Roland Furieux, tome 1

Part 10

Chapter 104,006 wordsPublic domain

Maintenant, revenant à celle qui avait prédit tout ce qui devait arriver, je dirai qu’elle prit la route même où l’errante et vagabonde fille d’Aymon venait à sa rencontre. Bradamante, en voyant sa chère magicienne, sent sa peine première se changer en une vive espérance, et celle-ci lui apprend alors que son Roger a été conduit auprès d’Alcine.

La jeune fille reste comme morte, quand elle apprend que son amant est si loin, et que son amour même est en péril s’il ne lui arrive un grand et prompt secours. Mais la bienfaisante magicienne la réconforte et place aussitôt le baume sur la plaie. Elle lui promet, elle lui jure que, dans peu de jours, elle lui fera revoir Roger, revenu à elle.

«--Femme,--disait-elle,--puisque tu as avec toi l’anneau qui détruit tout ce qui provient de source magique, je ne fais aucun doute que, si je l’apporte là où Alcine te dérobe ton bien, je ne renverse tous ces projets, et ne ramène avec moi celui qui cause ton doux souci. Je partirai ce soir, à la première heure, et je serai dans l’Inde à la naissance de l’aurore.--»

Et, poursuivant, elle lui raconta le plan qu’elle avait formé pour arracher son cher amant à cette cour molle et efféminée, et le ramener en France. Bradamante tire l’anneau de son doigt. Non seulement elle aurait voulu le donner, mais donner aussi son cœur, donner sa vie, pour venir en aide à son Roger.

Elle lui donne l’anneau et le lui recommande. Elle lui recommande encore davantage son Roger, à qui elle envoie par elle mille souhaits; puis elle prend son chemin vers la Provence. L’enchanteresse s’en va du côté opposé, et, pour accomplir son dessein, elle fait apparaître, le soir venu, un palefroi dont un pied est roux et tout le reste du corps noir.

Je crois que c’était un farfadet ou un esprit qu’elle avait, sous cette forme, évoqué de l’enfer. Sans ceinture et les pieds nus, elle s’élança dessus, les cheveux dénoués et en grand désordre, après s’être enlevé l’anneau du doigt, de peur qu’il ne s’opposât à ses propres enchantements. Puis elle voyagea avec une telle rapidité, qu’au matin elle se trouva dans l’île d’Alcine.

Là, elle se transforma complètement: sa stature s’accrut de plus d’une palme, les membres grossirent en proportion et atteignirent la taille qu’elle supposait au nécromant par lequel Roger avait été élevé avec un si grand soin. Elle couvrit son menton d’une longue barbe, et se rida le front et le reste du visage.

De figure, de parole et de physionomie elle sut si bien imiter Atlante, qu’elle pouvait être tout à fait prise pour l’enchanteur. Puis elle se cacha, et attendit jusqu’à ce qu’un beau jour Alcine eût permis à son amant de s’éloigner. Et ce fut grand hasard, car, soit au repos, soit à la promenade, elle ne pouvait rester une heure sans l’avoir près d’elle.

Elle le trouva seul,--ainsi qu’elle le désirait,--goûtant la fraîcheur et le calme du matin, le long d’un beau ruisseau qui descendait d’une colline et se dirigeait vers un lac limpide et paisible. Ses vêtements gracieux et lascifs annonçaient la mollesse et l’oisiveté; la main même d’Alcine les avait entièrement tissés de soie et d’or, avec un art admirable.

Un splendide collier de riches pierreries lui descendait du cou jusque sur la poitrine; autour de ses bras autrefois si virils s’enroulaient des bracelets brillants; de ses deux oreilles percées sortait un mince fil d’or, en forme d’anneau, où étaient suspendues deux grandes perles, comme jamais n’en possédèrent les Arabes ni les Indiens.

Ses cheveux bouclés étaient humides des parfums les plus suaves et les plus précieux. Tous ses gestes respiraient l’amour, comme s’il avait été habitué dans Valence à servir les dames. Il n’y avait plus de sain en lui que le nom; tout le reste était corrompu plus qu’à moitié. Ainsi fut retrouvé Roger, tant il avait été changé par enchantement.

