Chapter 2
La Ville la plus orientale de Groenland est appellée _Skagefiord_; où il y a un rocher inhabitable, & plus avant dedans la mer il y a un escueil, qui empesche que les navires n'y entrent, si ce n'est au gros d'eau. Et à ce gros d'eau, où, quand l'orage est impetueux, il entre dans ce port quantité de Balenes, & autres poissons, que l'on péche en abondance. Un peu plus haut vers le Levant, il y a un port, nommé _Funchebuder_, du nom d'un Page de sainct Olaus, Roy de Norvegue, qui y fit naufrage avec plusieurs autres. Plus haut encore, & proche des montagnes de glace, il y a une Isle nommée, _Roansen_, où il se fait grande chasse de toutes sortes de bestes, & entre autres de quantité d'Ours blancs. Il ne se void au delà que des glaces, tant par mer que par terre. Du costé Occidental se trouve _Kindelfiord_, qui est un bras de mer, dont la coste est toute habitée. Du costé droit de ce bras de mer, est une Eglise nommée _Korskirke_, c'est à dire, Eglise bastie en croix, qui s'estend jusques à _Petresuik_, où est _Vandalebug_; & au delà un Monastere de Religieux consacré à sainct Olaus, & à saint Augustin. Ce Monastere s'estend jusques à _Bolten_. Proche de Kindelfiord est _Rumpesinfiord_, où il y a un Convent de Religieuses, & diverses petites Isles, où se trouvent quantité d'Eaux chaudes, & si chaudes en Hyver, que l'on n'en peut approcher; elles sont temperées en Esté. Ces eaux sont tres-salutaires, & l'on y guerit de beaucoup de maladies. Proche de là est _Eynetsfiord_. Entre _Eynetsfiord_ & _Rumpesinfiord_ il y a une maison Royale nommée _Fos_, & une grande Eglise dediée à sainct Nicolas. Dans _Lunesfiord_ il y a un promontoire nommé _Klining_; & plus avant un bras de mer, nommé _Grantevig_. Au delà, une maison appellée _Daller_, qui appartient au Dome de Groenland. Le Dome possede tout Lunesfiord, & nommément la grande Isle qui est au delà d'Einetsfiord, appellée _Reyatsen_, à cause des Renes qui l'habitent. [En marge: Les Renes sont une espece de Cerfs, qui se trouvent dans le Nord.] Dedans cette Isle se trouve une Pierre nommée _Talguestein_, si forte, que le feu ne la peut consumer, & si douce à couper, que l'on en fait des vases à boire, des chaudieres, & des cuves, qui contiennent dix ou douze tonneaux. Plus avant dans l'Occident il y a une Isle appellée _Langen_, où il y a huit metairies. Le Dome possede toute cette Isle. Proche de l'Eglise d'Einatsfiord il y a une maison Royale appellée _Hellestad_. Prés de là est Erricsfiord; & dans l'entrée de ce bras de mer il y a une Isle appellée _Herrieven_, qui signifie l'Isle du Seigneur, dont la moitié appartient au Dome, l'autre moitié à l'Eglise, appellée _Diurnes_, qui est la premiere Eglise qui se trouve en Groenland; & l'on void cette Eglise quand on entre dans Erricsfiord. _Diurnes_ possede tout jusques à _Midfiord_, qui s'estend _d'Erricsfiord_ en Nordouest. Proche de là est _Bondefiord_, du costé du Nord. Et dedans ce Nord, il y a quantité d'Isles & de ports. Le païs est inhabité & desert entre _Ostrebug_ & _Vestrebug_. Proche de ce desert il y a une Eglise appellée _Strosnes_, qui a esté le temps passé Metropolitaine, & la residence de l'Evesque de Groenland. Les _Skreglinguer_, ou _Skreglingres_, tiennent tout le Vestrebug. Il s'y trouve des chevaux, des chevres, des boeufs, des brebis, & toutes sortes de bestes sauvages, mais point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. Iuer Bert a fait cette Relation. Il a esté long-temps Maistre d'hostel de l'Evesque de Groenland. Il a veu tout cecy; & fut un de ceux que le Juge de Groenland nomma pour aller chasser les Skreglingres. En arrivant là ils ne trouverent personne, mais quantité de bestail, & en prirent autant que leur navire en pût porter. Au delà de Vestrebug il y a un grand rocher appellé _Himmelradsfield_, & au delà de ce rocher il n'y a personne qui ose naviger, à cause des Charibdes qui se trouvent dans cette mer.
