Chapter 3
Je poserois donc une espece d'Unicornes marins, comme l'on a posé des especes de chiens, de veaux, & des loups marins. Et la chose ne seroit pas nouvelle, puis que Bartolin, Autheur Danois, a fait un Chapitre expres, des Unicornes marins, dans son traité des Unicornes. Mais il se rencontre une difficulté contraire à cette position. Car il est question de sçavoir, si ces Unicornes marins, dont nous parlons, sont veritablement Unicornes; & si ce que nous appellons leurs cornes, sont veritablement des Cornes, ou des Dents. La resolution de la premiere doute depend de la derniere. Car si ce sont des dents, ces poissons ne peuvent estre dits Unicornes, parce qu'ils n'auront point de cornes; & si ce sont des cornes, ils seront notoirement Unicornes, parce qu'ils n'auront qu'une corne. M. Vormius asseure que ce sont des dents, & non pas des cornes. Et je voy qu'Angrimus Jonas les appelle des _Dents_, dans cét endroit de son _Specimen Islandicum_, où il parle d'un signalé naufrage que fit un Evesque de Groenland, nommé _Arnaud_, passant en Norvegue, dont le vaisseau fut rompu par la tempeste, dedans l'Isthme de l'Islande occidentale. Le naufrage arriva l'an de Christ 1126. Et dans le dénombrement qui fut fait des choses recueillies du debris, _Reperti sunt_, dit le bon Angrimus, _Dentes Balenarum pretiosi, & potiores, maris æstu in siccum rejecti, ac literis Runicis, indelebili glutine rubescentis coloris, inscripti; ut Nautarum quilibet suos, peracta aliquando navigatione, recognosceret_. Et il est constant que ce qu'Angrimus Jonas appelle icy, _Dentes Balenarum pretiosos_, est entendu en Danemarc, & se doit entendre de ces cornes, que nous appellons de Licornes, & dont nous parlons maintenant. Ce qui me fait croire que ce sont des dents, & non pas des cornes, est qu'Aristote nous donne pour veritable, & certain, que tous les Unicornes portent leurs cornes au milieu du front, dans la region ordinaire des cornes, & que ces Poissons portent, ce que nous appellons leurs cornes, au bout de leurs machoires, & de leurs gencives, à l'endroit où se fichent les dents. Que les cornes s'attachent au front, _per Symphysin_, que les dents s'enfoncent dans les machoires, _per Gomphosin_; Et que nous avons veu clairement dedans ce crane, que nous a monstré M. Vormius, que ce que nous avons pris pour une corne, estoit enfoncé dans la machoire, environ un pied de profondeur; Et qu'il estoit estendu en long au dehors, comme une lance couchée; de mesme que le poisson Pristes porte sa Scie, & que l'autre poisson Xiphias porte son Espée.
J'ay leu une belle raison dans Aristote, que je dirois plustost une belle remarque, sur l'unité de cornes des Unicornes. Il dit que tous les Animaux qui ont deux cornes, ont l'ongle divisé en deux, & que tous les Unicornes ont l'ongle solide, & indivis. Que la nature a fait une mesme union, & une mesme consolidation, d'ongles, & de cornes, aux pieds, & à la teste, des Unicornes; comme elle a fait une mesme division d'ongles, & de cornes, aux pieds, & à la teste, des autres animaux. D'où il resulte, que la seule distinction des Unicornes d'avec les autres animaux, consiste, dans l'unité, & solidité, de leurs ongles, & de leurs cornes. Et que par la mesme raison que les Unicornes portent leurs ongles aux pieds, comme les autres animaux; ils portent leurs cornes au mesme endroit de la teste, qui est le front. Et que comme les autres animaux, qui ont deux cornes, les portent aux deux costez du front; les Unicornes, qui n'en ont qu'une, la portent au milieu du front. Mais tout ainsi que les Poissons, dont nous parlons, n'ayant ny ongles, ny pieds, ne peuvent avoir de cornes à la teste; il s'ensuit que ce que nous appellons leurs cornes, estant enfoncé dans leur machoire, & n'estant pas attaché à leur front, ne peut estre des cornes, & partant que ce sont des dents.
