Part 17
Lorsqu’ils furent arrivés, tout courant, à l’endroit où le sentier se perdait dans la forêt, les chevaliers commencèrent à regarder dans l’herbe s’ils ne trouveraient pas quelques traces. Ferragus, qui parmi les plus hautains aurait pu avoir la couronne, se tourna vers les deux autres d’un air farouche, et leur cria: «--D’où venez-vous?
«Retournez en arrière, ou prenez une autre voie, si vous ne voulez pas rester morts ici. Sachez que je ne souffre pas de compagnon quand il s’agit d’aimer ou de suivre ma dame.--» Roland dit au Circassien: «--Celui-ci pourrait-il s’exprimer autrement, s’il nous avait rencontrés tous les deux parmi les plus viles et les plus timides putains qui aient jamais tiré la laine des quenouilles?--»
Puis, tourné vers Ferragus, il dit: «--Brute, si je ne tenais compte que tu es sans casque, je t’apprendrais sans retard à connaître si ce que tu as dit est bien ou mal.--» L’Espagnol répondit: «--Pourquoi t’inquiètes-tu de ce qui m’est à moi fort indifférent? Moi seul, contre vous deux, je suis bon pour soutenir ce que j’ai dit, bien que je sois sans casque.--»
«--Ah!--dit Roland au roi de Circassie--rends-moi le service de lui prêter ton casque, afin que je le guérisse de sa folie, car je n’en ai jamais vu de semblable à la sienne.--» Le roi répondit: «--Qui serait le plus fou de nous trois? Si cette proposition te paraît honnête, prête-lui le tien; je ne serai pas moins capable que toi peut-être de corriger un fou.--»
Ferragus reprit: «--C’est vous qui êtes des imbéciles; s’il m’eût convenu de porter un casque, vous n’auriez déjà plus les vôtres, car je vous les aurais enlevés malgré vous. Mais pour vous raconter en partie mes affaires, sachez que je vais sans casque, et que j’irai de la sorte, jusqu’à ce que j’aie celui que porte sur sa tête le paladin Roland.--»
«--Donc--répondit en souriant le comte--tu penses pouvoir faire, tête nue, à Roland, ce que celui-ci fit jadis dans Aspromonte au fils d’Agolant? Je crois, au contraire, moi, que si tu le voyais face à face, tu tremblerais de la tête aux pieds. Loin de songer à vouloir son casque, tu lui donnerais de toi-même les autres armes dont tu es revêtu.--»
L’Espagnol vantard dit: «--Déjà plusieurs fois, j’ai tenu Roland tellement serré, que j’aurais pu facilement lui enlever toutes les armes qu’il avait sur le dos, et non pas seulement son casque. Si je ne l’ai pas fait, c’est qu’alors je n’avais pas formé le dessein que j’ai depuis conçu; maintenant je l’ai résolu, et j’espère pouvoir l’accomplir sans peine.--»
Roland ne put se contenir plus longtemps; il cria: «--Menteur, brute de païen, en quel pays, à quel moment m’as-tu tenu en ton pouvoir, les armes à la main? Ce paladin que tu vas te vantant d’avoir vaincu, c’est moi. Tu pensais qu’il était loin. Or, voyons si tu pourras m’enlever le casque, ou si je suis bon pour t’enlever à toi-même tes autres armes?
«Je ne veux pas conserver sur toi le moindre avantage.--» Ainsi disant, il délace son casque et le suspend à une branche de hêtre. En même temps, il tire Durandal. Ferragus, sans perdre le moins du monde courage, tire son épée et se met en position, de manière à pouvoir avec elle et avec son écu levé, couvrir sa tête nue.
Les deux guerriers commencèrent par faire décrire un cercle à leurs chevaux, tentant avec le fer le défaut de leurs cuirasses. Il n’y avait pas dans le monde entier un autre couple qu’on eût pu comparer à celui-là. Égaux en force et en vaillance, ils ne pouvaient se blesser ni l’un ni l’autre.
Car vous avez déjà entendu dire, mon seigneur, que Ferragus était invulnérable sur tout le corps, excepté à l’endroit où l’enfant prend sa première nourriture, alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère. Jusqu’au jour où la pierre sombre du tombeau lui recouvrit la face, il porta sur cette partie, où il était accessible, sept plaques d’acier de la meilleure trempe.
