Part 14
«--Tu n’es ni noble ni chevalier--dit-elle en criant aussi fort qu’elle put--et tu as volé tes armes ainsi que ce destrier qui ne te serait pas venu d’autre façon. Aussi, comme ce que je dis est vrai, je voudrais te voir punir d’une juste mort, et que tu fusses mis en quartiers, brûlé, ou pendu, voleur brutal, manant, arrogant, ingrat!--»
A toutes ces injures et à beaucoup d’autres paroles du même genre que lui adressa la dame courroucée, Roger ne fit aucune réponse, car il espérait peu d’honneur d’une si basse querelle. Alors la dame monta vivement avec ses sœurs, sur le bateau qui se tenait à leur disposition, et faisant force de rames, elles le suivirent dans sa marche le long de la rive.
La dame le menace toujours, le maudit et l’apostrophe, car elle a rejeté toute honte. Cependant Roger est arrivé au détroit par où l’on passe chez la fée plus sage. Là, il voit un vieux nocher détacher sa barque de l’autre rive aussitôt qu’il en a été aperçu, et se tenir prêt, comme s’il attendait son arrivée.
Le nocher s’approche, dès qu’il le voit venir, pour le transporter sain et sauf sur une meilleure rive. Si le visage peut donner une juste idée de l’âme, il devait être bienfaisant et plein de discrétion. Roger mit le pied sur la barque, rendant grâces à Dieu, et sur la mer tranquille il s’en allait, s’entretenant avec le nocher sage et doué d’une longue expérience.
Ce dernier loua Roger d’avoir su se délivrer à temps d’Alcine et avant qu’elle lui eût fait boire le breuvage enchanté qu’elle avait donné à tous ses autres amants. Il le félicita ensuite d’être conduit vers Logistilla, chez laquelle il pourrait voir des mœurs saines, une beauté éternelle, une grâce infinie, qui nourrit le cœur sans jamais le rassasier.
«--Celle-ci--disait-il--remplit l’âme d’étonnement et de respect dès la première fois qu’on la voit. Quand on la connaît davantage, tout autre bien paraît peu digne d’estime. L’amour qu’elle inspire diffère des autres amours, en cela que ceux-ci vous rongent tour à tour d’espoir et de crainte, tandis que le sien vous rend heureux du seul désir de la voir.
«Elle t’enseignera d’autres occupations plus agréables que la musique, les danses, les parfums, les bains ou la table. Elle t’apprendra à élever tes pensées épurées plus haut que le milan ne monte dans les airs, et comment, dans un corps mortel, on peut goûter en partie la gloire des bienheureux.--» Ainsi parlant, le marinier s’avançait du côté de la rive sûre, qui était encore éloignée,
Quand il vit la mer se couvrir de nombreux navires qui se dirigeaient tous de son côté. Avec ces navires, s’en venait Alcine outragée, à la tête de ses gens rassemblés par elle en toute hâte, pour reconquérir son cher bien qui lui avait été enlevé, ou perdre son trône et sa propre vie. C’est aussi bien l’amour qui la pousse, que l’injure qu’elle a reçue.
Depuis sa naissance, elle n’a pas éprouvé un ressentiment plus grand que celui qui maintenant la ronge. C’est pourquoi elle fait tellement presser de rames, que l’écume de l’eau se répand d’une proue à l’autre. La mer et le rivage retentissent de cette grande rumeur, et l’on entend Écho résonner de toutes parts. «--Découvre l’écu, Roger, car il en est besoin; sinon, tu es mort, ou pris honteusement.--»
Ainsi dit le nocher de Logistilla, et ajoutant le geste à la parole, il saisit lui-même le voile et l’enlève de dessus l’écu dont il démasque la lumière éclatante. La splendeur enchantée qui s’en échappe blesse tellement les yeux des ennemis, qu’elle les rend soudain aveugles et les fait tomber, qui à la poupe, qui à la proue.
Un des gens de Logistilla, en vedette au sommet du château, s’étant, sur ces entrefaites, aperçu de l’arrivée de la flotte d’Alcine, sonne la cloche d’alarme, et de prompts secours arrivent au port. Les balistes, comme une tempête, foudroient tout ce qui veut s’attaquer à Roger. Ainsi, grâce à l’aide qui lui vint de tous côtés, il sauva sa liberté et sa vie.
