Rêve blanc

Part 2

Chapter 23,795 wordsPublic domain

Ah! qu’ils l’avaient gâtée, ces chers vieux dont elle gardait un souvenir tout palpitant d’affection émue, en dépit du temps enfui... Voici qu’en cette minute, il lui revenait la vision d’autres fêtes de Pâques, dans sa petite enfance passée auprès d’eux. Alors, quand les cloches sonnaient, le samedi saint, elle s’en allait, le cœur battant, chercher, parmi le buis, les œufs déposés, «par les cloches, à leur retour de Rome», dans de menus paniers d’osier bleu et blanc, qu’elle conservait, rangés sur une planche de son étagère... Et comme ils la regardaient, trottinant pour cette bienheureuse recherche, la grand’mère encore toute jolie sous ses papillotes neigeuses, le grand-père solide et fort, avec de gros sourcils, une grosse voix, pas effrayante du tout, même quand il voulait gronder!

Car alors, le couvent ne l’ayant pas assagie, elle n’était pas trop raisonnable, la petite Agnès; et, en compagnie de Cécile,--un vrai garçon,--elle avait commis, en ce temps-là, bien des sottises qui la faisaient sourire, à cette heure, d’un sourire indulgent de grande personne... Elle avait changé... et Cécile aussi...

Cécile!... Ce nom qui traversait le souvenir d’Agnès fit dévier sa pensée, y évoquant soudain l’image de la jeune femme, telle qu’elle lui était apparue le matin. Non, décidément, elle n’était plus la même, Cécile... Depuis leur rencontre, cette idée la poursuivait, presque obsédante... Certes, elle avait toujours ses joues fraîches, ses yeux rieurs, sa bouche joyeuse aux lèvres très rondes. Et pourtant, Agnès ne retrouvait plus en elle son insouciante compagne. Était-ce le mariage qui l’avait transformée ainsi, lui mettant au regard cet éclair rayonnant?

Vraiment, jusqu’à la minute où la jeune femme lui avait parlé avec ce visage nouveau, Agnès n’avait jamais imaginé que ce pût être une telle source de joie d’être mariée. Même, elle s’était étonnée de l’exubérante satisfaction de Cécile pendant ses fiançailles; exubérance qui la choquait un peu dans sa réserve de petite fille très pure... Et maintenant, comme si elle eût deviné ses muettes questions, Cécile venait de lui dire: «Tu comprendras quand tu aimeras à ton tour!»

Quand elle aimerait... Mais elle avait aimé déjà! Elle avait eu pour des religieuses, pour quelques-unes de ses compagnes, une affection dont la douceur ardente lui pénétrait toute l’âme, y éveillant des joies si intenses qu’elles en devenaient douloureuses... Alors, que voulait dire Cécile?...

Et soudain, dans son esprit songeur, une interrogation jaillit, l’agitant toute d’un frémissement sourd. Ce sentiment si fort qui transfigurait sa rieuse amie, était-ce donc celui qu’on appelait l’amour?... L’amour, un mot que ses lèvres seules connaissaient et ne prononçaient jamais que dans sa prière; ou, encore, quand elle lisait certains chapitres de son _Imitation_. Et dans sa pensée, montèrent les paroles de passion mystique tant de fois prononcées par sa bouche d’enfant innocente: _C’est quelque chose de grand que l’amour, et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger, ce qui est pesant... et doux ce qu’il y a de plus amer... Rien n’est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux... Celui qui aime, court, vole, il est dans la joie... Que l’amour me ravisse et m’élève au-dessus de moi-même par la vivacité de ses transports..._

Jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul pouvait ainsi attirer l’âme, défaillante dans l’extase. Pour la première fois, elle se demandait, presque effrayée, s’il était possible que le cœur pût avoir le même élan vers une créature humaine; si le mot troublant, répété presque à chaque ligne dans le livre de prières, avait un autre sens plus terrestre, que son amie connaissait maintenant...

