Rêve blanc

Part 3

Chapter 33,770 wordsPublic domain

Sans doute, le conférencier attendait son arrivée pour commencer. Dès qu’elle fut installée, la portière, qui fermait l’entrée de l’estrade, fut soulevée, et André Morère parut. Des applaudissements, aussitôt, éclatèrent dans la salle maintenant comble. Il s’inclina légèrement et parcourut du regard son très élégant auditoire où le murmure des conversations s’était fondu dans un silence attentif. Le commandant mit son lorgnon et s’installa confortablement dans son fauteuil. Mme Vésale murmura:

--Il a très bon air! l’aspect d’un garçon tout à fait comme il faut...

Agnès ne l’entendit pas, absorbée par une surprise inconsciente... Ce n’était pas ainsi qu’elle s’était figuré cet homme que les paroles enthousiastes de son père lui avaient fait entrevoir comme une façon d’apôtre parti pour une croisade ayant pour but la conversion de ses contemporains. Tous les jours précédents, quand on prononçait devant elle ce nom de Morère, son imagination aussitôt lui montrait le preux chevalier aux yeux clairs, brillants d’une foi inspirée, qui était sur l’un des vitraux de la cathédrale. Mais André Morère n’avait rien de l’apparence d’un apôtre, ni même d’un vaillant chevalier des siècles passés. Loin d’en avoir la robuste carrure, il était bien de son temps; de taille mince et nerveuse découplée par l’habit, le visage pensif, le front haut dominant un regard tout ensemble très vif et très pénétrant, l’allure d’une distinction un peu hautaine accusée encore par l’irréprochable et élégante correction de sa tenue d’homme du monde.

Il attendit quelques secondes, tenant sous son regard son brillant public, puis il commença à parler... Et alors Agnès oublia tout ce qui n’était pas les mots que disait cet inconnu d’une voix étrangement harmonieuse et chaude, résonnant avec des vibrations profondes. Tout simplement, il racontait d’abord ce qu’était l’œuvre en faveur de laquelle il venait demander protection. Mais, à mesure qu’il parlait, une flamme semblait jaillir de son âme même, pour aller échauffer celle de son auditoire mondain, dont il s’emparait en maître, dont il emportait la pensée comme d’un coup d’aile, évoquant le rêve d’une communion de tous les hommes, croyants et incrédules, en l’amour de ceux qui souffrent.

A peine, en l’écoutant, pouvait-on soupçonner en lui le dilettante sceptique et inguérissable, à certains mots qui raillaient sourdement le vol de sa pensée, dans le retour mélancolique qu’il faisait sur l’état moral des hommes de son temps, dont il analysait les inquiétudes d’âme et d’esprit avec une perspicacité douloureuse. A peine pouvait-on discerner l’amertume et l’ironie décevantes, dans la façon dont il disait l’inanité presque fatale de la croisade nouvelle entreprise pour ressusciter parmi les hommes le désir d’une vie intérieure très haute; dans la clairvoyance aussi avec laquelle il constatait les contradictions que les plus courageux mêmes mettaient entre leur idéal et leurs actions.

Agnès, elle, était bien trop jeune, trop naïve, pour saisir ces nuances que remarquaient aisément ceux qui savaient quel être compliqué, subtil, ondoyant, tout à la fois sceptique et vibrant, était André Morère. Elle, ne voyait en lui qu’un homme d’âme très généreuse. Tout son cœur battait d’enthousiasme en l’écoutant; et une sympathie ardente et juvénile la jetait vers lui, qui parlait de ceux qui souffrent avec une pitié frémissante dont l’écho résonnait profondément en elle-même.

Dans ses paroles, elle voyait la seule expression d’une infinie compassion pour toutes les misères, le désir passionné de les alléger; et une soif l’envahissait de devenir meilleure, plus dévouée, plus détachée d’elle-même, pour se mieux donner aux autres... Un regret aussi, presque un remords, la troublait, de n’avoir peut-être pas fait encore assez pour eux... Son âme tendre se dilatait dans cette atmosphère d’amour pour toutes les créatures humaines dont il semblait l’envelopper... Sans en avoir conscience, elle transfigurait et simplifiait sa pensée, sans soupçonner que le véritable sens lui en échappait parfois, orientée vers des horizons à elle inconnus, évoquant des impressions, des sentiments dont elle n’avait jamais senti l’atteinte, qu’elle ignorerait peut-être toujours...

