Part 16
Roland lui demande quel sort inique l’a conduite dans l’île, alors qu’il l’avait laissée avec son époux aussi heureuse qu’on peut l’être. «--Je ne sais--dit-elle--si j’ai à vous rendre grâce de m’avoir soustraite à la mort, ou si je dois me plaindre de ce que vous soyez cause que mes misères n’aient point été terminées aujourd’hui.
«Je dois, il est vrai, vous savoir gré de m’avoir soustraite à une sorte de mort trop horrible. Il eût été trop affreux d’être engloutie dans le ventre de cette brute, mais je ne puis vous remercier de m’avoir empêchée de périr, car la mort seule peut terminer ma misère. Je vous serai reconnaissante, au contraire, si je me vois, par vous, donner cette mort qui peut m’arracher à tous mes maux.--»
Puis, au milieu d’abondantes larmes, elle poursuivit, disant comment son époux l’avait trahie, et comment il l’avait laissée endormie dans l’île, où elle fut ensuite enlevée par les corsaires. Et, pendant qu’elle parlait, elle se détournait, dans l’attitude où l’on voit, sculptée ou peinte, Diane au bain, alors qu’elle jette de l’eau au visage d’Actéon.
Autant qu’elle peut, elle cache sa poitrine et son ventre, moins soucieuse de laisser voir les flancs et les reins. Roland cherche à faire entrer son esquif dans le port, afin de recouvrir de quelque vêtement celle qu’il avait délivrée de ses chaînes. Pendant qu’il s’en occupe, survient Obert, Obert le roi d’Hibernie, qui avait appris que le monstre marin gisait sur le rivage,
Et qu’un chevalier était allé à la nage lui placer dans la gueule une grosse ancre, et qu’il l’avait ainsi tiré sur le rivage, comme on tire un navire hors de l’eau. Obert, pour s’assurer qu’on lui a bien dit la vérité, est venu lui-même, pendant que ses gens livrent de tous côtés l’île d’Ébude à la flamme et à la destruction.
Bien que Roland fût tout couvert de sang et de vase--je veux parler du sang dont il s’était teint quand il sortit de l’orque où il était entré--le roi d’Hibernie le reconnut pour le comte, d’autant plus qu’en apprenant la nouvelle, il avait bien pensé qu’un autre que Roland n’aurait pu donner une telle preuve de force et de valeur.
Il le connaissait, car il avait été infant d’honneur en France, et en était parti, l’année précédente, pour prendre la couronne que son père lui avait laissée en mourant. Il avait eu l’occasion de voir souvent Roland et de lui parler une infinité de fois. Il court l’embrasser et lui fait fête, après avoir ôté le casque qu’il avait sur la tête.
Roland ne montre pas moins de contentement à voir le roi, que le roi n’en montre à le voir lui-même. Après qu’ils eurent l’un et l’autre redoublé leurs embrassements, Roland raconta à Obert la trahison faite à la jeune femme, et comment le perfide Birène en avait été l’auteur, lui qui aurait dû moins que tout autre s’en rendre coupable.
Il lui dit les preuves d’amour qu’elle lui avait si souvent données; comment elle avait perdu ses parents et ses biens, et comment enfin elle voulait mourir pour lui, ajoutant qu’il avait été témoin d’une grande partie de ces événements et qu’il pouvait en rendre bon compte. Pendant qu’il parlait, les beaux yeux bleus de la dame s’étaient remplis de larmes.
Son beau visage ressemblait à un ciel de printemps, quand la pluie tombe et qu’en même temps le soleil se dégage de son voile nuageux. De même que le rossignol secoue alors doucement ses plumes sous les rameaux reverdis, ainsi Amour se baigne dans les larmes de la belle et se réjouit de leur éclat.
A la flamme de ces beaux yeux, il forge la flèche dorée qu’il trempe dans le ruisseau de larmes qui descend sur les fleurs vermeilles et blanches de ses joues; dès que le trait est trempé, il le décoche avec force contre le jeune Obert que ne peuvent défendre l’écu ni la cotte de mailles, ni la cuirasse de fer. Pendant qu’il regarde les yeux et la chevelure d’Olympie, il se sent blessé au cœur, et il ne sait comment.
