Part 6
--Oui, certes, c’est mon désir de voir mon fils marié... Et cependant je n’ose le presser... Dans le milieu très parisien où il vit, il rencontrerait si difficilement la belle-fille de mes rêves... C’est que j’ai grandi en province; j’y ai longtemps vécu par suite de la carrière de mon mari, et je ne puis m’habituer au genre de la plupart des jeunes Parisiennes. Ce qui me rassure un peu, c’est qu’André sait à merveille reconnaître les vraies jeunes filles et leur rendre hommage. J’ai été heureuse de le constater, quand il m’a parlé de votre fille, commandant.
Oh! ces phrases, combien elles étaient demeurées gravées dans la mémoire d’Agnès, dont les joues se rosaient à leur souvenir comme elles s’étaient rosées dans le petit salon tendu de vieille soie à bouquets!
Et à ce moment même, _lui_, André Morère, était entré, la saluant avec une courtoisie d’homme du monde, qui était pour elle une révélation; témoignant à sa mère une sollicitude affectueuse, et se mettant, avec une bonne grâce entière, à la disposition du commandant pour prendre avec lui des arrangements au sujet de la fameuse conférence de Beaumont. Mme Morère, alors, avait offert à Agnès de venir, pendant que les hommes causaient, visiter son petit jardin... Un jardin charmant, dessiné et fleuri pour un goût d’artiste, et qui avait paru délicieux à Agnès, au moment surtout où son père et André Morère les y avaient rejointes...
Et alors voici que _lui_ était venu se placer auprès d’elle, pour lui faire, disait-il, connaître leur modeste domaine... Tout en suivant les allées blondes de sable, il s’était pris à causer avec elle, ainsi qu’à l’Opéra, lui reparlant même de ce Roméo et de cette Juliette dont l’histoire la troublait toujours un peu, si bien que, par scrupule de conscience, elle n’osait trop se permettre d’y penser... Puis il l’avait interrogée sur les impressions de son séjour à Paris, l’étonnant par la rapidité avec laquelle il pénétrait sa pensée, presque avant qu’elle l’eût exprimée, et démêlait les idées, même confuses, qu’éveillaient en elle les gens et les choses. Il l’avait fait parler de son couvent, des amies qu’elle y avait eues, des livres qu’elle avait lus, voulant savoir pourquoi les uns et les autres l’attiraient ou lui déplaisaient; provoquant ses récits d’un mot discret, mais sûr, l’écoutant avec une attention dont elle était confuse et heureuse.--N’était-elle pas incapable, la petite Agnès, de démêler que sa pensée et son âme immaculées étaient un régal sans prix pour un insatiable observateur tel qu’André Morère...
Maintenant quand elle repensait,--comme en ce moment,--à leur conversation, elle se demandait comment elle avait osé causer aussi familièrement avec cet inconnu, lui ouvrir avec une pareille spontanéité joyeuse l’intimité de son être moral dont elle était si jalouse... Peut-être qu’il l’avait trouvée très hardie, mal élevée, autant que ces jeunes filles de Paris que sa mère blâmait?... Mais non pourtant, elle ne pouvait croire cela! S’il avait eu d’elle une semblable idée, il se serait montré autre. Il n’aurait pas longuement causé avec elle, l’enveloppant d’un sourire d’ami, de ce regard qu’elle avait plusieurs fois rencontré et qu’elle ne pouvait oublier.
Et Cécile venait de lui dire que les hommes étaient ainsi quand...
Elle n’acheva pas. Ses lèvres n’osaient répéter les dernières paroles de la jeune femme. Mais elles éveillaient dans son cœur de dix-huit ans une musique divine dont elle entendait l’écho à travers le murmure caressant de son jeune rêve...
V
--A quelle heure, Charles, arrive tantôt M. Morère? demanda la commandante à son mari qui s’apprêtait à conduire ses chiens faire leur promenade de chaque matin.
--Par le train de deux heures trente. J’irai l’attendre à la gare.
--Et vous reviendrez ici tout de suite?
--Je ne sais. Ce sera comme il le préférera. Ne faisant à Beaumont qu’une simple apparition, il voudra peut-être voir tout de suite ces messieurs du Comité pour s’entendre avec eux. Sa chambre sera prête, n’est-ce pas, Sophie, au cas où il se déciderait à coucher ici?