Le prince d’Anglante était également invulnérable sur tout le corps, hors une partie. Il pouvait être blessé sous la plante des pieds; mais il la garantissait avec beaucoup de soin et d’art. Le reste de son corps était plus dur que le diamant, si la renommée nous a rapporté la vérité. L’un et l’autre, à la poursuite de leurs entreprises, allaient tout armés, plutôt comme ornement que par besoin.
La bataille devient cruelle, âpre, terrible à voir et pleine d’épouvante. Ferragus, soit qu’il frappe de la pointe ou de la taille, ne porte pas une botte qui ne tombe en plein. Chaque coup de Roland ouvre, rompt ou brise une plaque ou une maille. Angélique, invisible, assiste seule à un pareil spectacle.
Pendant ce temps, en effet, le roi de Circassie, pensant qu’Angélique courait non loin en avant, et voyant Ferragus et Roland aux prises, avait pris le chemin par lequel il croyait que la donzelle s’était échappée quand elle avait disparu à leurs yeux. C’est ainsi que la fille de Galafron fut seule témoin de cette bataille.
Après qu’elle l’eut contemplée quelque temps, saisie d’horreur et d’épouvante, le résultat lui en parut aussi dangereux pour elle d’un côté comme de l’autre. Une nouvelle pensée lui vient alors à l’esprit; elle se décide à enlever le casque pour voir ce que feront les deux guerriers quand ils s’apercevront qu’il a été enlevé; elle a toutefois la pensée de ne pas le garder longtemps.
Elle a bien l’intention de le rendre au comte, mais elle veut auparavant s’en amuser un peu. Elle détache le casque, puis elle s’éloigne sans rien leur dire. Elle était déjà loin, avant que l’un d’eux se fût aperçu du larcin, tellement l’un et l’autre étaient embrasés de colère.
Mais Ferragus, ayant le premier levé les yeux, s’écarte de Roland et lui dit: «--Vois, le chevalier qui était avec nous nous a traités comme des dupes et des sots! Quel prix le vainqueur retirera-t-il de sa victoire, puisque celui-ci nous a volé le beau casque?--» Roland s’arrête et jette les yeux sur la branche d’arbre; il n’y voit plus le casque, et il est tout enflammé de colère.
Comme Ferragus, il conclut que c’était le chevalier qui était auparavant avec eux qui l’avait emporté. Tournant la bride, il fait sentir les éperons à Bride-d’Or. Ferragus, le voyant s’éloigner du champ de bataille, le suivit. Ils arrivèrent bientôt à un endroit où apparaissaient sur l’herbe les traces nouvelles du Circassien et de la donzelle.
Le comte prit sa route à gauche, vers une vallée où le Circassien s’était dirigé lui-même. Quant à Ferragus, il se tint plus près de la montagne, là où était le sentier qu’Angélique avait suivi. En ce moment, Angélique était arrivée près d’une fontaine, dans un site ombreux et agréable, invitant chaque passant à s’arrêter sous ses ombres fraîches et à ne point la quitter sans y avoir bu.
Angélique s’arrête près des eaux claires, ne pensant pas que personne survienne. Grâce à l’anneau magique qui la cache, elle ne craint pas qu’aucun mauvais cas puisse lui arriver. Aussitôt descendue sur l’herbe épaisse de la rive, elle suspend le casque à une branche, puis elle cherche l’endroit le plus frais pour y lier sa jument et la faire paître.
Le chevalier d’Espagne qui avait suivi ses traces arrive à la fontaine. Angélique ne l’a pas plus tôt vu, qu’elle se rend invisible et remonte sur sa haquenée. Elle ne peut reprendre le casque qui était tombé sur l’herbe et avait roulé loin d’elle. Aussitôt que le païen eut aperçu Angélique, il courut à elle plein de joie.
Mais elle disparut, comme j’ai dit, avant qu’il eût pu la saisir, ainsi que disparaissent au réveil les fantômes vus en songe. Il s’en va, la cherchant à travers les arbres, et ses yeux impuissants ne peuvent plus la voir. Blasphémant Mahomet, Trivigant et tous les chefs de sa religion, Ferragus s’en revient à la fin vers la fontaine où, dans l’herbe, gisait le casque du comte.