Je n'estois pas du commencement de cét advis; & comme je le contestois avec M. Vormius, Monsieur le grand Maistre de Danemarc (de qui mes lettres vous ont appris, & la haute naissance, & l'eminente vertu, & la dignité relevée qu'il possede en Danemarc, de seconde Personne absoluë apres le Roy:) Ce grand homme, qui m'a honoré d'une particuliere bien-veuillance, & qui a pris plaisir de contenter ma curiosité en tout ce qu'il a peu, me dit à ce propos une chose qui me confirmoit dans ma premiere opinion, que c'estoient des cornes, & non pas des dents. Il me raconta que le Roy de Danemarc son maistre, voulant faire un present d'une piece de cette sorte de cornes, & le voulant faire beau, luy commanda de scier une corne entiere qu'il avoit, & de la scier au tronçon de la racine, qui est l'endroit le plus gros, & le plus beau. Ayant scié une partie de cette corne, qu'il croyoit solide, il rencontra une concavité, & fut estonné de voir dans cette concavité, une petite corne, de mesme figure, & de mesme matiere, que la grande. Il continua de scier la grande tout autour, sans toucher à la petite; Et trouva que la petite estoit advancée, de mesme que la concavité, dedans la grande, environ un pied, & que le reste de la grande estoit solide. Je m'allay representant sur ce recit, que les Bestes qui portoient ces cornes, muoyent comme les Cerfs; que leurs grandes cornes tomboient, & que d'autres renaissoient en leur place. Et que c'estoit sans doute la raison pour laquelle tant de cornes, separées de leurs testes, estoient portées sur les glaces de Groenland, en Islande. Mais je fus vaincu sans resistance quand j'eus veu le Crane, dont je vous ay parlé, & que j'eus consideré cette longue racine, qui estoit fichée dans sa machoire. Cela mesme que m'avoit dit Mr le grand Maistre, me fit croire que ce qu'il avoit scié estoit une dent, & non pas une corne. Qu'il se peut faire que les dents tombent, & renaissent, à ces poissons, comme elles tombent, & renaissent, aux enfans, & à quelques hommes; Et que l'on voit assez souvent que les dents qui tombent, sont poussées, & sollicitées de tomber, par d'autres dents nouvelles, qui sortent devant que les vieilles soient tombées. Qu'une pareille chose n'arriva jamais aux Cerfs qui mettent bas; & que leurs testes demeurent nuës, comme s'ils n'avoient jamais eu de cornes, jusques à ce que les nouvelles renaissent, & se forment.
Mais un discours si long de cornes pourroit estre importun, & je le vay finir par le jugement que nous devons faire de la Corne, que l'on appelle de Licorne, qui est à sainct Denis. Je vous ay dit qu'elle est en tout & par tout semblable à celles de Danemarc. J'adjousteray à cela, que les Danois croyent pour tout asseuré, & s'engageroient de le prouver, que toutes ces especes de cornes, qui se voyent en Moscovie, en Allemagne, en Italie, & en France, viennent de Danemarc, où cette sorte de traffic a eu grand vogue, lors que le passage de Norvegue en Groenland, a esté libre, & conneu, & que reglement, on alloit, & venoit, de l'un à l'autre, tous les ans. Les Danois qui les envoyoient ça, & là, pour les vendre, n'avoient garde de dire que ce fussent des dents de poissons; ils les exposoient comme des cornes de Licornes, pour les vendre plus cherement. Et comme ils l'ont fait autresfois, ils le pratiquent encore tous les jours. Il n'y a pas long-temps que la Compagnie du nouveau Groenland, qui est à Coppenhague, envoya un de ses associez en Moscovie, avec quantité de grosses pieces de cette sorte de cornes, & un Bout entre autres, de grandeur fort considerable, pour le vendre au grand Duc de Moscovie. On dit que le grand Duc le trouva beau, & le fit examiner par son Medecin. Ce Medecin, qui en sçavoit plus que les autres, dit au grand Duc que c'estoit une Dent de poisson; & l'Envoyé retourna sur ses pas à Coppenhague, sans rien vendre. Comme il rendoit raison de son voyage à ses associez, il jetta toute la cause de son malheur sur ce meschant Medecin, qui avoit descrié sa marchandise, & avoit dit que tout ce qu'il avoit porté, n'estoit que des dents de poissons. Tu és un mal-adroit, luy respondit un associé, qui me l'a redit; Que ne donnois-tu deux ou trois cents ducats à ce Medecin, pour luy persuader que c'estoient des Licornes? Ne doutez pas, Monsieur, que la corne qui est à sainct Denis, ne soit venuë originairement du mesme lieu, & n'ait esté venduë de cette sorte. Je n'ose dire le temps qu'il y a que je ne l'ay veuë; mais si la memoire de l'idée qui m'en est restée, ne me trompe, c'est une Dent semblable à celles que nous avons veuës en Danemarc. Car elle a mesme racine que les autres. Elle a sa racine creuse, & corrompuë, par le bout, comme une dent gastée. Et si cela est, je soustiens que c'est une Dent, qui est tombée d'elle-mesme de la machoire de ce poisson, que les Islandois appellent _Narhual_, & que ce n'est point une Corne.
