Roland Furieux, tome 4

Part 17

Chapter 173,987 wordsPublic domain

«Je vois avec beaucoup de peine que tu as voulu te cacher de moi; tu sais cependant que je suis pour toi un ami véritable. Non seulement depuis que je te connais, je n’ai jamais manqué aux devoirs de l’amitié, mais je t’en ai donné des preuves, alors même que j’aurais dû voir en toi un ennemi à jamais mortel. Sois persuadé que je suis tout disposé à employer pour toi ma fortune et mes amis, à donner ma vie s’il le faut.

«Ne crains donc pas de me confier ton chagrin; laisse-moi voir si la force, la ruse, les richesses, l’astuce, pourront te tirer de peine. Si tout cela ne réussit pas, tu pourras toujours avoir recours à la mort. Mais tu ne dois pas en venir à cette extrémité, avant d’avoir fait tout ce qu’il faut pour l’éviter.--»

Il poursuit en lui adressant de si touchantes prières, en lui faisant entendre un langage si doux, si affectueux, que Roger ne peut se défendre d’en être ému, car son cœur n’est ni de fer, ni de marbre. Il comprend que, s’il refuse une réponse, il commettra un acte de discourtoisie et de grossièreté. Il va pour répondre, mais à deux ou trois reprises, les mots lui rentrent dans la gorge avant de pouvoir sortir de sa bouche.

«--Mon seigneur--dit-il enfin--quand tu sauras qui je suis--et je vais te le dire sans plus tarder--je suis certain que tu ne seras pas moins désireux que moi de me voir mourir. Sache que je suis celui que tu hais tant; je suis Roger, qui t’ai également haï autrefois. C’est dans l’intention de te donner la mort que j’avais, il y a quelque temps, quitté cette cour.

«Je voulais t’empêcher de m’enlever Bradamante, car je voyais bien qu’Aymon s’était prononcé en ta faveur. Mais l’homme propose et Dieu dispose; ta générosité envers moi me fit changer de sentiments, et non seulement je dépouillai la haine que je t’avais d’abord portée, mais je me fis pour toujours ton fidèle.

«Ne sachant pas que j’étais Roger, tu m’as prié de te faire avoir Bradamante; c’était m’arracher le cœur de la poitrine et me voler mon âme. Je t’ai fait voir si j’ai hésité à satisfaire ton désir plutôt que le mien. Bradamante est à toi; possède-la en paix. Ton bonheur m’est plus cher que mon propre bonheur.

«Mais puisque je suis séparé d’elle, laisse-moi quitter la vie, car j’aime mieux mourir que vivre sans Bradamante. Du reste, tu ne saurais la posséder légitimement tant que je vivrai; nous sommes, elle et moi, unis déjà par les liens du mariage, et elle ne peut avoir deux maris en même temps.--»

Léon est resté si pétrifié d’étonnement, quand Roger s’est fait connaître à lui, que, la bouche ouverte, les yeux fixes, il est immobile sur ses pieds, comme une statue. Il ressemble en effet beaucoup moins à un homme qu’à ces statues que l’on place en ex-voto dans les églises. L’acte de Roger lui semble si grand, si généreux, qu’il ne croit pas qu’on en ait jamais vu, ni qu’on en voie jamais de semblable.

Non seulement cette découverte ne change pas son amitié pour Roger, mais elle l’accroît au point qu’il ne souffre pas moins des maux de Roger, que Roger lui-même. Pour le lui témoigner, pour lui montrer qu’il est digne fils d’empereur, il ne veut pas être vaincu en générosité par lui, s’il doit lui céder pour le reste.

Il dit: «--Roger, bien que j’eusse dû te haïr le jour où mon armée fut défaite par ton étonnante vaillance, si ce jour-là j’avais appris, comme je l’apprends maintenant, que tu étais Roger, ta vertu ne m’aurait pas moins séduit qu’elle ne le fit alors que j’ignorais ton nom. Elle ne m’en aurait pas moins chassé la haine du cœur, et inspiré l’amitié que je te porte depuis ce jour.

«Que j’aie haï le nom de Roger, avant de savoir que tu étais Roger, je ne le nierai pas; mais maintenant, ne te préoccupe pas de la haine que j’ai eue pour toi. Sois persuadé que le jour où je te tirai de prison, si j’avais su la vérité, j’aurais agi de même en ta faveur.