C'est le contenu de tout le chapitre, que j'ay copié le plus ingenuëment que j'ay peu. Et n'ayant pas de carte particuliere du Groenland, ny d'autre Histoire, qui justifie, ou contredise ce discours; je ne sçay, Monsieur, que vous en dire, & vous le donne de mesme que je l'ay receu. Ce qui me choque en cecy est, que l'Eglise de Strosnes, bastie entre les deserts d'Ostrebug & Vestrebug, ait esté du commencement de l'habitation de Groenland, _Metropolitaine, & la residence de l'Evesque_; car il n'est point revoqué en doute, que la ville de Garde n'ait eu cét advantage de tout temps. La Chronique Danoise regrettant la perte de ce pays, que l'on ne peut trouver, asseure que si la ville de Garde, _Residence de l'Evesque_, estoit encore debout, & que l'on y peût aller, on y trouveroit quantité de memoires, pour une grande & veritable Histoire du Groenland. Angrimus Jonas méme, Islandois, parlant de cette Residence, dit par exprés, _Fundata in Bordum_, (il faut lire, _in Garden_) _Episcopali residentia, in sinu Eynatsfiord Groenlandiæ Orientalis_. Je croy que l'Autheur de cette Relation estoit bon Maistre d'hostel, mais tres-mauvais Escrivain. Et il n'a pas expliqué qui estoient ces Skreglingres, contre lesquels il fut envoyé. Je vous diray ce que le Docteur Vormius, le plus entendu de tous les Docteurs dans les recherches du Nord, m'en a dit de vive voix, & par escrit. C'estoient des Sauvages originaires de Groenland, à qui vray-semblablement les Norvegues donnerent ce nom, & je ne sçay pourquoy. Ils habitoient apparemment l'autre rive du bras de mer de Kindelfiord, de la partie Occidentale de Groenland, dont l'une des costes estoit habitée par les Norvegues. Et lors que ce Relateur a dit, que les Skreglingres tenoient tout le Vestrebug, il ne l'a entendu que de la rive qui regarde le Couchant; n'estant pas croyable qu'il ait voulu parler de l'opposée au Levant, que les Norvegues occupoient. Or il est à presumer, que quelques Avanturiers Norvegues ayans passé Kindelfiord en petit nombre, furent battus par ces Skreglingres. Le Vice-Roy de Norvegue, que la Relation appelle, _Juge de Groenland_, selon la façon de parler Islandoise, voulant tirer raison de cét affront, y envoya un Party plus fort, & equippa un bon Navire pour ce dessein. Mais les Sauvages qui virent venir le Vaisseau, firent ce qu'ils ont accoustumé de faire lors qu'ils se sentent les plus foibles; Ils s'enfuyrent, & se cacherent tous, ou dedans des bois, ou dedans des rochers, ou dedans des tanieres. Les Norvegues, qui ne trouverent qui que ce soit sur le rivage, rafflerent ce qu'ils trouverent de butin, & l'emporterent dans leur navire. C'est ce qui a obligé ce Relateur innocent d'escrire, qu'il se trouve chez les Skreglingres des chevaux, des chevres, des boeufs, des brebis, &c. mais point de peuple, ny Chrestien, ny Payen. M. Vormius croit que ces Skreglingres n'estoient pas esloignez du golfe Davis, & que ce pouvoient estre des Americains; ou bien que c'estoient les originaires habitans du Groenland nouveau, que les Danois ont descouvert sous le regne de ce Roy de Danemarc, Christian IV. & dont je vous parleray cy-apres. Qu'ils estoient voisins du vieux Groenland, que les Norvegues ont habité, & qu'ils occupoient une partie de Vestrebug, avant qu'Erric le Rousseau se fut saisi de l'autre.