La beauté d’Olympie était des plus rares. Elle n’avait pas seulement remarquables le front, les yeux, les joues, les cheveux, la bouche, le nez, les épaules et la gorge; mais au-dessous des seins, les parties du corps qui d’habitude étaient cachées par les vêtements, étaient si parfaites, qu’elles l’emportaient sur tout au monde.
Elles surpassaient en blancheur la neige immaculée et étaient au toucher plus douces que l’ivoire. Les seins arrondis ressemblaient au lait qui s’échappe des corbeilles de jonc. Au milieu, descendait un étroit espace, pareil aux nombreuses vallées que l’on voit se former entre les collines, quand la douce saison fait fondre les neiges amoncelées par l’hiver.
Les flancs élancés, les belles hanches, le ventre plus poli et plus net qu’un miroir, paraissaient, de même que les cuisses blanches, sculptés par Phidias ou par une main plus experte encore. Dois-je aussi parler de ces parties qu’elle s’efforçait en vain de cacher? Je dirai, en somme, qu’en elle, de la tête aux pieds, se voyait autant de beauté qu’il en peut exister.
Si, dans les vallées de l’Ida, elle eût été vue par le berger phrygien, je ne sais trop si Vénus, bien qu’elle eût vaincu les autres déesses, aurait remporté le prix de beauté. Pâris ne serait point allé dans les pays d’Amiclée violer l’hospitalité sainte, mais il aurait dit: Hélène, reste avec Ménélas, car je n’en veux pas d’autre que celle-ci.
Et si elle avait été à Crotone, lorsque Zeuxis, voulant exécuter le tableau destiné au temple de Junon, fit poser nues tant de belles auxquelles il fut obligé, pour obtenir la perfection, de copier à chacune une partie du corps, il n’aurait pas eu besoin d’avoir recours à d’autres qu’à Olympie, car toutes les beautés étaient réunies en elle.
Je ne crois pas que jamais Birène eût vu ce beau corps dans sa nudité, car je suis certain qu’il n’aurait pas eu le courage de l’abandonner dans l’île déserte. Obert s’en enflamme, et j’en conclus que le feu ne peut rester couvert. Il s’efforce de la consoler et de lui donner l’espoir qu’un grand bien sortira du malheur qui l’accable en ce moment.
Et il lui promet d’aller avec elle en Hollande, et de ne se point reposer qu’il ne l’ait rétablie dans ses États, et qu’il n’ait tiré une juste vengeance du parjure et du traître. Il y emploiera toutes les forces dont peut disposer l’Irlande, et il se mettra à l’œuvre le plus promptement possible. En attendant, il fait chercher parmi les maisons à demi brûlées des robes et des vêtements de femme.
Il ne sera pas besoin, pour trouver des robes, d’en envoyer chercher hors de l’île, car il en est resté un grand nombre appartenant aux femmes données chaque jour en pâture au monstre. Sans chercher beaucoup, Obert en trouva en abondance et de toutes sortes. Il en fit revêtir Olympie, s’excusant de ne pouvoir la parer comme il aurait voulu.
Mais ni la soie brillante, ni l’or le plus fin qui soit jamais sorti des mains des Florentins industrieux, ni aucun vêtement, eût-il été l’œuvre de la patience et des soins de l’habile Minerve ou du dieu de Lemnos, ne lui auraient paru dignes de parer et de couvrir les beaux membres dont le souvenir le poursuivait sans cesse.
Le paladin Roland se montra à tous les points de vue très content de cet amour; outre que le roi ne laisserait pas impunie la trahison de Birène, il se voyait par cette intervention déchargé d’une grave et ennuyeuse mission, car il n’était pas venu dans ces lieux pour Olympie, mais pour porter secours à sa dame.
Il était maintenant assuré qu’elle n’était pas dans l’île; mais il n’avait pu savoir si elle y était venue, tous les habitants étant morts, et pas un seul n’étant resté d’une si grande population. Le jour suivant, on quitta le port, et ils s’en allèrent tous ensemble sur la flotte. Le paladin les suivit en Irlande, pour continuer sa route vers la France.
