Rêve blanc

Part 10

Chapter 103,907 wordsPublic domain

Pour en revenir à ce fameux cours, ce sera un cours tout à fait «select», une sorte de petite Sorbonne parisienne, rajeunie, mondaine, à l’usage des jeunes habitantes des Champs-Elysées et du parc Monceau.

Nous aurons tout ce qu’il y a de mieux en fait de maîtres, absolument le dessus du panier.

Pour mon compte, je m’intéresse seulement à M. Chambert, qui se charge des conférences littéraires; car, par bonheur, je n’aurai rien à voir avec les autres professeurs. C’est, assure-t-on, un homme remarquable qui, bien sûr, sera un jour ministre de l’instruction publique ou membre de l’Institut... peut-être tous les deux ensemble... enfin, quelque chose dans ce genre. Il écrit des articles de fond que tout le monde lit, même les personnes qui n’y comprennent rien, parce que cela pose bien d’avoir l’air de les connaître.

C’est à maman que Mme de Simiane donnait tous ces détails; mais j’écoutais.

Il paraît aussi que jamais, au grand jamais, il ne fait de cours de jeunes filles. Mais il condescend, cette fois, à s’occuper de nous autres, humbles petites personnes, en faveur de Mme Divoir, la dame qui organise nos conférences, parce que leurs deux familles se connaissaient depuis très longtemps.

Cette pauvre Mme Divoir a été si malheureuse! Son mari était agent de change, très riche; il s’est mis à jouer tant et si bien, ou plutôt si mal, qu’un jour il a été tout à fait compromis, et il s’est sauvé, laissant là sa pauvre femme, avec les petits enfants, s’arranger comme elle le pourrait... Combien les hommes sont lâches quand ils s’y mettent!

Mais je ne dois pas dire de mal de M. Divoir, puisqu’il est mort. Il a été puni tout de suite; le train dans lequel il s’échappait a déraillé, et il a reçu une si terrible blessure qu’il est mort deux heures après l’accident. Aussi, c’est presque une bonne œuvre de «lancer» le cours de Mme Divoir.

Si j’avais su cela dès le commencement, je n’aurais pas même essayé de lutter pour ne pas le suivre. Les bonnes œuvres sont la passion de maman; jamais elle ne refuse son offrande à une quête. Et de plus, elle donne de très grand cœur..., sans, gémir, comme bien des dames que je connais--je ne les nommerai pas!--qui envoient leur aumône parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement, et avec des soupirs! des plaintes! des récriminations!

Je trouve, moi, que maman a bien raison, et je tâcherai toujours de l’imiter.

C’est si naturel de partager un peu!

24 novembre.

Germaine Roland a trouvé le seul vrai moyen de n’être plus envoyée au cours: elle se marie.

Elle épouse M. d’Auberive, capitaine de dragons; elle va être obligée d’aller s’enfouir dans une garnison quelconque... et elle est enchantée.

Tant mieux! mon Dieu, tant mieux! mais je ne la comprends pas du tout! En temps de paix, j’aime les militaires--les officiers, bien entendu--_comme objets d’ornement_, parce qu’ils sont très décoratifs dans un salon avec leurs uniformes... Quand je serai mariée, je tâcherai toujours d’avoir des généraux dans mes connaissances... Mais pendant les guerres, je les aime tous, les soldats et les officiers!... et pour de bon!

Maman avait l’air surprise de ce mariage.

Elle a dit à papa:

--Je n’aurais rien prévu de semblable à les voir ensemble, cet été, à la Christinière; ils ne semblaient pas se rechercher beaucoup!

C’est étrange comme les parents oublient leur jeune temps!

Au contraire, Germaine et M. d’Auberive s’entendaient fort bien, tout en ne se parlant presque pas... Je l’avais remarqué plusieurs fois; et surtout... j’avais vu..., la veille du départ de Germaine...

Maintenant qu’ils vont se marier, je peux bien raconter... dans mon journal...

Après le dîner, nous étions réunis sur la terrasse de la Christinière, car il faisait une soirée splendide, toute bleue et tout étoilée.

Une dame, je ne sais plus laquelle, inspirée par la beauté de la nuit, dit qu’il serait délicieux d’entendre à ce moment la marche du _Songe d’une nuit d’été_; et comme Germaine est une véritable artiste, on lui demande naturellement si elle voudrait bien la jouer.

