Part 9
Et Agnès eut l’intuition qu’en cette minute, dans le monde entier, il n’existait pour lui que cette blonde apparition. Il allait au-devant d’elle, tandis que le commandant surpris reculait machinalement, se confondant en saluts profonds, tandis que Mme Vésale restait immobile, la mine pincée.
Souriante, la jeune femme disait:
--Oui, moi-même! C’est bien le moins que vos amies viennent vous entendre et vous applaudir!
Elle lui tendait la main. Il se courba très bas, y appuyant ses lèvres en un baiser qui sembla interminable à Agnès. Pourtant, la durée avait dû en être tout à fait correcte, car ni le commandant ni Mme Vésale ne paraissaient étonnés.
D’où venait donc, à cette enfant, l’impitoyable clairvoyance qui lui révélait la passion fugitive allumée dans les yeux de Morère, quand il releva la tête et que son regard rencontra celui de la jeune femme, s’y perdit une seconde, enveloppant autant qu’une étreinte?...
Comment entendit-elle ou plutôt devina-t-elle ces mots qu’il murmurait sans même remuer ses lèvres:
--O chère, chère adorée, quelle imprudence pour vous, d’être venue!
Alors elle détourna la tête, ne voulant plus les voir, tant elle les sentait l’un à l’autre... Ainsi l’étaient ce Roméo et cette Juliette qui lui avaient révélé comme peuvent s’aimer des créatures humaines, qui lui avaient fait naître au cœur l’obscur et timide désir de connaître un peu, elle aussi, la chaude saveur de l’amour...
Soudain elle n’avait plus qu’une pensée, s’enfuir loin d’eux, ayant conscience du désir qu’ils avaient d’être seuls, sans étrangers importuns autour d’eux. Et ce fut presque une joie pour elle d’entendre son père adresser les paroles d’adieu. Cette fois, elle ne tendit pas la main au jeune homme... Entre eux, un lien s’était brisé... Lui ne remarqua même pas qu’elle s’éloignait ainsi.
Déjà, la salle où il allait parler était presque comble. De loin, elle aperçut Cécile, qui, gaiement, lui faisait signe de venir prendre place près d’elle. Mais elle ne parut pas comprendre cette invitation; une soif de silence et d’isolement la dominait toute. Un déchirement s’était fait en son jeune cœur, et la blessure était trop frémissante pour qu’elle ne craignît point le plus léger effleurement. Sans le savoir, la commandante lui procura un bien fugitif, en s’asseyant auprès de Mme Darcel, qu’accompagnaient son mari et le docteur Paul.
Quatre heures sonnèrent. André Morère parut; de formidables applaudissements éclatèrent. Et dans l’esprit d’Agnès, s’éleva le souvenir de cette après-midi où, deux mois plus tôt, elle l’avait vu pour la première fois; du hall superbement décoré, de l’estrade fleurdelisée où il parlait en maître, de la jeune femme blonde qu’elle avait trouvée si belle... Et cette dernière évocation l’agita d’un frisson d’angoisse...
Bien vite, dans la foule des auditeurs, elle avait découvert les cheveux de lumière sous la petite toque piquée de bleuets... D’ailleurs, en commençant ne s’était-il pas tourné de ce côté, comme s’il eût voulu faire hommage de son talent à cette jeune femme qui lui était chère...
Maintenant dans la salle résonnait sa voix chaude, coupée par les applaudissements fréquents, car à Beaumont, comme partout, il s’était emparé de son public!... Mais Agnès ne pouvait pas l’écouter ainsi que jadis... Et puis ce qu’il disait ne s’adressait plus à son cœur... il parlait de questions, de sentiments, d’idées, qui étaient pour elle lettres closes; et, sans le savoir, lui faisait ainsi, plus profondément encore, mesurer la distance où ils étaient l’un de l’autre. Cet André Morère n’était pas celui qu’elle avait connu... Il était trop au-dessus d’elle, il ne pouvait remarquer qu’une femme telle que sa belle amie... Et les yeux arrêtés sur la tête charmante de la jeune femme, elle songea, sans pitié pour elle-même: «Seule, elle l’intéresse ici... Pour elle seule, il parle. Si la salle croulait et qu’elle fût épargnée, peu lui importeraient les autres!...»
