Part 13
Sa lance rompue, il saisit son épée, celle qui jamais ne fut tirée en vain. Et à chaque coup, de la taille ou de la pointe, il extermine tantôt un fantassin, tantôt un cavalier. Partout où il touche, il teint en rouge, l’azur, le vert, le blanc, le noir, le jaune. Cimosque se lamente de n’avoir pas avec lui la canne et le feu, alors qu’ils lui seraient le plus utiles.
Et avec de grands cris et de grandes menaces, il ordonne qu’on les lui apporte; mais on l’écoute peu, car quiconque a pu se sauver dans la ville, n’a plus l’audace d’en sortir. Le roi Frison qui voit fuir tous ses gens, prend le parti de se sauver, lui aussi. Il court à la porte et veut faire lever le pont, mais le comte le suit de trop près.
Le roi tourne les épaules et laisse Roland maître du pont et des deux portes. Il fuit et gagne tous les autres en vitesse, grâce à ce que son coursier court plus vite. Roland ne prend pas garde à la vile plèbe; il veut mettre à mort le félon et non les autres. Mais son destrier ne court pas assez vite pour atteindre celui qui fuit comme s’il avait des ailes.
Par une voie, ou par une autre, Cimosque se met bien vite hors de vue du paladin. Mais il ne tarde pas à revenir avec des armes nouvelles. Il s’est fait apporter le tube de fer creux et le feu, et tapi dans un coin, il attend son ennemi comme le chasseur à l’affût, avec son épieu et ses chiens, attend le sanglier féroce qui descend détruisant tout sur son passage,
Brisant les branches et faisant rouler les rochers. Partout où se heurte son front terrible, il semble que l’orgueilleuse forêt croule sous la rumeur, et que la montagne s’entr’ouvre. Cimosque se tient à son poste, afin que l’audacieux comte ne passe pas sans lui payer tribut. Aussitôt qu’il l’aperçoit, il touche avec le feu le soupirail du tube, et soudain celui-ci éclate.
En arrière, il étincelle comme l’éclair; par devant, il gronde et lance le tonnerre dans les airs. Les murs tremblent, le terrain frémit sous les pieds. Le ciel retentit de l’effroyable son. Le trait ardent, qui abat et tue tout ce qu’il rencontre et n’épargne personne, siffle et grince. Mais, comme l’aurait voulu ce misérable assassin, il ne va pas frapper le but.
Soit précipitation, soit que son trop vif désir de tuer le baron lui ait fait mal viser; soit que son cœur tremblant comme la feuille ait fait trembler aussi son bras et sa main; soit enfin que la bonté divine n’ait pas voulu que son fidèle champion fût si tôt abattu, le coup vint frapper le ventre du destrier et l’étendit par terre, d’où il ne se releva plus jamais.
Le cheval et le cavalier tombent à terre, le premier lourdement, le second en la touchant à peine, car il se relève si adroitement et si légèrement, que sa force et son haleine en semblent accrues. Comme Antée, le Libyen, qui se relevait plus vigoureux après avoir touché le sol, tel se relève Roland, et sa force paraît avoir doublé en touchant la terre.
Que celui qui a vu tomber du ciel le feu que Jupiter lance avec un bruit si horrible, et qui l’a vu pénétrer dans un lieu où sont renfermés le soufre et le salpêtre, alors que le ciel et la terre semblent en feu, que les murs éclatent et que les marbres pesants et les rochers volent jusqu’aux étoiles,
Se représente le paladin après qu’il se fut relevé de terre. Il se redresse avec un air si terrible, si effrayant et si horrible à la fois, qu’il aurait fait trembler Mars dans les cieux. Le roi frison, saisi d’épouvante, tourne bride en arrière pour fuir. Mais Roland l’atteint plus vite qu’une flèche n’est chassée de l’arc.
Et ce qu’il n’avait pas pu faire auparavant à cheval, il le fera à pied. Il le suit si rapidement, que celui qui ne l’a pas vu ne voudrait point le croire. Il le rejoint après un court chemin; il lève l’épée au-dessus du casque et lui assène un tel coup, qu’il lui fend la tête jusqu’au col, et l’envoie rendre à terre le dernier soupir.