Germaine consent très volontiers, mais elle craignait de ne pas se la rappeler par cœur.

Maman répond aussitôt qu’elle a la partition du _Songe_ à quatre mains; et M. d’Auberive, qui est très bon musicien,--c’est rare pour un homme... drôle même pour un dragon--s’offre avec empressement à faire la seconde partie.

Maman nous envoie avec eux, Geneviève et moi, pour les installer, et puis aussi, je crois, parce que c’était plus convenable.

Ah! ma présence a bien servi! Comme j’avais mal à la tête, dès qu’ils commencent à jouer, je m’installe près de la fenêtre ouverte, dans un petit coin bien tranquille, d’où je les voyais parfaitement, et j’écoute...

C’était bien beau, cette marche dans la nuit, avec ce ciel transparent au-dessus de nous! Aussi, quand ils ont fini, il y a un cri général:

--Encore! encore!

De mon refuge, j’entends Germaine dire:

--Si nous jouions les airs de ballet du _Cid_?

Bien sûr, il voulait tout ce qu’elle voulait, et il demande à Geneviève, qui était restée pour leur tourner les pages:

--Seriez-vous assez aimable pour nous donner la partition qui est dans le petit salon?

Geneviève s’en va avec docilité.

J’étais sans défiance, et Germaine aussi, certes! Elle restait assise au piano, son fin profil se détachant en sombre sur la lumière des bougies.

Lui était debout auprès d’elle.

Tout à coup, d’un brusque mouvement, il se penche... et je vois... oui, je vois!... son visage effleurer les cheveux de Germaine... près, près, près... et ses lèvres se poser là où ce n’était pas du tout leur droit...

Oh! c’est ainsi que je le dis! comme dans les histoires.

J’étais si intéressée que mon mal de tête disparaît du coup! Si M. d’Auberive s’était comporté de la sorte avec moi, j’aurais été capable de lui lancer les flambeaux à la tête!... Germaine se lève toute droite; elle était très digne; on aurait dit une reine de tragédie offensée. Mais aussi c’était bien un peu de sa faute! Elle avait poussé à bout ce pauvre garçon en paraissant toute la journée ne pas s’apercevoir de sa présence, et puis, pour finir, en lui jouant du Mendelssohn en tête-à-tête, pendant que tous les parents regardaient la lune!... Ils auraient bien mieux fait de regarder leurs enfants!... Si jamais je suis mère de famille, je me souviendrai comme c’est naïf, les parents!

Donc, Germaine s’était levée... Et je l’entends dire à M. d’Auberive d’une petite voix basse qui cinglait comme un coup de cravache:

--Ah çà, monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?

Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, il était inutile que je vinsse à son secours; elle était bien assez forte pour se défendre... Malgré tout, pour plus de sûreté, je regardais toujours!... et puis c’était très amusant!

M. d’Auberive, lui-même, avait l’air, maintenant, pétrifié de sa hardiesse.--Je crois qu’il avait un peu perdu la tête quelques instants plus tôt...--Il lui a murmuré quelque chose dans le genre de: «Pardon, je vous aime tant!...»

Mais je ne sais pas au juste, parce qu’il parlait trop bas; et, en même temps, Geneviève revenait avec la musique: toute cette aventure n’avait pas duré trois minutes. Il allait s’asseoir auprès d’elle; mais elle l’a écarté d’un geste très hautain, et lui a dit:

--Non, merci, je jouerai seule!

Il lui aura, probablement, continué ses excuses... ou elle aura été touchée de son air malheureux, car le lendemain, au moment du départ, ils paraissaient tout à fait réconciliés--à sa place, je n’aurais pas pardonné si vite!--et huit jours plus tard, ils étaient fiancés!...

Ainsi finit la comédie!

1er décembre.

Aujourd’hui a eu lieu notre premier cours.

Maman avait l’intention de m’accompagner, mais elle a dû faire quelques visites d’obligation, et je suis partie, chaperonnée comme toujours par miss Emely.

Je l’adore, miss Emely... C’est une si bonne âme; quand je sors avec elle, c’est tout à fait comme si j’étais seule; elle me répond quand je lui parle, et jamais elle ne me demande rien.