Oh! de quel regard il l’avait, une seconde, enveloppée tout à l’heure! et quel nom il lui avait donné!... Un nom dont le souvenir brûlait l’âme d’Agnès, premier mot d’amour qu’elle eût jamais entendu prononcer par des lèvres d’homme... Ah! qu’il devait l’aimer, cette jeune femme, pour la nommer ainsi! Et pourquoi ne l’aurait-il pas aimée? Elle était si séduisante, si bien faite pour être... l’adorée! Puisqu’elle était veuve, bientôt, peut-être, il l’épouserait...
De nouveau, un frémissement l’ébranla toute. Une sensation d’irrémédiable s’abattait sur elle... Quel espoir insensé avait-elle eu donc?... Comment avait-elle pu espérer être quelque chose pour lui?... Elle avait cru que la sympathie appelait la sympathie... Eh bien, elle s’était trompée... Voilà tout... Le bonheur n’était pas si simple qu’elle l’avait naïvement imaginé... Une autre était plus digne de lui qu’elle-même... Et maintenant il lui fallait recommencer à vivre, sans qu’il fût en rien mêlé à son existence. Peut-être même, elle ne le reverrait jamais... Il allait repartir pour Paris; elle demeurerait à Beaumont pour toujours, n’ayant pas le droit de songer à lui... Et une poignante impression de vide l’étreignit à cette idée qu’il ne devrait plus exister pour elle, qu’elle ne pourrait plus ni désirer sa présence, ni souhaiter son retour...
Des acclamations enthousiastes s’élevèrent de toutes parts dans la salle; et Agnès eut, seulement alors, conscience que des instants nombreux avaient coulé et que la conférence était achevée. Debout, André Morère s’inclinait, remerciant son public. Elle le regarda, ainsi que l’on regarde ceux dont on se sépare pour toujours, avec son âme... Puis elle suivit le flot qui l’entraînait vers la sortie.
Une grosse averse tombait, qui fit refluer les femmes sous le péristyle. Mais la commandante, qui détestait la foule où sa petite taille se perdait, appela Agnès; et, franchissant en hâte l’allée qui menait à l’une des tentes, elle s’y précipita. Cécile y était déjà réfugiée, contemplant la floraison des œillets et des grands lis tigrés, en compagnie de son mari, du docteur Paul et de quelques amis. Elle les salua de son joyeux sourire:
--Comme vous avez raison de chercher asile ici! On y est parfaitement. Avez-vous vu la collection des œillets?... Une merveille tout simplement! Venez, que je vous les fasse admirer. Ils seraient dignes d’être offerts à André Morère, en remerciement des intéressantes choses qu’il vient de nous dire et qu’a écoutées très attentivement sa ravissante amie, Mme de Villerson...
D’instinct, Agnès fit quelques pas en avant pour fuir le gai bavardage de la jeune femme. A cette heure, le nom même d’André Morère lui était douloureux à entendre, et surtout rapproché de celui de Mme de Villerson...
A l’avance, elle s’était fait un plaisir infini de cette Exposition, elle qui aimait tant les fleurs!... Et, maintenant, voici qu’elle allait droit devant elle, sans rien voir, le regard absent, arrêté sur l’invisible monde de son âme. Près d’elle, en silence, marchait le docteur Paul, dont à peine elle remarquait la présence à ses côtés, sans soupçonner de quel œil clairvoyant il l’avait observée pendant la conférence et constatait le frémissement de ses lèvres, la marmoréenne blancheur du visage devenu grave, se demandant avidement quel secret chagrin avait ainsi pu l’atteindre tout à coup... Et, ni l’un ni l’autre, ils ne sentaient les parfums confondus des grands lis et des œillets qui montaient pénétrants dans la lumière adoucie de la serre.
--Voici la collection dont parlait Mme Auclerc, dit-il doucement pour l’arracher à sa rêverie triste.
Elle tressaillit, rappelée à la réalité; et son regard erra sur les admirables fleurs soufre, pourprées, rose de corail, amarante, dont les pétales chiffonnés, tachetés, ourlés, teintés de tons exquis, imprégnaient l’air alourdi de leur senteur fine... Elle se souvenait de cette gerbe d’œillets qu’elle avait cueillie le matin du jour où _il_ était venu dans leur maison.
--N’est-ce pas que ces œillets sont splendides? insista du même ton le jeune homme, inquiet de son silence.