Sous les traits d’Atlante, celle qui en avait pris la ressemblance lui apparaît avec le visage grave et vénérable que Roger avait toujours respecté; avec ce regard plein de colère et de menace qu’il avait tant redouté jadis dans son enfance. Elle lui dit: «--C’est donc là le fruit que je devais recueillir de mes longues peines?

«T’ai-je, pour premiers aliments, nourri de la moelle des ours et des lions; t’ai-je, tout enfant, habitué à étrangler les serpents dans les cavernes et les ravins horribles, à arracher les ongles des panthères et des tigres, et à briser les dents aux sangliers pleins de vie, pour qu’après une telle éducation tu devinsses l’Adonis ou l’Atis d’Alcine[48]?

«Est-ce pour cela que l’observation des étoiles, les fibres sacrées consultées et entendues, les augures, les songes et tous les enchantements qui ont trop fait l’objet de mes études, m’avaient annoncé, quand tu étais encore à la mamelle, qu’arrivé à l’âge où te voilà, tu aurais accompli sous les armes de tels exploits qu’ils devaient être sans pareils?

«Voilà vraiment un beau commencement et qui puisse faire espérer que tu sois près d’égaler un Alexandre, un Jules, un Scipion! Qui aurait pu, hélas! croire jamais cela de toi, que tu te serais fait l’esclave d’Alcine! Et pour qu’à chacun cela soit plus manifeste, au cou et aux bras tu portes sa chaîne par laquelle elle te mène après elle à sa fantaisie.

«Si tu es insensible à ta propre gloire et aux œuvres sublimes pour lesquelles le ciel t’a choisi, pourquoi priver ta postérité des biens que je t’ai mille fois prédits? Hélas! pourquoi tiens-tu éternellement fermé le sein que le ciel a désigné pour concevoir de toi la race glorieuse et surhumaine qui doit jeter sur le monde plus d’éclat que le soleil?

«Ah! n’empêche pas les plus nobles âmes, déjà formées dans la pensée éternelle, de venir en leur temps vivifier ces corps qui, de toi, doivent prendre leur racine! Ah! ne sois point un obstacle aux mille triomphes par lesquels, après d’âpres fatigues et de cruelles atteintes, tes fils, tes neveux et tes descendants rendront à l’Italie son antique honneur!

«Et pour t’amener à cela, il n’est pas besoin de rappeler que tant et tant d’âmes belles, remarquables, illustres, invincibles et saintes doivent fleurir sur ta tige féconde; il devrait te suffire de songer à un seul couple, à Hippolyte et à son frère, car jusqu’à présent le monde en a vu peu de pareils, dans toutes les positions où l’on s’élève par la vertu.

«J’avais l’habitude de te parler d’eux plus que de tous les autres ensemble, parce que, plus que tous ceux de ta race, ils seront doués des vertus suprêmes, et qu’en te parlant d’eux, je voyais que tu leur donnais plus d’attention qu’aux autres, et que tu te réjouissais de ce que de si illustres héros devaient être tes neveux.

«Quels charmes a donc celle dont tu as fait ta reine, que n’aient pas mille autres courtisanes? Tu sais bien que de tant d’autres amants dont elle a été la concubine, elle n’en a pas rendu un seul heureux. Mais pour que tu connaisses ce qu’est vraiment Alcine, débarrasse-toi de ses fraudes et de ses artifices. Prends cet anneau à ton doigt et retourne vers elle et tu pourras voir comment elle est belle.--»

Roger se tenait honteux et muet, fixant la terre, et ne savait que dire. Sur quoi, la magicienne lui passe à l’instant l’anneau au doigt et lui fait recouvrer ses sens. Dès que Roger est revenu à lui, il est accablé de tant de honte, qu’il voudrait être à mille brasses sous terre, afin que personne ne pût voir son visage.

Au même instant, et tout en lui parlant, la magicienne reprend sa première forme, car elle n’avait plus besoin de celle d’Atlante, puisqu’elle avait atteint le but pour lequel elle était venue. Pour vous dire ce que je ne vous ai pas encore dit, elle lui apprend qu’elle se nomme Mélisse, se fait entièrement connaître à Roger et lui dit dans quel but elle est venue.