«Et si j’eusse volontiers agi ainsi, alors que je n’étais pas, comme maintenant, ton obligé, quelle ingratitude ne montrerais-je pas en me conduisant autrement aujourd’hui? N’as-tu pas renoncé à ton propre bien pour me le donner? Mais je te le rends, et j’éprouve plus de plaisir à te le rendre, que je n’en ai eu à le recevoir de toi.

«Bradamante te convient bien plus qu’à moi; je l’aime, il est vrai, pour ses grandes qualités, mais la pensée qu’un autre doit la posséder ne saurait me pousser à mourir. Je ne veux pas, au prix de ta mort qui la délivrerait des liens du mariage contracté avec toi, avoir le droit de la prendre légitimement pour femme.

«Non seulement je renonce à elle, mais j’aimerais mieux me dépouiller de tout ce que je possède au monde, et même perdre la vie, que de m’entendre accuser d’avoir causé la mort d’un chevalier tel que toi. Je me plains seulement de ta défiance; alors que tu pouvais disposer de moi comme de toi, tu as mieux aimé mourir que me demander aide.--»

Ces paroles et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de rapporter, et qui allaient au-devant de toutes les objections de Roger, firent tant, qu’à la fin celui-ci dut se rendre et dit: «--Je consens à vivre. Mais comment m’acquitterai-je jamais envers toi, à qui je dois deux fois la vie?--»

Mélisse fit apporter sur-le-champ des mets exquis et des vins généreux, grâce auxquels Roger, prêt à tomber de faiblesse, put se réconforter. Pendant ce temps, Frontin qui avait entendu hennir les chevaux, était accouru. Léon le fit prendre par ses écuyers, lui fit mettre la selle, et l’amena à Roger.

C’est avec beaucoup de peine que ce dernier, bien qu’aidé par Léon, put se mettre en selle. Il avait perdu cette vigueur dont, quelques jours auparavant, il avait donné des preuves si éclatantes sous des armes d’emprunt, et qui lui aurait permis de vaincre toute une armée. Ils quittèrent enfin ces lieux, et arrivèrent en moins d’une demi-heure à une abbaye

Où ils passèrent le reste de la journée et les deux jours suivants, jusqu’à ce que le chevalier de la Licorne eût retrouvé sa vigueur première. Puis, accompagné de Mélisse et de Léon, Roger revint dans la cité royale où était arrivée la veille au soir une ambassade des Bulgares.

Cette nation, après avoir élu Roger pour son roi, avait envoyé des ambassadeurs à Paris, croyant qu’il était en France auprès de Charlemagne. Ils étaient chargés de lui jurer fidélité, de le mettre en possession de leurs États, et de le couronner. L’écuyer de Roger, les ayant rencontrés, leur avait donné des nouvelles de son maître.

Il raconta la bataille que Roger avait livrée à Belgrade en faveur des Bulgares, et dans laquelle Léon et l’empereur avaient été vaincus, après avoir vu leur armée défaite et en partie massacrée. En reconnaissance de ce fait d’armes, les Bulgares, à l’exclusion de tous ceux de leur race, l’avaient pris pour leur roi. Puis il dit comment il avait été fait prisonnier à Novigrade par Ungiard, et livré à Théodora,

Et qu’il était venu la nouvelle certaine qu’on avait trouvé le geôlier étranglé, la porte de la prison ouverte et le prisonnier enfui. Depuis, on n’en avait pas eu d’autre nouvelle. Roger entra dans la ville par un chemin ouvert, et sans être vu de personne. Le lendemain matin, accompagné de Léon, il se présenta devant Charlemagne.

Ainsi qu’il était convenu entre Léon et lui, Roger se présenta avec l’oiseau d’or à deux têtes sur champ de gueule, la même soubreveste et les mêmes insignes qu’il avait lors de son combat avec Bradamante, et qui étaient encore toutes tailladées, toutes percées de coups, de sorte qu’on le reconnut tout de suite pour le chevalier qui avait combattu contre Bradamante.