Pour vous dire ce qui m'en semble, il n'estoit pas besoin de faire venir icy des Americains; & la derniere conjecture de M. Vormius est tres-judicieuse, & veritable; à laquelle j'adjousteray, que par la mesme raison, que le Vestrebug avoit ses originaires habitans, lors que les Norvegues y arriverent, l'Ostrebug les avoit aussi: Et que comme la partie de l'Est estoit plus proche de la mer glaciale, moins fertile, & par consequent plus deserte, que celle de l'Ouest; les Norvegues qui trouverent moins de resistance de ce costé-là que de l'autre, s'emparerent plus facilement de l'Ostrebug, que du Vestrebug. Et c'est pourquoy je ne voy pas dans mes Relations, qu'ils se soient opiniastrez à tenter des passages du costé de l'Ouest, mais bien du costé du Nord; où je remarque qu'ils ont marché huit jours entiers, sans descouvrir quoy que ce soit, que des neges, & des glaces, dont les vallées sont toutes pleines. De sorte, Monsieur, que vous pouvez juger par là, que l'endroit que les Norvegues ont possedé en Groenland, a esté reserré entre les mers du Midy, & du Levant; entre les montagnes du Nord, inaccessibles à cause des glaces; & les Skleglingres, qui arresterent leurs progrez du costé du Vestrebug. Vous noterez encore à ce propos, que la Chronique Islandoise nous donne pour veritable, & constant, que les Norvegues ont tenu si peu de chose dans le Groenland, qu'il n'eût peu estre conté en Danemarc, que pour la troisiéme partie d'un Evesché; & les Eveschés de Danemarc ne sont pas plus grands que ceux de France. La Chronique Danoise dit la mesme chose en ces termes; Que tout le Groenland est cent fois plus grand, que ce que les Norvegues y ont possedé; Que divers peuples l'habitent, & que ces peuples sont gouvernez par divers Seigneurs, dont les Norvegues n'ont jamais eu connoissance.
La Chronique Islandoise parle diversement de la fertilité de cette Terre, selon la diversité des Relations qui la composent. Elle dit en un lieu, qu'il y croist du meilleur froment qui se puisse trouver en aucun autre endroit du monde, & des Chesnes si vigoureux, & si forts, qu'ils portent des Glands gros comme des pommes. Elle dit en un autre lieu, qu'il ne croist en Groenland quoy que ce soit que l'on y seme, à cause du froid; & que ses habitans ne sçavent que c'est que de pain. Ce qui a du rapport avec la Chronique Danoise qui dit, que quand Erric le Rousseau entra dans ce pays, il ne vivoit que de pesche, à cause de l'infertilité de la terre. Neantmoins la mesme Chronique Danoise rapporte, que les successeurs d'Erric, qui s'avancerent dans le pays apres sa mort, trouverent entre des montagnes, des terres fertiles, des prairies, & des rivieres, qu'Erric n'avoit pas descouvertes. Et la Chronique Islandoise qui se contrarie elle-mesme, n'est pas croyable en ce qu'elle met en avant, qu'il ne croist quoy que ce soit en Groenland, à cause du froid. La raison qu'elle allegue me fait douter de ce quelle dit: Car il est asseuré que cette partie de Groenland que les Norvegues ont habitée, est de mesme elevation que l'Uplande, qui est la plus fertile province de Suede; où il est certain qu'il croist quantité de beau & bon froment. Joint que par la mesme raison d'elevation, cette mesme Chronique dit ailleurs fort veritablement, qu'il ne fait pas si grand froid en Groenland qu'en Norvegue. Or il est constant qu'il croist de fort beau bled en Norvegue; & ce que je vous diray à ce propos, vous semblera estrange, mais des personnes croyables me l'ont certifié. Il y a des endroits dans la Norvegue, où l'on fait double moisson en trois mois de temps, par l'ordre, & la raison, que vous allez entendre. Ces endroits sont des plaines opposées à des rochers, que le Soleil bat continuellement, durant les ardeurs des mois du Juin, de Juillet, & d'Aoust; & une telle chaleur reverbere de ces rochers dessus ces plaines, qu'en six semaines, on laboure, on seme, & on recueille du bled mur. Et comme ces terres ont beaucoup de graisse, & de suc, par la quantité de neges fonduës qui les ont abreuvées, & que le Soleil a cuittes; on les ensemence encore une fois, & au bout d'autres six semaines, on ne manque pas de faire une seconde moisson, aussi bonne que la premiere.