Revenons en Groenland. La Chronique Islandoise raporte, que l'air y est plus doux, & plus temperé qu'en Norvegue; qu'il y nege moins, & que le froid n'y est pas si rude. Ce n'est pas que par fois il n'y gele fort asprement, & qu'il n'y ait des Orages tres-impetueux; mais ces grands froids, & ces grands Orages, n'arrivent pas souvent, & ne durent pas long-temps. La Chronique Danoise remarque, comme une chose bien estrange, qu'en l'année 1308. il fit des Tonnerres espouventables dans le Groenland, & que le feu du ciel tomba sur une Eglise, nommée _Skalholt_, qui brula entierement. Qu'en suite de ce tonnerre, & de ce feu, il se leva une Tempeste prodigieuse, qui renversa les sommets de quantité de rochers, & que des Cendres volerent de ces rochers rompus, en si grande abondance, que l'on croyoit que Dieu les faisoit pleuvoir pour punir les peuples de cette terre. Cette tempeste fut suivie d'un Hyver si rude, qu'il n'y en eut jamais de pareil en Groenland; & la glace y demeura un an entier, sans se fondre. Comme je racontois le prodige de cette pluye de cendres, à Monsieur l'Ambassadeur, il me dit qu'estant à la Rochelle, un Capitaine de mer qui revenoit des Canaries, l'avoit asseuré, qu'estant à l'ancre, à six lieuës de ces Isles, une pareille pluye de cendres estoit tombée sur la rade où il estoit, & que son Vaisseau en avoit esté couvert comme s'il eust negé dessus. Qu'un orage si extraordinaire estoit venu d'un grand tremblement de terre, qui avoit escroulé des montagnes de feu qui sont aux Canaries, & que le vent en avoit jetté les cendres jusques à six lieuës dedans la mer. Il y a de l'apparence, que les cendres qui estoient sorties de ces rochers du Groenland, venoient d'une pareille cause, & qu'il y a dans cette contrée des montagnes ardentes, & des lieux sous-terrains, qui brulent, comme il y en a aux Canaries, & ailleurs. Ce qui peut estre sans contredit, & n'est pas incompatible, par l'exemple, & le voisinage, du mont _Hecla_ de l'Islande, qui est beaucoup plus septentrionale, que n'est pas cette partie du Groenland; comme aussi par l'exemple d'autres montagnes ardentes, qui sont chez les Lappes plus élevez, bien loin au delà du cercle Arctique; & qui est confirmé par ce que vous avez peu remarquer cy-dessus, dans la vieille description de cette Terre, qu'il y a des Bains si chauds, que l'on ne les peut souffrir en Hyver.