Léon se tenait à ses côtés sans armes, revêtu de ses riches habits royaux, et entouré d’une suite nombreuse et choisie. Il s’inclina devant Charles, qui s’était déjà levé pour venir à sa rencontre, et, tenant par la main Roger, sur lequel tous les regards étaient fixés, il s’exprima ainsi:

«--Celui-ci est le brave chevalier qui s’est défendu depuis le lever de l’aurore jusqu’à la chute du jour. Puisque Bradamante n’a pu le mettre à mort, le faire prisonnier, ou lui faire abandonner la place, je crois, magnanime seigneur, si j’ai bien compris votre ban, qu’il l’a gagnée pour femme. Aussi vient-il pour qu’on la lui donne.

«Outre que les termes du ban sont précis, aucun autre guerrier ne saurait lui disputer Bradamante. Si elle doit être le prix de la vaillance, quel chevalier est plus digne d’elle que lui? Si elle doit appartenir à celui qui a le plus d’amour pour elle, il n’est personne qui l’aime plus ardemment. Il est, du reste, prêt à soutenir ses raisons par les armes, contre quiconque les contredira.--»

Charles, ainsi que toute la cour, resta stupéfait en entendant ces paroles. Tout le monde avait cru que c’était Léon, et non pas ce chevalier inconnu, qui avait combattu contre Bradamante. Marphise, qui était au nombre des assistants, et qui avait eu grand’peine à se taire jusqu’à ce que Léon eût fini de parler, s’avança soudain, et dit:

«--Quoique Roger ne soit pas ici pour disputer sa femme à ce nouveau venu, celle-ci n’en sera pas moins défendue, et on ne l’aura point sans tapage. Moi, qui suis sa sœur, je me charge de répondre à quiconque prétendra avoir des droits sur Bradamante, ou qui niera que Roger ait des droits antérieurs sur elle.--»

Elle prononça ces paroles avec tant de colère, d’un air si hautain, que la plupart des assistants crurent qu’elle allait commencer l’attaque sans attendre l’autorisation de Charles. Ce voyant, Léon ne crut pas devoir cacher plus longtemps Roger. Il lui ôta son casque, et, se tournant vers Marphise: «--Le voici--dit-il--tout prêt à vous tenir tête.--»

Le vieil Égée, en reconnaissant à l’épée que portait Thésée, que c’était à son fils que son épouse criminelle avait versé le poison--et s’il eût tardé plus longtemps à le reconnaître il aurait été trop tard,--le vieil Égée, dis-je, ne fut pas plus stupéfait que Marphise, quand elle reconnut que le chevalier qu’elle haïssait était Roger.

Elle courut se jeter dans ses bras et ne pouvait se détacher de son cou. Renaud, Roland, et Charles tout le premier, l’embrassèrent avec effusion. Dudon, Olivier, le roi Sobrin ne pouvaient se rassasier de lui prodiguer leurs caresses. C’était à qui, des paladins et des barons, ferait le plus fête à Roger.

Quand les embrassements eurent cessé, Léon, très savant à bien dire, recommença, en présence de Charles, à rappeler à tous ceux qui l’écoutaient, comment la vaillance, l’audace, déployées par Roger à Belgrade, avaient effacé en lui le ressentiment qu’il eût dû éprouver du dommage souffert par son armée.

Il avait été pris d’une telle amitié pour Roger, qu’aussitôt qu’il eut appris que ce dernier avait été fait prisonnier et livré à sa plus cruelle ennemie, il l’avait tiré de prison malgré toute sa famille. Il dit comment le brave Roger, pour le récompenser de ce dévouement, avait déployé à son égard une générosité qui dépassait tout ce qu’on avait jamais vu, et tout ce qu’on verrait jamais.

Poursuivant, il narra de point en point ce que Roger avait fait pour lui, et comment, désespéré d’être obligé de renoncer à sa femme, il avait résolu de mourir. Il dit comment l’infortuné était près de rendre l’âme quand il put venir à son secours, et le détourner par ses affectueuses paroles de sa fatale résolution; et il exprima tout cela en termes si doux, si affectueux, qu’il n’y avait pas un œil qui restât sec.

Puis il s’adresse d’une manière si efficace à l’obstiné duc Aymon, que, non seulement il l’émeut, l’entraîne et le fait changer de sentiment, mais qu’il le fait consentir à aller lui-même supplier Roger de lui pardonner et de l’accepter pour beau-père, lui promettant enfin la main de Bradamante.