Mme Vésale eut un léger haussement d’épaules devant l’inutilité de cette question.
--Quelle demande!... Mais naturellement la chambre de M. Morère est toute disposée pour qu’il s’y trouve le mieux possible, s’il a la sagesse de renoncer à prendre un train du soir! Ce serait beaucoup mieux de toutes les façons... Mais ces jeunes gens ont parfois des idées si bizarres!... Dieu merci, nos chambres de province valent leurs chambres de Paris! Enfin!!! Puisque tu sors ce matin, Charles, veux-tu dire en passant au pâtissier qu’il n’oublie pas de m’envoyer pour dix heures les trois douzaines de briochettes que je lui ai commandées.
M. Vésale dressa la tête tout surpris:
--Trois douzaines de briochettes! Tu prends donc Morère pour Gargantua lui-même! Nous serons étouffés, s’il nous faut engloutir à quatre une pareille abondance de gâteaux.
La commandante prit son temps; puis, très posément, elle déclara:
--Sois tranquille. Nous ne courons aucun risque de ce genre, car nous ne serons pas seuls ce soir avec M. Morère... J’ai fait quelques invitations à dîner.
--Comment, des invitations!!! Ah çà, Sophie, que diantre me racontes-tu là? Tu fais maintenant des invitations sans m’en prévenir?... C’est incroyable, ma parole, ce sans-gêne des femmes! Et des invitations justement un soir où je désirais être du libre de causer!... Non..., mais... c’est inouï!!! Sans compter que j’aurais, moi, joué un personnage idiot si j’avais rencontré l’un des fameux invités dont j’ignore même les noms!
Le commandant était tout rouge, et, d’un pas agité, il arpenta la galerie vitrée, enveloppant d’un coup d’œil courroucé les innocents massifs du jardin. Mme Vésale, en femme d’expérience, sûre de son triomphe définitif, laissait passer, sans obstacle, le gros de l’averse. Et, de sa voix nette, elle déclara, les sourcils froncés:
--Quand tu voudras bien te calmer, Charles, je te donnerai les motifs de ma conduite. J’ai demandé à quelques amis de venir ce soir, parce que j’ai jugé qu’il serait beaucoup plus agréable à M. Morère de ne pas se trouver réduit à notre seule société et, en même temps, beaucoup plus poli pour nos amis de les faire profiter de la présence de M. Morère.
--Et tu te figures qu’il sera charmé d’être exhibé à la façon d’un animal curieux et qu’il trouvera le moindre plaisir à écouter vos histoires de femmes, qui rendent impossible toute conversation sérieuse!
La bouche de la commandante se pinça. Elle commençait à trouver que son mari outrepassait le droit d’exprimer son sentiment, et, très rouge à son tour, elle riposta:
--Tu ferais mieux, Charles, d’avouer sincèrement que tu voulais accaparer M. Morère, le garder en égoïste pour toi seul! Ce n’est pas pour une autre raison que tu fulmines depuis dix minutes!
Le commandant, cette fois, ne répondit pas, Mme Vésale devinait juste. Il aurait de beaucoup préféré jouir paisiblement de la présence fugitive d’André Morère à Beaumont; et si sa femme lui eût annoncé à l’avance de ses projets d’invitation, il y eût répondu par un _veto_ très net. C’est pourquoi elle s’était bien gardée de lui en dire un mot. Très flattée de recevoir un «homme célèbre», comme elle appelait Morère en son for intérieur, elle tenait à ce que cet homme célèbre fût vu chez elle, mais par un petit cercle choisi qui ferait des jaloux, étant donnée la curiosité de la société de Beaumont à l’égard du conférencier annoncé.
Et, triomphante devant le silence du commandant, elle continua, redevenue très maîtresse d’elle-même:
--J’ai invité Cécile et son mari; le docteur, sa femme et M. Paul...
--Et le ménage Salbrice? dit le commandant, dont l’irritation s’apaisait devant l’inévitable, à la façon d’un orage qui s’éloigne.
--Non, pas les Salbrice...
--Madame sera furieuse!
Vertement Mme Vésale répliqua:
--Eh bien, tant pis!... Avec elle, on a toujours à craindre des mots malsonnants à tous égards, et elle a une conversation si libre, croyant de la sorte montrer son esprit, que je crains toujours ses paroles devant Agnès!