Il s’arrêta à peine un jour en Irlande, et les prières ne purent le faire rester davantage. Amour, qui le pousse à la recherche de sa dame, ne lui permet pas de s’arrêter plus longtemps. Il partit après avoir recommandé Olympie au roi. Il n’était pas besoin de rappeler à ce dernier ses promesses, car il fit beaucoup plus qu’il n’avait été convenu.
En peu de jours, il eut rassemblé une armée, et après avoir conclu alliance avec le roi d’Angleterre et le roi d’Écosse, il reprit la Hollande et ne laissa pas château ou ville debout en Frise. Il poussa la Zélande à la révolte et ne termina la guerre qu’après avoir mis à mort Birène, dont la peine fut loin d’égaler le crime.
Obert prit Olympie pour femme, et de simple comtesse en fit une grande reine. Mais retournons au paladin qui déploie ses voiles sur la mer et nuit et jour chemine. Il rejoignit le port d’où il avait tout d’abord pris la mer, et montant tout armé sur Bride-d’Or, il laissa derrière lui les vents et l’onde salée.
Je crois que pendant le reste de l’hiver il fit des choses dignes d’être racontées; mais elles furent alors tenues si secrètes, que ce n’est pas ma faute si je ne puis vous les redire. Roland était en effet plus prompt à accomplir des actions vaillantes qu’à les raconter ensuite; ceux-là seuls de ses hauts faits nous sont connus, qui ont pu avoir des témoins.
Comme il passa le reste de l’hiver sans faire parler de lui, on ne sut rien de bien certain à son égard; mais après que le soleil eut éclairé le signe de l’animal discret qu’emporta Phryxus[63], et que Zéphire, joyeux et suave, eut ramené le doux printemps, les admirables exploits de Roland reparurent avec les fleurs brillantes et la verdure nouvelle.
Du mont à la plaine, de la campagne au rivage de la mer, il va, plein de souci et de douleur. Soudain, à l’entrée d’un bois, un long cri, une plainte aiguë lui frappent les oreilles. Il presse son cheval, saisit son glaive fidèle et se dirige en toute hâte à l’endroit d’où vient le bruit. Mais je remets à une autre fois de vous dire ce qui s’ensuivit, si vous voulez bien m’écouter.
CHANT XII.
ARGUMENT.--Roland, toujours à la recherche d’Angélique, voit une femme qui lui ressemble dans les bras d’Atlante, lequel, changé en chevalier, paraît l’emporter. En le poursuivant, Roland parvient à un palais enchanté, où arrive également Roger qui court après celui qu’il prend pour le ravisseur de Bradamante. Angélique y arrive, elle aussi, et y trouve Roland, Sacripant, Ferragus, Gradasse et d’autres guerriers. Une querelle s’élève à son sujet entre quelques-uns d’entre eux, ce qui procure à Ferragus l’occasion de s’emparer du casque de Roland. Angélique se dirige vers le Levant et trouve dans un bois un jeune homme mortellement blessé.--Roland va vers Paris et détruit deux troupes de Maures. Plus loin il découvre un repaire de malandrins qui retiennent Isabelle prisonnière.
Lorsque Cérès, ayant quitté la mère des dieux, fut revenue en toute hâte dans la vallée solitaire où le mont Etna pèse sur les épaules d’Encelade foudroyé, elle ne trouva plus sa fille où elle l’avait laissée, loin de tout chemin fréquenté. Après s’être déchiré le visage, le sein, les cheveux, elle saisit deux pins;
Elle les alluma aux feux de Vulcain et voulut qu’ils ne pussent jamais s’éteindre. Les tenant chacun dans une main, elle monta sur son char traîné par deux serpents, et chercha parmi les forêts, les champs, les monts, les plaines et les vallées, franchissant les fleuves, les marais, les torrents. Elle chercha sur terre et sur mer, et après avoir exploré la surface du monde entier, elle descendit dans les profondeurs du Tartare.
Si, comme il en avait le désir, Roland eût possédé le pouvoir de la déesse d’Éleusis, il n’aurait, dans sa recherche d’Angélique, laissé inexploré aucune forêt, aucun champ, aucun étang ou aucun ruisseau. Vallées, montagnes et plaines, la terre et la mer, le ciel et l’abîme de l’éternel oubli, il eût tout vu. Mais n’ayant pas le char et les dragons, il la cherchait du mieux qu’il pouvait.