Sur le rivage sont venues quatre dames, envoyées en toute hâte par Logistilla: la valeureuse Andronique, la sage Fronesia, la pudique Dicilla et Sophrosine la chaste, plus que les trois autres ardente et résolue à agir. Une armée qui n’a pas sa pareille au monde sort du château, et se répand sur le bord de la mer.
Sous le château, dans une baie tranquille, était une flotte prête jour et nuit à livrer bataille au moindre signal, au premier ordre. Aussitôt le combat âpre et atroce s’engage sur mer et sur terre, et du coup fut reconquis ce qu’Alcine avait jadis enlevé à sa sœur.
Oh! combien l’issue de la bataille fut différente de celle qu’elle avait d’abord espérée! Non seulement Alcine ne parvint pas à s’emparer, comme elle le pensait, de son fugitif amant, mais de tous ses navires, naguère si nombreux qu’à peine la mer pouvait les contenir, elle peut à grand’peine sauver de la flamme qui a détruit le reste, une petite barque sur laquelle elle s’enfuit, misérable et seule.
Alcine s’enfuit, et sa malheureuse armée reste prisonnière; et sa flotte, brûlée, mise en pièces, est dispersée. Elle ressent toutefois plus de douleur de la perte de Roger que de toute autre chose. Nuit et jour elle gémit amèrement sur lui, et ses yeux versent des pleurs à son souvenir. Pour terminer son âpre martyre, elle se plaint de ne pouvoir mourir.
Aucune fée ne peut en effet mourir, tant que le soleil tournera ou que le ciel n’aura pas changé de système. Sans cela la douleur d’Alcine aurait été capable d’émouvoir Clotho, et de lui faire consentir à couper le fil de sa vie. Comme Didon, elle aurait mis fin à ses malheurs par le fer, ou, imitant la splendide reine du Nil[56], elle se serait plongée dans un sommeil de mort. Mais les fées ne peuvent jamais mourir.
Retournons à ce Roger, digne d’une éternelle gloire, et laissons Alcine à sa peine. Je dis que, dès qu’il eut mis le pied hors de la barque, et qu’il eut été conduit sur une plage plus sûre, il rendit grâces à Dieu de tout ce qui lui était arrivé. Puis, tournant le dos à la mer, il hâte le pas, le long de la rive aride, vers le château qui s’élève auprès.
Jamais l’œil d’un mortel n’en vit, avant ni après, de plus fort ni de plus beau. Ses murs ont plus de prix que s’ils étaient de diamant ou de rubis. On ne connaît point sur terre de pierreries pareilles, et qui voudra en avoir une idée exacte devra nécessairement aller dans ce pays, car je ne crois pas qu’on en trouve ailleurs, sinon peut-être au ciel.
Ce qui fait qu’elles effacent toutes les autres, c’est qu’en s’y mirant, l’homme s’y voit jusqu’au plus profond de l’âme. Il voit si clairement ses vices et ses vertus, qu’il ne saurait plus croire ensuite aux flatteries ou aux critiques injustes qui lui sont adressées. La connaissance qu’il a acquise de soi-même, en se regardant dans le limpide miroir, le rend prudent.
La brillante lumière de ces pierreries, semblable au soleil, répand tout autour tant de splendeur, qu’elle peut faire le jour en dépit de Phébus. Et ce ne sont pas les pierres seules qui sont admirables, mais la matière et l’art se sont tellement confondus, qu’on ne saurait dire auquel des deux il faut donner la préférence.
Sur des arches si élevées, qu’à les voir on dirait qu’elles servent de support au ciel, étaient des jardins si spacieux et si beaux, qu’il serait difficile d’en avoir de pareils à ras de terre. Au pied des lumineux créneaux se peuvent voir les arbustes odoriférants, ornés, été comme hiver, de fleurs brillantes et de fruits mûrs.
Il ne saurait pousser d’arbres si beaux hors de ces merveilleux jardins, pas plus que de telles roses, de telles violettes, de tels lis, de telles amarantes ou de tels jasmins. Ailleurs, le même jour voit naître, vivre et s’incliner morte sur sa tige dépouillée, la fleur sujette aux variations du ciel.