Pendant ce temps, celle-ci, doutant de sa propre existence, pleurait sur ses malheurs au fond de sa chambre la plus retirée. Soudain des cris joyeux se font entendre; on accourt en toute hâte lui annoncer l’heureuse nouvelle. Tout son sang, qui s’était porté au cœur sous le coup de sa douleur intense, reflue subitement aux extrémités, et la donzelle reste quasi morte de joie.

La force l’abandonne tellement, qu’elle ne peut se tenir debout, elle, si renommée pour sa vigueur corporelle et pour son énergie. Elle n’éprouve pas plus de joie que le criminel condamné au gibet ou à la roue, et qui, ayant déjà les yeux recouverts du bandeau fatal, entend proclamer sa grâce.

Les maisons de Montgraine et de Clermont se réjouissent de voir deux de leurs rameaux s’unir dans de nouveaux liens. Par contre, Ganelon, le comte Anselme, Falcon, Gini et Ginarni en sont fort marris. Mais ils cachent sous un front joyeux leurs pensées d’envie et de haine. Ils attendent l’occasion de se venger, comme le renard attend le lièvre au passage.

Renaud et Roland avaient déjà, à plusieurs reprises, occis un grand nombre de ces traîtres. Bien que leurs querelles eussent été sagement assoupies par le roi, elles s’étaient de nouveau réveillées depuis la mort de Pinabel et de Bertolas. Mais les traîtres dissimulaient leurs projets félons, et faisaient semblant d’ignorer la vérité.

Les ambassadeurs bulgares, venus, comme je l’ai dit, à la cour de Charles, dans l’espoir d’y trouver le brave chevalier de la Licorne, auquel ils avaient donné la couronne, apprenant qu’il y était en effet, s’applaudirent de l’heureux destin qui avait réalisé leur espoir, et, courant se jeter respectueusement à ses pieds, ils le supplièrent de revenir en Bulgarie,

Où étaient conservés dans Andrinople le sceptre et la couronne royale. Ils le pressèrent de venir défendre ses États, menacés d’une nouvelle invasion plus nombreuse que la première, et conduite par Constantin en personne; ajoutant que, s’ils avaient leur roi avec eux, ils étaient certains d’enlever l’empire grec à ce dernier.

Roger accepta le trône et consentit à leurs prières; il promit de se rendre en Bulgarie dans trois mois au plus tard, si la Fortune n’avait pas autrement disposé de lui. Léon Auguste, ayant appris cette résolution, dit à Roger qu’il pouvait se fier à sa parole, et que, puisqu’il était roi des Bulgares, la paix était faite entre eux et Constantin.

Il n’aurait donc pas besoin de se hâter de quitter la France pour aller se mettre à la tête de ses troupes, car Léon s’engageait à faire renoncer son père à toutes les terres des Bulgares déjà conquises. Aucune des qualités qu’on admirait chez Roger n’avait pu émouvoir l’ambitieuse mère de Bradamante, et lui faire aimer le généreux chevalier; il n’en fut pas de même quand elle l’entendit appeler du titre de roi.

Les noces furent splendides et royales, et comme il convenait à celui qui s’en était chargé. C’était Charles qui avait voulu en faire les apprêts, et il n’aurait pas mieux fait les choses, s’il eût marié sa propre fille. Les services de Bradamante étaient tels, sans compter ceux de toute sa famille, que l’empereur n’aurait pas cru faire trop s’il avait dépensé la moitié des trésors de son royaume.

Il fit publier dans tous les environs que chacun pouvait venir librement à sa cour, accordant toute sûreté pendant neuf jours francs à quiconque voudrait s’y rendre. Par ses ordres, on dressa dans la campagne des tentes ornées de feuillage et de fleurs, tapissées d’or et de soie, et plus agréables à voir que n’importe quel lieu du monde.

Jamais Paris n’aurait pu contenir l’innombrable quantité d’étrangers, pauvres ou riches, de tous rangs, Grecs, Barbares, Latins, qui y étaient accourus. Les grands seigneurs et les ambassades venues de toutes les parties du globe, ne cessaient d’affluer. Tous ces hôtes furent très commodément logés sous les pavillons et sous les tentes de verdure.