Il l’a cherchée par toute la France. Maintenant il s’apprête à la chercher à travers l’Allemagne, la nouvelle et la vieille Castille, se proposant ensuite de passer la mer d’Espagne et d’aller en Libye. Pendant qu’il songe à tout cela, une voix qui semble se plaindre parvient à son oreille. Il pousse en avant, et il voit devant lui un chevalier s’éloigner au trot d’un grand destrier.
Ce chevalier porte dans ses bras et retient par force, sur le devant de sa selle, une damoiselle qui paraît très affligée. Elle pleure et se débat avec l’apparence d’une grande douleur, et appelle à son secours. A peine le valeureux prince d’Anglante a-t-il vu cette jeune beauté, qu’il lui semble reconnaître celle qu’il a cherchée nuit et jour en France et dans les pays voisins.
Je ne dis pas que ce soit elle, mais elle ressemble à la gentille Angélique qu’il aime tant. Roland qui voit emporter sa dame, sa déesse, en proie à une telle douleur et à une telle désolation, est saisi de colère et de fureur. D’une voix terrible, il apostrophe le chevalier. Il l’apostrophe et le menace, et il pousse Bride-d’Or à toute bride.
Le félon ne s’arrête ni ne lui répond. Désireux de conserver sa précieuse proie, il va si rapide à travers les halliers, que le vent ne pourrait l’atteindre. L’un fuit, l’autre le chasse, et l’on entend les forêts profondes retentir de lamentations furieuses. Ils débouchèrent, en courant, dans un grand pré, au milieu duquel s’élevait une vaste et riche demeure.
Ce palais magnifique avait été fort habilement construit en marbres variés. Le chevalier, la donzelle sur son bras, courut droit à la porte d’or qui s’ouvrait au beau milieu. Presque au même instant arriva Bride-d’Or, portant Roland menaçant et dédaigneux. Aussitôt qu’il est entré dans le palais, Roland jette les yeux autour de lui, mais il ne voit plus le guerrier ni la donzelle.
Il descend aussitôt de cheval et parcourt, tout fulminant, les moindres recoins de cette belle demeure. Il court deçà, delà, et visite, sans se lasser, chaque chambre, chaque appartement. Après avoir fouillé tout l’étage inférieur, il monte les escaliers et ne perd pas moins son temps et sa peine à chercher en haut, qu’il n’en a perdu à chercher en bas.
Il voit les lits ornés d’or et de soie. Les murs, les parois et les parquets où il pose le pied, disparaissent sous les courtines et les tapis. En haut, en bas, le comte Roland va et vient, sans que ses yeux aient la joie de revoir Angélique, ou le voleur qui a ravi le beau visage aimé.
Et pendant qu’il portait en vain ses pas d’un côté et d’autre, plein de fatigue et de soucis, il rencontre Ferragus, Brandimart, le roi Gradasse, le roi Sacripant, et d’autres chevaliers qui s’en allaient en bas, en haut, faisant, comme lui, de vains détours, et maudissant l’invisible seigneur de ce palais.
Ils s’en vont tous cherchant, se plaignant tous de quelque larcin qu’on leur a fait. Celui-ci est en quête du destrier qu’on lui a enlevé; celui-là enrage d’avoir perdu sa dame; ceux-là accusent le châtelain d’autres méfaits; et tous sont tellement ensorcelés, qu’ils ne savent pas sortir de cette cage, où, depuis des semaines entières et des mois, ils sont retenus par cet enchantement.
Roland, après avoir fouillé quatre ou six fois tout l’étrange palais, dit à part soi: «--Je perdrais ici mon temps et ma peine, et peut-être le voleur a-t-il entraîné Angélique par une autre sortie, et est-il déjà loin.--» Guidé par cette pensée, il sort dans le pré verdoyant dont le palais était entouré.
Pendant qu’il faisait le tour de ce lieu champêtre, tenant les yeux fixés à terre, pour voir si, soit à droite, soit à gauche, il ne verra pas les traces d’un passage récent, il s’entend appeler d’une fenêtre. Il lève les yeux, et il lui semble entendre le parler divin, il lui semble voir le visage de celle qui l’a rendu si différent de ce qu’il était jadis.
