Roland Furieux, tome 1

Part 9

Chapter 94,044 wordsPublic domain

Celui-ci galope sur un destrier sans frein; celui-là va lentement, monté sur un âne ou sur un bœuf. Cet autre grimpe sur la croupe d’un centaure. Beaucoup ont sous eux des autruches, des aigles ou des grues. Quelques-uns ont une corne à la bouche, d’autres une coupe. Les uns sont femelles, les autres mâles; d’autres sont des deux sexes. Celui-ci porte un croc et celui-là une échelle de corde; un autre est armé d’un pal en fer, un quatrième tient une lime sourde.

Le capitaine de ces créatures avait le ventre gonflé et le visage gras. Il se tenait sur une tortue qui s’avançait à pas très lents. Il avait de chaque côté quelqu’un pour le soutenir, car il était ivre, et il tenait les yeux baissés. D’autres lui essuyaient le front et le menton; d’autres enfin agitaient des plumes pour l’éventer.

Un d’eux, qui avait les pieds et le ventre de forme humaine, et le cou, les oreilles et la tête d’un chien, se mit à aboyer contre Roger, afin de le faire entrer dans la belle cité qu’il avait laissée derrière lui. Le chevalier répondit: «--Je n’en ferai rien, tant que ma main aura la force de porter celle-ci,--» et il lui montra son épée, dont il avait dirigé la pointe aiguë contre son visage.

Ce monstre veut le frapper d’un coup de lance, mais Roger se précipite sur lui, et, d’un seul coup, lui traverse la panse et fait ressortir son épée d’une palme derrière son dos. L’écu au bras, il se jette de côté et d’autre, mais il a affaire à une troupe d’ennemis trop nombreuse. Par ici, l’un le pique; par là, l’autre le saisit; il se débat et il leur fait une rude guerre.

Il frappe sur cette race vile, fendant l’un jusqu’aux dents, l’autre jusqu’à la poitrine, car son épée ne rencontre ni casque, ni écu, ni ventrière, ni cuirasse. Mais de toutes parts il est tellement assailli, qu’il lui serait besoin, pour se faire faire place, et tenir à distance cette ignoble populace, d’avoir plus de bras et de mains que Briarée.

S’il se fût avisé de découvrir l’écu qui appartint autrefois au nécromant--je veux parler de celui qui éblouissait la vue, et qu’Atlante avait laissé à l’arçon--il aurait eu d’un seul coup raison de cette foule de brutes, et l’aurait fait tomber aveuglée devant lui. Peut-être méprisa-t-il ce moyen, ne voulant avoir recours qu’à son courage, et non à la fraude.

Advienne que pourra, il préfère mourir plutôt que de se rendre prisonnier à une si vile engeance. Tout à coup, voici que d’une des portes dont était percé le mur que j’ai dit être d’or brillant, sortent deux jouvencelles dont le maintien et les vêtements n’annoncent pas une humble naissance. On voit bien qu’elles n’ont pas été nourries par un berger, au milieu des privations, mais parmi les délices des palais royaux.

L’une et l’autre était montée sur une licorne plus blanche que l’hermine: l’une et l’autre était belle, et leurs vêtements étaient si riches et si étranges à la fois, qu’au mortel qui les aurait regardées et contemplées, il aurait fallu un œil divin pour les apprécier dignement. Telle serait la Beauté, si elle pouvait avoir un corps, et telle aussi la Grâce.

L’une et l’autre s’avancèrent dans le pré où Roger était aux prises avec la foule ignoble. Toute cette tourbe disparut à leur aspect. Alors elles tendirent la main vers le chevalier qui, le visage coloré de rose, les remercia de leur humanité. Et ce fut avec un vif contentement que, pour leur complaire, il retourna vers la porte d’or.

L’ornementation qui court tout autour du fronton de la belle porte, et fait saillie, n’a pas une de ses parties qui ne soit couverte des pierres précieuses du levant les plus rares. Les quatre côtés reposent sur de grosses colonnes de pur diamant. Que ce diamant soit véritable, ou trompe simplement les yeux, il n’existe pas chose plus belle et plus riante.