La nuit qui précéda les noces, la magicienne Mélisse avait fait superbement et très originalement orner l’appartement nuptial. Elle avait du reste tout préparé de longue main, car, dans sa science de l’avenir, elle avait depuis longtemps prévu que ce beau couple serait enfin uni; elle savait que leurs douloureuses épreuves se termineraient heureusement.

Elle avait fait placer le lit nuptial,--ce lit qui devait être si fécond--au milieu d’un vaste pavillon, le plus riche, le plus orné, le plus agréable qu’on eût jamais élevé pour faire la guerre ou pour célébrer la paix. On n’en vit plus de pareil depuis, dans tout l’univers. Mélisse l’avait fait transporter des rivages de Thrace, après l’avoir enlevé à Constantin qui en avait fait sa tente sur le bord de la mer.

Mélisse, du consentement de Léon, ou plutôt pour jouir de son étonnement et lui montrer à quel point elle avait dompté les esprits infernaux et comment elle pouvait commander à son gré à la grande famille ennemie de Dieu, avait fait transporter le pavillon, de Constantinople à Paris, par des messagers du Styx.

Elle l’avait enlevé à l’empereur grec Constantin, en plein jour, avec les cordes et les filets et tous ses ornements extérieurs et intérieurs. Elle l’avait fait transporter par les airs, et en avait fait la chambre de Roger. Une fois les noces terminées, elle le renvoya de la même façon là où elle l’avait pris.

Il y avait près de deux mille ans que ce riche pavillon avait été construit. Une damoiselle du royaume d’Ilion, qui joignait à la fureur prophétique une science acquise dans de longues veillées, l’avait fait tout entier de sa main. Elle s’appelait Cassandre, et elle avait donné ce pavillon à son frère, l’illustre Hector.

Elle y avait retracé en riches broderies de soie et d’or, l’histoire du plus généreux chevalier qui dût jamais sortir de la race de son frère, bien qu’elle sût que ce chevalier naîtrait sur des rameaux fort éloignés de leur tige. Pendant tout le temps qu’il vécut, Hector conserva précieusement ce pavillon, auquel il tenait beaucoup à cause de son beau travail et de celle qui l’avait fait.

Mais, après sa mort, arrivée par trahison; après que les Grecs se furent emparés de Troie, dont le traître Sinon leur ouvrit la porte, et eurent fait un carnage de la nation troyenne, le pavillon échut à Ménélas qui l’emporta en Égypte, où il le céda au roi Prothée, en échange de sa femme que ce tyran retenait captive.

La dame, en échange de laquelle le pavillon fut cédé à Prothée, s’appelait Hélène. Le pavillon passa plus tard entre les mains de Ptolémée, pour arriver à Cléopâtre. Il fut enlevé à cette dernière avec d’autres richesses, par les gens d’Agrippa, dans la mer de Leucade. Puis il tomba entre les mains d’Auguste et de Tibère, et resta à Rome jusqu’à Constantin.

Je veux parler de ce Constantin dont la belle Italie aura à se plaindre tant que les cieux tourneront sur eux-mêmes. Constantin, lassé d’habiter les bords du Tibre, emporte le précieux pavillon à Byzance. Mélisse l’enleva à un autre Constantin. Les cordes étaient en or, et le mât en ivoire. Les parois étaient ornées de belles peintures, belles, comme jamais le pinceau d’Apelles n’en produisit.

Ici les Grâces aux vêtements légers, venaient en aide à une reine sur le point d’accoucher. Un enfant recevait le jour, si beau, qu’on n’en vit point un pareil du premier au quatrième siècle. On voyait Jupiter, l’éloquent Mercure, Vénus et Mars répandre à pleines mains sur son berceau les fleurs éthérées, l’ambroisie céleste et les célestes parfums.

Le nom d’Hippolyte était inscrit au-dessous en lettres minuscules. Plus loin, ce même enfant, parvenu à un âge plus avancé, était conduit par la Fortune, précédée de la Vertu. La peinture montrait une nouvelle troupe de gens aux longs habits et aux longs cheveux, et qui étaient venus de la part de Corvin demander le tendre bambin à son père.

On voyait l’enfant prendre respectueusement congé d’Hercule et de sa mère Léonora, et arriver sur les bords du Danube, où les habitants accouraient pour le voir et l’adoraient comme un dieu. On voyait le sage roi des Hongrois admirer un savoir précoce dans un âge si tendre, et l’élever au-dessus de tous ses barons.