Soudain voici que de l’intérieur de la cité s’élève une nouvelle rumeur, un nouveau bruit d’armes. C’est le cousin de Birène, qui, à la tête des gens qu’il avait amenés de son pays, voyant la porte grande ouverte, a pénétré jusqu’au cœur de la ville encore sous le coup de l’épouvante où l’avait plongée le paladin, et qui la parcourt sans trouver de résistance.
La population fuit en déroute, sans s’informer de ce que sont ces nouveaux venus, ni de ce qu’ils veulent. Mais, quand on s’est aperçu à leurs vêtements et à leur langage que ce sont des Zélandais, on demande la paix et on arbore le drapeau blanc, et l’on informe celui qui les commande qu’on veut l’aider contre les Frisons qui retiennent son duc prisonnier.
Car la population avait toujours été hostile au roi de Frise et à ses compagnons, non seulement parce qu’il avait fait périr leur ancien seigneur, mais surtout parce qu’il était injuste, impitoyable et rapace. Roland s’interpose en ami entre les deux partis, et rétablit la paix entre eux. Les deux troupes réunies ne laissèrent pas un Frison sans le tuer ou le faire prisonnier.
On jette à terre les portes des prisons, sans prendre la peine de chercher les clefs. Birène fait voir au comte, par ses paroles de gratitude, qu’il connaît quelle obligation il lui a. Puis, ils vont ensemble, accompagnés d’une foule nombreuse, vers le navire où attend Olympie. Ainsi s’appelait la dame à qui, comme de droit, la souveraineté de l’île était rendue.
Celle-ci avait amené Roland sans penser qu’il ferait tant pour elle; il lui paraissait suffisant qu’il sauvât son époux, en l’abandonnant elle seule au péril. Elle le révère et l’honore, et tout le peuple avec elle. Il serait trop long de raconter les caresses que lui prodigue Birène, et celles qu’elle lui rend, ainsi que les remerciements que tous deux adressent au comte.
Le peuple remet la damoiselle en possession du trône paternel, et lui jure fidélité. Après s’être unie à Birène d’une chaîne qu’Amour doit rendre éternelle, elle lui donne le gouvernement de l’État et d’elle-même. Et celui-ci confie le commandement des forteresses et des domaines de l’île à son cousin.
Car il avait résolu de retourner en Zélande et d’emmener sa fidèle épouse avec lui, prétendant qu’il voulait tenter la conquête de la Frise, et qu’il avait un gage de succès qu’il appréciait fort, à savoir la fille du roi Cymosque, trouvée parmi les nombreux prisonniers qu’on avait faits.
Il prétendit aussi qu’il voulait la donner pour femme à son frère encore mineur. Le sénateur romain partit le même jour que Birène mit à la voile; et il ne voulut emporter de tant de dépouilles gagnées par lui rien autre chose que cet instrument qui, comme nous l’avons dit, produisait tous les effets de la foudre.
Son intention, en le prenant, n’était pas d’en user pour sa défense, car il avait toujours estimé qu’il n’appartenait qu’à une âme lâche de se lancer dans une entreprise quelconque avec un avantage sur son adversaire. Mais il voulait la jeter dans un lieu où elle ne pourrait plus jamais nuire à personne. C’est pourquoi il emporta avec lui la poudre, les balles et tout ce qui servait à cette arme.
Et, dès qu’il fut sorti du port, et qu’il se vit arrivé à l’endroit où la mer était la plus profonde, de sorte que, sur l’un et l’autre rivage, on n’apercevait aucun signe lointain, il la prit et dit: «--Afin que plus jamais chevalier ne se confie à toi, et que le lâche ne se puisse vanter de valoir plus que le brave, reste engloutie ici.
«O maudite, abominable invention, forgée au plus profond du Tartare par les mains mêmes du malin Belzébuth, dans l’intention de couvrir le monde de ruines, je te renvoie à l’enfer d’où tu es sortie.--» Ainsi disant, il la jette dans l’abîme, pendant que les voiles, gonflées par le vent, le poussent sur le chemin de l’île cruelle.
Le paladin est pressé d’un tel désir de savoir si sa dame s’y trouve, sa dame qu’il aime plus que tout l’univers ensemble, et sans laquelle il ne peut pas vivre une heure joyeux, qu’il ne met pas le pied en Ibernie, de peur d’être obligé de consacrer son temps à une œuvre nouvelle et d’être réduit plus tard à dire: Hélas! pourquoi ne me suis-je point hâté davantage!