Sur le seuil, hors des colonnes, couraient en jouant de lascives donzelles qui, si elles avaient conservé la modestie convenant aux dames, auraient encore été plus belles. Elles étaient toutes vêtues de robes vertes et couronnées de fleurs nouvelles. Par leurs offres répétées et leur air engageant, elles font entrer Roger dans ce paradis.

Car on peut bien nommer ainsi ce lieu où je crois qu’Amour a dû naître. On n’y voit que danses et que jeux, et les heures s’y dépensent en fête perpétuelle. Là, les pensées sérieuses ne sauraient, peu ou prou, s’emparer du cœur. Là n’entrent jamais le malheur et la pauvreté, et l’Abondance y a toujours sa corne pleine.

Là, parmi le gracieux Avril, au front joyeux et serein, et qui rit sans cesse, sont de jeunes hommes et de belles dames. Celui-ci, près d’une fontaine, chante d’un ton doux et mélodieux. Celui-là, à l’ombre d’un arbre, cet autre sur la colline, joue, danse, ou se livre à quelque noble amusement. Celui-ci, loin de tous les regards, découvre à sa fidèle amie ses amoureux tourments.

Par les cimes des pins et des lauriers, des hêtres élevés et des sapins agrestes, volent en se jouant de petits amours. Les uns sont tout joyeux de leurs victoires, les autres, cherchant à darder les cœurs avec leurs flèches, visent ou tendent leurs rets. Ceux-ci trempent leurs dards dans un petit ruisseau qui coule plus bas; ceux-là les aiguisent sur les cailloux légers.

On donna alors à Roger un grand coursier fort et vaillant, au poil alezan, et dont le bel harnachement était tout enrichi de pierres précieuses et d’or fin. Et le cheval ailé, qui avait été dressé à l’obéissance par le vieux Maure, fut laissé en garde à un jeune garçon, et conduit à pas plus mesurés derrière le brave Roger.

Les deux belles jeunes filles amoureuses par lesquelles Roger avait été débarrassé de l’ignoble foule, de cette foule ignoble qui s’opposait à ce qu’il continuât le chemin qu’il avait pris à droite, lui dirent: «--Seigneur, vos éclatants faits d’armes, dont nous avons déjà entendu parler, nous enhardissent à vous demander votre aide pour nous-mêmes.

«Nous trouverons bientôt sur notre route un marais qui sépare cette plaine en deux parties. Une créature féroce, appelée Éryphile, défend le pont, et, par la force ou par la ruse, arrête quiconque désire aller sur l’autre rive. Elle est d’une stature gigantesque. Elle a de longues dents et sa morsure est venimeuse. De ses ongles crochus, elle déchire comme un ours.

«Outre qu’elle barre toujours notre chemin, qui sans elle serait libre, elle court souvent par tout le jardin, détruisant une chose ou une autre. Sachez que, parmi la populace assassine qui vous a assailli hors de la belle porte, beaucoup sont ses fils: tous lui sont soumis, et sont comme elle inhospitaliers et rapaces.--»

Roger répondit: «--Ce n’est pas une bataille, mais cent, que pour vous je suis prêt à livrer. De ma personne, en tant qu’elle vaille, disposez selon votre désir. Si j’ai revêtu le haubert et la cotte de mailles, ce n’est pas pour acquérir fortune ou domaines, mais uniquement pour aider les autres, et surtout les dames aussi belles que vous.--»

Les dames lui adressèrent force remerciements dignes d’un chevalier comme lui. Ainsi raisonnant, ils arrivèrent à l’endroit où étaient le marais et le pont, et ils y virent la fière géante sous une armure d’or ornée d’émeraudes et de saphirs. Mais je remets à l’autre chant pour dire comment Roger se risqua à l’attaquer.

CHANT VII.

ARGUMENT.--Roger, après avoir abattu une géante qui se tenait à la garde d’un pont, arrive au palais d’Alcine. Il en devient éperduement amoureux et reste dans l’île. Bradamante n’ayant aucune nouvelle de lui, va chercher Mélisse, et lui remet l’anneau enchanté qui doit servir à rompre les enchantements d’Alcine. Mélisse va avec cet anneau dans l’île, réveille la raison endormie de Roger qui se décide à quitter ce dangereux séjour.