Et, palpitante d’émotion, elle lui jeta tout bas le merci de son jeune cœur quand il se tut, ses derniers mots étouffés par un formidable bruit d’applaudissements.

Un peu plus pâle qu’en entrant, une lumière plus intense encore dans les yeux, il demeurait aussi maître de lui-même devant cet enthousiasme qu’il excitait, s’inclinant avec la même aisance dominatrice, les nerfs détendus pourtant. Et personne ne remarqua que son regard s’était une seconde perdu dans deux prunelles sombres,--celles d’une belle jeune femme blonde,--arrêtées brûlantes sur lui. Puis il se détourna et sortit, sans retour, malgré les acclamations qui le rappelaient encore.

Le commandant exultait. Son âme très simple ne lui avait guère plus qu’à sa fille fait pénétrer les dessous sceptiques de cet ardent appel à la charité humaine. Et, la face épanouie, il se répandait en exclamations enthousiastes:

--Quel talent de parole a ce garçon! Quelle hauteur d’esprit! Quelle nature élevée!... Je ne m’attendais pas encore à tant... Il faut absolument que je le voie... J’ai besoin de causer avec lui... Certainement, il est le fils de mon vieil ami Morère... Il lui ressemble d’une façon étonnante quand il parle! Je suppose que maintenant on peut l’approcher.

--Qu’est-ce que tu veux à ce monsieur? Laisse-le donc se reposer, fit tout de suite Mme Vésale, qui avait l’esprit de contradiction sensiblement développé.

Agnès ne dit rien. Mais tout bas, elle souhaitait que son père exécutât sa résolution, car un désir obscur s’agitait en elle de se retrouver en présence de cet inconnu dont les paroles vibraient encore dans son âme même. Et elle fut contente d’entendre le commandant déclarer nettement:

--Ce que je veux? Mais causer avec lui, tout simplement. Suivez-moi toutes les deux, pour que nous ne nous perdions pas dans la foule.

En vérité, un flot humain envahissait les galeries, les escaliers; un flot bavard, souriant, parfumé, qui s’arrêtait de-ci de-là sur les marches, obstruait les portes, et que le commandant traversa non sans peine, suivi de Mme Vésale mécontente et d’Agnès un peu étourdie de tant de mouvement autour d’elle.

--Ne pourrais-je parler à M. Morère? demanda-t-il au domestique galonné qui semblait garder l’entrée des appartements non livrés au public.

--Je ne crois pas. M. Morère est dans le salon de Mme la marquise. Je ne pense pas qu’il reçoive en ce moment.

--Eh bien, informez-vous-en, ordonna la commandante de plus en plus courroucée.

Et le commandant ajouta, mais avec sa bonne humeur habituelle:

--Veuillez dire à M. Morère qu’un vieil ami de son père désire lui serrer la main. Voici ma carte Remettez-la-lui, je vous prie.

Le domestique obéit, laissant le commandant au seuil de la terre promise, mais il reparut bientôt, invitant M. le commandant Vésale et ces dames à le suivre. Il souleva la lourde portière de tapisserie et les introduisit dans une sorte de somptueuse bibliothèque, qui éveilla chez Agnès la sensation de pénétrer dans un musée. La pièce était, pour l’instant, pleine du monde des intimes de la marquise de Bitray comme du conférencier, réunis par groupes, animant le silence du bourdonnement des conversations multiples. Au moment même où la portière s’entr’ouvrait, le regard d’Agnès tomba sur l’un de ces groupes et s’y attacha. Sous la pleine lumière d’une fenêtre, André Morère et Mme de Villerson causaient, imperceptiblement isolés des autres personnes présentes; elle, debout comme lui, son buste souple un peu cambré en arrière, ses cheveux fauves s’éclairant de tons d’or rouge sous la clarté de soleil qui les nimbait.

