Part 7
Mais le commandant n’était pas à l’unisson. Consciencieusement, il suivait sa fille et André, ajoutant des commentaires de sa façon aux paroles d’Agnès, donnant des chiffres quand Morère n’eût voulu que des impressions d’art; disant qu’un Anglais avait offert son pesant d’or de l’_Enfant_ en marbre qui pleurait sur le tombeau du premier évêque de Beaumont, précisant le nombre de mètres de la flèche et des voûtes de la cathédrale... Il finissait par s’étonner de cette contemplation obstinée d’André Morère, jugeant, pour son compte, plus que suffisante la visite de la cathédrale. De plus, il se souvenait que Mme Vésale lui avait recommandé de ne pas garder Agnès trop longtemps, parce qu’elle avait besoin de sa fille... Aussi se décida-t-il à glisser enfin, un peu embarrassé:
--Si vous désirez, monsieur Morère, examiner encore un peu la cathédrale, je puis vous y laisser, tandis que j’irai reconduire Agnès que sa mère attend...
--Mais je suis tout à vos ordres, commandant, et confus de vous avoir ainsi retardé. Mademoiselle, veuillez me pardonner d’avoir autant abusé de votre bonne grâce... Mais _votre_ cathédrale...
Et il appuya en souriant sur le mot _votre_.
--Mais votre cathédrale m’avait conquis à tel point, grâce à vous, qui avez si bien su me la faire comprendre, que j’en oubliais la notion de l’heure...
--Tant mieux, fit-elle doucement. Je suis aussi fière que contente de vous voir apprécier ainsi la cathédrale de Beaumont.
Contente! Ah! de quoi ne l’eût-elle pas été durant cette lumineuse après-midi, qui ne lui laissait que le seul regret de s’enfuir trop vite?...
Rentrée au logis, pendant que le commandant infatigable infligeait à André Morère la visite de Beaumont, elle s’occupa allègrement des soins divers dont sa mère la chargeait, ravie de l’air de fête qu’avait le salon; ravie du coup d’œil que présentait la salle à manger très éclairée et très fleurie, quand, un peu plus tard, les convives y pénétrèrent, après que Zéphire, solennel à souhait, eut annoncé: «Madame est servie.»
Très rouge, toute frémissante, «Madame» ressemblait à un général qui s’apprête à livrer une bataille décisive. Sa réputation de maîtresse de maison impeccable n’exigeait-elle pas que ce Parisien emportât un souvenir sans ombre de sa réception chez le commandant Vésale? Dieu sait qu’elle avait fait tout son possible pour obtenir un pareil résultat! Ses plus belles porcelaines, ses fragiles cristaux chiffrés, les réchauds de famille avaient vu le jour pour la circonstance, en même temps que les vieux vins remontés par le commandant, en personne, des profondeurs de la cave; et elle-même avait veillé à ce qu’Augustine se surpassât en tant que cordon bleu.
Après avoir regardé la table, si élégamment servie, elle regarda les convives, satisfaite de voir les invitées féminines en grande toilette: Cécile, épanouie à son ordinaire, en sa robe de visites de noces; la bonne Mme Darcel, très majestueuse, habillée de satin noir perlé de jais et aimable pour tous, en particulier pour Agnès... Puis les hommes, le docteur fort gai, le lieutenant Auclerc très décoratif dans son dolman bleu pâle; «mon fils Paul», un peu sombre, mais causant beaucoup, toutefois, avec André Morère, qui remplissait au gré de tous son personnage d’homme célèbre.
--Il n’a pas l’air de s’ennuyer du tout! remarqua Mme Vésale triomphante. Et si j’avais écouté Charles, pourtant, je l’aurais réduit à notre seule société!
Madame la commandante voyait très juste. André Morère ne s’ennuyait pas du tout. Il était d’esprit trop souple, trop avide de nouveau, pour ne pas profiter pleinement de son passage dans ce milieu provincial qu’il observait avec une attention amusée, étudiant les types divers réunis par hasard autour de lui, si différents,--les types féminins surtout,--de ceux qu’il observait chaque jour à Paris.
--Monsieur Morère, encore un peu de chaud-froid.