Elle lui dit qu’elle était envoyée par celle qui, remplie d’amour, le désire sans cesse et ne peut plus vivre sans lui, afin de le délivrer des chaînes dont une magique violence l’avait lié. Elle avait pris la figure d’Atlante de Carena[49], pour avoir plus d’autorité auprès de lui; mais puisqu’elle l’a désormais rendu à la santé, elle veut tout lui découvrir et tout lui faire voir.

«--Cette gente dame qui t’aime tant, et qui est si digne de ton amour; celle à qui, si tu te le rappelles, tu dois ta délivrance opérée par elle, t’envoie cet anneau qui détruit tout enchantement; elle t’aurait de même envoyé son cœur, si elle avait cru que son cœur eût la même vertu que l’anneau pour te sauver.--»

Et elle poursuit en l’entretenant de l’amour que Bradamante lui a jusqu’ici porté et lui porte encore. Entraînée par la vérité et l’affection, elle lui vante sa grande valeur; enfin, avec l’adresse qui convient à une messagère adroite, elle rend Alcine aussi odieuse à Roger que le sont d’ordinaire les choses les plus horribles.

Elle la lui rend aussi odieuse qu’il l’avait aimée auparavant. Que cela ne vous paraisse pas étrange, puisque son amour, qui n’existait que par la force des enchantements, fut détruit par la présence de l’anneau. L’anneau lui fit voir encore que tout ce qu’Alcine avait de beauté était factice; tout en elle était factice des pieds à la tête. Sa beauté disparut, et il ne resta que la lie.

Ainsi l’enfant cache un fruit mûr, et puis ne se souvient plus de l’endroit où il l’a mis; plusieurs jours après, il y revient par hasard et retrouve son dépôt. Il s’étonne alors de le voir tout pourri et gâté, et non comme il était quand il l’a caché; et autant il l’aimait et avait coutume de le trouver bon, autant il le hait, le méprise, le prend en dégoût et le rejette.

De même Roger, après que Mélisse l’eut renvoyé vers la fée avec l’anneau devant lequel, ainsi qu’elle lui a dit, aucun enchantement ne peut subsister, retrouva, à sa grande surprise, au lieu de la belle qu’il avait laissée auparavant, une femme si laide, qu’il n’y en avait pas une sur terre aussi vieille et aussi difforme.

Alcine avait le visage pâle, ridé, maigre; les cheveux blancs et rares. Sa taille n’atteignait pas six palmes. Toutes les dents de sa bouche étaient tombées, car elle était plus vieille qu’Hécube, la Sibylle de Cumes et bien d’autres. Mais elle savait si bien se servir d’un art inconnu de nos jours, qu’elle pouvait paraître belle et toute jeune.

Elle se fait jeune et belle par son art qui en a trompé beaucoup comme Roger. Mais l’anneau vient déchirer le voile qui depuis de nombreuses années déjà cachait la vérité. Ce n’est donc pas miracle si, dans l’esprit de Roger, toute pensée d’amour pour Alcine s’éteint, maintenant qu’il la trouve telle que ses artifices ne peuvent plus le tromper.

Mais, comme le lui avait conseillé Mélisse, il se garda de changer de manière d’être, jusqu’à ce que, des pieds à la tête, il se fût revêtu de ses armes trop longtemps négligées. Et, pour ne point éveiller les soupçons d’Alcine, il feignit de vouloir essayer ses forces, et de voir s’il avait grossi depuis le jour où il ne les avait plus endossées.

Il suspendit ensuite Balisarde à son côté,--c’est ainsi que s’appelait son épée,--et prit également l’écu merveilleux qui non seulement éblouissait les yeux, mais qui frappait l’âme d’un tel anéantissement, qu’elle semblait être exhalée du corps. Il le prit, et se le mit au cou, tout recouvert du voile de soie avec lequel il l’avait trouvé.

Puis il alla à l’écurie, et fit mettre la bride et la selle à un destrier plus noir que la poix. Mélisse l’avait prévenu d’agir ainsi, car elle connaissait ce cheval qui s’appelait Rabican, et elle savait combien il était rapide à la course. C’était le même qui avait été porté en ces lieux par la baleine, avec le malheureux chevalier, à cette heure jouet des vents sur le bord de la mer.