Était-il surprenant qu’André Morère la regardât,--comme s’il avait dû ne pouvoir jamais détacher les yeux de son visage? songea candidement Agnès. Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler cette jeune femme si belle... Mais le commandant n’avait pas, à ce point, le sens esthétique développé, et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il traversait la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts, avec la politesse excessive dont il était coutumier. Puis, tendant la main au jeune homme, tandis que Mme de Villerson reculait un peu, une lueur curieuse dans le regard, il dit de sa voix sonore:

--Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai beaucoup aimé votre père, et je suis charmé d’avoir l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le bien que je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre jeunesse contemporaine... qui en a si grand besoin!

Un indéfinissable sourire avait couru sous la moustache d’André Morère. Très courtois, il s’inclina:

--Je suis heureux, commandant, d’avoir en quelque chose pu mériter votre approbation... Mais vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma faible voix ressemble bien souvent à celle de Jean, prêchant au désert.

Le commandant protesta vivement.

--Ne doutez pas de votre mission, monsieur, sans quoi vous êtes perdu... Rappelez-vous que tous les honnêtes gens sont avec vous et vous entourent de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare de voir un homme de votre âge prendre aussi à cœur le perfectionnement moral de ses contemporains... Et nous avons tous, hélas! besoin de perfectionnement, mais c’est dans l’âme des jeunes surtout qu’il faut jeter le désir d’une vie noble, guidée par les principes qui font les hommes vraiment forts... Vous avez bien raison, monsieur, de prêcher à haute voix la vertu; elle seule empêche les cataclysmes qui bouleversent un pays...

Le commandant était parti sur le sujet qui lui était cher, et il avait totalement oublié le lieu où il était, le cercle qui l’entourait. Il ne s’apercevait pas qu’au son de sa voix vibrante,--sa voix de commandement,--un demi-silence s’était fait dans le salon, que des yeux curieux l’examinaient, que, sur bien des lèvres, un sourire flottait.

Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée pourpre envahit son visage. Elle se sentait d’ailleurs très intimidée dans ce milieu si différent de celui qu’elle connaissait; dans une glace, elle s’aperçut justement, toute droite et rougissante à côté de sa mère, ayant un air de petite pensionnaire effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des femmes qui causaient autour d’elle à demi-voix, tout en les examinant, elle et ses parents. L’idée fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait en spectacle; et elle éprouva un irrésistible désir de s’enfuir, ainsi qu’autrefois quand, au couvent, elle se trouvait sous le regard de Monseigneur pour lui réciter un compliment de bienvenue.

Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec une attention marquée, les jugements du commandant; c’était le conférencier lui-même. Il y avait bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une expression dont Agnès ne pouvait démêler le sens, car elle ne savait pas ce que c’est qu’une curiosité de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux, paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de son père et même aux réflexions de sa mère, qui jugeait à propos de se mêler à la conversation, ayant horreur du rôle de personnage muet. Et Agnès en éprouva pour lui une reconnaissance ardente; telle, qu’elle ne se troubla pas quand son père se décidant à prendre congé, elle sentit sur elle le regard pensif du jeune homme, auquel M. Vésale la présentait,--ainsi que l’on présente les humbles mortels aux personnages illustres.

Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir salué Mme Vésale, intérieurement très flattée d’avoir conversé avec un homme célèbre. Et elle éprouva une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand elle entendit son père dire au jeune homme:

--Il y a, monsieur, différentes questions dont j’aimerais à vous entretenir... Serais-je très indiscret en vous demandant s’il y a un jour où je pourrais vous rencontrer sans vous déranger?

Courtoisement, André Morère répliqua:

--Mais, commandant, c’est moi qui irai vous...

--Non, non, du tout... A l’hôtel, nous ne pourrions causer tranquillement.

--Alors, commandant, je suis à vos ordres pour le jour que vous préférez.