Il ne permet pas non plus d’aborder en Angleterre ni en Irlande, ni sur les rivages opposés. Mais laissons-le aller où l’envoie l’Archer qui l’a blessé au cœur. Avant de parler encore de lui, je veux retourner en Hollande, et je vous invite à y retourner avec moi. Je sais qu’il vous déplairait autant qu’à moi que les noces s’y fissent sans nous.
Les noces furent belles et somptueuses, mais elles seront encore surpassées par celles qui, dit-on se préparent en Zélande. Cependant, je ne vous propose pas de venir à celles-ci, car elles doivent être troublées par de nouveaux incidents dont je vous parlerai dans l’autre chant, si à l’autre chant vous venez m’entendre.
CHANT X.
ARGUMENT.--Birène étant devenu amoureux d’une autre femme, abandonne Olympie.--Roger reçoit l’hippogriffe des mains de Logistilla qui lui apprend à le conduire. Il descend avec lui en Angleterre, où il voit le rassemblement des troupes destinées à porter secours à Charles. En passant en Irlande, il aperçoit dans l’île d’Ébude Angélique enchaînée à un rocher pour être dévorée par l’orque. Il abat le monstre, prend la jeune fille en croupe, et descend avec elle sur le rivage de la Basse-Bretagne.
Parmi les amants les plus fameux qui donnèrent au monde, soit dans l’infortune, soit dans la prospérité, les meilleures preuves d’amour et les plus grands exemples de fidélité, je donnerai de préférence, non pas la seconde, mais la première place à Olympie. Et si elle ne doit pas être placée avant tous, je tiens à dire que, parmi les anciens et les modernes, on ne saurait trouver un amour plus grand que le sien.
Elle avait rendu Birène certain de cet amour, par des témoignages si nombreux et si évidents, qu’il serait impossible à une femme de faire plus pour assurer un homme de sa tendresse, même quand elle lui montrerait sa poitrine et son cœur tout ouverts. Et si les âmes si fidèles et si dévouées doivent être récompensées d’un amour réciproque, je dis qu’Olympie était digne d’être aimée par Birène, non pas autant, mais plus que soi-même;
Et qu’il ne devait pas l’abandonner jamais pour une autre femme, fût-ce pour celle qui jeta l’Europe et l’Asie dans tant de malheurs, ou pour toute autre méritant plus encore le titre de belle; mais qu’il aurait dû, plutôt que de la laisser, renoncer à la clarté du jour, à l’ouïe, au goût, à la parole, à la vie, à la gloire, et à tout ce qu’on peut dire ou imaginer de plus précieux.
Si Birène l’aima comme elle avait aimé Birène; s’il lui fut fidèle comme elle le lui avait été; si jamais il tourna sa voile pour suivre une autre voie que la sienne; ou bien s’il paya tant de services par son ingratitude, et s’il fut cruel pour celle qui lui avait montré tant de fidélité, tant d’amour, je vais vous le dire et vous faire, d’étonnement, serrer les lèvres et froncer les sourcils.
Et quand vous aura été dévoilée l’impitoyable cruauté dont il paya tant de bontés, ô femmes, aucune de vous ne saura plus si elle doit ajouter foi aux paroles d’un amant. L’amant, pour avoir ce qu’il désire, sans songer que Dieu voit et entend tout, entasse les promesses et les serments, qui tous se dispersent ensuite par les airs au gré des vents.
Les serments et les promesses s’en vont dans les airs, emportés et dispersés par les vents, dès que ces amants ont assouvi la soif qui les embrasait et les brûlait. Soyez, par cet exemple, moins faciles à croire à leurs prières et à leurs plaintes. Bien avisé et heureux, ô mes chères dames, celui qui apprend à être prudent aux dépens d’autrui.
Gardez-vous de ceux qui portent sur leur frais visage la fleur des belles années; car, chez eux, tout désir naît et meurt promptement, semblable à un feu de paille. De même que le chasseur suit le lièvre, par le froid, par le chaud, sur la montagne, dans la plaine, et n’en fait plus le moindre cas dès qu’il l’a pris, s’acharnant seulement à poursuivre ce qui le fuit;
Ainsi font ces jeunes gens qui, tant que vous vous montrez dures et hautaines envers eux, vous aiment et vous révèrent avec tout l’empressement que doit avoir l’esclave fidèle. Mais, aussitôt qu’ils pourront se vanter de la victoire, de maîtresses il vous faudra devenir esclaves, et voir s’éloigner de vous leur faux amour qu’ils porteront à d’autres.