Il aurait pu aussi prendre l’hippogriffe qui était attaché à côté de Rabican, mais la magicienne lui avait dit: «--N’oublie pas, tu le sais, combien il est indocile.--» Et elle lui promit que le jour suivant elle le ferait sortir de ce pays et le lui amènerait dans un endroit où elle lui apprendrait à le dompter et à le faire obéir en tout.

En le laissant, du reste, il ne donnerait aucun soupçon de la fuite qu’il préméditait. Roger fit comme le voulait Mélisse qui, toujours invisible, lui parlait à l’oreille. Ainsi dissimulant, il sortit du palais corrompu et efféminé de la vieille putain, et il arriva à une des portes de la ville où aboutissait la route qui conduit chez Logistilla.

Assailli à l’improviste par les gardes, il se jeta sur eux le fer à la main, laissant celui-ci blessé, celui-là mort, et, peu à peu, gagna le pont en dehors duquel il prit sa course. Avant qu’Alcine en eût été avisée, Roger avait franchi un grand espace. Je dirai dans l’autre chant quelle route il suivit, et comment il parvint chez Logistilla.

CHANT VIII.

ARGUMENT.--Après avoir surmonté divers obstacles, Roger s’enfuit de l’île d’Alcine. Mélisse rend sa forme première à Astolphe, lui fait retrouver ses armes et tous deux se rendent chez Logistilla où Roger arrive aussi peu après.--Renaud passe d’Écosse en Angleterre et obtient des secours pour Charles assiégé dans Paris.--Angélique est transportée dans l’île d’Ébude pour y être dévorée par un monstre marin.--Roland, trompé par un songe, sort déguisé de Paris, et va à la recherche d’Angélique.

Oh! combien d’enchanteresses, combien d’enchanteurs sont parmi nous, que nous ne connaissons pas, et qui, par leur adresse à changer de visage, se sont fait aimer des hommes et des femmes! Ce n’est pas en évoquant les esprits, ni en observant les étoiles, qu’ils font de tels enchantements; c’est par la dissimulation, le mensonge et les ruses, qu’ils lient les cœurs d’indissolubles nœuds.

Celui qui possèderait le talisman d’Angélique, ou plutôt celui de la raison, pourrait voir le visage de chacun dépouillé de tout artifice et de toute fiction. Tel nous paraît beau et bon, qui, le masque tombé, nous semblerait peut-être laid et méchant. Ce fut un grand bonheur pour Roger d’avoir l’anneau qui lui découvrit la vérité.

Roger, comme je disais, armé et monté sur Rabican, était arrivé en dissimulant jusqu’à la porte. Il prit les gardes au dépourvu et quand il fut arrivé au milieu d’eux, il ne garda pas son épée au flanc. Laissant les uns morts, les autres fort maltraités, il franchit le pont, rompit la herse et prit le chemin de la forêt; mais il ne courut pas longtemps sans rencontrer un des serviteurs de la fée.

Ce serviteur avait au poing un gerfaut qu’il s’amusait à faire voler chaque jour, tantôt dans la plaine, tantôt sur un étang voisin, où il trouvait toujours une proie facile. Il avait pour compagnon son chien fidèle, et chevauchait un roussin assez mal équipé. Il pensa bien que Roger s’enfuyait, quand il le vit venir en si grande hâte:

Il se porta à sa rencontre, et, d’un ton hautain, lui demanda pourquoi il s’en allait si précipitamment. Le bon Roger ne voulut pas lui répondre. C’est pourquoi, de plus en plus certain qu’il s’enfuyait, le chasseur résolut de l’arrêter. Étendant le bras gauche, il dit: «--Que dirais-tu, si je t’arrêtais subitement, et si contre cet oiseau tu ne pouvais te défendre?--»

Il lance son oiseau, et celui-ci bat si rapidement des ailes, que Rabican ne peut le devancer. Le chasseur saute à bas de son palefroi, en lui enlevant du même coup le mors, et le cheval part comme la flèche chassée de l’arc, mordant et lançant des ruades formidables. Le serviteur se met à courir après lui, aussi rapide que s’il était porté par le vent et la foudre.

Le chien ne veut pas paraître en retard; il suit Rabican avec l’impétuosité du léopard qui poursuit un lièvre. Roger a honte de ne pas les attendre; il se retourne vers celui qui arrive d’un pied si hardi, et, ne lui voyant d’autre arme qu’une baguette avec laquelle il dresse son chien à obéir, il dédaigne de tirer son épée.