Le commandant ne discuta pas. Il était assez rigoriste par nature et ne prisait pas l’indépendance d’esprit et de langage de Mme Salbrice. Aussi laissa-t-il sa femme accomplir en paix la petite vengeance qu’elle exerçait contre la très curieuse Mme Salbrice. Il demanda seulement, presque de son accent habituel, tant il lui était impossible de rester longtemps courroucé:
--Où est Agnès?
--Tu ne veux pas l’emmener promener les chiens avec toi? j’imagine. J’ai besoin d’elle absolument pour m’aider dans les préparatifs de la réception de M. Morère. En ce moment, je l’ai envoyée s’assurer qu’Augustine choisissait bien les œufs les plus frais pour le gâteau qu’elle fait pour le dîner.
Puisqu’il s’agissait de bien recevoir André Morère, le commandant n’avait pas à protester; il tourna sur ses talons sans un mot de plus, tourmentant sa moustache, victime habituelle de ses mécontentements, et s’en alla chercher les chiens dont Mme Vésale entendit presque aussitôt les aboiements sonores.
Un léger sourire de contentement flottait sur les lèvres de la commandante qui se félicitait d’avoir aussi bien manœuvré, cette fois encore, avec son seigneur et maître. A travers les rideaux, elle le vit s’arrêter devant l’office; et, dans le cadre de la fenêtre, se montra aussitôt la blanche figure d’Agnès. Même, la jeune fille sortit pour aller l’embrasser; et elle était si souriante, dans sa fraîcheur d’aurore, que sa mère en fut frappée. De plus en plus satisfaite, elle murmura entre ses dents:
--Agnès a décidément embelli d’une façon étonnante, ce printemps. Je comprends que le docteur Paul...
Elle acheva mentalement sa phrase, dont la conclusion paraissait lui être fort agréable, et s’en alla inspecter la chambre de son hôte.
Oh! cette chambre! sûrement, jamais André Morère n’avait dû en occuper une qui eût été davantage frottée, époussetée, préparée avec un soin plus minutieux! Bien qu’il n’eût pas accepté de passer la nuit chez le commandant, sous la couverture du lit, faite d’une antique perse à grands ramages, s’allongeaient les draps fleurant l’iris, choisis parmi les plus beaux que possédât Mme Vésale, en toile d’une finesse merveilleuse et ourlés de broderies savantes. Aux fenêtres tombaient des rideaux de tulle décoré de riches arabesques, dont une Parisienne eût pu être jalouse...
Et, de haut en bas, les préparatifs étaient les mêmes dans toute la maison, qui, pour cette mémorable visite, avait été astiquée de plus belle, d’une façon qui eût fait l’admiration de Mme Morère, mais risquait de n’être pas appréciée à sa valeur par son illustre fils. Et cependant, nulle part il n’aurait pu voir cuivres plus reluisants, appartements et escaliers plus cirés, à tel point qu’il semblait dangereux de s’y aventurer.
Mais les petits pieds d’Agnès ne connaissaient point une pareille crainte, et, alertement, ils volaient sur la glace des parquets, le matin du jour solennel où André Morère allait honorer de sa présence la demeure du commandant Vésale. Autant que sa mère, vraiment, elle tenait à ce que la maison se fît très belle pour le recevoir, et elle s’y employait avec un entrain joyeux.
--Ah! mademoiselle, en voilà bien des affaires pour ce Parisien! marmotta, la voyant revenir du jardin, avec une moisson d’œillets splendides, le vieux domestique, baptisé du nom poétique de Zéphire, qui depuis vingt ans était au service du commandant.
Elle eut un petit rire léger:
--Mais, Zéphire, songez donc qu’il faut soutenir l’honneur de notre province!
--Bah! mademoiselle, il n’est pas en danger, allez! Notre Beaumont vaudra toujours mieux que leur Paris, un endroit plein d’assassins et d’anarchistes! Au moins, à Beaumont, nous n’avons pas de cette engeance-là!
Mais Agnès était déjà loin, emportant la gerbe odorante destinée à fleurir le salon.