Il le reconnut, dès qu’il l’eut vu, à l’inscription gravée sur la visière et qui disait où Roland l’avait acquis, comment et quand, et à qui il l’avait enlevé. Le païen s’en arma la tête et le col, son chagrin ne l’empêchant point de le prendre, je veux dire le chagrin qu’il éprouvait d’avoir vu disparaître sa dame, comme disparaissent les esprits nocturnes.
Après qu’il a lacé sur sa tête le casque redouté, il pense que, pour qu’il soit pleinement satisfait, il ne lui reste plus qu’à retrouver Angélique qui apparaît et disparaît à ses yeux comme un éclair. Il la chercha par toute la forêt, et quand il eut perdu l’espoir de retrouver ses traces, il regagna le camp espagnol vers Paris,
Adoucissant la douleur cuisante qu’il éprouvait de n’avoir pu assouvir son grand désir, par le plaisir de posséder le casque qui avait appartenu à Roland, ainsi qu’il en avait fait le serment. Le comte en fut par la suite instruit, et il chercha longtemps Ferragus, jusqu’au jour où il lui enleva le casque de la tête, après lui avoir arraché la vie entre deux ponts.
Angélique, invisible et seule, poursuit son chemin, le visage troublé. Elle regrette qu’une trop grande précipitation lui ait fait laisser le casque près de la fontaine: «--J’ai fait une chose qu’il ne m’appartenait pas de faire--se disait-elle à elle-même--en enlevant au comte son casque. C’est là la première récompense, et elle est assez étrange, de tant de services que je lui dois!
«C’est dans une bonne intention, Dieu le sait, que j’ai enlevé le casque, bien que l’effet produit ait été tout autre de ce que j’espérais. Ma seule pensée fut de mettre fin au combat, et non pas de donner l’occasion à cette brute d’Espagnol de satisfaire aujourd’hui son désir.--» Ainsi elle allait, s’accusant elle-même d’avoir privé Roland de son casque.
Mécontente et de mauvaise humeur, elle prit le chemin qui lui parut le meilleur pour aller vers l’Orient. La plupart du temps, elle marchait invisible; d’autrefois elle se montrait, selon qu’il lui semblait opportun, et selon les gens qu’elle rencontrait. Après avoir vu de nombreux pays, elle arriva à un bois où elle trouva un jouvenceau blessé au beau milieu de la poitrine, et gisant entre deux de ses compagnons morts.
Mais je n’en dirai pas davantage pour le moment sur Angélique, car j’ai beaucoup de choses à vous raconter avant de revenir à elle. Je ne consacrerai pas non plus, du moins de longtemps, d’autres vers à Ferragus et à Sacripant. Je suis forcé de les laisser pour le prince d’Anglante, dont je dois m’occuper avant tous les autres. Je dois dire les fatigues et les angoisses éprouvées par lui à la poursuite du grand désir qu’il ne parvint jamais à satisfaire.
A la première cité qu’il trouve sur son chemin, comme il a grand soin de voyager incognito, il met sur sa tête un casque nouveau, sans regarder si la trempe en est faible ou forte. Qu’elle soit ce qu’elle voudra, peu lui importe, puisqu’il est rassuré par l’enchantement qui le rend invulnérable. Ainsi couvert, il poursuit sa recherche; le jour, la nuit, la pluie, le soleil ne peuvent l’arrêter.
A l’heure où Phébus fait sortir de la mer ses chevaux au poil humide, où l’Aurore s’en vient parsemer tout le ciel de fleurs jaunes et vermeilles, où les étoiles abandonnant leurs chœurs nocturnes ont déjà disparu sous un voile, Roland, passant un jour près de Paris, donna une preuve éclatante de sa valeur.
Il se rencontra avec deux escadrons. Le premier était conduit par Manilard, Sarrasin aux cheveux blancs, roi de Noricie, jadis fier et vaillant, et maintenant meilleur pour le conseil que pour le combat. L’autre suivait l’étendard du roi de Trémisène[64], tenu pour un chevalier accompli parmi les Africains. Ceux qui le connaissaient l’appelaient Alzird.
Ces gens, avec le reste de l’armée païenne, avaient séjourné pendant l’hiver, les uns plus près, les autres plus loin de Paris, logés tous dans les villas ou dans les châteaux environnants. Le roi Agramant, après avoir perdu de longs jours à essayer de prendre Paris, résolut de tenter un assaut final, puisqu’il ne pouvait pas s’en emparer autrement.