Elle rougit, prise d’une crainte qu’il ne devinât ce qui se passait en elle.
--Oui, ils sont superbes... Cécile avait raison. Et comme ces fleurs ont l’air heureux! Ce doit être bon de vivre sans penser, ni se souvenir, ni espérer...
Il hésita à relever ces paroles qui s’échappaient douloureuses de son âme même, car il connaissait sa réserve de sensitive. Il fallait qu’elle eût été bien profondément frappée pour se trahir ainsi. Qu’avait-elle?... Qui l’avait blessée?... Était-ce cet André Morère?... Et une colère sourde secoua toutes les fibres de son être. Parce qu’il l’aimait, cette douce petite fille blonde qu’il avait vue enfant, il avait deviné le frêle roman ébauché dans son âme de vierge, sans qu’elle en eût conscience, parce qu’à l’heure où naissait en elle la confuse intuition de l’amour, un homme s’était trouvé sur son chemin, lui parlant le seul langage qu’elle pût encore comprendre...
Et une pitié tendre le domina pour cette enfant qui se tenait triste auprès de lui, les yeux perdus vers la radieuse floraison. Alors, délicatement, cherchant à lui faire un peu de bien, il reprit d’un ton de badinage, afin qu’elle ne pénétrât pas son intention:
--Enviez-vous à ce point les fleurs? Que savez-vous si elles n’ont pas, elles aussi, une âme, une âme très délicate et très sensible, qui leur donne la puissance de souffrir tout comme nous autres humains? Hier, j’étais là quand les jardiniers ont apporté toutes celles-ci. C’était au moment où éclatait l’orage. La pluie ruisselait sur elles et les courbait comme pour les briser. Peut-être croyaient-elles, les pauvres petites, qu’elles ne résisteraient pas à cette rude tempête... Voyez-les aujourd’hui... Vous-même leur trouvez l’air riant... Les mauvais jours sont passés!
Il s’arrêta un peu, l’observant. Elle n’avait pas bougé. Mais, à l’expression de son visage, il vit qu’elle l’avait écouté. Et il reprit encore de la même voix profonde, toute vibrante d’une douceur contenue, qu’elle ne lui connaissait guère:
--Nous devrions vraiment, nous autres hommes, n’être pas moins vaillants que ces fleurs et ne pas nous laisser abattre quand la vie nous meurtrit un peu!...
--Oui..., ce serait très sage... Mais il est bien difficile quelquefois d’être sage!
--Moins qu’on ne croit... Il suffit souvent de vouloir, de toute sa volonté, atteindre cette sagesse, et se souvenir, devant les menus et inévitables chagrins de chaque jour, des vrais malheurs qui frappent tant de créatures...
--C’est vrai, fit-elle faiblement. Merci de me l’avoir rappelé. Ce que vous venez de me dire, personne ne devrait l’oublier...
Il ne répondit pas, et tous deux restèrent silencieux, elle, ayant peur de laisser jaillir de ses lèvres l’aveu de sa tristesse indicible; lui, craignant qu’elle ne comprît pourquoi il lui avait ainsi parlé. D’ailleurs, Mme Vésale les rejoignait enfin, et avec elle tout le groupe ami qui la suivait.
Alors ce furent des exclamations, de banales formules admiratives sur la beauté des œillets, interrompues par l’apparition du commandant. Il arrivait exultant du triomphal succès d’André Morère, dont tout le monde lui parlait. Et, entre deux phrases laudatives, il dit à sa femme:
--Morère m’a chargé de te présenter tous ses hommages et ses adieux, puisqu’il ne pourra le faire lui-même. Il est obligé de repartir tout à l’heure, par l’express de six heures vingt, étant attendu ce soir à Paris.
Le commandant ajouta encore quelques mots. Agnès n’y prit pas garde. Tout était fini, bien fini!... Elle ne le reverrait pas... Il partait sans lui avoir fait même la charité d’un pauvre mot d’adieu... Et c’était naturel, puisqu’elle n’était rien pour lui...
--Agnès, il ne pleut plus... Nous rentrons... Viens vite. Qu’est-ce que tu regardes si fixement?
C’était sa mère qui la questionnait. Au hasard, elle répondit:
--Je regardais ce lis du Japon.