Il y a de l'apparence que la terre de Groenland est, comme toutes les autres terres, composée de bons, & de mauvais endroits; de plaines & de montagnes, les unes fertiles, les autres infertiles. Il est certain qu'il y a quantité de rochers: Et la Chronique Islandoise dit notamment, que l'on y trouve des Marbres de toutes sortes de couleurs. On demeure d'accord que l'herbe des pasturages y est excellente, & qu'il y a quantité de gros & menu bestail; quantité de chevaux, de lievres, de cerfs, de renes, de loups communs, de loups cerviers, de renards, quantité d'Ours, blancs, & noirs; & il se lit dans la Chronique Islandoise, que l'on y a pris des Castors, & des Martres, aussi fines que les Sobelines de Moscovie. On y trouve des Faucons blancs, & gris, [En marge: _Gerfaus._] en tres-grand nombre, & plus qu'en autre lieu du monde. On portoit anciennement de ces Oyseaux par grande rareté aux Rois de Danemarc, à cause de leur bonté merveilleuse; & les Roys de Danemarc en faisoient des presens aux Roys, & Princes, leurs voisins, ou amis; parce que la chasse de l'Oyseau n'est du tout point en usage dans le Danemarc, non plus qu'aux autres endroits du Septentrion.
La Mer est tres-poissonneuse en Groenland. Elle est pleine de loups, de chiens, & de veaux marins, & porte un nombre incroyable de Balenes. Je ne sçay si je dois mettre les Ours blancs de Groenland entre ses animaux terrestres, ou aquatiques; Car, comme les Ours noirs ne quittent pas la terre, & ne se nourrissent que de chair; les blancs ne quittent point la mer, & ne vivent que de poisson. Ils sont beaucoup plus grands, & plus sauvages, que les noirs. Ils vont à la queste des loups, & des chiens marins, qui font leurs petits sur les glaces, de peur des Balenes. Ils sont avides de Baleneaux, & les trouvent friands sur tous les autres poissons. Ils ne s'engagent pas volontiers en pleine mer, lors que les glaces sont fonduës. Ce n'est pas qu'ils ne nagent, & ne puissent vivre dedans l'eau, comme les poissons; mais ils craignent les Balenes, qui les sentent, & les poursuivent, par une antipathie naturelle, parce qu'ils mangent leurs petits. C'est pourquoy, quand les glaces sont destachées du Groenland septentrional, & qu'elles sont poussées vers le Midy, les Ours blancs qui se trouvent dessus, n'en osent sortir; & comme ils abordent, ou dans l'Islande, ou dans la Norvegue, à l'endroit que les glaces les portent, ils deviennent enragez de faim.
_Heu male tum solis Norvegûm erratur in oris._
Et il se dit d'estranges Histoires des ravages que ces animaux ont faits dedans ces terres.