Le chasseur s’approche et le frappe vigoureusement; en même temps le chien le mord au pied gauche. Le destrier débridé secoue trois ou quatre fois sa croupe, et rue sur son flanc droit. L’oiseau tourbillonne, décrit mille cercles et le déchire souvent avec ses ongles, de telle sorte que Rabican s’effraye de tout ce vacarme et n’obéit plus à la main ni à l’éperon.

Roger est enfin forcé de tirer le fer, et, pour se débarrasser de cette désagréable agression, il menace tantôt les bêtes, tantôt le vilain, de la pointe de son épée. Cette engeance importune ne l’en presse que davantage, et deçà, delà, se multiplie sur toute la route. Roger voit déshonneur et danger pour lui à ce qu’ils l’arrêtent plus longtemps.

Il sait que, s’il reste un peu plus en cette place, il aura sur les épaules Alcine et toute sa populace. Déjà une grande rumeur de trompettes, de tambours et de cloches se fait entendre par toute la vallée. Pourtant, contre un serviteur sans armes et contre un chien, il lui semble inutile de se servir de son épée. Le meilleur et le plus prompt est donc de découvrir l’écu, œuvre d’Atlante.

Il lève le drap rouge dont l’écu était resté pendant plusieurs jours couvert, et la lumière, dès qu’elle frappe les yeux, produit l’effet mille fois expérimenté. Le chasseur reste privé de ses sens; le chien et le roussin tombent, et les ailes de l’oiseau ne peuvent plus le soutenir en l’air. Roger, joyeux, les laisse en proie au sommeil.

Alcine, qui pendant tout cela avait été prévenue que Roger avait forcé la porte et occis bon nombre des gardes, vaincue de douleur, resta comme morte. Elle déchire ses vêtements, se frappe le visage, et s’accuse de stupidité et de maladresse. Elle fait appeler sur-le-champ aux armes et rassemble autour d’elle tous ses gens.

Puis elle les divise en deux troupes: elle envoie l’une sur la route que suit Roger; elle conduit l’autre en toute hâte au port, l’embarque et lui fait prendre la mer. Sous les voiles ouvertes, les flots s’assombrissent. Avec cette troupe s’en va la désespérée Alcine, et le désir de retrouver Roger la ronge tellement, qu’elle laisse sa ville sans garde aucune.

Elle ne laisse personne à la garde du palais. Cela donne à Mélisse, qui se tenait prête, une grande commodité, une grande facilité pour arracher de ce royaume funeste les malheureux qui y étaient retenus. Elle va, cherchant à son aise de tous côtés, brûlant les images, rompant les charmes, détruisant les nœuds, les caractères magiques et tous les artifices.

Puis, accélérant ses pas à travers la campagne, elle fait revenir à leur forme première les anciens amants d’Alcine qui étaient, en foule nombreuse, changés en fontaines, en bêtes, en arbres, en rochers. Ceux-ci, dès qu’ils furent délivrés, suivirent tous les traces du bon Roger et se réfugièrent chez Logistilla. De là, ils retournèrent chez les Scythes, les Perses, les Grecs et les Indiens.

Mélisse les renvoya dans leur pays, après leur avoir fait promettre d’être désormais moins imprudents. Le duc des Anglais fut le premier qu’elle fit revenir à la forme humaine. Sa parenté avec Bradamante et les prières courtoises de Roger lui furent très utiles en cette occasion. Outre les prières que Roger avait adressées à Mélisse à ce sujet, il lui avait donné l’anneau pour qu’elle pût mieux lui venir en aide.

C’est donc grâce aux prières de Roger que le paladin fut remis en sa forme première. Mélisse ne crut son œuvre achevée que lorsqu’elle lui eut fait retrouver ses armes, et cette lance d’or qui, du premier coup, jette hors de selle tous ceux qu’elle touche. D’abord à l’Argail, elle appartint ensuite à Astolphe, et l’un et l’autre s’étaient acquis beaucoup d’honneur en France avec elle.