Machinalement, elle dit adieu à ceux qui l’entouraient; mais pourtant, d’un geste voulu, elle tendit la main au docteur Paul pour le remercier tout bas, sentant que, plus tard, quand la blessure serait un peu cicatrisée, elle trouverait une force dans les paroles qu’il lui avait dites. Puis elle suivit sa mère.
Devant la sortie, une voiture était arrêtée et une jeune femme s’apprêtait à y monter... _Elle_, encore _elle_! Au cocher, elle disait:
--A la gare, pour l’express de six heures vingt. J’ai le temps, n’est-ce pas?
Le train que _lui_ aussi prenait... Ainsi, ensemble ils allaient se retrouver. Et le poids s’abattit, plus accablant encore, sur la pauvre âme d’Agnès...
Près d’elle, dans les rues paisibles, son père et sa mère causaient, par bonheur, tout en marchant, et elle avait ainsi le droit de demeurer silencieuse, enfermant son secret en elle... Les lèvres muettes, elle songeait, très humble: «Personne ne doit rien savoir... personne!... C’est ma faute si je souffre aujourd’hui... J’ai mal fait de penser si souvent à _lui_!... J’ai été orgueilleuse de m’imaginer qu’il pouvait faire attention à moi... Dieu me punit, et je l’ai mérité... Oh! que je suis lâche de ne savoir pas mieux accepter!»
Très sincère, elle songeait toutes ces choses; mais peu à peu, sa gorge se remplissait de sanglots, et, ardemment, elle pria dans sa détresse:
--O mon Dieu, permettez que je ne pleure pas avant d’être seule!
Sa mère, étonnée de son silence, demandait:
--Qu’est-ce que tu as donc, Agnès, tu ne dis rien?
Avec effort, elle murmura:
--Je suis un peu fatiguée, maman.
--Tu n’es pas malade, au moins? questionna le commandant, tout de suite inquiet.
--Oh! non, père.
Très lasse, elle montait l’escalier, et, enfin! elle entra dans sa chambre... Là, en ce jour lumineux de Pâques, elle avait eu le pressentiment de tendresses à elle encore inconnues; là, avait palpité son imprécise espérance, délicieuse et insensée!... Elle s’accouda, les mains jointes, à la fenêtre; et, des yeux, elle chercha le ciel, vers lequel s’élançait son âme meurtrie. Une immense sérénité tombait de l’infini clair, rosé par le couchant et redevenu limpide. Un seul nuage, frêle, neigeux, y flottait, emporté par la brise.
Elle le regarda une seconde, qui s’éloignait sans retour, entraîné par l’irrésistible souffle, et de grosses larmes lui jaillirent brusquement des yeux...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, la vie avait emporté son beau rêve blanc...
AU COURS!
A MADAME MARCEL BEAURY
Son tout dévoué,
H. A.
Le Parc d’Embas (juillet).
AU COURS!
27 octobre 189.
Nous voici de retour à Paris, heureusement! car il fait un temps épouvantable.
Les vilaines journées apparaissaient déjà quand nous étions encore à la Christinière; aussi, nous n’avons pas attendu la rentrée des Chambres pour revenir à Paris.
Je commençais à trouver les heures d’une longueur mortelle. J’avais beau déchiffrer partitions, sonates et le reste, lire des romans anglais pleins de «flirtation», casser des aiguilles sur mon ouvrage de chez Henry, rien n’y faisait. Ce ciel gris, cette pluie qui tombait avec un petit bruit monotone me donnaient le spleen. J’en étais venue à jouer au loto avec les enfants.
Et le plus irritant, c’est que j’avais l’air d’être la seule à m’ennuyer ainsi... Entre deux grosses averses rageuses, Geneviève et Patrice reprenaient leurs courses dans les champs, avec leur Allemande Meta.
Maman se reposait de tous ses invités de l’été, et papa, enfermé dans son cabinet, passait ses journées avec M. Desbarres, son secrétaire, à préparer des discours, des rapports, des comptes rendus, etc., à répondre à ses électeurs...
Cela m’étonne toujours de voir papa si occupé, car j’entends répéter souvent que les députés n’ont rien à faire... Après tout, ce sont peut-être ceux de la gauche.
Papa, naturellement, est de la droite; il est même un des hommes les plus remarquables de son parti.