Celui qui s’en va loin de sa patrie voit des choses fort différentes de ce qu’il avait cru jusque-là; et lorsqu’ensuite il les raconte, on ne le croit pas, et il passe pour un menteur, car le sot vulgaire ne veut ajouter foi qu’aux choses qu’il voit et touche clairement et entièrement. Aussi, je sais parfaitement que l’inexpérience fera attacher peu de croyance à ce que je chante.

Qu’on m’en accorde peu ou beaucoup, je n’ai pas besoin de me creuser l’esprit pour le vulgaire sot et ignare. Je sais bien que vous ne m’accuserez pas de mensonge, vous qui avez une claire intelligence des discours, et c’est à vous seul que je désire rendre cher le fruit de mes labeurs. Je vous ai laissés au moment où nos personnages aperçurent le pont et le marais qui étaient gardés par l’altière Éryphile.

Celle-ci était armée du métal le plus fin, sur lequel on distinguait des pierreries de toutes couleurs: le rubis vermeil, la chrysolithe jaune, l’émeraude verte et la fauve hyacinthe. En place de cheval, elle avait pour monture un loup rayé. Sur ce loup rayé, à la selle extraordinairement riche, elle traverse le fleuve.

Je ne crois pas que la Pouille en possède un si monstrueux. Il était plus gros et plus grand qu’un bœuf; aucun frein ne lui faisait écumer les lèvres, et je ne sais comment elle pouvait le diriger à sa volonté. La maudite peste avait sur ses armes une soubreveste couleur de sable et, hors la couleur, semblable à celle que les évêques et les prélats portent à la cour.

Sur son écu et sur son cimier, était un crapaud gonflé de venin. Les dames la montrèrent au chevalier, attendant en deçà du pont et disposée à combattre et à lui barrer le passage, ainsi qu’elle avait coutume de le faire à chacun. Elle crie à Roger de retourner en arrière. Mais celui-ci prend sa lance, et la menace et la défie.

Non moins prompte et hardie, la géante éperonne le grand loup, et s’affermit sur l’arçon. Au milieu de sa course, elle met sa lance en arrêt, et fait trembler la terre sur son passage. Mais sur le pré elle est arrêtée net par un choc terrible, car le brave Roger lui plante son fer droit sous le casque, et l’enlève des arçons avec une telle force, qu’il la jette à plus de six brasses en arrière.

Déjà il avait tiré l’épée qu’il portait au côté, et s’apprêtait à trancher l’orgueilleuse tête; et il pouvait bien le faire, car Éryphile gisait comme morte parmi les fleurs sur l’herbe. Mais les dames crièrent: «--Qu’il te suffise qu’elle soit vaincue, sans poursuivre une plus cruelle vengeance.--» Le chevalier courtois remet son épée au fourreau. Passons le pont, et poursuivons notre route.

Ils suivirent pendant quelque temps un chemin difficile et rude, à travers un bois, et qui, outre qu’il était étroit et rempli de pierres, montait presque en ligne droite au haut de la colline. Mais, dès qu’ils eurent atteint le faîte, ils débouchèrent dans une prairie spacieuse, où ils aperçurent le plus beau et le plus ravissant palais qui se soit jamais vu au monde.

En dehors des portes extérieures, la belle Alcine s’avança de quelques pas au devant de Roger, et lui fit un accueil seigneurial, entourée de sa brillante cour d’honneur. Tous ses courtisans comblèrent le vaillant guerrier de tant d’hommages et de révérences, qu’ils n’en auraient pu faire plus, si Dieu était descendu parmi eux de sa demeure céleste.

Le palais n’était pas seulement remarquable parce qu’il surpassait tous les autres en richesse, mais parce qu’il renfermait les gens les plus aimables et les plus avenants qui fussent au monde. Ils différaient peu les uns des autres en fleur de jeunesse et de beauté; mais Alcine était plus belle qu’eux tous, de même que le soleil est plus beau que toutes les étoiles.

Elle était si bien faite de sa personne, que les peintres industrieux ne sauraient en imaginer de plus parfaite. Sa longue chevelure retombait en boucles, et il n’est pas d’or plus resplendissant et plus chatoyant. Sur sa joue délicate étaient semés les roses et les lys; son front, d’un pur ivoire, terminait un visage admirablement proportionné.