Je ne vous défends pas pour cela--j’aurais tort--de vous laisser aimer, car, sans amant, vous seriez comme la vigne inculte au milieu d’un jardin, sans tuteur ou sans arbre auquel elle puisse s’appuyer. Je vous engage seulement à fuir la jeunesse volage et inconstante, et à cueillir des fruits qui ne soient pas verts et âcres, sans les choisir cependant trop mûrs.
Je vous ai dit plus haut qu’on avait trouvé parmi les prisonniers une fille du roi de Frise, et que Birène parlait, toutes les fois qu’il en avait l’occasion, de la donner pour femme à son frère. Mais, à dire le vrai, il en était lui-même affriandé, car c’était un morceau délicat; et il eût considéré comme une sottise de se l’enlever de la bouche, pour le donner à un autre.
La damoiselle n’avait pas encore dépassé quatorze ans; elle était belle et fraîche comme une rose qui vient de sortir du bouton et s’épanouit au soleil levant. Non seulement Birène s’en amouracha, mais on ne vit jamais un feu pareil consumer les moissons mûres sur lesquelles des mains envieuses et ennemies ont porté la flamme,
Aussi vite qu’il en fut embrasé, brûlé jusqu’aux moelles, du jour où il la vit, pleurant son père mort et son beau visage tout inondé de pleurs. Et comme l’eau froide tempère celle qui bouillait auparavant sur le feu, ainsi l’ardeur qu’avait allumée Olympie, vaincue par une ardeur nouvelle, fut éteinte en lui.
Et il se sentit tellement rassasié, ou pour mieux dire tellement fatigué d’elle, qu’il pouvait à peine la voir; tandis que son appétit pour l’autre était tellement excité, qu’il en serait mort s’il avait trop tardé à l’assouvir. Pourtant, jusqu’à ce que fût arrivé le jour marqué par lui pour satisfaire son désir, il le maîtrisa de façon à paraître non pas aimer, mais adorer Olympie, et à vouloir seulement ce qui pouvait lui faire plaisir.
Et s’il caressait la jeune fille,--et il ne pouvait se tenir de la caresser plus qu’il n’aurait dû,--personne ne l’interprétait à mal, mais bien plutôt comme un témoignage de pitié et de bonté. Car relever celui que la Fortune a précipité dans l’abîme, et consoler le malheureux, n’a jamais été blâmé, mais a souvent passé pour un titre de gloire, surtout quand il s’agit d’une enfant, d’une innocente.
O souverain Dieu, comme les jugements humains sont parfois obscurcis par un nuage sombre! Les procédés de Birène, impies et déshonnêtes, passèrent pour de la pitié et de la bonté. Déjà les mariniers avaient pris les rames en main, et, quittant le rivage sûr, emportaient joyeux vers la Zélande, à travers les étangs aux eaux salées, le duc et ses compagnons.
Déjà ils avaient laissé derrière eux et perdu de vue les rivages de la Hollande--car, afin de ne pas aborder en Frise, ils s’étaient tenus sur la gauche, du côté de l’Écosse--lorsqu’ils furent surpris par un coup de vent qui, pendant trois jours, les fit errer en pleine mer. Le troisième jour, à l’approche du soir, ils furent poussés sur une île inculte et déserte.
Dès qu’ils se furent abrités dans une petite anse, Olympie vint à terre. Contente, heureuse et loin de tout soupçon, elle soupa en compagnie de l’infidèle Birène; puis, sous une tente qui leur avait été dressée dans un lieu agréable, elle se mit au lit avec lui. Tous leurs autres compagnons retournèrent sur le vaisseau pour s’y reposer.
La fatigue de la mer, et la peur qui l’avait tenue éveillée pendant plusieurs jours, le bonheur de se retrouver en sûreté sur le rivage, loin de toute rumeur, dans une solitude où nulle pensée, nul souci, puisqu’elle avait son amant avec elle, ne venait la tourmenter, plongèrent Olympie dans un sommeil si profond, que les ours et les loirs n’en subissent pas de plus grand.