Je ne parle pas ainsi parce que je suis sa fille! Le duc de Blancas, M. Saint-Edme, tout le monde dit qu’il est un grand orateur! Les jours où il doit prononcer un discours, maman peut à peine se faire réserver une carte; du reste, elle n’en profite jamais, car l’émotion lui donne toujours la migraine le matin de la séance.
Autrefois, quand Mgr le comte de Paris a été exilé par ces affreux républicains, papa et maman se sont rendus à Eu, et ils y sont restés jusqu’au dernier moment. Ils sont allés en Angleterre aussi quand Monseigneur est mort, car papa était, paraît-il, un de ses derniers fidèles!
Aussi, j’ai son portrait dans ma chambre, à notre pauvre «Roy», entre ceux de papa et de maman, et puis, autour, ceux de mes meilleures amies, Jeanne Landry et Suzanne de Vignolles, de Geneviève et de Patrice, avec son costume marin, son premier costume d’homme.
Ainsi, je possède près de moi tous ceux que j’aime le plus!
8 novembre.
Si l’on ne s’amusait pas autant l’hiver, ce serait une saison détestable!
Mais l’on s’amuse!!!
Je ne sais trop, pourtant, si maman se décidera enfin à me laisser sortir, bien que je vienne d’atteindre mes dix-huit ans aux pêches, comme on dit dans les monologues... champêtres.
Maman me trouve encore trop jeune pour aller dans le monde, trop enfant...
Tout cela, parce que j’ai le malheur d’être petite: ce n’est pourtant pas ma faute!
Et encore, je ne suis pas si petite qu’on veut bien le dire, surtout quand je ne me trouve pas à côté de maman, qui est très grande, avec une vraie taille de reine..., une reine qui aurait une jolie taille!
... Je viens de m’interrompre pour me regarder dans la glace. Certainement, j’ai grandi depuis six mois; j’arrive maintenant en haut de la statue de Notre-Dame des Victoires qui est sur ma cheminée... et sur un piédestal!...
Et puis, j’ai remarqué en même temps--je puis bien le mettre dans mon journal, puisque personne ne le verra,--que je deviens très jolie.
Autrefois, j’étais trop mince; mais maintenant, ma taille s’est arrondie..., pas trop! juste assez pour être très bien. Autrefois aussi, mes yeux noirs semblaient trop grands pour ma figure, comme si le bon Dieu s’était trompé en me les mettant; aujourd’hui, ils sont tout à fait comme il faut, et ils paraissent toujours si noirs et si brillants, à côté de mes joues roses!
Cet été, il est venu à la Christinière un vieux monsieur très aimable et d’une extrême politesse, de cette vieille politesse française qui disparaît de plus en plus, assure grand’mère.
Je l’ai entendu dire un jour à maman que Diderot semblait m’avoir devinée, quand il écrivait d’une dame du dix-huitième siècle: «Son teint fait penser à une feuille de rose tombée dans une jatte de lait!» J’ai trouvé la comparaison très jolie et je me la suis rappelée;... et puis, aussi, j’étais flattée du compliment!
Il y a une chose, par exemple, que j’ai toujours beaucoup aimée dans ma personne, même quand je me trouvais laide: je veux parler de mes cheveux... Ils sont si charmants! blonds, d’un blond lumineux comme si des rayons de soleil dansaient sans cesse à travers, floconneux, légers, frisants! En ce moment, je les relève très haut, «à l’empire», et ils me font un petit chignon délicieux: on dirait une mousse dorée!...
Mais il me semble que je viens de faire là le portrait de mon «moi» extérieur...
Et celui de mon «moi» moral?
Je ne l’essayerai pas, ce serait trop difficile; et puis, une telle confession finirait peut-être par de venir compromettante.
Je puis bien dire, pourtant, que je suis un peu...--beaucoup?--coquette; un peu... volontaire; un peu... enfant gâtée! Mais je crois être aussi une honnête petite créature qui voudrait bien se transformer en une personne sage, raisonnable, ne disant ni ne faisant jamais de sottises.
Ah! quand donc cet heureux temps viendra-t-il?
1er novembre.
Je suis fâchée, très fâchée, extrêmement fâchée!!!...
Depuis notre retour, je vivais dans un vrai paradis. Nous ne faisions pas de visites: je ne parle pas de mes stations auprès de Jeanne et de Suzanne, puisque quand je vais chez elle, c’est toujours avec le désir de les trouver... Alors ce ne sont plus de vraies visites!