Sous deux sourcils noirs et d’un dessin plein de finesse, sont deux yeux noirs, ou plutôt deux clairs soleils, aux regards tendres, et lents à se mouvoir. Il semble qu’Amour, qui voltige et se joue tout autour, vient y remplir son carquois de flèches dont il transperce les cœurs. De là, descend sur le milieu du visage un nez où l’envie ne trouverait rien à critiquer.

Au-dessous, comme entre deux sillons, se dessine une bouche où est répandu un cinabre naturel. Là, sont deux rangées de perles sur lesquelles se ferme et s’ouvre une lèvre belle et douce. C’est de là que sortent les paroles courtoises, capables d’amollir le cœur le plus rude et le plus rebelle. Là, se forme ce rire suave qui ouvre à son gré le paradis sur terre.

Blanc comme neige est son beau col, et sa gorge blanche comme lait. Le col est arrondi et la gorge est relevée. Deux seins drus, comme s’ils étaient d’ivoire, vont et viennent, ainsi que l’onde sur le rivage, quand une fraîche brise soulève la mer. Argus lui-même ne pourrait voir le reste; mais on peut juger que ce qui est caché sous le voile correspond à ce qui apparaît au dehors.

Les deux bras montrent un modelé parfait; sa main blanche, un peu longue et effilée, ne laisse voir ni jointure ni veine saillante. Enfin, le pied de la ravissante créature apparaît petit, mince et potelé. Son angélique beauté, qui a pris naissance dans le ciel, ne se peut cacher sous aucun voile.

Sur toute sa personne un charme est répandu, qu’elle parle, qu’elle rie, qu’elle chante ou qu’elle marche. Il n’est pas étonnant que Roger en soit épris, tant il la trouve séduisante. Ce qu’il avait entendu dire d’elle par le myrte, au sujet de sa perfidie et de sa méchanceté, ne lui sert plus à rien, car il ne peut s’imaginer que la fourberie et la trahison puissent se cacher sous un si suave sourire.

Il aime mieux croire que si elle a métamorphosé Astolphe sur le rivage, c’est pour son ingratitude et sa conduite coupable, et qu’il mérite une semblable peine et plus encore. Il tient pour faux tout ce qu’il a entendu dire sur son compte, et il pense que la vengeance et l’envie ont poussé ce malheureux à médire d’elle, et qu’il a complètement menti.

La belle dame qu’il aimait tant est maintenant loin de son cœur; car, par ses enchantements, Alcine l’a guéri de toutes ses anciennes blessures amoureuses, et d’elle seule, de son amour, elle le rend soucieux. Son image seule reste désormais gravée dans le cœur du bon Roger, et c’est là ce qui doit le faire excuser de son inconstance et de sa légèreté.

Les cithares, les harpes et les lyres faisaient, autour de la table du festin, résonner l’air d’une douce harmonie et de concerts mélodieux. Plus d’un convive savait, par ses chants, dépeindre les joies et les transports de l’amour, ou, par de poétiques fictions, représenter d’attachantes fantaisies.

La table magnifique et somptueuse de n’importe lequel des successeurs de Ninus, ou celle non moins célèbre et fameuse que Cléopâtre offrit au Romain vainqueur[46], pourrait-elle aller de pair avec celle devant laquelle l’amoureuse fée avait fait asseoir le paladin? Je ne crois pas qu’on puisse même lui comparer la table où Ganymède sert Jupiter souverain.

Dès que les tables et les victuailles eurent été enlevées, les convives s’asseyant en cercle, se livrèrent à ce doux jeu où, la bouche près de l’oreille, on se demande à l’un l’autre, et selon sa fantaisie, quelque secret amoureux. C’est celui que les amants trouvent si commode pour se découvrir sans empêchement leur amour. Alcine et Roger finirent par convenir de se retrouver ensemble la nuit prochaine.

Ce jeu cessa vite, et beaucoup plus tôt qu’on n’en avait l’habitude en pareil cas, les pages entrèrent, armés de torches, et chassèrent les ténèbres avec de nombreuses lumières. Entouré d’une belle compagnie qui le précédait et le suivait, Roger alla retrouver son doux lit de plume, dans une chambre élégante et fraîche, choisie comme la meilleure de toutes.