Et la commandante fit signe à Zéphire de présenter de nouveau le plat à son hôte. Un chef d’œuvre que ce chaud-froid! Vraiment, André Morère était un peu agaçant de déguster avec cette inattention les plats choisis qu’on lui servait. Quel besoin avait-il d’entraîner ces messieurs vers toutes ces questions de socialisme, d’ouvriers, de politique, d’anarchie même, de discuter avec le docteur Paul les causes du pessimisme et, en même temps, de la démoralisation de tant d’individus dans toutes les classes, à l’heure présente? N’imaginait-il pas aussi, maintenant, de se déclarer l’adversaire absolu de la peine capitale? Elle bondit, oubliant, du coup, de faire les honneurs du chaud-froid:
--Comment, monsieur Morère, vous ne trouvez pas tout naturel qu’on fasse mourir ceux qui ont tué? tous ces misérables anarchistes?
--En un mot, qu’on pratique rigoureusement la peine du talion? Mon Dieu, madame, si je ne craignais de vous scandaliser beaucoup, et mal à propos, je vous dirais que je ne trouve pas le procédé «très naturel», particulièrement quand il s’agit d’esprits faussés, exaltés, fanatisés, et qui, par suite, n’ont pas l’entière responsabilité de leurs actes. Ah! savons-nous, mon Dieu, ce que nous aurions fait à leur place, dans leur condition, leur milieu, entraînés par toute sorte de circonstances, par mille influences diverses, par..., que sais-je?
--Monsieur, lança gaiement Cécile, est-ce que par hasard vous seriez anarchiste?
--Madame, je n’ai aucun droit de l’être... Je me contente de m’intéresser à ceux qui le sont pour chercher à les comprendre comme une manifestation... violente d’une pensée de notre époque, et l’une des plus graves! J’avoue que je plains ces pauvres diables, quand ils sont sincères, et..., comment dirai-je pour ne choquer personne? et je ne puis... mépriser le dévouement avec lequel ils se sacrifient à une cause mal comprise...
--Ce qui vous mène tout droit à l’indulgence envers eux, n’est-il pas vrai, monsieur? conclut le docteur Paul. Mais ne croyez-vous pas que la société se trouverait assez mal de cette compassion pour ceux qui l’attaquent sans merci? Un dilettante peut se la permettre, mais un homme politique doit s’en garder, car il a charge de vies; et il lui faut songer d’abord au bien de tous, avant de se préoccuper du sort de quelques-uns, qui ont, eux-mêmes, préparé leur malheur. Avouez, monsieur, que si vous vous trouviez en présence d’une bête enragée qui fera le mal partout où elle passera, vous n’hésiteriez pas à la supprimer?
Sur les lèvres d’André Morère passa son indéfinissable sourire, sceptique et imperceptiblement ironique.
--Il est probable, en effet, que je tuerais le chien enragé par nécessité, par raison... Mais j’ai toute sorte de préjugés; et je n’en suis pas encore venu à considérer de même un homme, fût-il criminel, et un animal furieux qui m’attaque, poussé par un instinct aveugle et exaspéré, sans avoir conscience de son mouvement!
--Eh bien, monsieur, s’écria la commandante, je n’ai pas les mêmes préjugés que vous! Et si j’étais quelque chose dans le gouvernement, je ferais arrêter tous les anarchistes; je les enfermerais dans un endroit isolé, je lancerais une bombe au milieu d’eux, et, de la sorte, ils sauteraient comme ils ont fait sauter des innocents! Alors nous serions tranquilles. Voilà mon opinion.
Des sourires répondirent à cette déclaration énergique de la commandante, qui, faute de pouvoir disperser les anarchistes aux quatre coins du ciel, éparpillait nerveusement ses petits pois sur son assiette.
Et la bonne Mme Darcel, un peu effrayée d’un moyen si radical, proposa aimablement:
--Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux les conduire tous dans une île déserte?... Il doit y en avoir encore, de ces îles! Là, ils ne pourraient faire mal à personne, et vivraient à leur goût!
--Ce serait, en effet, à merveille, approuva, au hasard, le lieutenant Auclerc qui était demeuré assez silencieux pendant la discussion, dont il trouvait le sujet trop austère pour son goût.