On le voyait remettre entre ses mains d’enfant le sceptre de Strigonie. Le jeune Hippolyte le suivait partout, dans le palais, comme sous la tente. Dans toutes les expéditions entreprises par ce roi puissant contre les Turcs ou les Allemands, Hippolyte était toujours à ses côtés, attentif aux moindres gestes de ce héros magnanime, et s’inspirant de ses vertus.

Là, on le voyait passer dans la discipline et l’étude la fleur de ses premières années. Il avait près de lui Fusco, chargé de lui expliquer le sens des chefs-d’œuvre de l’antiquité, et qui semblait lui dire: «--Voici ce qu’il faut éviter, voici ce qu’il faut faire pour acquérir la gloire et l’immortalité,--» tant on avait bien rendu les gestes des personnages qui y étaient peints.

Puis il allait s’asseoir, quoique bien jeune encore, au Vatican, en qualité de cardinal. Il y révélait son éloquence et son intelligence hors ligne. Autour de lui ce n’était qu’un cri: que sera-t-il dans l’âge mûr? semblaient se dire entre eux ses collègues remplis d’étonnement. Oh! si jamais il met sur ses épaules le manteau de Pierre, quelle ère fortunée, quel siècle de merveilles!

D’un autre côté, étaient retracés les récréations libérales et les jeux de l’illustre jeune homme. Tantôt il affrontait les ours terribles des cimes alpestres, tantôt il chassait les sangliers au sein des marais, des vallées profondes. Ici, monté sur un genêt, il semblait dépasser les vents, à la poursuite du chevreuil ou du cerf antique, qu’il atteignait sans peine et partageait en deux d’un seul coup d’épée.

Ailleurs, on le voyait au milieu d’une illustre compagnie de philosophes et de poètes. Les uns lui démontraient le cours des planètes; les autres lui dépeignaient la surface de la terre; d’autres lui dévoilaient les mystères des cieux. Ceux-ci lui faisaient entendre de plaintives élégies, ceux-là des strophes joyeuses, des chants héroïques ou quelque ode sublime. Ici, il prêtait l’oreille aux accords variés de la musique; là, il exécutait, non sans grâce, un pas de danse.

Dans cette première partie, Cassandre avait peint la jeunesse de cet enfant sublime. Dans l’autre, elle avait rappelé ses actes marqués au coin de la prudence, de la justice, du courage, de la modestie et de cette vertu étroitement unie à toutes les autres, je veux parler de la générosité qui éclaire et illumine tout.

Ici, on voyait le jeune homme, à côté de l’infortuné duc des Insubriens, tantôt lui prodiguer ses conseils dans la paix, tantôt déployer avec lui l’étendard portant les couleuvres. Il lui restait fidèle dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il le suivait dans sa fuite, le réconfortant par ses paroles et l’aidant de son bras, à l’heure du péril.

Ailleurs, on le voyait consacrer ses hautes facultés au salut d’Alphonse et de Ferrare. A force de chercher, il découvrait et faisait voir à son frère, ce prince très juste, la trahison de ses plus proches parents. En cela, il héritait du titre que Rome, rendue libre, donna à Cicéron.

Plus loin, recouvert d’armures brillantes, il courait prêter son aide à l’Église; à la tête d’un petit nombre de gens, il ne craignait pas d’affronter une armée aguerrie. Sa seule présence était d’un tel secours pour les troupes du pape, que le feu de la guerre était éteint, pour ainsi dire, avant d’avoir brûlé; de sorte qu’il pouvait dire: Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.

Plus loin enfin, sur le rivage natal, il résistait à la plus grande flotte que les Vénitiens eussent jamais équipée, même contre les Turcs et les Génois. Il la mettait en déroute, et rapportait à son frère un butin immense, ne gardant rien pour lui, si ce n’est l’honneur qu’on ne peut céder à d’autres.

Les dames et les chevaliers regardaient ces peintures sans en comprendre le sens, car ils n’avaient auprès d’eux personne pour les prévenir que toutes ces choses devaient arriver dans l’avenir. Ils prenaient plaisir à contempler tous ces beaux personnages aux formes élégantes, et à lire les inscriptions. Seule, Bradamante, instruite par Mélisse, se réjouissait en elle-même, car elle connaissait toute cette histoire.