Pour cette entreprise, il disposait de troupes innombrables; outre celles qui étaient venues avec lui et celles qui, d’Espagne, avaient suivi la royale bannière de Marsile, il avait à sa solde beaucoup de gens de France, car de Paris jusqu’au royaume d’Arles, y compris une grande partie de la Gascogne--quelques forteresses exceptées--tout lui était soumis.
A peine les ruisseaux tremblants eurent-ils commencé à fondre la glace sous leurs eaux tièdes, à peine les prés se furent-ils revêtus d’herbes nouvelles et les arbres de feuillage tendre, que le roi Agramant rassembla tous ceux qui suivaient sa fortune, pour réunir autour de lui son immense armée et donner à ses affaires une meilleure tournure.
A cet effet, le roi de Trémisène, ainsi que celui de Noricie, s’en allaient rejoindre en temps voulu le lieu indiqué pour passer en revue chaque troupe, et voir si elles étaient en bon ou mauvais état. Roland vint à les rencontrer par hasard, comme je vous ai dit, marchant tous les deux de compagnie. Quant à lui, il cherchait toujours, selon qu’il en avait pris l’habitude, celle qui le tenait sous les chaînes de l’amour.
Dès qu’Alzird vit s’approcher le comte qui n’avait pas son pareil au monde comme valeur, il lui parut à sa noble prestance, à son front superbe, l’égal du dieu des armes. Il resta stupéfait devant cette physionomie ouverte, ce fier regard, ce visage farouche. Il pensa qu’il avait affaire à un guerrier de haute vaillance, mais il eut trop de désir de l’éprouver.
Alzird était jeune et présomptueux, estimé pour sa force et son grand cœur. Il poussa son cheval en avant pour se mesurer avec le comte. Il eût mieux fait de se tenir avec sa troupe, car au premier choc le prince d’Anglante le jette à terre après lui avoir traversé le cœur. Le destrier, ne sentant plus le frein, s’enfuit plein de terreur.
Un cri subit, effroyable, s’élève, emplissant l’air de toutes parts, à la vue du jeune homme tombant et perdant son sang par une large ouverture. La troupe frémissante s’en vient au comte en désordre et le presse de la taille et de la pointe. C’est comme une tempête de dards empennés qui s’abat sur la fleur des chevaliers vaillants.
La rumeur est pareille à celle produite par une troupe de sangliers qu’on voit courir sur les coteaux ou à travers les champs, lorsque le loup sorti de sa caverne obscure, ou l’ours descendu de la montagne, en ont pris un jeune. Toute la bande se lamente avec des grognements effroyables. Ainsi la foule des infidèles s’était précipitée vers le comte en criant: «Sus! sus!»
En un instant la cuirasse reçoit mille coups de lance, de flèche et d’épée, et l’écu autant. Les uns le frappent dans le dos avec la masse, les autres le menacent par côté, d’autres par devant. Mais lui, qui ne donna jamais accès à la peur, ne fait pas plus de cas de cette tourbe vile et de toutes ces armes, que le loup, dans l’obscurité de la bergerie, ne se préoccupe du nombre des agneaux.
Il tenait nue à la main cette effroyable épée qui a mis à mort tant de Sarrasins. Aussi, celui qui voudrait compter le nombre de ceux qui tombent dans cette foule entreprendrait chose longue et difficile. Bientôt le sang coule le long du chemin rougi et qui peut à peine contenir tant de morts, car il n’y a ni bouclier ni casque qui puisse préserver là où l’impitoyable Durandal s’abat,
Non plus que les vêtements rembourrés de coton, ou les tissus roulés mille fois autour de la tête. Les gémissements et les plaintes s’élèvent dans les airs, en même temps que volent les bras, les épaules et les têtes coupés. La Mort cruelle erre sur le champ de bataille, sous mille formes horribles, et se dit: «--Aux mains de Roland, Durandal vaut mieux que cent de mes faux.--»
Un coup attend à peine l’autre. Bientôt, ils prennent tous la fuite, aussi promptement qu’ils étaient d’abord accourus, s’imaginant faire une bouchée d’un homme seul. Personne n’attend son ami pour s’ôter de la bagarre et s’éloigner avec lui. L’un fuit à pied, l’autre à grands renforts d’éperons; aucun ne s’inquiète de savoir s’il prend la bonne route.