Et il finit, jugeant utile toutefois de faire acte de présence:
--Oui, l’idée est excellente, sans compter que ces intéressants personnages auraient ainsi tout le temps, dans leur île déserte, de déplorer les idées pernicieuses qui les y auraient conduits!... Car ils ne s’y amuseraient pas follement, sans aucune distraction, sans théâtre... Peut-être, du coup, se convertiraient-ils à des opinions plus saines...
--Mais cela pourrait très bien arriver! fit doctement la commandante. S’il y a aujourd’hui tant de gens pervertis, même dans les classes supérieures, il faut s’en prendre..., monsieur Morère, excusez-moi..., à la détestable influence des romans et des pièces de théâtre que notre génération lit et voit représenter.
Mme Darcel s’exclama avec conviction:
--Oh! oui! vous dites bien vrai, chère madame. Mon fils Paul a beau me choisir mes livres, je n’en ouvre pas un sans y trouver l’occasion d’être scandalisée! Aujourd’hui, une honnête femme ne peut plus lire de romans.
--Et pourquoi donc, madame? interrogea Morère, une lueur amusée dans le regard.
--Mais, monsieur, parce que tous les auteurs, et surtout les meilleurs, ne savent mettre en scène que des héroïnes qu’on ne voudrait même pas coudoyer dans la rue! Ce sont de vilaines personnes, quoique les romanciers aient l’immoralité de les dire charmantes; aussi vilaines que les aventures qui leur arrivent!
--Ne croyez-vous pas, madame, que vous êtes un peu sévère?
--Je ne pense pas, monsieur, fit Mme Darcel très convaincue... Enfin, par bonheur, des créatures comme celles-là sont bien rares, et existent surtout dans l’imagination des auteurs. Avouez-le, monsieur... Pour ma part, je suis déjà vieille pourtant! je n’ai jamais rencontré de femme qui ressemblât à l’héroïne de votre dernière belle pièce que mon fils Paul vient de me donner à lire...
Une expression étrange passa dans les yeux du jeune homme.
--Ce sont un peu des êtres d’exception, en effet, que ces femmes-là, des... fleurs très rares...
--Dites des fleurs dangereuses, malsaines.
--Oui, dangereuses, vous avez raison, madame, je le trouve comme vous, tout en ajoutant humblement que ce sont aussi des fleurs adorables à respirer et telles qu’on n’en peut jamais oublier le parfum...
Il parlait d’un ton de badinage, mais sa voix avait des vibrations chaudes qui donnaient à son accent une sourde passion... Et soudain, dans la pensée d’Agnès, qui l’écoutait attentive, une image se dessina d’un seul trait, sans qu’elle sût pourquoi, celle de la belle Parisienne blonde auprès de qui elle l’avait vu chez la marquise de Bitray, et puis à l’Opéra.
--Enfin, monsieur, demandait Cécile, expliquez-moi ce que vous autres écrivains entendez par la «femme moderne», dont vous nous parlez sans cesse dans vos œuvres.
Il se mit à rire, et du même accent à la fois ironique et caressant, il dit:
--La femme moderne?... Figurez-vous, madame, une créature que nos mères et grand’mères auraient, j’imagine, considérée comme un monstre, ni plus ni moins...; sceptique, de sensibilité très incertaine, pétrie de curiosités changeantes, fine, intelligente, tourmentée, coquette... Que vous dirai-je encore? Une créature complexe et charmeuse... Un bibelot de luxe fait pour les raffinés, attirant, exquis et redoutable pour la faiblesse et l’inconséquence des pauvres hommes... C’est tout cela... et bien autre chose encore! la «femme moderne»..., pour employer l’expression consacrée.
Cécile dut répondre par un mot drôle, car elle souleva le rire général des convives. Mais Agnès ne l’entendit pas, saisie de la bizarre certitude qu’en parlant comme il venait de le faire, il définissait la belle jeune femme qui ne ressemblait à aucune autre, et une angoisse sourde lui étreignit le cœur. Pourquoi? Tout à l’heure, déjà, en entendant Morère causer avec son père et avec le docteur Paul, elle avait éprouvé une impression pareille, entrevoyant soudain, dans une lueur aveuglante, l’étendue de cette pensée d’homme; ramenée à la conscience nette de ce qu’il était intellectuellement, comparé à elle, pauvre petite pensionnaire! Tout à coup, elle ne retrouvait plus en lui l’André Morère qui, quelques heures plus tôt, marchait auprès d’elle dans la cathédrale et sous les arbres de Beaumont. Oh! Dieu, est-ce qu’elle ne le reverrait plus ainsi? Est-ce qu’elle ne l’aurait plus à elle, à elle seule, un instant même?