Mais ici la verdure était perpétuelle, perpétuelle la beauté des fleurs éternelles. Ce n’était pas que la douceur de la température leur fût plus clémente, mais Logistilla, par sa science et ses soins, et sans avoir besoin de recourir à des moyens surnaturels, ce qui paraîtrait impossible à d’autres, les maintenait dans leur première verdeur.
Logistilla témoigna beaucoup de satisfaction de ce qu’un aussi gentil seigneur fût venu à elle, et donna ordre qu’on l’accueillît avec empressement et que chacun s’étudiât à lui faire honneur. Longtemps auparavant était arrivé Astolphe, que Roger vit de bon cœur. Peu de jours après, vinrent tous les autres auxquels Mélisse avait rendu leur forme naturelle.
Après qu’ils se furent reposés un jour ou deux, Roger et le duc Astolphe, qui non moins que lui avait le désir de revoir le Ponant, s’en vinrent trouver la prudente fée. Mélisse parla au nom de tous les deux et supplia humblement la fée de les conseiller et de les aider, de telle sorte qu’ils pussent retourner là d’où ils étaient venus.
La fée dit: «--J’y appliquerai ma pensée, et dans deux jours, je te les rendrai tout prêts.--» Puis elle s’entretint avec Roger et, après lui, avec le duc. Elle conclut, finalement, que le destrier volant devait retourner le premier aux rivages aquitains. Mais auparavant elle veut lui façonner un mors avec lequel Roger puisse diriger ou modérer sa course.
Elle lui montre comment il lui faudra faire, quand il voudra qu’il monte, qu’il descende, qu’il vole en tournant, qu’il aille vite ou qu’il se tienne immobile sur ses ailes. Tout ce qu’un cavalier a coutume de faire avec un beau destrier sur la terre ferme, ainsi Roger, qui en devint complètement maître, faisait par les airs, avec le destrier ailé.
Après que Roger eut été bien instruit sur toutes ces choses, il prit congé de la fée gentille, à laquelle il resta depuis attaché par une grande affection, et il sortit de ce pays. Je parlerai tout d’abord de lui qui fit un heureux voyage, et puis je dirai comment le guerrier anglais, après de bien plus longues et bien plus grandes fatigues, rejoignit le grand Charles et sa cour amie.
Roger parti, il ne s’en revint pas par la même route qu’il avait déjà faite contre son gré, alors que l’hippogriffe l’entraînait au-dessus de la mer et loin de la vue des terres. Mais maintenant qu’il pouvait lui faire battre les ailes deçà, delà, où il lui convenait, il résolut d’effectuer son retour par un nouveau chemin, comme firent les Mages fuyant Hérode.
En quittant l’Espagne pour arriver en ces contrées, il était venu en droite ligne aborder dans l’Inde du côté où la mer orientale la baigne, aux lieux témoins de la querelle soulevée entre l’une et l’autre fée. Maintenant il se dispose à parcourir une autre région que celle où Éole souffle ses vents, et à ne mettre fin à son voyage qu’après avoir, comme le soleil, fait le tour du monde.
Il voit, en passant au-dessus d’eux, ici le Cathay, là la Mangiane et le grand Quinsi[57]. Il vole au-dessus de l’Imaus, et laisse la Séricane à main droite. Puis, descendant toujours des pays hyperboréens de la Scythie aux rivages hyrcaniens, il arrive aux confins de la Sarmatie, et lorsqu’il fut parvenu là où l’Asie se sépare de l’Europe, il vit les Russes, les Prussiens et la Poméranie.
Bien que tout le désir de Roger fût de retourner promptement vers Bradamante, il avait tellement pris plaisir à courir ainsi à travers le monde, qu’il ne s’arrêta pas avant d’avoir vu les Polonais, les Hongrois, ainsi que les Germains et le reste de cette horrible terre boréale. Il arriva enfin en Angleterre.
Ne croyez pas, seigneur, que pendant ce long chemin, il se tienne constamment sur le dos du cheval. Chaque soir il descend à l’auberge, évitant autant que possible d’être mal logé. Pendant des jours et des mois qu’il suivit cette route, il put voir et la terre et la mer. Or, arrivé un matin près de Londres, le cheval ailé le déposa sur les bords de la Tamise.