L'Esté de Groenland est tousjours beau, jour, & nuit; si l'on doit appeller Nuit, ce crepuscule perpetuel qui y occupe en Esté tout l'espace de la nuit. Comme les jours y sont tres-courts en Hyver, les nuits en recompence y sont tres-longues; & la Nature y produit une merveille, que je n'oserois vous escrire, si la Chronique Islandoise ne l'avoit escrite comme un miracle, & si je n'avois une entiere confiance en M. Rets, qui me l'a leuë, & fidelement expliquée. Il se leve en Groenland une Lumiere avec la nuit, lors que la Lune est nouvelle, ou sur le point de le devenir, qui esclaire tout le pays, comme si la Lune estoit au plein. Et plus la nuit est obscure, plus cette Lumiere luit. Elle fait son cours du costé du Nord, à cause de quoy elle est appellée, _Lumiere septentrionale_. Elle a le regard d'un feu volant, & s'estend en l'air comme une haute, & longue palissade. Elle passe d'un lieu à un autre, & laisse de la fumée aux lieux qu'elle quitte. Il n'y a que ceux qui l'ont veuë, qui soient capables de se representer la promptitude, & la legereté, de son mouvement. Elle dure toute la nuit, & s'esvanouit au Soleil levant. Je laisse aux curieux, qui sont plus entendus que je ne suis dans les raisons de la Physique, à rechercher la cause de ce Meteore. Et s'il se leve quelque vapeur de cette terre, qui s'eschauffe, & s'enflame par son mouvement, avec la mesme vitesse que nous voyons enflamer ces longues fusées, ou langues de feu, qui tombent de l'air, ou le traversent; ou de mesme que les Ardans voltigent sur les cimetieres. On m'a asseuré que cette Lumiere septentrionale se void clairement de l'Islande, & de la Norvegue, lors que le ciel est serain, & que la nuit n'est troublée d'aucun nuage. Elle n'esclaire pas seulement les peuples de ce monde Arctique; Elle s'estend jusques à nos climats. Et cette Lumiere est la mesme sans doute, que nostre Amy celebre, le tres-sçavant, & tres-judicieux Philosophe, Monsieur Gassendy, m'a dit avoir observée plusieurs fois, & à laquelle il a donné le nom d'AURORE BOREALE. La plus notable qu'il ait jamais veuë, fut celle qui parut par toute la France; _Silente Lunâ_ (car elle n'avoit qu'un jour) durant la nuit du douze, au treiziéme de Septembre, de l'année 1621. Il l'a sommairement inserée dans la Vie de M. Peresc: mais elle est amplement, & merveilleusement bien descrite, dans les doctes Observations qu'il a faites, en suite de son Exercitation contre le Docteur Flud. Je vous y r'envoye, pour ne m'engager pas plus avant dans ce discours, & reprendre le fil de ma Relation.
La Chronique Danoise raporte, qu'en l'année 1271. un gros vent de Nordest, porta une telle quantité de glaces en Islande, chargées de tant d'Ours, & de bois, que l'on creut que ce que l'on avoit descouvert à l'Ouest de Groenland, n'estoit pas tout le Groenland, & que cette terre s'estendoit plus avant dans le Nordest. Ce qui obligea quelques matelots Islandois de tenter cette descouverte; mais ils ne trouverent que des glaces. Des Roys de Norvegue, & de Danemarc, avoient eu long-temps devant mesme pensée, & mesme dessein; Ils y avoient envoyé divers Vaisseaux, & y estoient allez en personne, mais ils n'y avoient non plus reüssi que les matelots Islandois. Ce qui avoit obligé les uns & les autres de tenter ce voyage, estoit, ou le rapport, ou l'opinion receuë, & fondée sur quelque rapport, qu'il y a dans cette contrée quantité de venes d'or, & d'argent, & de pierres precieuses; Ou peut-estre que ce passage de Job avoit fait impression sur leurs esprits, _Aurum ab Aquilone venit_. Et je vous diray à ce propos ce que la méme Chronique Danoise raconte, qu'il y a eu le temps passé des Marchands qui sont revenus de ces voyages avec de grands tresors. Elle dit aussi que du temps de Saint Olaus, Roy de Norvegue, des mariniers de Frisland, entreprirent le mesme voyage à mesme fin. Et comme ils se trouverent engagez dans de grandes tempestes, qui les jettoyent sur les rochers de cette coste, ils furent contraints de gagner le couvert dans quelques mauvais ports. Elle adjoute que s'estans hazardez de descendre, ils virent assez pres du rivage, de meschantes cabanes enfoncées dans la terre; & autour de ces cabanes, des tas de pierres de mine, où reluisoit quantité d'or, & d'argent. Ce qui les incita d'en aller prendre. Et de fait, chacun en prit tout autant qu'il en peut porter. Mais, comme ils se retiroient dans leur vaisseau, ils virent sortir de ces Fosses couvertes, des hommes mal-faits, & hideux comme des Diables, avec des arcs, & des fondes, & de grands chiens qui les suivoient. La peur qui saisit ces matelots, les obligea de doubler le pas, pour sauver ce qu'ils portoient, & se sauver eux-mesmes. Mais par malheur, un paresseux d'entre-eux tomba entre les mains de ces Sauvages, qui le deschirerent en un moment, à la veuë de ses compagnons. Le Chroniqueur Danois dit en suite de cette Histoire, que ce Pays est plein de richesses; à cause de quoy l'on dit que Saturne y a caché ses tresors, & qu'il n'est habité que des Diables.