«C’est aujourd’hui qu’il vient!...» Ç’avait été la première idée, jaillie au réveil, de sa pensée flottante, alors qu’elle demeurait la tête abandonnée sur l’oreiller, les paupières closes encore à la triomphante clarté du jour qui trouait l’ombre blanche des rideaux. Et elle avait tressailli délicieusement, sans nul trouble dans sa pureté d’enfant, heureuse qu’il vînt; si heureuse même que ses lèvres n’en disaient rien, car, d’instinct, elle enfermait en elle ses impressions les plus précieuses.
«Il va arriver!...» Pendant qu’elle allait et venait dans la maison pour exécuter les ordres de sa mère, ces trois mots bourdonnaient sans relâche à son oreille avec une sonorité joyeuse d’_Alleluia_, transfigurant si bien pour elle le monde extérieur, qu’elle ne s’aperçut pas même de l’absence de soleil au ciel, jusqu’au moment où elle entendit Zéphire remarquer «qu’il pourrait bien pleuvoir pour l’arrivée du monsieur de Paris»!
Alors, elle demanda naïvement:
--Pleuvoir? Pourquoi pleuvrait-il?
--Mais parce que le temps est couvert, mademoiselle. Regardez-le.
Oui, c’était vrai, il était d’un gris doux et humide, alors qu’Agnès l’aurait voulu baigné de lumière, comme l’était son âme...
Mais le ciel favorisait ses désirs, car un premier rayon dispersa les brumes mélancoliques qui erraient sur Beaumont, à l’heure même où le commandant allait à la gare au-devant de son hôte.
Il avait dit:
--Je vous le ramènerai sans doute pour qu’il dépose son bagage ici. Ensuite, il ira voir ces messieurs au Comité de la conférence, afin de prendre avec eux les derniers arrangements.
Mais, pour une raison ou une autre, ce programme ne pouvait être réalisé, car ni le commandant ni André Morère ne parurent à l’heure indiquée. Si bien que Mme Vésale, qui était tout le contraire de patiente, s’en alla, lasse d’attendre, faire des courses, emmenant Agnès, qui, tout bas, eût bien préféré rester paisiblement au logis. Quand elles revinrent, ni le commandant ni son hôte ne s’étaient encore montrés, quoique André Morère fût arrivé par le train convenu; Mme Vésale l’avait su dans la ville, le pâtissier ayant vu passer le commandant Vésale avec un monsieur étranger. Mais au moment même où elle commençait à déclarer que son mari se moquait d’elle de la tenir ainsi en suspens, la sonnette d’entrée vibra... Puis, dans le vestibule, monta la voix sonore du commandant, à laquelle répondit une autre, d’un timbre plus grave, qui fit tressaillir Agnès... Ensuite ce furent des pas dans la galerie... Enfin la porte du salon s’ouvrit.
--Ah! je commençais à désespérer de vous voir! fit Mme Vésale, qui s’avançait avec le plus charmant sourire à la rencontre de son hôte.
Instinctivement, Agnès s’était levée aussi, son ouvrage glissé par terre, blanche comme un lis, un sourire palpitant sur ses lèvres et dans ses prunelles limpides. Enfin, elle était arrivée, la minute tant désirée tout bas!... Il était là, près d’elle, cet étranger entré mystérieusement dans sa jeune vie sans qu’elle en eût conscience. Et chose à peine croyable, il était là, dans leur maison, reçu comme un ami longtemps attendu. Il venait de s’incliner devant elle, serrant la main qu’elle lui avait tendue d’un geste machinal. Elle entendait parler sa mère, qui, selon l’ordinaire, se répandait en questions et en exclamations, voulant absolument que M. Morère prît quelque chose, quelques gouttes de malvoisie ou de madère, s’il préférait... Mais vaguement elle entendait leurs paroles, car une seule pensée bruissait dans tout son être:
--Il est là... C’est bien vrai... Je ne rêve pas...
Était-ce vrai aussi que, le commandant ayant parlé de conduire M. Morère visiter la cathédrale de Beaumont, peut-être la plus belle de France! Mme Vésale déclarait aussitôt:
--Si tu veux, Charles, que M. Morère voie bien la cathédrale, il faut que tu emmènes Agnès afin de la lui faire visiter, car tu ne la fréquentes, hélas! pas assez souvent pour la bien connaître. Ah! monsieur Morère, vous qui êtes si éloquent, vous devriez bien engager mon mari à ne pas vivre ainsi en païen!