Mélisse retrouva cette lance d’or qu’Alcine avait remisée dans le palais, ainsi que toutes les autres armes qui avaient été enlevées au duc dans cette maison maudite. Puis elle monta le destrier du nécromancien maure et prit en croupe Astolphe. De là, elle se dirigea vers la demeure de Logistilla, où elle arriva une heure avant Roger.

Entre temps, Roger s’achemine vers la sage Fée, à travers les durs rochers, les ronces touffues, de précipice en précipice, et par des chemins âpres, solitaires, inhospitaliers et sauvages. Enfin il arrive, à l’heure ardente de midi, sur une plage exposée au sud entre la montagne et la mer, aride, nue, stérile et déserte.

Le soleil ardent frappe la colline voisine, et sous la chaleur produite par la réflexion, l’air et le sable bouillent. Il n’en faudrait pas tant pour rendre le verre liquide. Tous les oiseaux se taisent sous l’ombre molle; seule, la cigale, cachée dans les herbes touffues, assourdit de son chant monotone les montagnes et les vallées, la mer et le ciel.

La chaleur, la soif et la fatigue qu’il éprouvait à parcourir cette route de sable faisaient à Roger grave et ennuyeuse compagnie sur la plage déserte et exposée au soleil. Mais, comme je ne puis ni ne veux m’occuper toujours du même sujet, je laisserai Roger dans cette fournaise, et j’irai en Écosse retrouver Renaud.

Renaud était très bien vu du roi, de sa fille et de tout le pays. Le paladin exposa à loisir et clairement le motif de sa venue qui était de réclamer, au nom de son roi, l’appui des royaumes d’Écosse et d’Angleterre, et il crut devoir appuyer la demande de Charles des raisons les plus justes.

Le roi lui répondit sans retard qu’autant que ses forces le lui permettaient, il était disposé à agir pour le service et pour l’honneur de Charles et de l’empire. Dans peu de jours il aurait levé le plus de cavaliers qu’il pourrait, et s’il n’était pas aujourd’hui si vieux, il aurait pris lui-même le commandement de ses troupes.

Une semblable raison ne lui paraîtrait pas toutefois suffisante pour le faire rester chez lui, s’il n’avait son fils, à qui il donnerait le commandement, comme au plus digne pour la vigueur et l’habileté. Bien qu’il ne se trouvât pas alors dans le royaume, il espérait qu’il serait revenu avant que les troupes fussent réunies. Dans tous les cas, une fois l’armée prête, il saurait bien trouver son fils.

Puis il envoya dans tous ses États ses trésoriers pour lever des cavaliers et des gens de guerre, et fit approvisionner ses vaisseaux de munitions, de vivres et d’argent. Pendant ce temps, Renaud passa en Angleterre, et le roi l’accompagna courtoisement à son départ jusqu’à Berwick, et on le vit pleurer quand il le quitta.

Ayant le vent favorable en poupe, Renaud s’embarqua après avoir dit adieu à tous. Le pilote démarra les câbles pour le voyage, et l’on fit voile jusqu’à ce qu’on fût arrivé à l’endroit où le beau fleuve de la Tamise voit ses eaux devenir amères au contact des flots salés. Poussés par le grand flux de la mer, les navigateurs s’avancèrent par un chemin sûr, à la voile et à la rame, jusqu’à Londres.

Renaud avait reçu de Charles et du roi Othon, assiégé avec Charles dans Paris, des lettres authentiques, contresignées du sceau de l’État, pour être remises au prince de Galles. Ces lettres portaient que tout ce qu’on pourrait lever dans le pays de fantassins et de cavaliers devait être dirigé sur Calais, pour porter secours à la France et à Charles.

Le prince dont je parle, et qui occupait, en l’absence d’Othon, le siège royal, rendit à Renaud fils d’Aymon de tels honneurs, qu’il n’en aurait pas fait autant pour son roi. Pour satisfaire à sa demande, il ordonna à tous les gens de guerre de la Bretagne et des îles voisines de se trouver sur le rivage à jour fixe.

Seigneur, il convient que je fasse comme le virtuose habile qui, sur son instrument flexible, change souvent de corde et varie de ton, prenant tantôt le grave, tantôt l’aigu. Pendant que je suis occupé à parler de Renaud, je me suis souvenu de la gentille Angélique que j’ai laissée fuyant loin de lui, et qui venait de rencontrer un ermite.