Il y a un chapitre dans la Chronique Islandoise, intitulé; _Route & navigation de Norvegue en Groenland_. Le texte porte. La vraye route de Groenland, selon que les sçavans pilotes, nais en Groenland, ou qui en sont revenus depuis peu, nous l'ont racontée, est celle-cy. De _Nordstaden Sundmur_, en Norvegue, tirant droit vers le Couchant, jusques à _Horensunt_, du costé de l'Orient d'Islande, la navigation est de sept jours. De _Suofuels Iokel_, qui est une montagne de souffre, en Islande, jusques en Groenland, la plus courte navigation est de prendre vers le Couchant. On trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, _Gundebiurne Skeer_. C'a esté l'ancienne route, devant que les glaces vinsent de la terre du Nord, qui ont rendu cette navigation perilleuse. Il est en suite escrit, mais en article separé: De _Languenes_ en Islande, qui est son extremité septentrionale, tirant vers le Nord, il y a dix-huit lieuës jusques à _Ostrehorn_, qui signifie, Corne Orientale. De Ostrehorn jusques à _Huallsbredde_, la navigation est de deux jours, & de deux nuits.
Je ne pretends pas que personne entreprenne le voyage de Groenland sur cette route: Et tout ce que j'y ay peu comprendre est, que la navigation de cette Mer a esté de tout temps difficile, & perilleuse. Vous avez peu remarquer la mesme chose, par ce que je vous ay dit du retour de Leiffe en Groenland chez son pere Erric le Rousseau; par le naufrage que je vous ay rapporté de l'Evesque Arnauld; & par ce que je viens de vous dire des mariniers de Frisland.
Il y a dans la mesme Chronique Islandoise un chapitre, dont le tiltre est tel. _Transcrit d'un vieux livre intitulé, _Speculum Regale_, touchant les affaires de Groenland_. Le texte en est, beaucoup plus clair que du precedent. On a veu, dit-il, le temps passé, trois Monstres marins, grands, & d'enorme figure, dans la mer de Groenland. Le premier a esté appellé par les Norvegues, _Haffstramb_, qu'ils ont veu de la ceinture en haut au dessus de l'eau. Il estoit semblable à un homme, du col, & de la teste; du visage, du nez, & de la bouche; si ce n'est que la teste estoit extraordinairement eslevée, & pointuë en haut. Il avoit les espaules larges, & aux bouts de ses espaules, deux tronçons de bras, sans mains. Le corps estoit deslié en bas, & l'on n'a jamais veu comme il estoit formé au dessous de la ceinture. Son regard estoit de glace. Il y a eu de grands orages, toutes les fois que ce Fantosme a paru sur l'eau. Le second Monstre a esté appellé, _Marguguer_. Il estoit formé jusques à la ceinture, comme le corps d'une femme. Il avoit de gros tetons, la chevelure espanduë, de grosses mains aux bouts de ses tronçons de bras, & de longs doigts attachez ensemble, comme sont les pieds d'un Oye. On l'a veu tenant des poissons dedans ses mains, & les mangeant; & ce Fantosme a tousjours precedé quelque grand orage. Si le Fantosme se plongeoit dans l'eau, le visage tourné vers les matelots, c'estoit un signe qu'ils ne feroient pas naufrage. S'il leur tournoit le dos, ils estoient perdus. Le troisiéme Monstre a esté appellé, _Hafgierdinguer_, qui n'estoit pas un Monstre proprement, mais trois grosses Testes, ou montagnes d'eau, que la tempeste eslevoit; & quand par malheur, des Navires se trouvoient engagez dans le Triangle que ces trois montagnes formoient, ils perissoient presque tous, & peu en reschappoient. Ce pretendu Monstre estoit engendré par des courants de mer, & des vents contraires, tres-impetueux, qui surprenoient les vaisseaux, & les engloutissoient. Ce mesme livre rapporte qu'il y a dans cette mer, de grandes masses de glace, eslevées comme des Statuës d'estrange figure. Il donne advis à ceux qui veulent aller en Groenland, de s'avancer vers le Sudouest, devant que d'aborder le pays, à cause de la quantité de glaces qui flottent sur cette mer, bien avant mesme dans l'Esté. Il conseille aussi ceux qui se trouveront en peril dedans ces glaces, de faire ce que d'autres ont fait en semblables rencontres; qui est, de mettre leurs chalouppes sur l'endroit le plus espais de ces glaces, avec le plus de vivres qu'ils pourront avoir, & d'attendre que ces glaces les portent à quelque terre, ou d'essayer, si elles se fondent, de se sauver dans leurs chalouppes.