Comme le dîner avait été long! Enfin, voici pourtant qu’il s’achevait... Le champagne moussait dans les coupes transparentes, et le commandant, fidèle aux vieux usages, portait courtoisement un toast à la santé de son hôte... Lui, répondait en quelques mots non moins aimables, et les verres s’étant choqués à l’antique mode, Mme Vésale déclara, se levant de table:
--Nous allons laisser fumer ces messieurs.
Docilement, les dames la suivirent; et seules entre elles, comme si nul autre sujet de conversation ne leur eût été possible, elles parlèrent d’André Morère, qu’elles appréciaient toutes très favorablement, mais dont, au fond, les idées et les opinions dérangeaient la routine de leurs jugements tout faits.
Seule, Agnès restait silencieuse, le regard distrait, indifférente au cercle formé autour de sa mère. Une mélancolie étrange l’envahissait, noyant lentement, mais avec une sûreté de flot qui monte, l’allégresse divine qui, tout le jour, l’avait faite si heureuse...
D’où venait-il donc, ce poids soudain et mystérieux qui lui oppressait le cœur et dont elle avait subi la première meurtrissure pendant le dîner?... Était-ce donc d’avoir entendu Morère causer avec d’autres hommes d’une façon qui lui avait rappelé soudain sa supériorité reconnue qu’elle avait oubliée, tant il apportait de simplicité dans sa manière d’être avec elle? Voici que, maintenant, elle s’étonnait d’avoir pu, même une minute, se croire digne d’attirer sérieusement l’attention d’un homme comme lui, dont à peine, de loin, elle était capable de suivre la pensée!
Et cette intuition brutale qu’elle venait d’avoir tout à coup d’une infinie distance morale entre eux,--infranchissable autant qu’un abîme,--se réveillait en elle, aiguë et douloureuse, lui donnant une envie folle de pleurer!... Sans savoir pourquoi, elle se revit tout à coup toute petite, sur le Cours de Beaumont, secouée de sanglots, regardant fuir dans l’espace bleu un léger ballon, couleur d’or, dont ses mains d’enfant avaient lâché le fil. Elle l’appelait naïvement, avec des mots suppliants, comme s’il pouvait l’entendre, lui épargner le chagrin de le perdre. Mais, insensible, il continuait de monter, devenant de seconde en seconde plus lointain, jusqu’au moment où ses yeux désespérés n’avaient même plus distingué la tache d’or qu’il faisait dans l’atmosphère transparente... Et, chose bizarre, en elle, après toutes ces années écoulées, se réveillait un sourd écho de son chagrin de petite fille voyant son trésor lui échapper. Était-ce donc qu’elle entre voyait confusément tout à coup que, aux grands comme aux petits, de précieuses bulles d’or échappent sans retour, leur laissant l’infinie tristesse des rêves irréparablement enfuis...
Qu’avait donc dit Cécile, que les hommes causent avec les seules femmes qui leur plaisent? Avec elle, il avait causé... Il lui avait témoigné, en l’écoutant, un intérêt qui semblait vrai... Ah! qu’elle se sentait donc loin de lui, séparée de lui par tout ce qu’il savait, pensait, aimait, par tant de choses qu’il connaissait et qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait peut-être jamais!... Pourquoi ne ressemblait-elle pas, même un peu, à cette belle Mme de Villerson, qu’on disait si bien faite pour le comprendre et le charmer...
Une voix à son oreille la fit tressaillir:
--Eh bien, Agnès, à quoi rêves-tu, si grave?
C’était Cécile, très gaie, les prunelles brillantes sous l’action combinée du champagne et de la conversation. Agnès eut un frêle sourire.
--Je ne rêve pas, je réfléchis à mon insignifiance.
--Ton insignifiance?... Mais tu n’es pas du tout insignifiante!... Qu’est-ce que cette lubie? Est-ce que, par hasard, tu serais jalouse?...
--Jalouse, moi? Et de qui?