Maman nous avait fait atteler le coupé, car nous demeurons avenue de Messine, et notre cours a élu domicile rue de Verneuil. Un cours qui se respecte doit, paraît-il, être de l’autre côté de la Seine... Toujours l’influence de la vieille Sorbonne!

Il ne lui ressemble guère, en tout cas... Si j’étais Jeanne, je dirais «qu’il est du dernier bateau»; mais maman a mis l’interdiction sur toutes les expressions de ce genre; aussi, je me contente de le penser!... Son entrée m’a tout de suite rappelé celle du cercle Saint-Arnaud; une belle grand’porte, un domestique en livrée qui la garde...

On nous a introduites dans un petit salon genre grave; Mme de Simiane s’y trouvait, causant avec une grande et grosse dame en noir, qui riait...

Elle m’a présentée à cette dame: c’était Mme Divoir!

Ah! quelle désillusion, mon Dieu! Je me la figurais, puisqu’elle était malheureuse, petite, mince, pâle, avec de grands yeux tristes. Au lieu de cela, elle était grosse et elle riait!... Oui, elle riait!... et très gaiement!... Et elle avait une robe garnie de crêpe!...

Comme les veuves se consolent vite!...

C’est étrange... Mais c’est encourageant aussi!...

--Mlle Paule de Marsay, alors? a demandé Mme Divoir, en me tendant la main.

Je me suis efforcée de lui répondre avec amabilité. Mais c’était plus fort que moi, je pensais toujours combien j’avais été naïve de la plaindre autant.

Elle a continué:

--Le cours n’est pas encore commencé, mademoiselle; mais si vous voulez bien entrer, vous allez vous retrouver, je crois, tout à fait en pays de connaissance.

Elle m’a ouvert la porte, et je me suis vue en présence d’une quarantaine de jeunes filles, dont je connaissais en effet une bonne moitié, et qui causaient par groupes avec beaucoup d’exclamations et de sourires.

Jeanne m’avait gardé une place auprès d’elle. Aussi, nous avons vite commencé à bavarder, et elle me racontait que Germaine, décidément, commandait sa robe de mariée chez Worth, quand trois heures ont sonné. Trois gros coups solennels qui semblaient nous dire: «Petites filles frivoles, oubliez-vous donc que vous êtes ici pour étudier la littérature, et non pour causer chiffons?»

Brave horloge, va!

Il s’est fait un silence subit, parce que le professeur entrait...

Ce n’est pas un vieux monsieur respectable, mais ce n’est pas non plus un jeune homme. Il a bien sûr plus de trente ans.

A la sortie, Jeanne m’a dit:

--Je ne le trouve pas beau!

Louise et Claire de Charmoy ont crié ensemble:

--N’est-ce pas qu’il paraît très bien?

Je leur ai répondu que j’étais dans le doute.

Il m’a semblé grand, mince, avec des cheveux châtains; mais je n’ai vraiment vu que ses yeux... Des yeux vifs et sérieux, intelligents, qui ont l’air de lire dans votre pensée d’une façon toute naturelle, sans hardiesse, et qui deviennent tout brillants dès qu’il parle!

Il nous a adressé un petit speech de bienvenue fort joliment tourné, très respectueux aussi, ce qui nous a bien disposées en sa faveur. Puis, il nous a annoncé son intention de prendre pour objet de ses conférences les principaux écrivains contemporains; d’analyser quelques-unes de leurs œuvres, afin que nous puissions à l’occasion en parler en connaissance de cause.

Il est entré tout de suite dans son sujet d’une belle voix, chaude, vibrante, qui ne permet pas à l’attention d’aller vagabonder de droite et de gauche.

C’est étonnant comme le temps a passé vite! J’ai été très fâchée quand j’ai entendu sonner quatre heures...

Pour commencer, comme il faut bien un peu remonter en arrière, nous aurons l’inévitable trinité: Lamartine, Victor Hugo et Musset.

J’ai tant entendu de leçons sur le compte des deux premiers, que je les aurais volontiers vu passer sous silence.

Mais je suis bien contente d’entrer un peu en relations avec Alfred de Musset... Papa, auquel je demandais un jour de me parler de ses poésies, m’a répondu qu’un sage critique avait appelé Musset «le poète qu’on lit le soir, quand les enfants sont couchés», et par conséquent...