Nous courions les magasins, une chose que j’adore et maman aussi, bien qu’elle ne veuille pas l’avouer, parce que c’est un goût un peu frivole... Je prévoyais un bon petit hiver charmant, sans cours, sans catéchisme de persévérance. Comme occupations sérieuses, je réservais la musique et la peinture: puisque j’ai dix-huit ans, maman m’aurait peut-être permis d’aller dans un _vrai_ atelier,--un de ces ateliers où les parents ne vous accompagnent pas,--afin de faire de la _vraie_ peinture.
Et au chapitre des distractions, je rêvais quelques soirées...
Non pas trop! J’aurais été raisonnable; je n’aurais pas demandé de grands bals, pourvu que maman les remplaçât quelquefois par le théâtre...
Hélas! au lieu de voir mes jolies espérances prendre un corps, me voilà reléguée dans le clan des petites filles qui n’ont pas terminé leur éducation!...
Nous finissions de déjeuner. Papa avait été dans ses grands jours de distraction. Il s’était plaint de ce qu’on ne lui servait jamais de tomates farcies, juste au moment où il en mangeait. Si bien qu’au dessert, probablement dans l’intention de faire oublier sa malencontreuse remarque, il demande à maman d’un air aimable:
--Que comptez-vous faire aujourd’hui, Gabrielle?
Je suis sûre que, dans la sincérité de son âme, rien ne lui était plus égal.
Maman devait penser comme moi, car elle regarde papa avec un petit sourire et lui dit:
--Nous irons, pour la dernière fois, je l’espère, essayer la robe de Paulette.
--Ah!... Et elle est jolie, cette robe? me demande papa, qui, décidément, sortait tout à fait de la politique.
--Oh! charmante! vous la verrez... en drap vieux rouge, très collante, toute garnie de fourrure... Elle me donne si bien l’air d’une demoiselle!...
Ah! pauvre demoiselle! pauvre moi! qui ne me doutais pas de ce qui allait suivre.
Maman nous avait écoutés en souriant toujours; elle continue:
--Puis j’irai voir Mme de Simiane, à propos de ce cours dont elle m’a parlé pour Paulette.
Je regarde maman, stupéfaite:
--Un cours pour moi... Oh! maman!...
J’avais dû parler d’un ton bien désespéré, car papa abandonne son café et répond:
--Un cours pour Paulette?... Je croyais qu’elle en avait fini avec la science?
Oh! cher papa! qui venait à mon secours.
Mais maman ne se laisse pas troubler pour si peu... hélas!
--Je trouve, répond-elle, que cette enfant est encore trop jeune pour ne plus rien faire de sérieux. Elle a bien le temps d’être frivole... D’ailleurs, le cours dont je parle est un cours de littérature qui s’annonce comme devant être très intéressant.
Je sentais ma cause perdue: tout ce que disait maman était si sage!
Papa n’écoutait plus que vaguement; il avait regardé sa montre, et il était l’heure qu’il partît pour la Chambre, où il veut toujours être dès le commencement de la séance.
Le duc de Blancas assure que c’est là un goût très rare chez les députés.
Papa s’est levé et a dit à maman:
--Vous avez raison comme toujours, Gabrielle.
C’était très aimable pour elle; mais pour moi, c’était dur!
Papa a dû deviner ce que je pensais, car il a passé sa main sur mes cheveux, et m’a embrassée en disant:
--Allons, fillette, soyons raisonnable!
Et il est parti.
J’aurais volontiers pleuré! Je ne l’ai pas fait parce que je n’ai pas osé; mais j’étais de très mauvaise humeur en dedans!
17 novembre.
Eh bien! je ne suis plus aussi désolée de mon cours, car Jeanne et Suzanne le suivront aussi; et quand nous sommes ensemble--trois inséparables!--nous nous trouvons toujours bien. Et puis, Suzanne, avec son cher petit ton raisonnable, m’a un peu grondée, beaucoup encouragée; si bien qu’en la quittant, j’avais fait ma paix avec la littérature.
Oh! comme je t’aime, ma sérieuse Suzanne! Si depuis quelque temps maman me trouve plus posée, c’est bien à toi que je le dois!