Certes, la petite Agnès était trop fervente chrétienne pour ne pas désirer de toutes ses forces que le commandant devînt un parfait catholique... Mais ce jour-là, elle entendit à peine le vœu de sa mère, et elle ne souhaitait nullement qu’André Morère entreprît sur-le-champ la conversion de son père, quand une demi-heure plus tard, elle se trouva sur le Cours de Beaumont, marchant entre lui et Morère, pour la grande curiosité des paisibles promeneurs qu’ils croisaient.
--Quel était donc cet étranger avec le commandant Vésale?... Un Parisien?... Peut-être bien un «prétendu» pour Mlle Agnès?
--Mais non! le conférencier attendu bientôt à Beaumont, expliquaient quelques personnes bien informées.
Et partout sur leur passage, c’étaient les mêmes investigations, les mêmes chuchotements, les mêmes coups d’œil chercheurs que le commandant ne remarquait même pas, tant il était absorbé, dans l’heure présente, par le seul plaisir de recevoir le jeune homme.
Ah! combien elle semblait exquise à Agnès, cette heure présente, exquise comme la voûte ombreuse, pailletée de soleil, que faisaient, sur sa tête, les arbres du boulevard; comme le bleu délicat du ciel et la douceur chaude de cette après-midi de juin... Eût-elle jamais osé même espérer qu’elle aurait ainsi André Morère presque tout à elle! Il marchait à ses côtés. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait son visage intelligent et pensif, l’éclair de ses yeux vifs. De même qu’à Paris, il causait avec elle si simplement qu’elle ne songeait pas du tout à sa grande réputation, la questionnant cette fois avec le même intérêt, qu’elle sentait bien réel, sur Beaumont et aussi sur la cathédrale, dont, à l’avance, il se faisait décrire par elle les beautés. Bien vite, il remarqua qu’elle les lui détaillait toute vibrante d’enthousiasme contenu, et, souriant, il dit:
--Comme vous aimez votre cathédrale!
Le commandant aussitôt s’exclama avec bonhomie:
--Si elle l’aime! Dites plutôt qu’elle l’adore... Elle est bien douce, ma petite Agnès; mais je crois que vous seriez capable de la transformer en une jeune lionne, si vous vous permettiez de critiquer même une aile de la cathédrale de Beaumont... comme Beaumont lui-même, d’ailleurs.
Gaiement, il dit:
--Ainsi, mademoiselle, Beaumont a votre cœur entier?
--Oui, avoua-t-elle, tout de suite rougissante... C’est peut-être ridicule, mais je suis attachée à ses rues, à ses maisons, qui sont pour moi de vieilles amies; qui me semblent, elles aussi, avoir un visage! Je m’imagine qu’elles me reconnaissent au passage, et je me sens protégée par elles, qui m’ont vue toute petite.
--D’où je peux conclure que vous nous plaignez fort, nous autres Parisiens, qui ne pouvons, en général, être aussi privilégiés?
--A Paris, je me sentirais perdue... Pour quelques amis, on a tant d’étrangers autour de soi! Dans Beaumont, je me crois au milieu d’une grande famille!
--Oh! la jolie chose que la jeunesse et les illusions! n’est-ce pas, monsieur Morère? remarqua au passage le commandant, sur qui la société de Beaumont ne produisait pas un effet aussi avantageux.
Mais Morère ne répondit pas à ces paroles, devinant Agnès interdite de la réflexion de son père. D’ailleurs, tous trois, ils débouchaient sur la grande place nue, où se dressait la basilique dans la splendeur de ses arches aériennes, de ses longues théories de saints gothiques, de ses clochetons, de ses sveltes ogives, sous le jet de sa flèche, véritable dentelle de pierre, de ses tours hautaines, d’où s’élançait, dans l’espace infini, l’essaim grimaçant des gargouilles.
--Ah! mademoiselle, que je vous comprends d’avoir l’amour et la fierté de votre cathédrale! fit Morère, trop sensible à toute beauté pour n’être pas enthousiasmé par cette superbe création des vieux siècles de foi.
Agnès eut dans les yeux un éclair ravi.