Eh bien! mon cher papa, vous voyez!!! Je ne suis plus une enfant ni même une petite fille, et moi aussi je vais connaître Musset!

... Les hommes qui ont les yeux de ce bleu foncé, presque noir, sont vraiment très rares. A peine en ai-je rencontré deux ou trois, en revenant à pied avec miss Emely...

Il faudra que je demande à Jeanne si elle en connaît.

5 décembre.

C’était le jour de maman.

La baronne de Charmoy est venue avec Louise et Claire.

J’avais commencé par me mettre en frais d’imagination pour distraire mes amies; mais je me suis vite aperçue--chose peu flatteuse pour ma conversation--qu’elles aimaient bien mieux écouter ce qui se racontait autour de nous.

Je n’en ai pas été fâchée; moi aussi je désirais écouter, car on parlait de notre cours de lundi.

Maman interrogeait Mme de Charmoy sur la manière dont il s’était passé: je ne lui avais presque rien raconté. Je ne pouvais pas lui dire tout de suite combien j’étais enchantée de ces conférences après avoir tant gémi pour y aller.

En général, je trouve «cette bonne baronne», comme l’appelle papa, froide, compassée, agaçante!... oh! mais agaçante!!!... Chose extraordinaire, hier, elle ne m’a presque pas semblé ennuyeuse.

Elle a raconté à maman qu’elle connaissait très bien notre professeur, M. Chambert. «Il appartient à une famille riche et d’une rare honorabilité; une de ces familles à l’antique, comme on en voit encore quelquefois dans le cœur de nos provinces, et qui semblent égarées dans le tourbillon parisien.»

Je répète la phrase de Mme de Charmoy. Ah! jamais je ne serai capable d’en faire de semblables! non, jamais!...

Le père de M. Chambert est médecin; mais il n’exerce plus, parce qu’il s’occupe surtout de travaux scientifiques. Il cherche des microbes quelconques avec M. Pasteur, dont il est l’ami. Il est de l’Académie de médecine et de je ne sais combien de sociétés célèbres par leurs découvertes physiologiques..., etc. Il est décoré de plusieurs ordres.

Enfin, c’est tout à fait un savant, «une des lumières de notre temps», a dit encore Mme de Charmoy, qui a un faible pour les phrases toutes faites, les «omnibus de la conversation», comme les a appelées je ne sais quel écrivain.

Si ce respectable M. Chambert est aussi célèbre, il peut être sans inquiétude; il aura un bel enterrement, avec beaucoup de discours, et l’on parlera de lui au moins pendant deux jours après cette imposante cérémonie.

Ce bon monsieur, qui est veuf, a trois fils.--Quelle généalogie!--L’aîné, M. Raoul, est médecin comme son père, et un médecin très à la mode. On ne le trouve jamais chez lui--parce qu’il a beaucoup de malades à visiter, naturellement!--Il est marié avec une femme charmante, pas jolie, mais très spirituelle, et qui sait fort bien s’habiller.

Le second fils, _notre_ M. Chambert, est plongé dans les lettres, la philosophie, etc., etc. A côté de graves articles dans la _Revue des Deux Mondes_, il écrit aussi des romans... «mais qui ne sont pas pour les jeunes filles», a murmuré Mme de Charmoy à maman avec un sourire de mystère... C’est étonnant, il paraît si tranquille et si sérieux!... Enfin, c’est un homme occupé. Tant mieux pour sa femme future!

Quant au troisième fils, M. Maurice, sorti de Saint-Cyr, il y a quelques années, il est maintenant aide de camp d’un général à Orléans. Mme de Charmoy pense qu’il deviendra capitaine, colonel, général, de très bonne heure... Je ne sais pourquoi, en l’entendant parler d’un ton si pénétré de ce M. Maurice et de ses mérites, j’ai eu tout de suite l’idée qu’elle aimerait bien le donner à Louise, qui admire beaucoup les uniformes.

Pour notre M. Chambert (je n’ai pas entendu son petit nom), on le dit _immariable_. Il est si difficile que les plus intrépides ont renoncé à le mettre en ménage. Ne se prétend-il pas beaucoup plus heureux tel qu’il est maintenant?...

Quel homme malhonnête!...

Et au cours, il nous regarde comme des petites filles!... Je ne l’aime pas du tout, ce dédaigneux professeur!

10 décembre.