L’Honneur se tenait près d’eux, avec le miroir qui montre les taches de l’âme. Aucun d’eux ne s’y regarda, sauf un vieillard, dont l’âge avait glacé le sang, mais non le courage. Il comprit qu’il lui valait mieux mourir que se déshonorer en prenant la fuite. Je veux parler du roi de Noricie. Il met sa lance en arrêt contre le paladin de France,
Et la rompt sur l’écu du fier comte qui n’en est pas même ébranlé. Celui-ci, qui avait justement le glaive nu, en porte au roi Manilard un coup qui devait le traverser. Mais la fortune secourable voulut que le fer cruel fût mal assuré dans la main de Roland. On ne peut pas toujours frapper juste. Cependant le coup fait vider l’arçon
Au roi qu’il laisse tout étourdi. Roland ne se retourne point pour le frapper de nouveau; il taille, tranche, fend, assomme les autres. Il semble à tous qu’ils l’ont sur les épaules. De même que par les airs, où l’espace s’ouvre devant eux, les étourneaux fuient l’audacieux émerillon, ainsi de toute cette troupe en déroute, les uns tombent, les autres fuient en se jetant la face contre terre.
L’épée sanglante ne s’arrête point que le champ de bataille ne soit vide de combattants. Roland hésite alors pour savoir de quel côté il doit continuer sa route, bien que tout le pays lui soit connu. Qu’il aille à droite ou à gauche, il ne songe qu’à chercher Angélique, et craint seulement d’aller où elle n’est pas.
Il poursuivit son chemin, s’informant souvent d’elle, marchant par les champs et par les bois, comme un homme hors de soi-même. La nuit venue, il s’écarta de la route, attiré par une lueur, qui, de loin, s’échappait des fentes d’un rocher situé au pied d’une montagne. Roland s’approcha du rocher pour voir si Angélique n’était pas venue s’y reposer.
Comme dans un bois d’humbles genévriers, ou par les chaumes de la vaste plaine, le chasseur qui poursuit le lièvre peureux, s’avance d’une marche incertaine à travers les sillons, explorant chaque buisson, chaque touffe d’herbe pour voir si la bête ne s’y est pas mise à couvert, ainsi Roland cherchait sa dame avec une grande patience, partout où l’espoir le poussait.
Le comte, se dirigeant en toute hâte vers ce rayon de lumière, arriva à un endroit où, au sortir de l’étroit défilé de la montagne, la forêt s’élargissait, et où se cachait une grotte spacieuse, devant laquelle croissaient des épines et des jeunes pousses, qui formaient comme un mur pour dérober ceux qui se trouvaient dans la grotte aux regards de quiconque aurait voulu leur nuire.
De jour on n’aurait pu la découvrir, mais de nuit, la lumière qui s’en échappait la faisait apercevoir. Roland s’imaginait bien ce que c’était. Pourtant il voulait en être plus certain; après avoir attaché Bride-d’Or en dehors, il s’approche doucement de la grotte, et écartant les rameaux touffus, il entre par l’ouverture, sans se faire annoncer.
Il descend plusieurs degrés dans cette tombe où les gens sont ensevelis vivants. La grotte, taillée au ciseau, était très spacieuse et n’était pas tout à fait privée de la lumière du jour, bien que l’entrée en laissât passer fort peu. Mais il en venait beaucoup d’une fenêtre qui s’ouvrait dans un trou du rocher à main droite.
Au milieu de la caverne, près d’un feu, était une dame à l’aspect agréable. Elle avait à peine dépassé quinze ans, comme il parut au comte au premier abord. Et elle était si belle, qu’elle changeait ce lieu sauvage en paradis, bien qu’elle eût les yeux baignés de larmes, signe manifeste d’un cœur dolent.
Près d’elle était une vieille; elles semblaient en grande contestation, comme les femmes font souvent entre elles. Mais dès que le comte fut entré, elles se turent. Roland s’empressa de les saluer d’un air courtois, ainsi qu’il faut toujours faire avec les dames. Et elles, se levant aussitôt, lui rendirent gracieusement son salut.