Puis, quand on eut servi de nouveau les bons vins et les confetti, les autres se retirèrent en lui faisant la révérence, et regagnèrent tous leurs chambres. Roger s’introduit alors dans des draps de lin parfumés, qui paraissaient sortis de la main d’Arachnée. Cependant il écoute d’une oreille attentive s’il entend venir la belle dame.

Au plus petit bruit qui le frappe, espérant que c’est elle, il lève la tête. Il croit l’entendre, et voyant qu’il se trompe, il soupire de son erreur. Parfois il sort du lit, entr’ouvre la porte et guette au dehors; mais il ne voit rien, et maudit mille fois l’heure si lente à s’écouler.

Il se dit souvent: «--Maintenant elle part.--» Et il commence à compter les pas qu’Alcine peut avoir à faire de sa chambre à celle où il l’attend. Ces préoccupations vaines, et bien d’autres, le tiennent en souci, jusqu’à ce que la belle dame soit arrivée. Parfois il craint que quelque obstacle ne vienne s’interposer entre le fruit et la main prête à le cueillir.

Alcine, après s’être longuement parfumée d’odeurs précieuses, voyant que le moment est venu de partir, et que dans le palais tout est tranquille, sort de sa chambre et, seule et silencieuse, s’en va, par un passage secret, rejoindre Roger dont le cœur est violemment combattu par la crainte et l’espoir.

A peine le successeur d’Astolphe a-t-il vu apparaître cette riante étoile, qu’il ne lui semble plus possible de supporter le souffle brûlant qui coule dans ses veines. Il plonge les yeux dans ce flot de délices et de beauté; il s’élance du lit, saisit Alcine dans ses bras, et ne peut attendre qu’elle se soit dépouillée de ses vêtements,

Bien qu’elle n’ait ni robe ni panier, et qu’elle soit venue à peine couverte d’un léger manteau jeté sur une chemise blanche et fine au possible. Comme Roger la tient embrassée, le manteau tombe, et elle reste avec le voile subtil et transparent qui, devant et derrière, laisse apercevoir les roses et les lis mieux qu’un pur cristal.

Le lierre ne serre pas plus étroitement l’arbre autour duquel il s’est enroulé, que les deux amants ne s’enlacent l’un l’autre, cueillant sur les lèvres la fleur suave de l’âme, que ne sauraient produire les plages odorantes de l’Inde ou du pays de Saba. Eux seuls pourraient dire le grand plaisir qu’ils éprouvent, car ils ont souvent plus d’une langue dans la bouche.

Ces choses furent tenues secrètes, ou du moins on n’y fit aucune allusion, car il est rare qu’on blâme quelqu’un de sa discrétion; le plus souvent, au contraire, on l’en loue. Tous les hôtes du palais, en bons courtisans, prodiguent à Roger les offres de services et les prévenances cordiales. Chacun lui rend hommage et s’incline devant lui; ainsi le veut l’amoureuse Alcine.

Il n’est pas de plaisir qu’on néglige; tous ceux qu’on peut imaginer sont réunis dans l’amoureuse demeure. Deux ou trois fois par jour, on y change de vêtements, selon les divertissements auxquels on se livre et qui consistent le plus souvent en banquets. C’est une fête continuelle, où le temps s’écoule au jeu, au spectacle, au bain ou à la danse. Tantôt, près d’une fontaine, à l’ombre des coteaux, ils lisent les anciens récits d’amour;

Tantôt, par les vallons ombreux et les collines riantes, ils chassent le lièvre timide; tantôt, suivis de chiens bien dressés, ils font sortir avec un grand strépitement d’ailes les faisans affolés des guérets et des buissons. Tantôt ils prennent les grives au lacet, ou bien ils tendent leurs gluaux dans les genévriers odorants; tantôt, avec les hameçons chargés d’amorces, ou les filets aux mailles serrées, ils troublent les poissons dans leurs plus sûres retraites.

Tels étaient les plaisirs et les fêtes auxquels se livrait Roger, pendant que Charles restait en butte aux attaques d’Agramant. Je ne dois point, pour de telles choses, oublier l’histoire de Charles, ni laisser de côté Bradamante. Dans sa peine extrême, celle-ci passe ses jours à pleurer l’amant si cher qu’elle a vu, par des routes étranges et inusitées, emporté elle ne sait où.