Là, dans les prés voisins de la ville, il vit une nombreuse troupe d’hommes d’armes et de fantassins, qui, au son des trompettes et des tambours, défilaient par pelotons compacts, devant le brave Renaud, honneur des paladins. Si vous vous rappelez, je vous ai dit plus haut qu’il avait été envoyé dans ce pays par Charles, pour y chercher des secours.
Roger arriva juste au moment où se faisait la belle revue de l’armée. Pour en connaître le but, après être descendu sur terre, il interrogea un chevalier. Celui-ci, qui était courtois, lui dit que c’étaient les forces de l’Écosse, de l’Irlande, de l’Angleterre et des îles voisines, dont les nombreuses bannières étaient déployées en cet endroit;
Qu’une fois la revue terminée, les troupes se dirigeraient vers la mer, où les attendaient de nombreux navires ancrés dans le port, pour les transporter au delà de l’Océan. «--Les Français assiégés se réjouissent, fondant de grandes espérances sur les forces qui vont les sauver. Mais afin que tu sois complètement informé, je te signalerai séparément les divers bataillons.
«Tu vois bien cette grande bannière où les lis sont placés à côté des léopards; elle est déployée dans les airs par le capitaine en chef, et tous les autres étendards devront la suivre. Le nom de ce capitaine est fameux parmi ces bandes. C’est Léonetto, la fleur des vaillants; il est passé maître au conseil et à l’action. Il est neveu du roi et duc de Lancastre.
«La première, qui, près du gonfalon royal, tremble au vent de la montagne, étalant trois ailes blanches sur champ de sinople, est portée par Richard, comte de Warwick. Au duc de Glocester appartient cette bannière qui a deux cornes de cerf sur une moitié de crâne; au duc de Clarence est celle qui porte un flambeau; celle où est figuré un arbre est au duc d’York.
«Vois cette lance brisée en trois morceaux: c’est le gonfalon du duc de Norfolk. Sur celui du beau comte de Kent, est la foudre; un griffon sur celui du comte de Pembroke; une balance sur celui du duc de Suffolk. Vois ce joug qui réunit deux serpents: c’est la bannière du comte d’Essex. Une guirlande sur champ d’azur indique celle de Northumberland.
«Le comte d’Arundel est celui qui a mis en mer cette barque qui s’abîme dans les flots. Vois le marquis de Barclay, et près de lui le comte de la Marche et le comte de Richmond. Le premier porte sur fond de sinople un mont fendu, le second un palmier, le troisième un pin sortant de l’onde. Le comte de Dorset et le comte de Southampton ont sur leur bannière, l’un un char, l’autre une couronne.
«Ce faucon qui incline ses ailes sur son nid est porté par Raimond comte de Devonshire; le jaune et le noir s’étalent sur la bannière du comte de Vigore; un chien sur celle de Derby, un ours sur celle d’Oxford. La croix que tu vois briller sur celle-ci est au riche prélat de Bath. Vois cette chaise brisée sur fond gris: c’est l’étendard du duc Ariman de Sommerset.
«Les hommes d’armes et les archers à cheval sont au nombre de quarante-deux mille. Deux fois autant--et je ne me trompe pas de cent--sont ceux qui combattent à pied. Vois ces drapeaux, l’un gris, l’autre vert, l’autre jaune, et un autre bordé de noir et d’azur; sous chacun de ces étendards marchent les fantassins de Godefroid, d’Henri, d’Herman et d’Odoard.
«Le premier est duc de Buckingham; Henri a le comté de Salisbury et le vieux Herman la seigneurie d’Abergavenny; Odoard est comte de Shresbury. Ceux qui se tiennent un peu plus vers l’Orient sont les Anglais. Maintenant, tourne-toi vers l’Hespérie; là où se voient trente mille Écossais conduits par Zerbin, fils de leur roi.
«Vois, entre deux licornes, le grand lion qui tient l’épée d’argent dans sa patte; c’est le gonfalon du roi d’Écosse. Là est campé son fils Zerbin. Il n’est point de chevalier si brave parmi tant de guerriers. La nature le fit et puis brisa le moule. Il n’en est pas en qui brille autant de courage, autant de grâce, autant de puissance. Il est duc de Ross.