Encore cette vision de Mme de Villerson qui lui traversait l’esprit et la secouait d’un sourd frémissement.
--Je ne sais... Des femmes modernes qu’admire si fort, quoiqu’il ne l’avoue pas, le sage Morère lui-même... Vois-tu, ma petite chérie, il faut en prendre notre parti, nous ne pourrons jamais être à leur hauteur aux yeux de tous ces écrivains! Mais comme, par bonheur, le monde n’est pas uniquement composé d’écrivains, nous n’avons pas à envier autrement leurs fameuses femmes modernes, qui pourraient bien ne pas valoir grand’chose, toutes séduisantes qu’elles sont!... Ah! voilà ces messieurs qui reviennent... Ils ont enfin achevé de fumer.
Ils rentraient en effet; et comme ni les uns ni les autres n’avaient le goût du jeu, la commandante, qui ne comprenait point qu’on pût passer son temps à causer, s’empressa de dire à Agnès:
--Mon enfant, joue-nous donc un peu de musique!
Pauvre petite Agnès! Les bonnes Mères du Sacré-Cœur lui avaient donné de nombreux enseignements pour la conduite de la vie, mais elles ne l’avaient guère armée pour sortir avec succès des difficultés de la musique. Aussi une irrésistible protestation jaillit-elle de son cœur même, aux paroles de sa mère:
--Oh! maman, tu sais bien que je joue trop mal pour me faire entendre!
--Mais non, mais non, tu ne joues pas mal... M. Morère, si c’est lui qui t’intimide, ne s’attend pas à te voir un talent égal à celui des Parisiennes qu’il connaît. Va vite au piano. Il n’y a rien de si ridicule qu’une jeune fille qui se fait prier.
Agnès, à l’accent de sa mère, se sentit vaincue. Comment, d’ailleurs, se dérober, quand tous se mêlaient d’insister? Non pas _lui_, cependant, qui, après un mot de politesse, se taisait, ayant sans doute pitié d’elle..., ni le docteur Paul non plus... La lutte était tellement impossible, qu’elle s’assit au piano, et un silence lourd s’abattit sur le salon, d’autant plus absolu que le commandant ayant émis une réflexion, sa femme lui avait lancé d’un ton courroucé:
--Mais, Charles, ta fille va jouer!
Oui, il fallait bien qu’elle jouât. Sa main tremblante frappa une première note, qui résonna à son oreille autant qu’un formidable bruit au milieu du recueillement général. Alors une émotion folle l’envahit, paralysant son humble talent, brouillant les notes sous ses yeux, précipitant ses doigts nerveux, ne lui laissant plus que le seul irrésistible désir d’en finir à n’importe quel prix. Et les uns sur les autres, les sons se précipitaient, éperdus, haletants, comme l’enfant elle-même, qui était blanche jusqu’aux lèvres quand elle se leva, ayant fébrilement jeté au hasard ses derniers accords.
Des applaudissements cependant y répondirent, la plupart très sincères, car le goût musical était tout le contraire de développé dans le petit cercle de Mme Vésale. Mais que faisait à Agnès cette banale approbation? _Lui_, André Morère, ne pouvait pas s’illusionner comme les autres... Et quel jugement il devait porter sur elle! Une anxiété lui serra le cœur à cette pensée, si forte que ses paupières s’alourdirent de larmes contenues, qu’elle refoula bravement. Mais pourtant le courage lui manquait pour se mêler à la conversation, même pour écouter Cécile, qui, sans nul embarras, campée au piano, chantait à l’aventure un duo d’opérette avec le lieutenant, pourvu d’une voix aussi sonore que son talent était inexpérimenté... Pas plus, elle ne remarquait le regard sérieux du docteur Paul, attaché sur elle qui demeurait assise un peu à l’écart, dans l’embrasure de la fenêtre ouverte, le souffle de la nuit soulevant de petits cheveux autour de son jeune visage pâli, les yeux sans cesse attirés vers la pendule, dont les aiguilles lui semblaient avancer avec une rapidité dévorante... Près de dix heures et demie déjà!... A peine une demi-heure, André Morère avait encore à passer à Beaumont, chez le commandant...
Mais était-ce possible? Un mouvement s’était opéré dans les groupes, parce que la commandante faisait offrir des sirops, et voici qu’il venait la chercher dans sa solitude, avec ce regard d’ami qu’elle trouvait si bon de sentir tomber sur elle...