Depuis qu’elle était sortie du couvent, Agnès avait souvent entendu ces phrases sortir de la bouche de son père: «Quand nous marierons Agnès», ou: «Quand Agnès sera mariée.» Et elle n’y avait pas pris garde. Se marier lui paraissait une chose toute naturelle, un événement qui devait nécessairement se produire dans la vie d’une femme. Ainsi, toute petite, elle avait été baptisée et, plus tard, elle avait fait sa première communion. Et pourtant, tout à coup, ce mot de «mariage» lui apparaissait revêtu d’un sens inconnu, mystérieux et charmeur... Cela, pour quelques paroles échappées à cette rieuse Cécile, parce qu’elle avait vu la jeune femme serrer son bras contre celui de son mari, avec cette attitude de confiance heureuse qu’on a seulement auprès de ceux qui vous sont chers par-dessus tout...

Un jour arriverait-il donc où elle aimerait ainsi un inconnu, venu elle ne savait d’où, qui l’emmènerait comme ce grand officier avait emmené son amie, et, sans qu’elle pût prévoir comment, lui éclairerait le regard de cette allégresse étrange?...

Une rougeur courut sur son visage à cette évocation trop précise. Et elle secoua la tête pour fuir ce flot de pensées qui lui montaient au cerveau, prise d’une crainte, dans sa conscience délicate, d’avoir fait mal en rêvant ainsi. D’instinct même, elle se leva, prête à prendre un livre pour échapper à elle-même. Mais elle s’arrêta; et seulement, très résolue, elle obligea sa pensée à se porter vers ce voyage à Paris, dont l’annonce, une heure plus tôt, l’avait ravie; à cette conférence, qui excitait sa curiosité; aussi, à celui qui la ferait et que son père paraissait tenir en si haute estime... Une minute, elle chercha à se le figurer tel qu’elle le concevait d’après les paroles du commandant,... un peu comme une sorte de missionnaire laïque prêchant le bien aux hommes.

Puis, aussi, elle songea, amusée, aux exclamations qui s’élèveraient à la musique, quand, à la sortie des vêpres, Mme Vésale annoncerait à ses amies qu’elle partait pour Paris, et aux commissions sans nombre dont les dames de Beaumont trouveraient aussitôt à les charger. Mais une ombre passa sur son visage quand elle se rappela qu’à la musique, elle allait rencontrer non seulement la bonne Mme Darcel, lui chantant à tout propos les louanges de son fils Paul, mais encore le docteur Paul lui-même. Or, il intimidait beaucoup Agnès, ce docteur Paul, un garçon sérieux, grave même d’aspect, qu’elle savait être un savant. Sa mère disait avec fierté que, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir un médecin célèbre à Paris. Mais il avait l’amour exclusif de sa province; il y était revenu poursuivre la carrière de son père, et déjà il tenait une place importante dans la société de Beaumont; encore qu’il n’eût rien de très séduisant, avec ses traits un peu durs, ses yeux gris, sévères et calmes, sa légère gaucherie d’allures dans le monde qu’il n’aimait pas; se plaisant seulement dans la compagnie des hommes, trouvant celle des dames d’une insignifiance parfaite, semblait-il. Au demeurant, très bon et d’un dévouement sans limites pour ses malades.

Mais ces qualités ne suffisaient point pour rendre Agnès moins intimidée par sa seule présence, et, dans un souhait fervent, elle murmura:

--S’il pouvait n’être pas à la musique, tantôt!

Même, elle était toute prête à faire une petite prière à cette intention. Elle n’en eut pas le temps. La porte de sa chambre s’ouvrait, et Mme Vésale apparaissait en tenue de sortie.

--Comment, Agnès, tu n’as pas encore ton chapeau?... Mais il va être trois heures... Tu n’entends donc pas les vêpres sonner?

Toute rose, Agnès se dressa. Enfermée dans sa songerie, elle n’avait rien entendu... Pourtant tout l’air vibrait maintenant de carillons sonores... Très vite, avec un mot d’excuse, elle mit son chapeau, prit son livre de prières, puis descendit pour rejoindre sa mère, déjà dans le vestibule.

II

--Eh bien, Charles, es-tu prêt, enfin? Il est l’heure de partir, sans quoi nous manquerons le train! cria, du vestibule, la commandante, que les voyages avaient le privilège de jeter dans un état d’agitation exceptionnelle.

