lui dit donc qu’elle veut que les noces aient lieu suivant la mode de son pays, et elle lui explique cette mode.
«--La veuve qui prend un second mari--lui dit-elle--doit auparavant apaiser l’âme du mort que son mariage offense, en faisant célébrer des offices et des messes pour la rémission de ses péchés, dans l’église où ses restes sont ensevelis. A la fin du sacrifice divin, le nouvel époux remet l’anneau à l’épousée.
«Puis le prêtre, ayant fait apporter sur l’autel même du vin consacré à cet effet, le bénit en récitant certaines prières, le verse dans une coupe et le présente aux époux. Mais c’est l’épousée qui doit la première y tremper ses lèvres.--»