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C'EST ICY que finit l'Histoire du vieux Groenland; & l'Histoire de Danemarc cotte precisément l'année 1348. en laquelle une grande Peste, appellée, _la Peste noire_, devora la plus grande partie des peuples du Nord. Elle tua les principaux matelots, & les principaux marchands, de Norvegue, & de Danemarc, qui composoient les Compagnies du Groenland dans les deux Royaumes. On a remarqué aussi que de ce temps-là, les voyages, & les commerces, du Groenland furent interrompus, & commencerent de se perdre. Neantmoins M. Vormius m'a asseuré, qu'il a leu dans un vieux Manuscrit Danois, qu'environ l'an de grace 1484. sous le regne du Roy Jean, il y avoit encore dans la ville de Bergues, en Norvegue, plus de quarante Matelots qui alloient toutes les années en Groenland, & en rapportoient des marchandises de prix. Que ne les ayans pas voulu vendre cette année-là, à quelques marchands Alemands, qui estoient allez à Bergues pour les acheter; les marchands Alemans n'en dirent mot, mais convierent ces matelots à soupper, & les tuërent tous en une nuit. La chose a peu d'apparence de la façon qu'elle est escrite; car il n'est pas croyable que l'on allast si librement en ce temps-là, de Norvegue en Groenland. Cela repugne à la Narration que je vous vay faire, & qui est constante, de la decadence, & ruïne entiere du commerce, & communication, que la Norvegue & le Danemarc, ont euë avec le Groenland.
Vous sçaurez, Monsieur, que les Tributs du Groenland estoient anciennement destinez, & employez, pour la table des Roys de Norvegue, & que pas un matelot n'eust osé aller en Groenland sans congé, sur peine de la vie. Il arriva, qu'en l'année 1389. que Henry Evesque de Garde passa en Danemarc, & assista, comme je vous ay dit, aux Estats de ce Royaume, qui se tenoient en Funen, sous le regne de la Reyne Marguerite, qui avoit fait la jonction des deux Couronnes, de Norvegue, & de Danemarc; des Marchands de Norvegue, qui estoient allez en Groenland sans congé, furent accusez d'avoir enlevé les Tributs, dont le fonds estoit deu pour la table de la Reyne. La Reyne traitta severement ces Marchands, & ils auroient esté pendus, sans les sermens execrables qu'ils firent sur les sainctes Evangiles, qu'ils avoient esté en Groenland sans dessein, & que la Tempeste les y avoit jettez. Qu'ils n'en avoient rapporté, que des marchandises achetées, & n'avoient touché en façon quelconque aux Tributs de la Reyne. Ils furent relachez sur leur serment. Mais le danger qu'ils eschapperent, & les defenses rigoureuses qui furent reïterées, d'aller en Groenland sans congé, intimiderent si fort les autres, que depuis ce temps-là, qui que ce fust, marchand, ny matelot, ne s'y osa hazarder. La Reyne y envoya quelque temps apres des Navires, que l'on n'a jamais reveus depuis; & l'on a sçeu qu'ils avoient pery, par cela mesme que l'on n'a jamais peu sçavoir, ny où, ny comment. Les vieux matelots de Norvegue, furent effrayez de cette nouvelle, & n'oserent retourner sur cette mer. La Reyne qui se trouva en mesme temps engagée dans les guerres de Suede, ne les voulut pas presser, & ne tint nul compte du Groenland.