Depuis le matin, elle trottait dans la maison, accablait les domestiques de recommandations, leur enjoignant de bien veiller sur toutes les bêtes de la basse-cour, de se livrer à des époussetages quotidiens dans les appartements, d’arroser les fleurs bien régulièrement, de ne pas mettre les palmiers dans les courants d’air, etc. Et elle n’interrompait la série de ses ordres que pour presser le commandant, qui, faisant toute chose avec méthode, se rebiffait devant les injonctions répétées de sa femme, sûr d’être prêt à l’heure voulue. Aussi l’appel impatient qu’elle lui jetait, du rez-de-chaussée, n’eut-il pas le don de l’émouvoir beaucoup. Il réunit ses bagages, en vérifia le nombre; puis, après un coup d’œil d’homme soigneux autour de sa chambre, se mit enfin en devoir d’aller gagner la voiture où sa femme était déjà installée, s’agitant de plus belle auprès d’Agnès, qui gardait sagement le secret de son plaisir. En effet, la commandante n’était point pour le moment d’humeur à voir sa fille ravie de partir; avec des gestes nerveux, elle fourrageait dans son sac de voyage.

--Agnès, j’ai oublié la clef de mon armoire au linge. Vite, cours la chercher...; Julie ne la trouverait pas.

Agnès sauta hors de la voiture, mais elle n’avait pas traversé le trottoir que sa mère la rappelait:

--Reviens, Agnès... Je me trompais... La clef est là dans ma sacoche. Viens vite... ou plutôt non..., va presser ton père. C’est incroyable la mauvaise volonté qu’il met à se dépêcher!... Et Dieu sait pourtant que c’est bien à cause de lui que nous nous mettons en route aujourd’hui! Si sa maudite conférence n’avait pas lieu demain, j’aurais attendu, pour aller à Paris, l’exposition annoncée au _Louvre_ pour lundi prochain... C’eût été beaucoup mieux... Mais les hommes sont égoïstes jusqu’aux moelles!

Depuis longtemps, Agnès était dans la maison, et la commandante monologuait ainsi affairée, très rouge, tirant sa montre à toute minute, irritée de ne pas voir reparaître la jeune fille. Tout juste, elle se calma le temps de répondre au salut de M. le vicaire général qui passait, lui demandant:

--Vous partez, madame? Vous ne nous quittez pas pour longtemps, j’espère?

--Non, pour quelques jours seulement, monsieur l’abbé. Et ce m’est, je vous assure, un rude sacrifice de quitter ma maison si bien installée pour aller camper dans un hôtel. Mais mon mari était très désireux de se rendre à Paris cette semaine, et...

--Et vous lui faites le sacrifice de vos goûts personnels, en vraie femme de devoir. J’espère, madame, que vous serez récompensée de votre dévouement. Je vous présente tous mes respects, et vous souhaite un bon voyage.

Et M. le vicaire général, après un profond salut, reprit son chemin dans la grande rue calme où il était, en cet instant, le seul passant. Aussitôt la commandante se retrouva dans son état d’ébullition; et, penchée désespérément à la portière, elle appelait à pleine voix: «Agnès! Agnès!» quand la jeune fille reparut toute rose d’avoir couru à la recherche de son père, qui était allé jusqu’aux écuries jeter le dernier regard du maître. Elle fut, d’ailleurs, assez mal reçue:

--Eh bien, Agnès, toi non plus tu ne reviens pas? Vous vous moquez du monde, ton père et toi! Qu’est-ce que tu as fait? Tu savais bien que je t’attendais.

--Je cherchais père... Le voici.

--Oui, me voici! Voyons, Sophie, un peu de calme, que diable! Nous avons encore près de vingt-cinq minutes devant nous, et nous sommes à deux pas de la gare. Regarde toi-même l’heure.

Mais la commandante se garda bien de faire une pareille constatation qui eût ôté tout prétexte à son agitation; et, le nez à la portière, la mine inquiète, les sourcils froncés, elle atteignit la gare, se répandant en phrases impatientes auxquelles ni son mari ni Agnès ne répondaient prudemment.

A la gare, elle se tourmenta de plus belle. En effet, le commandant, ayant rencontré sur le quai son ami, le docteur Darcel, se mit à faire les cent pas avec lui, sans paraître se douter que le train de Paris allait bientôt arriver, écoutant le docteur qui lui expliquait le motif de sa présence. Il était venu attendre son fils qui, ayant eu un malade à voir dans les environs, allait revenir dans quelques minutes.