«Le comte d’Athol porte sur son étendard une barre dorée sur fond d’azur. L’autre bannière est celle du duc de Marr et montre un léopard brodé. Vois l’enseigne du vaillant Alcabrun, bigarrée de couleurs et d’oiseaux. Celui-ci n’est duc, comte ni marquis, mais le premier dans un pays sauvage.
«Au duc de Strafford est cette enseigne où l’on voit l’oiseau qui regarde fixement le soleil. Le comte Lucarnio, qui règne sur l’Angus, a pour emblème un taureau flanqué de deux dogues. Vois ici le duc d’Albanie dont l’étendard est mélangé de couleurs blanches et azurées. Un vautour, qu’un dragon vert déchire, figure sur l’enseigne du comte de Buchan.
«C’est le brave Arman qui a la bannière blanche et noire de la seigneurie de Forbes. Il a, à main droite, le comte d’Errol qui porte un flambeau sur champ vert. Maintenant, vois les Irlandais près de la plaine. Ils forment deux escadrons. Le comte de Kildare conduit le premier; le comte de Desmond a composé le second de fiers montagnards.
«Le premier a sur son étendard un pin ardent, l’autre une bande rouge sur fond blanc. Les secours ne sont pas envoyés à Charles seulement par l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande; mais il est venu des gens de la Suède, de la Norwège, de Thulé et même de l’Islande lointaine, de toute terre enfin située dans ces contrées naturellement ennemies de la paix.
«Ils sont seize mille, ou guère moins, sortis de leurs cavernes et de leurs forêts. Ils ont le visage, la poitrine, les flancs, le dos, les bras et les jambes velus comme des bêtes fauves. Autour de leur étendard entièrement blanc, semble se dresser une forêt de lances. Leur chef Morat le porte; il compte le teindre dans le sang maure.--»
Pendant que Roger regarde les enseignes variées de cette belle armée qui se prépare à secourir la France, et qu’il apprend les noms des seigneurs de Bretagne, quelques-uns de ceux-ci accourent, émerveillés, stupéfaits, pour contempler la bête unique et rare sur laquelle il est monté. Un cercle se forme vite autour de lui.
Aussi, pour augmenter encore leur étonnement et pour s’amuser un peu, le bon Roger secoue la bride du cheval volant et lui touche légèrement les flancs avec les éperons. Celui-ci prend son chemin vers le ciel, à travers les airs, et laisse tout le monde plein de stupéfaction. De là, Roger, après avoir vu, troupe par troupe, les forces anglaises, s’en alla du côté de l’Irlande.
Il vit la fabuleuse Hibernie où le saint vieillard creusa un puits[58] au fond duquel il paraît qu’on trouve tant d’indulgences, que l’homme s’y purge de toutes ses fautes. De là, son destrier l’amena ensuite sur la mer qui lave les côtes de la basse Bretagne. C’est alors qu’en passant, il vit au dessous de lui Angélique liée sur un rocher nu,
Sur le rocher nu de l’île des Pleurs, car île des Pleurs était nommée la contrée habitée par cette population cruelle, féroce et inhumaine qui, comme je vous l’ai dit dans un chant précédent, parcourait en armes les rivages voisins, enlevant toutes les belles dames, pour les donner en pâture à un monstre.
Elle y avait été liée le matin même, et attendait, pour en être dévorée toute vive, la venue de ce monstre énorme, l’orque marine qui se nourrissait d’une abominable nourriture. J’ai dit plus haut comment elle fut enlevée par ceux qui la trouvèrent endormie sur le rivage, près du vieil enchanteur qui l’avait attirée là par enchantement.
Ces gens féroces, impitoyables, avaient exposé sur le rivage, à la merci de la bête cruelle, la belle dame aussi nue que la nature l’avait formée. Elle n’avait pas même un voile pour recouvrir les lis blancs et les roses vermeilles répandus sur ses beaux membres, et que la chaleur de juillet ou le froid de décembre n’aurait pu faire tomber.
Roger l’aurait prise pour une statue d’albâtre ou de tout autre marbre précieux, sculptée sur l’écueil par des statuaires habiles, s’il n’avait vu les larmes, répandues à travers les fraîches roses et les lis blancs, mouiller ses joues, et l’air soulever sa chevelure d’or.