Il lui semble entendre Angélique lui dire, à travers ses pleurs et ses prières: «--Viens, viens à mon aide! Je te recommande ma virginité, qui m’est plus chère que mon âme, que ma vie. En présence de mon cher Roland, me sera-t-elle donc ravie par ce voleur? Donne-moi plutôt la mort de ta main, que de me laisser subir un sort si cruel.--»
Ces paroles font revenir Roland, qui parcourt encore une ou deux fois chaque chambre, avec une nouvelle ardeur, et dont l’espoir allège la fatigue. Tantôt il s’arrête, croyant entendre une voix, qui ressemble à celle d’Angélique, réclamer son secours; mais il ne sait d’où elle vient, car tandis qu’il est d’un côté, elle se fait entendre d’un autre.
Mais revenons à Roger que j’ai laissé dans un sentier ombreux et obscur, au moment où, après avoir suivi le géant et sa dame, il a débouché du bois dans un grand pré. Il arriva à l’endroit où venait d’arriver Roland, si je reconnais bien le lieu. L’énorme géant disparut par la porte, et Roger, sans se lasser de le suivre, y entra après lui.
Dès qu’il a mis le pied sur le seuil, il regarde dans la grande cour et à travers les galeries. Il ne voit plus le géant ni sa dame, et c’est en vain qu’il tourne les yeux de tous côtés. En haut, en bas, il va et vient sans jamais rencontrer ce qu’il cherche. Il ne sait où le félon s’est caché avec la dame.
Après avoir passé quatre ou cinq fois en revue les galeries et les salles, il y revient encore et ne s’arrête pas avant d’avoir cherché jusque sous les escaliers. Espérant qu’il les trouvera dans les forêts voisines, il part, mais une voix pareille à celle qui a appelé Roland l’appelle aussi et le fait rentrer de nouveau dans le palais.
La même voix, la même apparition que Roland avait prise pour Angélique, semble être à Roger la dame de Dordogne, dont il est de même séparé. De même à Gradasse et à tous ceux qui, comme lui, allaient errant dans le palais, l’apparition semble être la chose que chacun d’eux désire le plus.
C’était un nouvel et étrange enchantement imaginé par Atlante de Carène pour occuper tellement Roger à cette fatigue, à cette douce peine, qu’il pût échapper au funeste destin qui devait le faire mourir jeune. Après le château d’acier, qui ne lui avait pas réussi, après Alcine, il a encore voulu faire cet essai.
Atlante a attiré et tient dans cet enchantement, non seulement Roger, mais tous les chevaliers qui ont le plus de renommée en France, afin que Roger ne meure pas de leur main. Et pendant qu’il les retenait dans cette demeure, il avait approvisionné abondamment le palais afin de ne laisser manquer de rien les dames et les chevaliers qui s’y trouvaient.
Mais revenons à Angélique. Ayant avec elle cet anneau si merveilleux qu’en le mettant dans sa bouche elle disparaît aux regards, elle porte à son doigt un préservatif assuré contre tout enchantement. Après avoir trouvé, dans la caverne de la montagne, de la nourriture, une haquenée et des vêtements autant qu’il lui en fallait, elle avait résolu de retourner dans son beau royaume de l’Inde.
Elle aurait voulu volontiers avoir pour escorte Roland ou Sacripant, non pas que l’un lui fût plus cher que l’autre, car elle s’était toujours montrée rebelle à leurs désirs; mais devant, pour regagner le Levant, passer par tant de villes, de châteaux, elle avait besoin d’un guide, d’une escorte, et elle ne pouvait avoir en d’autres une plus grande confiance.
Elle les chercha longtemps l’un et l’autre, sans en découvrir la moindre trace, tantôt dans les cités, tantôt dans les villas, dans les forêts profondes et sur tous les chemins. Enfin la fortune la pousse vers le palais où Atlante avait réuni dans un étrange enchantement le comte Roland, Ferragus, Sacripant, Roger, Gradasse et tant d’autres;
Elle y entre, car le magicien ne peut la voir. Elle cherche partout, invisible grâce à son anneau. Elle trouve Roland et Sacripant qui la cherchent vainement dans cette demeure. Elle voit comment, en leur présentant son image, Atlante les trompe l’un et l’autre. Pendant longtemps, elle se demande lequel des deux elle doit prendre pour compagnon, et elle ne sait à quoi se résoudre.