--Mademoiselle Agnès, je vais, je crois, vous paraître bien indiscret... Mais ne pensez-vous pas que vous abusez un peu du droit d’être absente, de vous dérober à ceux qui vous entourent?
Avec son habituelle simplicité, elle dit, secouant un peu la tête:
--Je n’étais pas absente... J’étais bien ici, honteuse d’avoir si mal joué... Mais il faut m’excuser, j’avais tellement peur!...
--Étions-nous donc si effrayants?
Aussi sincères que sa pensée, ses lèvres avouèrent avant qu’elle les eût closes, par un effort de volonté:
--Les autres, non... Mais _vous_, oui!
Il eut pour elle un chaud sourire qui l’enveloppa comme un souffle apaisant:
--Si vous saviez quelle parfaite nullité j’ai toujours été devant un piano, vous ne me feriez certes pas l’honneur immérité de me considérer comme un juge redoutable... D’ailleurs, je vous assure que vous êtes beaucoup trop sévère pour vous-même, probablement parce que vous êtes de l’élite qui voit toujours un «mieux» à atteindre! Mais, pour ma part, je suis désolé de vous avoir été une semblable cause d’émotion. Je sais si bien, par expérience, ce que sont ces terreurs paniques qui saisissent quand on se sent écouté et qui font perdre toute possession de soi-même... J’ai ainsi le souvenir désastreux de l’une de mes premières conférences... Maintenant je suis aguerri... Soyez bien sûre que vous vous aguerrirez aussi.
Il lui parlait d’un ton si délicatement amical, si encourageant avec le même bon sourire, que sa détresse s’engourdissait à l’entendre. Et puis elle le retrouvait tel que jusqu’alors elle l’avait vu à ses côtés! Elle oubliait le brillant causeur, le penseur, l’écrivain qui étaient en lui et dont elle avait eu la révélation pendant le dîner... De nouveau, il lui redisait tout son plaisir d’avoir été guidé par elle dans sa visite à la cathédrale qui lui laissait un souvenir enthousiaste, et il se plaisait à en rechercher, avec elle, les merveilles, qu’elle l’avait si fort aidé à bien pénétrer, ajoutait-il avec une sincérité bien plus absolue qu’elle ne l’eût jamais supposé.
Et tout bas, elle se prenait à faire inconsciemment le souhait irréalisable qu’il demeurât longtemps auprès d’elle, occupé d’elle, la tenant sous l’éclair pensif de son regard. Elle ne voulait plus songer que les minutes passaient, que l’heure allait sonner où il devrait partir pour ne revenir peut-être jamais dans l’intimité de leur demeure...
Et déjà cette heure était arrivée. Le commandant approchait, disant:
--Mon cher ami, si vraiment vous ne voulez pas accepter notre hospitalité cette nuit, il est malheureusement l’heure que nous nous mettions en route vers la gare, afin de ne pas manquer votre train.
--Merci de me le rappeler. Il faut absolument que je sois demain matin à Paris.
Les lèvres d’Agnès eurent un frémissement. Allons, c’était bien fini!... Il partait... Alors elle s’aperçut que, jusqu’à la dernière minute, elle avait espéré contre toute vraisemblance qu’il consentirait à rester. Que lui avait-il donc fait, cet étranger, pour lui rendre sa présence ainsi précieuse, pour qu’elle éprouvât ce chagrin parce qu’il s’éloignait?...
Avec son aisance d’homme du monde, il prenait congé de tous les hôtes de Mme Vésale, un peu en hâte, parce que le commandant le pressait à cause de l’heure avancée. Il s’inclinait devant Mme Vésale, la remerciant de son accueil en quelques paroles qui la remplirent de plaisir; puis il s’arrêta devant Agnès, lui disant, à elle aussi, merci... Merci de quoi? De l’avoir rendue bien heureuse durant quelques heures?... Et comme elle lui avait tendu la main, respectueux, il se pencha très bas et l’effleura de ses lèvres, faisant ainsi monter une fugitive lueur rose au blanc petit visage.
--Allons, Morère, partons! appelait le commandant. Nous serons en retard...
Il répéta:
--Partons!...