Le Groenland a esté de tout temps, tres-fertile en Cornes, que l'on appelle de Licornes. Il s'en void en Danemarc beaucoup d'entieres, quantité de tronçons & de bouts, & un nombre infiny de pieces, qui les rendent tres-communes dans ce Royaume. Vous me demanderez qu'elles sont les Bestes qui portent ces Cornes. Je vous diray, Monsieur, que ces cornes, improprement dites cornes, n'ont rien de commun avec les veritables, & proprement nommées telles, de quelque nature qu'elles puissent estre; & que comme le nom de celles-cy est ambigu, il y en a qui doutent encore, si les Bestes qui les portent, sont chair, ou poisson. Vous noterez que les cornes de Licornes, que nous avons veuës en Danemarc, soit entieres, soit en pieces, sont de mesme matiere, de mesme forme, & de mesme vertu, que celles qui se voyent en France, & autre part. Cette belle corne entiere, de laquelle je vous ay autrefois parlé, & que j'ay veuë à Friderisbourg, chez le Roy de Danemarc, est sans contredit plus grande que celle de sainct Denis. Il est vray qu'elle n'est pas droite, & qu'elle est faucée à deux ou trois pieds de la pointe; mais elle est, quant au reste, de mesme couleur, de mesme figure, & de mesme poids, que celle de S. Denis. Pour les pieces de ces cornes que nous avons veuës en divers endroits de Coppenhague, il est certain que l'on les croit antidotes contre les venins, tout ainsi que celles qui se voient à Paris, & ailleurs. Cela posé pour constant, que toutes ces sortes de cornes qui se voyent en Danemarc, sont entierement semblables à celles de France, & que celles de Danemarc viennent de Groenland; il est question de sçavoir quelles Bestes ce sont qui portent ces cornes en Groenland. M. Vormius m'a dit le premier que ce sont des Poissons. Sur quoy je vous diray que j'ay eu de grandes disputes avec luy, lors que nous estions à Christianople; parce que cela renverse l'opinion de tous les anciens Naturalistes, qui ont traitté des Licornes, & nous les ont dépeintes Terrestres, & à quatre pieds: & que cela choque quantité de passages de l'Escriture Saincte, qui ne peuvent estre entendus que des Licornes à quatre pieds. Le bon M. Vormius, exact & sçavant dans les curiositez du Nord, me rescrivit de Coppenhague cette Histoire, que je vous transcriray de sa lettre.
Il y a, dit-il, quelques années, qu'estant chez M. Fris, grand Chancelier de Danemarc, predecesseur de M. Thomasson, qui l'est à present; je me plaignis à ce grand homme, qui a esté durant sa vie, l'ornement, & le soustien de sa patrie, du peu de curiosité qu'avoient nos Marchands, & nos Matelots, qui alloient en Groenland, de ne pas s'informer quels sont les Animaux dont ils nous apportent tant de cornes; & de n'avoir pas pris quelque piece de leur chair, ou de leur peau, pour en avoir quelque connoissance. Ils sont plus curieux que vous ne pensez, me respondit M. le Chancellier, & me fit apporter sur l'heure mesme, un grand Crane sec, où estoit attaché un tronçon de cette sorte de corne, long de quatre pieds. Je fus saisy de joye, de tenir une chose si rare, & si precieuse, entre mes mains; & ne pouvant assouvir mes yeux, il me fut d'abord impossible de comprendre ce que c'estoit. Je priay M. le Chancellier de me permettre de l'emporter chez moy, pour le considerer tout à loisir; ce que volontiers il m'accorda. Je trouvay que ce crane ressembloit proprement à celuy d'une teste de Balene; qu'il avoit deux trous au sommet, & que ces trous perçoient dans le palais: Que c'estoient sans doute les deux tuyaux, par lesquels cette beste rejettoit l'eau qu'elle beuvoit. Et je remarquay que ce que l'on appelloit sa Corne, estoit fiché à la partie gauche de sa machoire de dessus. Je conviay mes amis les plus curieux, & les meilleurs Escoliers de mon auditoire, de venir veoir cette rareté dans mon cabinet. Un Peintre que j'avois appellé, s'y estoit rendu: Et je fis tirer en presence des assistans, un portrait de ce crane avec sa corne, tel qu'il estoit, de figure, & de grandeur: afin qu'ils peussent estre tesmoins, que ma copie avoit esté prise sur un veritable original. Ma curiosité ne s'arresta pas là. Ayant eu advis qu'un semblable animal avoit esté porté, & pris en Islande, j'escrivis à l'Evesque de Hole, nommé _Thorlac Scalonius_, qui a esté autrefois mon disciple à Coppenhague; & le priay, comme mon amy, de m'envoyer le portrait de cette beste; ce qu'il fit, & me manda que les Islandois l'appelloient _Narhual_, comme qui diroit, Balene qui se nourrit de cadavres; parce que, _Hual_, signifie une Balene, & que, _Nar_, signifie un cadavre. C'estoit en effet le portrait d'un veritable poisson, qui ressembloit à une Balene. Et je vous promets, de vous le faire voir à vostre retour de Christianople, avec celuy du crane que j'ay eu de M. le Chancelier Fris.