Son infidèle amant, que la tromperie qu’il médite tient éveillé, la sent à peine endormie, qu’il sort doucement du lit, fait un paquet de ses habits et, sans plus se vêtir, abandonne la tente. Comme s’il lui était poussé des ailes, il vole vers ses gens, les réveille, et sans leur permettre de pousser un cri, leur fait gagner le large et abandonner le rivage.
Ils laissent derrière eux la plage et la malheureuse Olympie, qui dormit sans se réveiller jusqu’à ce que l’aurore eût laissé tomber de son char d’or une froide rosée sur la terre, et que les alcyons eussent pleuré sur les ondes leur antique infortune. Alors, à moitié éveillée, à moitié endormie, elle étend la main pour embrasser Birène, mais en vain.
Elle ne trouve personne. Elle retire sa main, l’avance de nouveau et ne trouve encore personne. Elle jette un bras par-ci, un bras par-là, étend les jambes l’une après l’autre sans plus de succès. La crainte chasse le sommeil; elle ouvre les yeux et regarde: elle ne voit personne. Sans réchauffer, sans couver plus longtemps la place vide, elle se jette hors du lit et sort de la tente en toute hâte.
Elle court à la mer, se déchirant la figure, désormais certaine de son malheur. Elle s’arrache les cheveux, elle se frappe le sein et regarde, à la lumière resplendissante de la lune, si elle peut apercevoir autre chose que le rivage. Elle appelle Birène, et au nom de Birène les antres seuls répondent, émus qu’ils sont de pitié.
Sur le bord extrême du rivage, se dressait un rocher que les eaux avaient, par leurs assauts répétés, creusé et percé en forme d’arche, et qui surplombait sur la mer. Olympie y monta précipitamment, tant l’amour lui donnait de la force, et elle vit de loin s’enfuir les voiles gonflées de son perfide seigneur.
Longtemps elle les vit ou crut les voir, car l’air n’était pas encore bien clair. Toute tremblante, elle se laissa tomber, le visage plus blanc et plus froid que la neige. Mais quand elle eut la force de se relever, elle poussa de grands cris du côté de la route suivie par les navires, elle appela, aussi fort qu’elle put, répétant à plusieurs reprises le nom de son cruel époux.
Et ses pleurs et ses mains agitées en l’air suppléaient à ce que ne pouvait faire sa faible voix: «--Où fuis-tu si vite, cruel! ton vaisseau n’a pas tout son chargement. Permets qu’il me reçoive aussi; cela ne peut lui peser beaucoup d’emporter mon corps, puisqu’il emporte mon âme!--» Et avec ses bras, avec ses vêtements, elle fait des signaux pour que le navire retourne.
Mais les vents, qui emportaient sur la haute mer les voiles du jeune infidèle, emportaient aussi les prières et les reproches de la malheureuse Olympie, et ses cris et ses pleurs. Trois fois, odieuse à elle-même, elle s’approcha du rivage pour se précipiter dans les flots; enfin, détournant ses regards, elle retourna à l’endroit où elle avait passé la nuit.
Et la face cachée sur son lit qu’elle baignait de pleurs, elle lui disait: «--Hier soir tu nous as reçus tous deux; pourquoi ne sommes-nous pas deux à nous lever aujourd’hui? O perfide Birène! ô jour maudit où j’ai été mise au monde! Que dois-je faire, que puis-je faire seule ici? Qui m’aidera, hélas! qui me consolera!
«Je ne vois pas un homme ici, je ne vois même rien qui puisse me donner à croire qu’il y existe un homme; je n’aperçois pas un navire sur lequel, me réfugiant, je puisse espérer m’échapper et retrouver mon chemin. Je mourrai de misère, et personne ne me fermera les yeux et ne creusera ma sépulture, à moins que je ne trouve un tombeau dans le ventre des loups qui habitent, hélas! dans ces forêts.
«Je le crains, et déjà je crois voir sortir de ces bois les ours, les lions, les tigres ou d’autres bêtes semblables que la nature a armées de dents aiguës et d’ongles pour déchirer. Mais ces bêtes cruelles pourraient-elles me donner une mort pire que celle que tu m’infliges? Je sais qu’elles se contenteront de me faire subir une seule mort, et toi, cruel, tu me fais, hélas! mourir mille fois!