Je peux, enfin, dire que j’ai fait mon entrée dans le monde... et une entrée solennelle!

C’était hier à la soirée de contrat de Germaine.

Quelle bonne idée Germaine a eue de se marier!... J’espère qu’elle sera très heureuse! Je l’espérerais, même si je ne lui avais pas dû de quitter la classe des enfants qu’on laisse à la maison.

Ah! il a été difficile d’obtenir le consentement de maman.

Elle répétait toujours la formule sacramentelle: «Paulette est encore trop jeune!» Mais j’ai si bien pris des airs de victime, surtout devant papa--des airs tristes et résignés,--que maman a fini par me dire:

--Eh bien! puisque tu le désires tant, tu iras à cette soirée; mais je le crains, elle ne sera pas aussi amusante que tu l’espères. M. d’Auberive a perdu sa grand’mère il y a quelques mois, et l’on ne dansera pas...

Ah! cela m’était bien égal, non pas que la grand’mère fût morte, mais de ne pas danser, si je n’étais pas laissée avec Patrice et Geneviève!

Maman m’avait fait faire une robe délicieuse, un rêve!...

Aussi, hier, quand je me suis vue dans mon premier corsage de bal décolleté, au milieu d’un petit fouillis de mousseline de soie bleu ciel, mes cheveux retroussés pour former un amour de chignon, il m’a semblé que j’apercevais, non plus Paulette, la folle Paulette, mais une apparition, une fée, la petite reine Mab, comme m’appelle quelquefois papa... Une reine Mab habillée à la mode de notre temps...

J’avais envie de m’écrier:

--Oh! que je suis jolie!... Je suis contente d’être si jolie!...

Mais je ne l’ai pas fait parce que cela aurait été trop ridicule. Seulement, je ne pouvais pas m’empêcher de me regarder, et je crois bien que je m’adressais des sourires...

Si ce détestable M. Chambert m’avait vue ainsi, dans mon nuage bleu ciel, peut-être se serait-il aperçu que je ne suis pas une petite pensionnaire... Mais il n’était pas à cette soirée. C’est dommage; j’aurais trouvé très amusant de le rencontrer dans le monde!

Anna, qui m’habillait, m’a demandé:

--Mademoiselle est-elle satisfaite?

Si j’étais satisfaite!!!

Je lui ai répondu: «Oui» tout court; j’avais peur d’en dire trop. Mais, au bout d’une minute, je n’ai pu m’empêcher d’ajouter:

--Est-ce que vous ne trouvez pas que le corsage fait des plis à la taille?

Je savais bien le contraire; mais c’était pour l’entendre me répéter qu’il m’allait bien, ce qui n’a pas manqué:

--Oh! mademoiselle! Ce corsage fait à mademoiselle une taille de nymphe!... (Elle devenait poétique, Anna.) Mademoiselle est ravissante!!!

Je ne sais trop ce que je lui aurais répondu pour la remercier de sa bonne parole si, heureusement, maman n’était entrée.

Elle m’a lancé un coup d’œil d’inspection; et puis elle a dit en m’embrassant:

--Voilà une petite tête qui est toute à la coquetterie, ce soir. Il vaudrait bien mieux qu’elle fût tranquille sur son oreiller!

Comme les mères voient ces choses-là!

J’étais un peu honteuse d’avoir été si sotte, mais je sentais que, maintenant, mon accès de coquetterie était passé, et je commençais à m’habituer à être en apparition...

Papa déclare que la soirée a été très belle et très ennuyeuse; moi, j’ai trouvé tout charmant!

M. et Mme Roland recevaient à la porte du premier salon; c’étaient des saluts, des présentations, des compliments! Cette pauvre Mme Roland devait être bien fatiguée d’avoir si longtemps le même sourire aimable sur les lèvres! A sa place, quel plaisir j’aurais eu à me lâcher, une fois mon dernier invité disparu!

Germaine était rayonnante; toujours au bras de son dragon à qui elle ne disait plus: «Ah çà! monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?» et lui la regardait d’un air si heureux!

Une quantité de militaires à cette soirée. Ils étaient très meublants!... En général, c’était surtout le buffet qu’ils meublaient. Oh! et les civils de même!

Les parents se parlaient avec des sourires vagues et du sommeil dans les yeux...