Elle ne sait pas lequel des deux il lui vaudrait le mieux avoir avec elle, du comte Roland ou du fier roi de Circassie. Roland pourra la défendre plus vaillamment et plus efficacement dans les moments périlleux; mais si elle en fait son guide, elle risque d’en faire son maître, car elle ne voit pas comment elle pourrait s’en faire constamment obéir, ou même le renvoyer en France quand elle n’aura plus besoin de lui.
Quant au Circassien, elle pourra le renvoyer quand il lui plaira, l’eût-elle déjà fait monter au ciel. Cette seule raison la décide à le prendre pour escorte, à se fier à sa foi et à son zèle. Elle ôte l’anneau de sa bouche, et montre son visage sans voile aux regards de Sacripant. Elle croit s’être montrée à lui seul, mais soudain Roland et Ferragus surviennent.
Surviennent Roland et Ferragus. L’un et l’autre rôdaient en haut, en bas, au dedans et au dehors, cherchant dans l’immense palais celle qui était leur divinité. Ils coururent tous à la dame, car aucun enchantement ne les retenait plus, l’anneau qu’elle avait à sa main rendant vaines toutes les inventions d’Atlante.
Deux des guerriers que je chante avaient la cuirasse au dos et le casque en tête. Depuis qu’ils étaient entrés dans cette demeure, ils ne les avaient quittés ni le jour ni la nuit, car l’habitude qu’ils en avaient les leur rendait aussi faciles à porter que de simples vêtements. Le troisième, Ferragus, était aussi armé, mais il n’avait pas de casque et ne voulait pas en avoir,
Jusqu’à ce qu’il eût celui que le paladin Roland avait enlevé au frère du roi Trojan. Il l’avait juré lorsqu’il avait en vain cherché dans la rivière le casque fin de l’Argail. Bien qu’il ait eu Roland pour voisin dans ce palais, Ferragus n’en est pas venu aux mains avec lui, car ils ne se pouvaient reconnaître entre eux, tant qu’ils seraient dans cette enceinte.
Cette demeure était enchantée de telle sorte qu’ils ne pouvaient se reconnaître entre eux. Ni le jour ni la nuit, ils ne quittaient l’épée, le haubert ou l’écu. Leurs chevaux, la selle sur le dos, le mors suspendu à l’arçon, mangeaient dans une écurie, située près de l’entrée, et constamment fournie d’orge et de paille.
Atlante ne saurait et ne pourrait empêcher les guerriers de remonter en selle pour courir derrière les joues vermeilles, les cheveux d’or et les beaux yeux noirs de la donzelle qui fuit sur sa jument qu’elle talonne. Elle voit avec déplaisir les trois amants réunis, car elle les aurait peut-être choisis l’un après l’autre.
Quand elle les eut assez éloignés du palais pour ne plus craindre que l’enchanteur maudit pût exercer sur eux son pouvoir pernicieux, elle porta à ses lèvres de rose l’anneau qui lui avait fait éviter plus d’un danger. Soudain, elle disparut à leurs yeux, les laissant comme insensés et stupéfaits.
Son premier projet était de prendre avec elle Roland ou Sacripant qui l’aurait accompagnée dans son retour au royaume de Galafron, dans l’extrême Orient; mais soudain il lui vint un profond dédain pour tous les deux. Changeant en un instant de résolution, elle ne voulut rien devoir ni à l’un ni à l’autre, et pensa que son anneau lui suffirait pour les remplacer.
Les trois guerriers bafoués portent leurs regards stupéfaits d’un côté et d’autre à travers le bois. Tel le chien qui a perdu la trace du lièvre ou du renard qu’il chassait et qui s’est dérobé à l’improviste dans un terrier étroit, dans un épais taillis ou dans quelque fossé. La dédaigneuse Angélique se rit d’eux, car elle est invisible, et elle observe leurs mouvements.
Au milieu du bois se montre un seul chemin. Les chevaliers croient que la donzelle s’en va par là devant eux, car il est impossible de sortir d’un autre côté. Roland y court, Ferragus le suit, et Sacripant n’est pas moins prompt à donner de l’éperon. Angélique retient la bride à sa bête et derrière eux s’avance paisiblement.