--N’est-ce pas qu’elle est admirable?... Et si noble!... Quand j’étais enfant, elle m’inspirait tant de respect qu’il m’était impossible d’y demander moins que de très grandes grâces!
--Et maintenant?
--Maintenant, j’y viens pour les petites comme pour les grandes.
--Avec la certitude d’être exaucée? interrogea-t-il presque malgré lui, instinctivement confus de fouiller ainsi dans l’âme de cette enfant, qu’il prenait plaisir à étudier comme une délicate fleur humaine.
Mais, très simple, elle dit, vibrante d’une absolue confiance:
--Quand c’est pour mon bien, je suis toujours exaucée.
Il ne répondit pas, savourant, lui, le sceptique en vain altéré de foi, l’effleurement d’une vraie croyance. De nouveau, il la trouvait exquise, parce qu’elle incarnait un type à part, cette douce petite fille, façonnée par l’éducation religieuse et la vie de province; dont la forme frêle et blonde semblait avoir été créée, non pour éveiller le désir, mais seulement pour envelopper l’âme immatérielle qui était vraiment tout son être; une âme très simple et toute neuve, d’une délicieuse candeur, close à l’idée même du mal, ouverte spontanément à la compréhension des choses divines, faite pour ne goûter que les plus pures des tendresses humaines et aimer les joies très hautes du complet oubli de soi.
A sa suite, il venait de pénétrer dans la cathédrale, et, avec son sens d’artiste, il goûtait une véritable jouissance à la voir marcher d’un pas qui effleurait les dalles, sous la lumière adoucie tombée des antiques vitraux dans les chapelles gothiques où, sur les fresques naïves, se profilaient de jeunes saintes, sveltes et blanches comme elle. Ah! qu’elle était bien en harmonie avec le temple austère et mystique qu’avaient élevé, des siècles auparavant, des êtres croyants comme elle, où étaient venues prier les vierges innocentes à qui elle ressemblait d’âme comme de visage...
Pieusement, au passage, elle venait de s’agenouiller devant un Christ miraculeux, émacié sous une longue robe couleur d’or, son œil limpide levé vers la statue qui se dressait dans le flamboiement des cierges.
Et tandis qu’il la contemplait, bouleversé d’un étrange sentiment d’envie, lui qui, tout bas, ne croyait même pas au bien qu’il prêchait, dans son cerveau amoureux des contrastes, jaillit soudain la pensée de ces femmes, de ces Parisiennes délicieusement perverses qu’il rencontrait chaque jour; de celle-là surtout dont le blanc visage sous des cheveux de lumière, dont les yeux, le sourire, affolaient comme des caresses; charmeuse indéchiffrable dont il adorait l’esprit autant que l’âme insaisissable et la forme charmante; toujours désirée et toujours fuyante, qui cependant le possédait tout entier, aiguisant et endormant ses curiosités d’observateur, ébranlant tous ses nerfs par la seule évocation qu’il faisait d’elle une seconde... Et, analyste toujours, il se donna le plaisir de scruter l’abîme qui s’étendait entre cette exquise et troublante incarnation de l’être féminin et la petite fille blonde agenouillée à quelques pas de lui, ses mains jointes vers l’autel; abîme que rien ne comblerait jamais, même quand l’enfant serait devenue femme, parce qu’elles différaient l’une de l’autre dans l’essence même de leurs deux natures.
Pensif, il laissait les minutes couler. Mais Agnès crut qu’il l’attendait; et, un peu confuse, elle se leva vite, après un signe de croix. Alors ils reprirent leur marche.
De sa voix pure, assourdie par le respect du temple, elle lui expliquait, ne doutant guère de leur exactitude, les vieilles légendes que racontaient les bas-reliefs du chœur, d’une saisissante intensité de vie dans leur gaucherie naïve, et les boiseries ouvragées qui dominaient les stalles du Chapitre. Elle lui disait l’origine des précieux reliquaires, des statues couchées dans leur sommeil de bronze sur les pierres tombales... Et lui, le dilettante charmé, souhaitait autant qu’elle, l’innocente petite fille, que cette visite, pour tous deux inoubliable, ne s’achevât pas encore. Aussi, d’instinct, pour en prolonger la jouissance, ils allaient lentement, très lentement, s’arrêtant au moindre prétexte, sous les hautes voûtes envolées vers le ciel.