Mais nous, les jeunes filles, nous étions très réveillées; nous causions, nous nous faisions présenter l’armée française, qui, elle, ne nous traitait pas en petites personnes insignifiantes!

Ainsi, un jeune sous-lieutenant, tout frais émoulu de Saint-Cyr, après m’avoir dit d’un accent convaincu qu’il enviait le sort de son ami, M. d’Auberive--aurait-il donc voulu aussi épouser Germaine?--m’a demandé si je me plairais dans une ville de garnison autre que Paris. Et il m’a assuré qu’Amiens, où il est caserné, était une résidence charmante.

Je lui ai vite répondu que la vie de province me semblerait un «enterrement»!

Il a paru si consterné que j’ai eu un vague remords d’avoir été trop franche.

Sans compter mon «enterrement», qui était une métaphore--est-ce ainsi que cela s’appelle?--bien hardie! Qu’en aurait pensé M. Chambert?

16 décembre.

Cette bonne Germaine goûte maintenant de la vie conjugale, depuis deux jours!

La cérémonie a été très brillante. Les fiancés sont arrivés un peu tôt: à midi trente-cinq. Comme j’avais beaucoup pressé maman, nous avons pu être avant eux à l’église, mais bien juste. Vraiment, ils n’étaient pas assez en retard: trente-cinq minutes sont insuffisantes pour laisser aux déjeuners le temps de s’achever...

Au moment où ils entraient, le ciel, gris toute la matinée, s’est éclairci, de sorte qu’ils ont fait leur apparition au milieu d’un rayon de soleil; c’était très joli et très gai!

L’orgue a joué la marche nuptiale du _Songe_--qui devait leur rappeler un certain soir!...--tandis qu’ils s’avançaient vers l’autel étincelant de lumières, entouré de fleurs comme un reposoir.

Tout a très bien marché! le sermon, qu’on n’a pas entendu; la messe, qui n’a pas été longue; les conversations dans l’église, qui n’ont pas trop dépassé les bornes; les chants, superbes; le défilé, à la sacristie, d’une heure pleine, pendant laquelle les suisses ont répété, sans se lasser:

--Prenez garde à vos poches, messieurs, mesdames!

C’était flatteur pour les invités!

Comme nous sortions de l’église, nous avons trouvé, sur les marches, tout un régiment de messieurs. Ayant découvert le moyen de s’échapper les premiers, ils étaient là, tranquilles, curieux, à examiner les pauvres dames qui descendaient. Oh! les hommes!

Je regardais, moi aussi, innocemment, obligée de saluer à chaque minute, comme maman, quand tout à coup j’ai été très surprise d’apercevoir M. Chambert. Lui aussi m’a vue; il m’a fait un profond salut..., pour moi surtout, puisqu’il n’avait jamais rencontré maman.

J’ai été très flattée qu’il m’ait reconnue, car nous n’avons encore eu que deux conférences, et il semble si peu faire attention à nous!...

Comme il ne mérite pas que je sois aimable avec lui, j’ai répondu seulement par une toute petite inclinaison de tête, bien digne.

Il était très distingué dans son pardessus à col de fourrure!

... Ce soir, j’écris solitairement dans ma chambre; papa et maman sont aux Français, et il me vient beaucoup d’idées graves.

Je ne peux m’empêcher de songer à Germaine et à Mme Divoir. A Germaine, si radieuse avant-hier; à Mme Divoir, sans doute aussi bien contente, il y a dix ou quinze ans, quand elle quittait l’église au bras de son mari, et qui, aujourd’hui, est veuve et consolée.

Consolée! Il me semble maintenant que, au fond, c’est peut-être encore là le plus triste de toute son histoire...

Quand j’étais petite, je me figurais que les personnes mariées étaient toujours très heureuses. Aujourd’hui, je commence à m’apercevoir que le contraire arrive encore assez souvent...

Mais pourquoi? Pourquoi?

Je ne peux pas demander là-dessus des explications à maman. Elle me dirait encore: «Tu es trop jeune!» Et puis les demoiselles bien élevées ne doivent pas parler de ces questions qui... que... enfin! C’est chose convenue, et même assez drôle! puisque les demoiselles bien élevées se marient comme les autres!...

Donc je ne parle pas, mais je cherche, je réfléchis... Et je voudrais bien, plus tard, être comme maman.