--Voilà son train justement..., et le voici lui-même!

Il approchait, saluant avec un soupçon d’embarras Mme Vésale et Agnès, mais avec beaucoup plus d’aisance le commandant dont il serra la main. Puis, sur une réflexion navrée de Mme Vésale, il lui exprima toute sa sympathie pour l’ennui qu’elle éprouvait à se rendre à Paris, d’un ton si convaincu qu’elle en tressaillit d’aise et le trouva tout à fait charmant.

--Ah! que je suis enchantée, monsieur Paul, de vous voir une horreur égale à la mienne pour la capitale!

--Une horreur, vous avez raison, madame; je déteste Paris! Je suis un provincial endurci, incapable de s’acclimater hors de son vieux Beaumont... Et c’est vraiment une joie pour moi d’en avoir bien fini avec Paris!

Il s’arrêta sur cette déclaration que soulignait l’accent de sa voix un peu rude. Mais, tournant à demi la tête, il rencontra les yeux d’Agnès arrêtés sur lui pleins d’une muette protestation contre ses paroles. Et, sans doute, ce joli regard clair de jeune fille avait une magie particulière, car la sévère expression des traits du docteur Paul s’adoucit, et il demanda en souriant:

--Vous n’êtes pas de mon avis, n’est-ce pas, mademoiselle? Et vous n’êtes pas, non plus, aussi désolée que madame votre mère de quitter Beaumont?

--Oh! non, je suis, au contraire, ravie de ce voyage. Je connais si peu Paris! C’est presque, aujourd’hui, comme si j’y allais pour la première fois!

Elle avait parlé spontanément, mais elle s’arrêta court, les joues tout de suite empourprées, en s’apercevant qu’elle livrait ainsi ses impressions à un étranger.

Le jeune homme n’en avait nullement paru étonné, et son visage s’éclaira d’un nouveau sourire.

--Je comprends alors, mademoiselle, que vous ne puissiez partager les sentiments de nous autres, qui sommes tous plus ou moins blasés.

--Blasés! Parlez pour vous, jeune homme, interrompit le commandant d’un ton de bonne humeur; pour mon compte, je ne le suis pas du tout. Croyez-moi, mon ami, je suis un vieux grognard bien moins sceptique que le premier gamin de dix-huit ans, tout frais échappé du collège... Et j’en suis transporté d’aise! Vous allez vous moquer de moi... Eh bien, ça m’est égal... Écoutez ceci... Je m’en vais à Paris pour entendre un garçon, dont les idées m’intéressent, parler en faveur d’une bonne œuvre... Rien que pour cela... Vous m’entendez?

--Je vous entends et je vous comprends très bien, commandant. Qui allez-vous écouter?

--André Morère... Vous savez, l’écrivain, le critique dramatique.

--Oui, je le connais. C’est, en effet, un merveilleux conférencier... et un homme de grande valeur dont on pourrait dire... bien des choses...

Le docteur Paul avait un ton un peu singulier en prononçant ces derniers mots, mais le commandant n’eut pas la possibilité de le questionner, car Mme Vésale se rapprochait fulminante:

--Charles, le train est en gare; à quoi penses-tu de causer ainsi? Et l’on accuse les femmes d’être bavardes! O sainte Patience! Docteur, adieu. Monsieur Paul, à bientôt. Vite, Agnès!

Cette fois, il n’y a pas à tergiverser, la commandante était dans le vrai, et les employés annonçaient:

--En voiture pour Paris! En voiture!

Ils s’engouffrèrent dans un compartiment, reçurent une dernière fois les saluts du docteur et de son fils, qui souhaita un très grand plaisir à Agnès... Et le train s’ébranla.