Il est vrai qu’elles s’effrayèrent un peu en entendant à l’improviste sa voix, et en voyant entrer, armé de toutes pièces, un homme qui paraissait si terrible. Roland demanda qui pouvait être assez discourtois, injuste, barbare et atroce, pour tenir enseveli dans cette grotte un visage si gentil et si digne d’amour.
La jeune fille lui répondit d’une voix faible et entrecoupée de profonds sanglots. Aux doux accents de sa voix, on eût dit que les perles et le corail s’échappaient de sa bouche. Les larmes descendaient sur sa gorge à travers les lis et les roses de ses joues. Mais qu’il vous plaise, seigneur, d’entendre la suite dans l’autre chant, car il est désormais temps de finir celui-ci.
CHANT XIII.
ARGUMENT.--Isabelle raconte à Roland ses malheurs. Surviennent les malandrins habitants de la caverne. Roland les tue tous, puis il part emmenant Isabelle.--Bradamante apprend de Mélisse que Roger est tombé au pouvoir du vieux magicien. Elle va pour le délivrer et reste prise dans son propre enchantement.--Digression élogieuse de Mélisse sur les femmes appartenant à la maison d’Este.
Ils étaient bien favorisés, les chevaliers qui vivaient à cette époque! Dans les vallons, dans les cavernes obscures et les bois sauvages, au milieu des tanières, des serpents, des ours et des lions, ils trouvaient ce qu’on aurait peine à rencontrer aujourd’hui au sein des palais superbes, à savoir des dames à la fleur de l’âge et dignes d’être qualifiées du titre de belles.
Je vous ai raconté plus haut que Roland avait trouvé dans une grotte une damoiselle, et qu’il lui avait demandé par qui elle y avait été amenée. Poursuivant le récit de cette aventure, je vous dirai qu’après s’être plusieurs fois interrompue par ses propres sanglots, elle mit le comte au courant de ses infortunes, d’une voix douce et suave, et le plus brièvement qu’elle put.
«--Bien que je sois certaine, chevalier--lui dit-elle--de porter la peine de ce que je vais te dire--car je pense que cette vieille s’empressera d’en donner avis à celui qui m’a enfermée ici--je suis prête à te révéler la vérité, dût ma vie en dépendre. Quel plus grand service puis-je du reste attendre de lui, sinon qu’il lui prenne un jour fantaisie de me faire mourir?
«Je m’appelle Isabelle; je fus la fille de l’infortuné roi de Galice. Je dis bien je fus, car je ne suis plus désormais que l’enfant de la douleur, de l’affliction et de la tristesse. C’est la faute de l’amour, et je ne sais si c’est de sa perfidie que je dois me plaindre le plus, car ses doux commencements furent dissimulés sous la tromperie et sous la fraude.
«Autrefois, je vivais heureuse de mon sort; noble, jeune, riche, honnête et belle. Aujourd’hui, je suis humiliée et pauvre; aujourd’hui je suis malheureuse. Et s’il est un sort plus terrible encore, il m’est réservé. Mais je veux que tu connaisses la cause première du malheur qui me frappe. Bien que tu ne puisses m’être utile en rien, je pense que par toi ma situation ne peut pas s’aggraver beaucoup.
«Mon père, voici aujourd’hui douze mois, donna à Bayonne des joutes dont le bruit attira sur nos terres les chevaliers de divers pays, venus pour y prendre part. Parmi eux tous, soit qu’Amour me le montrât ainsi, soit que le mérite éclate de lui-même, le seul Zerbin me parut digne de louanges. Il était fils du grand roi d’Écosse.
«Après l’avoir vu dans la lice accomplir des merveilles de chevalerie, je fus éprise d’amour pour lui, et je ne m’en aperçus que lorsque je reconnus que je ne m’appartenais plus moi-même. Pourtant, bien que cet amour se fût emparé de moi en maître, je m’applaudissais de ce que le hasard n’avait point mal placé mon cœur, mais l’avait au contraire donné à l’objet le plus digne qui fût au monde.
«Zerbin l’emportait sur tous les autres seigneurs en beauté et en vaillance. Il se montra épris pour moi--et je crois qu’il l’était en effet--d’un amour non moins ardent que le mien. Nous ne manquâmes pas de nous exprimer souvent notre commune ardeur, et quand, par la suite, nous fûmes séparés, nos âmes restèrent toujours unies.