Et Morère donna sa carte au commandant, qui, après une courte délibération avec le jeune homme, y inscrivit la date et l’heure choisies pour le bienheureux rendez-vous. Alors seulement, il s’avisa qu’il y avait longtemps qu’il retenait André Morère et se décida à lui permettre d’aller présenter ses hommages à la marquise de Bitray, qui, d’ailleurs, le faisait discrètement demander.

III

Si le commandant avait été ravi, à peu de frais, de sa conversation avec André Morère chez la marquise de Bitray, il le fut bien davantage encore de la visite qu’il fit le lendemain au jeune homme. Poursuivant une idée germée soudainement dans son cerveau à la suite de la conférence, il était allé lui demander de vouloir bien venir à Beaumont,--dont il était une des autorités,--afin d’y répandre davantage encore la bonne parole. Certes, ses concitoyens la connaissaient; mais en fin de compte, ils ne pourraient jamais que gagner à l’entendre hautement commenter par un orateur tel qu’André Morère.

Et le jeune homme n’avait pas repoussé la proposition, tout en faisant certaines réserves. Il avait écouté, avec une bonne grâce parfaite, les appréciations de son interlocuteur sur la nouvelle génération, sur les progrès de l’anarchie, conséquence fatale de la déplorable éducation donnée à la jeunesse des classes pauvres; sur l’action démoralisatrice exercée par les écrivains dans les hautes classes...

D’où nécessité de réagir..., etc., etc.

Tous deux, sur bien des points, étaient tombés d’accord, cherchant au mal des remèdes à l’efficacité desquels le commandant croyait avec tout l’optimisme de son honnête nature,--le commandant seul... Et, finalement, André Morère l’avait, comme il le désirait, conduit auprès de sa mère, à qui M. Vésale souhaitait présenter ses hommages ainsi qu’à la veuve d’un vieux compagnon d’armes.

C’est en déjeunant que le commandant faisait ce récit, tout rempli d’aise encore au seul souvenir de sa visite, écouté à demi par Mme Vésale, toujours absorbée par l’idée de ses courses, et très attentivement par Agnès, silencieuse toutefois par un reste d’habitude de sa petite enfance, où elle n’avait pas permission d’élever la voix à table ni de questionner son père ni sa mère.

--C’est une femme charmante que Mme Morère! expliquait le commandant, tout en dévorant allégrement sa côtelette, tout à fait bien..., de visage et de manières!

Les lèvres de Mme Vésale se plissèrent un peu.

--Toujours enthousiaste, Charles! Enfin c’est entendu, Mme Morère est une merveille, comme son fils!

--Allons, allons, Sophie, ne t’irrite pas. Mme Morère a les cheveux tout blancs!... Une vraie douairière, très douce, très calme et très grande dame, malgré sa simplicité... Elle porte toujours le deuil de son mari... Et pourtant il y a des années qu’elle est veuve! Elle avait les larmes aux yeux en parlant de lui, pendant que nous réveillions ensemble les vieux souvenirs... Elle m’a exprimé le désir de renouveler connaissance avec toi, Sophie.

--Elle est bien aimable. Mais ce ne sera toujours pas pendant notre séjour actuel à Paris... Je n’ai pas plus le temps de faire des visites que celui d’en recevoir. Je suis accablée de courses... Il me faut encore retourner au _Bon Marché_ pour les rideaux que j’ai achetés et que l’on ne m’envoie pas. Les administrateurs de ces magasins sont incroyables! Ils n’ont pas l’air de se douter que leurs clients ont autre chose à faire que de réclamer les achats non livrés!

La commandante commettait-elle un jugement téméraire?... Toujours est-il qu’elle fut interrompue dans l’expression de son mécontentement par l’entrée de la femme de chambre qui apportait les fameux rideaux, cause de son irritation. De nouveau, elle gronda pourtant:

--Ah! comme ils arrivent bien!... Juste au milieu du déjeuner! Il faut maintenant que j’aille voir s’il n’y a pas d’erreur!...

Et la commandante, se levant très nerveuse, disparut dans la pièce voisine. Son mari eut un discret soupir d’allégement, et, bien vite revenu à son sujet favori pour l’heure, il reprit:

--Mme Morère m’a demandé, Agnès, si j’avais des enfants. Je lui ai dit que j’étais père d’une jeune personne pas trop mal tournée, ma foi!