«Mais je suppose encore qu’il vienne maintenant un nocher qui, par pitié, m’emmène d’ici, m’arrache aux loups, aux ours et aux lions, et me sauve de la misère et d’une mort horrible; il me portera peut-être en Hollande; mais ses forteresses et ses ports ne sont-ils pas gardés pour toi? Il me conduira sur la terre où je suis née, mais tu me l’as déjà enlevée par la fraude!
«Tu m’as ravi mes États, sous prétexte de parenté et d’amitié. Tu as été bien prompt à y installer tes gens pour t’en assurer la possession! Retournerai-je en Flandre, où j’ai vendu ce qui me restait pour vivre, bien que ce fût peu, afin de te secourir et de te tirer de prison? Malheureuse! où irai-je? Je ne sais.
«Irai-je en Frise où je pouvais être reine, ce que j’ai refusé pour toi, et ce qui a causé la mort de mon père et de mes frères, ainsi que la perte de tous mes biens? Ce que j’ai fait pour toi, je ne voudrais pas te le reprocher, ingrat, ni t’infliger un châtiment; mais tu ne l’ignores pas plus que moi, et voilà la récompense que tu m’en donnes!
«Ah! pourvu que je ne sois pas prise par des corsaires et puis vendue comme esclave! Avant cela, que les loups, les lions, les ours, les tigres et toutes les autres bêtes féroces viennent me déchirer de leurs ongles et m’emporter morte dans leur caverne, pour y dévorer mes membres déchirés!--» Ainsi disant, elle enfonce ses mains dans ses cheveux d’or, et les arrache à pleines poignées.
Elle court de nouveau à l’extrémité du rivage, secouant la tête avec fureur et livrant au vent sa chevelure. Elle semble une forcenée, agitée non par un, mais par dix démons; on dirait Hécube entrant en rage[55] à la vue de Polydore mort. Puis elle s’arrête sur un rocher et regarde la mer, et elle semble elle-même un rocher véritable.
Mais laissons-la se plaindre, afin que je puisse de nouveau vous parler de Roger qui, par la plus intense chaleur, chevauche en plein midi sur le rivage, las et brisé de fatigue. Le soleil frappe les collines, et sous ses rayons réfléchis, on voit bouillir le sable fin et blanc. Peu s’en fallait que les armes qu’il avait sur le dos ne fussent en feu, comme elles avaient été jadis.
Pendant que la soif et la fatigue de la route lui faisaient ennuyeuse et désagréable compagnie sur le sable profond et la voie déserte, le long de la plage exposée au soleil, il rencontra, à l’ombre d’une tour antique qui surgissait sur le bord de la mer, tout près du rivage, trois dames qu’à leurs gestes et à leur costume il reconnut pour être de la cour d’Alcine.
Couchées sur des tapis d’Alexandrie, elles goûtaient avec délices la fraîcheur de l’ombre, au milieu de nombreux vases de vin variés et de sucreries de toute sorte. Tout près de la plage, jouant avec les flots de la mer, les attendait un petit navire prêt à gonfler sa voile au moindre vent favorable. Pour le moment, il n’y avait pas un souffle d’air.
Dès qu’elles eurent aperçu Roger qui s’en allait tout droit sur le sable mouvant, la soif aux lèvres et le visage couvert de sueur, elles commencèrent à lui dire qu’il n’avait pas le cœur si déterminé à poursuivre son chemin, pour ne point s’arrêter à l’ombre douce et fraîche, et refuser de reposer son corps fatigué.
Et l’une d’elles s’approche du cheval pour en prendre la bride, afin qu’il puisse descendre; l’autre, lui offrant une coupe de cristal pleine d’un vin pétillant, redouble sa soif. Mais Roger à ce son n’entra pas en danse, car tout retard de sa part aurait donné le temps d’arriver à Alcine qui venait derrière lui, et qui déjà était proche.
Le fin salpêtre et le soufre pur, touchés du feu, ne s’enflamment pas si subitement; la mer n’est pas si prompte à se soulever, quand la trombe obscure descend et s’abat en plein sur elle, comme la troisième le fut à éclater de colère et de fureur, en voyant que Roger suivait imperturbablement son droit chemin sur le sable et les méprisait, bien qu’elles se tinssent pour belles.