Dès qu’il eut fixé ces beaux yeux, il se souvint de sa Bradamante. La pitié et l’amour l’émurent en même temps, et il eut peine à se retenir de pleurer. Après avoir modéré le mouvement d’ailes de son destrier, il dit doucement à la donzelle: «--O dame, qui ne devrais porter que la chaîne avec laquelle Amour mène ses serviteurs,
«Et qui ne mérites ni un pareil traitement, ni aucune peine, quel est le cruel, à l’âme perverse et pleine d’envie, qui a lié l’ivoire poli de ces belles mains?--» A ces paroles, force est à Angélique de devenir comme un blanc ivoire sur lequel on aurait répandu du vermillon; elle rougit de voir nues ces parties que, quelque belles qu’elles soient, la pudeur doit faire céler.
Elle se serait caché le visage dans ses mains, si elles n’avaient pas été liées au dur rocher. Mais elle le couvrit de larmes--car on n’avait pu lui enlever le pouvoir de pleurer--et elle s’efforça de le tenir baissé. Puis, après de nombreux sanglots, elle commença à prononcer quelques paroles entrecoupées, sur un ton plaintif et las. Mais elle ne poursuivit pas, car une grande rumeur qui se fit entendre sur la mer l’interrompit soudain.
Voici apparaître le monstre démesuré, moitié caché sous les ondes, moitié hors de l’eau. Comme le navire, poussé par Borée ou le vent d’autan, a coutume de venir de loin pour regagner le port, ainsi la bête horrible accourt à la proie qui lui est montrée. La dame est à demi morte de peur, et la présence d’autrui ne la rassure pas.
Roger n’avait pas la lance en arrêt, mais il la tenait en main. Il en frappa l’orque. Je ne saurais dire à quoi ressemblait celle-ci, si ce n’est à une grande masse qui tourne et se tord. Elle n’avait pas la forme d’un animal, excepté par la tête dont les yeux et les dents sortaient comme si elle eût été celle d’un porc. Roger la frappe trois fois au front, entre les yeux, mais il semble qu’il touche du fer ou un dur rocher.
Le premier coup n’ayant rien valu, il se retourne pour faire mieux une seconde fois. L’orque, qui voit l’ombre des grandes ailes courir deçà, delà, sur l’onde, laisse la proie certaine qui l’attend sur le rivage, et, furibonde, poursuit en vain cette nouvelle proie, derrière laquelle elle tourne et s’agite. Roger fond sur elle et lui porte de nombreux coups.
De même que l’aigle qui a coutume d’accourir du haut des airs dès qu’il a vu la couleuvre errant parmi l’herbe, ou étendue au soleil sur un rocher nu, où elle polit et fait reluire ses écailles jaunes, ne l’attaque pas du côté où la bête venimeuse siffle et se dresse, mais la saisit par le dos et bat des ailes afin qu’elle ne puisse pas se retourner et le mordre;
Ainsi Roger, avec la lance et l’épée, ne frappe pas l’orque à l’endroit où son museau est armé de dents, mais il fait en sorte que chacun de ses coups tombe entre les oreilles, sur l’échine ou sur la queue. Si la bête se retourne, il change de place, et s’abaisse ou s’élève à temps. Mais, comme s’il frappait toujours sur du jaspe, il ne peut entamer l’écaille dure et solide.
C’est une semblable bataille que le moucheron hardi livre contre le dogue dans le poudreux mois d’août, ou bien dans le mois qui précède ou dans celui qui suit, alors que le premier voit fleurir la lavande et le second le vin doux couler à flots. Il plonge dans les yeux et dans la gueule mordante de son adversaire; il vole autour de lui, sans l’abandonner un instant, et celui-ci fait entendre entre ses dents aiguës un grognement répété; mais s’il l’attrape, il fait d’un seul coup payer tout cela au moucheron.
L’orque bat si fortement la mer de sa queue, qu’elle fait rejaillir l’eau jusqu’au ciel, si bien que Roger ne sait plus si les ailes de son destrier se déploient dans les airs, ou bien s’il nage dans la mer. Par moment, il en est à désirer d’avoir à sa disposition un bateau. Si cette aspersion se prolonge, il craint que les ailes de l’hippogriffe ne se mouillent tellement qu’il ne puisse ou ne veuille plus s’en servir.