Et doucement, il caressa la joue d’Agnès.

--Alors, elle m’a bien vite témoigné le désir de connaître cette jeune fille accomplie...

--Oh! père...

--Eh bien, mademoiselle, ne trouvez-vous pas que vous méritez d’être appelée une jeune fille accomplie? Je le regrette de tout mon vieux cœur alors... Enfin, tant pis, j’ai promis à Mme Morère de te présenter à elle... Nous irons tous les deux la voir, Agnès, si ta mère tient à demeurer la proie des magasins... D’ailleurs, il faut que je m’entende avec son fils pour savoir à quelle époque il pense pouvoir venir à Beaumont. Ça va-t-il, Agnès? Un sourire aux lèvres, elle dit gaiement:

--Cela va, père.

Une ondée de sang avait rosé sa peau délicate. Elle rougissait ainsi à la moindre impression, mais elle eût, pour le moment, été bien en peine de dire pourquoi cette flamme lui était montée au visage; peut-être parce qu’elle éprouvait un plaisir inconscient à l’idée de connaître la maison de celui dont la parole était vivante encore dans son souvenir...

Le commandant continuait:

--J’ai encore une autre proposition à te faire, petite Agnès... Tout à l’heure, comme je rentrais à l’hôtel, je me suis trouvé devant l’Opéra, et l’idée m’est venue que, peut-être, ma fillette ne serait pas fâchée d’y passer sa soirée... Hein, Agnès, qu’en dis-tu?

--Je dis, père, que tu as eu une pensée délicieuse. Mais maman?...

--Eh, bien..., quoi, ta mère?... Elle ne peut pas trouver mauvais que tu ailles écouter de la musique. Que diable, tu es sortie du couvent, et je t’assure, ma petite fille, que tu peux sans scrupule aller au spectacle...

--Qui parle de spectacle? fit la commandante qui rentrait, vérifiant les notes qu’elle venait de recevoir.

--Moi!... Je vous offre à toutes les deux une soirée à l’Opéra.

--Charles! tu ne penses pas à conduire Agnès au théâtre?

--Eh! pourquoi pas?

--Mais parce que ce n’est pas un lieu convenable pour une jeune fille!

Le commandant se prit à mordiller sa moustache, signe de grande impatience chez lui.

--Ah çà, Sophie, tu déraisonnes... Si tu trouves qu’une fille de dix-huit ans, bonne à marier, ne peut pas aller entendre un opéra sous peine d’être compromise, il n’y a qu’à la reconduire au couvent pour l’en sortir juste le jour de ses noces! Ta mère, ma chère amie, n’était pas d’humeur aussi farouche, et tu pourrais te souvenir que notre première entrevue a eu lieu, jadis, au Théâtre-Italien...

La commandante ne s’attendait pas à cet argument direct. Elle ne répondit pas, ayant deviné, d’ailleurs, à l’accent de son mari, qu’il serait habile à elle de ne pas entrer en discussion avec lui ce jour-là, si elle voulait s’éviter une défaite... Et, au bout de quelques secondes, elle reprit:

--Alors tu tiens à donner à Agnès le goût du théâtre? Soit! Que joue-t-on ce soir?

--_Roméo et Juliette_.

Mais ces deux noms ne disaient absolument rien à la commandante, qui n’avait guère plus de sympathie pour la musique que pour la poésie. Et, encore hérissée, elle continua:

--Qu’est-ce que ce _Roméo_ et cette _Juliette_? Quel est le sujet de l’opéra? Je ne m’en souviens pas...

Le commandant lui-même ne s’en souvenait que vaguement, et très sincère, il expliqua:

--C’est l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles qui rendent leurs enfants très malheureux par leur désunion. Le livret est un peu triste, si je me rappelle bien... mais la musique est très agréable. Il y a de fort jolis airs dans cet opéra.

--Il ne renferme pas de ballets, au moins?

--Oh! je ne pense pas... Comment veux-tu qu’on danse dans les circonstances lamentables où se trouvent les personnages?... Ce serait tout à fait déplacé!...