C’est d’elle que je veux parler tout d’abord avant les autres. Pendant de longs jours elle alla, cherchant en vain, par les bois ombreux et les champs cultivés, par les cités et les villages, par les monts et par la plaine. Elle ne put rien savoir au sujet du cher ami qui était si loin d’elle. Souvent elle se rendait au camp sarrasin, sans pour cela retrouver les traces de son Roger.

Chaque jour elle y demande de ses nouvelles à plus de cent personnes; aucune ne peut lui en donner. Elle va, de quartier en quartier, fouillant les baraques et les tentes. Et elle peut le faire facilement, car, à travers les cavaliers et les fantassins, elle passe sans obstacles, grâce à l’anneau enchanté qui la rend invisible dès qu’elle le met dans sa bouche.

Elle ne peut pas, elle ne veut pas croire qu’il soit mort, parce que la chute d’un si grand homme de guerre aurait retenti des rives de l’Hydaspe aux lieux où le soleil se couche. Elle ne sait dire ni imaginer quelle route il a pu prendre, dans les airs ou sur la terre. L’infortunée s’en va, le cherchant toujours, et n’ayant d’autre compagnie que ses soupirs et ses larmes, et traînant partout après elle sa peine amère.

A la fin, elle songe à retourner à la caverne où étaient les ossements du prophète Merlin, et à pousser autour du sépulcre de tels gémissements, que le marbre froid s’en émeuve de pitié. Là, elle saura si Roger vit encore, ou si le destin inexorable a tranché sa vie heureuse. Puis elle se décidera selon le conseil qu’elle y aura reçu.

Dans cette intention, elle dirigea sa route vers les forêts voisines de Poitiers, où le tombeau parlant de Merlin se cachait dans un lieu âpre et sauvage. Mais cette magicienne qui avait toujours tenu sa pensée tournée vers Bradamante,--je veux parler de celle qui, dans la belle grotte, l’avait instruite des destinées de sa race,--

Cette sage et bienfaisante enchanteresse qui veille toujours sur elle, sachant qu’elle doit être la souche d’hommes invincibles, presque de demi-dieux, veut savoir chaque jour ce qu’elle fait, ce qu’elle dit. Chaque jour, elle interroge le sort à son sujet. Comment Roger a été délivré, puis perdu, et comment il est allé dans l’Inde, elle a tout su.

Elle l’avait vu, en effet, sur ce cheval qu’on ne peut diriger et qui ne supporte pas de frein, parcourir au loin d’immenses distances, par des chemins périlleux et inusités. Et elle savait bien qu’il était plongé dans les jeux et dans les fêtes, dans les plaisirs de la table et dans les molles délices de l’oisiveté; et qu’il n’avait plus souvenir ni de son prince, ni de sa dame, ni de son honneur;

Et qu’un aussi gentil chevalier risquait ainsi de consumer la fleur de ses plus belles années dans une longue inertie, et de perdre en même temps son corps et son âme. Elle voyait qu’en sa plus verte jeunesse allait être fauché et détruit son honneur, seule chose qui reste de nous après que tout le reste est mort, qui arrache l’homme à la tombe et le fasse revivre à toujours.

Mais la gente magicienne, qui avait plus souci de Roger qu’il n’en avait de lui-même, résolut de le ramener à la vertu par un chemin âpre et dur, et s’il le fallait malgré lui. Ainsi un médecin expérimenté soigne avec le fer, le feu et parfois le poison, le malade qui, tout d’abord, repousse ses remèdes et puis, s’en trouvant bien, finit par l’en remercier.

Elle était sévère pour lui, et n’était pas aveuglée par son affection au point de n’avoir, comme Atlante, d’autre préoccupation que de lui sauver la vie. Celui-ci préférait en effet le faire vivre longuement, sans renommée et sans honneur, à lui voir acquérir toute la gloire du monde, au prix d’une seule année de son existence heureuse.

C’est lui qui l’avait envoyé dans l’île d’Alcine, pour qu’il oubliât ses combats dans cette cour brillante; et, en magicien souverainement expert et qui savait se servir d’enchantements de toute nature, il avait enserré le cœur de cette reine dans les lacs d’un amour si puissant, qu’elle n’aurait jamais pu s’en délivrer, quand bien même Roger fût devenu plus vieux que Nestor[47].