Alors Mme Vésale respira, et daigna revenir peu à peu à son état normal; puis, tandis que son mari prenait les journaux, elle se mit à étudier la longue liste des courses qu’elle avait en perspective. Agnès, elle, n’ouvrit pas de livre; par la glace ouverte, elle regardait, et elle s’amusait de la fuite incessante des villages, des bouquets d’arbres, des ruisselets, des champs où palpitaient sourdement les germes féconds. Et dans sa jeune pensée, flottait de nouveau une rêverie imprécise. Des souvenirs de la veille lui revenaient; l’amabilité excessive de la bonne Mme Darcel, à la musique, et celle du docteur Paul, à la gare. Elle repensait aussi à cet inconnu qu’elle allait entendre, et dont on disait tant de bien... Elle songeait surtout de nouveau à l’étrange transformation de Cécile; le matin même, elle avait aperçu la jeune femme marchant sur le Cours auprès de son mari, et tellement absorbée dans sa causerie avec lui qu’elle n’avait pas remarqué la présence de son amie Agnès. Ainsi, quand on aimait, on oubliait tout,--gens et choses,--tout ce qui n’était pas l’être cher par-dessus tous les autres... Confusément, Agnès sentait qu’un jour viendrait où, peut-être, elle aussi aimerait de la sorte, mais elle fuyait cette pensée qui la révoltait presque: elle était heureuse, sans regret ni désir, dans l’heure présente, attendant l’avenir avec la simplicité confiante et exquise des êtres très jeunes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain, un peu avant l’heure indiquée pour la conférence, le commandant, suivi de sa femme et d’Agnès, arrivait devant l’hôtel de la marquise de Bitray. Au fond, Mme Vésale se souciait de la conférence et d’André Morère beaucoup moins que de la plus humble pelote de fil achetée par elle. Mais elle tenait à pouvoir, en rentrant à Beaumont, raconter qu’elle était allée chez la marquise de Bitray, et parler de l’hôtel qu’on disait splendide.

Il lui apparut tel, en effet, quand elle pénétra dans le haut vestibule revêtu de boiseries aussi belles que celles de la cathédrale de Beaumont, éclairé par des vitraux où flamboyaient les armes des marquis de Bitray; quand elle monta l’escalier de marbre blanc, qui menait à l’immense hall où devait avoir lieu la conférence, si somptueusement décoré, qu’il évoquait le souvenir de quelque salle de fêtes d’un château royal.

--Plaçons-nous ici, dit le commandant. Nous serons très bien et nous entendrons parfaitement.

Il avait parlé sans mettre de sourdine à sa voix sonore. Quelques personnes se retournèrent, et Agnès s’assit bien vite, vaguement intimidée. En revanche, sa mère était aussi à l’aise que dans son propre salon de Beaumont, et, d’un œil admiratif, examinait le hall ouvert sur de petits salons, et sur une serre où de gigantesques palmiers abritaient des formes blanches de statues. Sur une estrade, élevée de quelques marches, était placé le fauteuil du conférencier, devant une table revêtue d’un tapis de velours fleurdelisé. Mais l’estrade était vide encore. Parfois, seulement, la lourde portière qui en fermait le fond se relevait un peu, et un invisible regard enveloppait l’ensemble de la salle qui se remplissait de minute en minute. Un auditoire s’y formait, tout à la fois très aristocratique et très parisien, excitant fort la curiosité de Mme Vésale.

Vraiment, jamais, à Beaumont, elle ne voyait de femmes vêtues comme celles-là, même parmi les dames les plus élégantes de la ville. Seulement, en sa rigidité de provinciale innée, elle décréta vite que toutes, ou presque toutes, avaient une tenue trop peu réservée. Avec une aisance incroyable, elles parlaient aux beaux messieurs qui les accompagnaient, la boutonnière fleurie, habillés, eux aussi, d’après une autre mode que celle connue à Beaumont. Et puis, quelles robes peu modestes elles portaient toutes! Jamais, à Beaumont, une couturière ne se fût permis de faire des costumes accusant de la sorte les lignes de la gorge, de la taille, et même des hanches. Était-il possible qu’on habillât pareillement jusqu’aux jeunes filles!... Oh! ce Paris!... Grâce au ciel, Agnès ne leur ressemblait point! Et, en son for intérieur, Mme Vésale se félicita d’avoir aussi bien élevé sa fille.