La commandante ne releva pas cette explication. Elle avait protesté bien plus par esprit de contradiction qu’en vertu de principes très arrêtés, comme elle en avait sur certains chapitres. Ayant reçu du ciel une nature tout le contraire de rêveuse, pourvue d’un esprit net et pratique, elle n’eût jamais pensé qu’une soirée à l’Opéra,--qui lui eût paru, à elle, carrément ennuyeuse,--pût avoir une influence morale quelconque sur Agnès, jugeant sa fille créée à sa ressemblance.

Aussi, satisfaite d’avoir fait montre de son autorité, ayant décliné pour son compte l’offre du commandant, elle ne fit plus de grandes objections à ce qu’il emmenât sa fille écouter l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles nobles...

... Le commandant et Agnès éprouvaient toujours un extrême plaisir à sortir tous les deux ensemble, sans un tiers entre eux; et, ce même soir, ils s’en allèrent au théâtre aussi allégrement que deux écoliers en liberté; Agnès, tout amusée de voir s’éclairer les magasins, d’une somptuosité inconnue à Beaumont, qui charmaient ses yeux peu blasés, comme des visions de contes de fées. Et ainsi lui apparut aussi l’Opéra sous le flamboiement des globes de lumière blanche, sa grande silhouette, découpée sur un ciel clair.

Pour la première fois, elle pénétrait dans une salle de spectacle, et une sensation d’éblouissement envahit son jeune cerveau, quand, assise auprès du commandant, ses yeux errèrent sur la scène encore close, sur le lustre scintillant, sur ces espèces de petits salons que son père appelait des loges et où étaient assises, devant des messieurs cravatés de blanc,--qui la firent penser à André Morère,--des femmes en robes pâles, ennuagées de dentelles, de vaporeuses draperies, d’où émergeaient leurs épaules nues.

Oh! ces épaules offertes ainsi à tant de regards d’hommes! Elles amenèrent une rougeur sur les joues d’Agnès, qui jamais n’avait vu de bal et tressaillait d’une sorte de honte devant cette nudité dont s’offensait sa délicatesse de vierge. Et vite, elle ramena ses yeux vers la scène, tandis que le commandant, n’ayant pas les mêmes scrupules, promenait sa lorgnette dans la salle, sur le public qu’attirait, dès le début de la représentation, la rentrée d’un chanteur célèbre. Et soudain, une exclamation lui échappa à la vue de deux jeunes femmes qui venaient d’entrer dans une loge et s’asseyaient lentement, leur cavalier restant dans la pénombre.

--Eh! eh! Agnès, regarde donc cette dame blonde, près de nous, n’est-ce pas celle qui causait avec André Morère, quand nous sommes entrés dans le salon particulier de la marquise de Bitray? Il me semble bien la reconnaître.

--Où cela, père? fit Agnès avec un effort pour reprendre possession d’elle-même.

--Là, à ta gauche, dans cette loge!... Et ce monsieur qui y entre aussi, qui la salue, qui s’assied derrière elle... Mais, sapristi! c’est Morère lui-même. Ne penses-tu pas?

Et dans sa moustache, le commandant finit:

--Ah! le gaillard! Il ne doit pas s’ennuyer avec de pareilles épaules sous les yeux!

Agnès, tout de suite, s’était tournée vers le point indiqué par son père, agitée d’un inconscient désir de voir André Morère, mais elle n’aperçut que des formes masculines dans la profondeur de la loge. La jeune femme avait fait un mouvement qui masquait son interlocuteur, et elle seule apparut au regard d’Agnès, délicieusement blonde dans le velours noir de sa robe tout unie dont le corsage, très décolleté, dégageait la gorge d’une pâleur laiteuse, le col svelte qui soutenait la tête nimbée par les cheveux fauves relevés très haut sous la flamme d’un large croissant solitaire. Et elle avait ainsi un tel éclat de fleur humaine, exquise et capiteuse, une telle splendeur de beauté physique, qu’Agnès, instinctivement, détourna la tête, ainsi qu’elle eût fait devant une statue sans voiles.