M. Vormius ne manqua pas à nostre retour, de satisfaire à sa promesse, & au delà; car il ne se contenta pas de me faire voir les portraits de ces poissons: il me mena dans son cabinet, où je vy sur une table, dressée pour cela, l'original & le crane mesme, avec la corne de cette beste, que M. le Chancelier Fris, luy avoit autrefois confiée. Il l'avoit euë sur sa promesse, d'un Gentilhomme de Danemarc, gendre de M. Fris, à qui ce partage estoit escheu, qu'il estime huit mille risdalles; & l'avoit fait porter de vingt lieuës de Coppenhague, pour la faire voir à Monsieur l'Ambassadeur. Je vous advoüe, que je ne me pûs lasser d'admirer une curiosité si exquise, & l'ayant rapportée à Monsieur l'Ambassadeur, il la voulut voir dans le mesme cabinet. Son Excellence considera cette rareté avec plaisir, & pria M. Vormius de la luy prester, pour en avoir une exacte peinture, laquelle il a fait faire, & qu'il emporte à Paris. Ce grand homme qui a des complaisances genereuses pour tous les Vertueux, sera ravy de leur faire voir cette peinture, & de leur communiquer ce qu'il apportera de plus curieux du Nord. Il a des inclinations particulieres pour vous, Monsieur, & pour tous ces Messieurs qui composent l'illustre Mercuriale de la Bibliotheque de M. Bourdelot. Et je sçay que son Cabinet, qu'il veut rendre accomply, si Dieu luy fait la grace d'arriver en France, vous sera ouvert, & à tous ces Messieurs, avec une extreme joye.
Il est certain que le nom d'Unicorne est equivoque, & qu'il appartient à plusieurs sortes d'animaux; tesmoin l'Orix, & l'Asne Indique, dont Aristote a fait mention; & cette Beste farouche que Pline a descrite, qui a la teste d'un cerf, le corps d'un cheval, & le pied solide comme celuy d'un Elephant, qui est d'une legereté, & force, incomparables: Et qui est en effet cette veritable Licorne, dont l'Escriture Saincte a parlé en divers endroits: Si agile, qu'il est escrit par rareté, & merveille, que Dieu fera sauter le _Schirion_, qui est une montagne du Liban, comme le faon d'une Licorne; & si forte, que la force de Dieu mesme, est comparée à la sienne: _Deus fortis_, disoit Moyse, _eductor Judæorum, vires ejus ut Monocerotis_. Or il n'y a nulle apparence de mettre nos Licornes du Nord, que nous connoissons aquatiques, sous l'espece de ces Licornes, que l'on croid estre du Midy, ou du Levant, & qui sont notoirement terrestres. Le Prophete Isaie, predisant aux Juifs que Dieu les chasseroit de Jerusalem, eux, & leurs Roys, qu'il appelle _Unicornes_. _Descendent_, dit-il, _Unicornes cum eis_. Ce qui ne peut estre entendu que d'une descente terrestre. Et si le Prophete avoit creu que les Licornes eussent esté des Poissons, il auroit dit vray-semblablement, _natabunt_, au lieu de _descendent_.