Ignorante des réflexions maternelles, Agnès, d’un regard jeté par-dessus l’épaule de son père, lisait à demi la brochure concernant l’œuvre, sujet de la conférence, dans laquelle s’absorbait le commandant. Mais elle releva la tête, en entendant sa mère s’exclamer:

--Ah! voici sans doute un grand personnage! Tout le monde regarde... Tiens, c’est une jeune femme. Vraiment, une princesse régnante ne ferait pas plus d’effet!

Agnès tourna ses yeux limpides vers l’inconnue qui suscitait ces propos. Elle était grande, la taille menue, le buste superbe sous l’étoffe légère d’un gris de sable, ourlée de vieilles guipures. Mais ce ne fut point la perfection de ce corps féminin, hardiment révélée par la robe étroite, qui frappa Agnès. A peine eut-elle la sensation fugitive d’un harmonieux ensemble, et ses yeux demeurèrent à contempler le seul visage de la jeune femme. Un visage inoubliable, songea-t-elle, comme elle n’en avait jamais vu de pareil; coiffé de cheveux ondés couleur des feuilles roussies d’automne, auréolant les traits dessinés d’une ligne souple et fine; les yeux bruns large ouverts sous l’ombre noire des cils, pleins d’une indéfinissable expression, caressante et dominatrice, charmeuse comme l’étaient les lèvres un peu lourdes, chaudement pourprées.

--Qu’elle est belle! murmura Agnès, dans un juvénile élan d’admiration.

--Oui, mais elle a mauvais genre et elle attire l’attention d’une façon inconvenante, riposta, non sans une pointe d’aigreur, Mme Vésale, qui n’avait jamais pris son parti de ne pouvoir être comptée parmi les femmes séduisantes.

Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement injuste; car elle avait, au contraire, un air irréprochable de femme du vrai monde. Mais qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée, le fait, pour le coup, était indéniable. Tous les yeux se portaient sur elle et y demeuraient attachés, comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait, causant avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour serrer des mains amies, chemin faisant.

--C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas? chuchota, devant Agnès, une jeune femme qui, arrivée depuis un moment, papotait sans relâche avec sa voisine, et accommodait d’importance la réputation de son prochain.

--Oui, la nièce favorite de la marquise de Bitray. Vous la connaissez?

--Un peu; je la rencontre dans le monde. Mais je ne suis pas en relations avec elle... Et j’aime autant cela.

--Parce qu’on potine sur elle? Avec une beauté comme la sienne, vous comprenez que c’est inévitable... Et puis, entre nous, ma chère, quand elle userait vraiment de cette beauté... capiteuse pour son plaisir et la damnation du sexe fort, je ne lui en voudrais pas autrement!... Elle est veuve, en somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au contraire! pour lui donner le goût de tenter une seconde fois l’aventure conjugale... officiellement!

--Officiellement? répéta l’autre, une question expressive dans les yeux.

--Chère, prenez le mot comme je vous le donne... sans malice.

--Oh! sans malice... Enfin!... Elle est vraiment séduisante!

Et la face-à-main de la jeune femme s’arrêta sur Mme de Villerson qui causait à quelques pas, immobilisée un instant par des amis.

--C’est, en effet, l’avis de tout le monde et, en particulier, de tous les hommes qui l’approchent; à commencer par notre ami Morère, qui est au nombre de ses intimes; et un favori parmi les intimes!

Elle donna au dernier mot un accent qui alluma un éclair subit dans les yeux de son amie.

--Ah! vraiment!... Est-ce que...?

Mais elle s’interrompit, et toutes deux éclatèrent d’un petit rire gourmand de scandale.

--Oh! ma chère amie, vous comprenez que, sur ce chapitre, il faudrait être le diable lui-même pour affirmer quelque chose... Et encore!... Dame! elle est assez intelligente, et artiste, et originale, et par-dessus tout féminine, pour emballer un raffiné comme Morère... Les gens bien informés prétendent qu’elle ressemble d’assez près à l’héroïne de sa dernière pièce du Vaudeville, mais...

Elle ne poursuivit pas. L’objet de leurs appréciations passait justement de son allure souveraine pour gagner les places réservées au premier rang, où venait de s’asseoir une grande vieille dame en cheveux blancs, sous une mantille de dentelle, que quelqu’un nomma auprès du commandant:

--C’est la marquise de Bitray.