Relation de l'Islande

Chapter 2

Chapter 23,942 wordsPublic domain

VI. L'Islande est montagneuse, & pierreuse. Les pasturages y sont si excellàns, qu'il en faut chasser le bestial, de peur qu'il ne créve. Et l'herbe y sànt si bon, que les estrangers la recueillent, & la font secher, pour la metre parmy leur linge. On dit neanmoins que leurs chairs de boeuf ne sont pas bonnes, & que leurs moutons puënt le bouc. Les Islandois y sont accoustumez. Ils durcissent & conservent leurs viandes, en les exposant au vànt, & au Soleil. Ce qui les rànd & de meilleur goust, & de meilleure garde, que si on les avoit salées. Ils font quantité de beurres, qu'ils reservent dans des vaisseaux; & a defaut de vaisseaux, ils l'amoncelent dans leurs maisons, comme des piles de chaux. Leur bruvage ordinaire est de lait, & de petit lait, qu'ils boivent pur, ou meslé avec de l'eau. L'Isle porte de bons chevaux, que l'on nourrit en hyver, de poissons secs, aussi bien que les boeufs, & les moutons, quand le foin leur a manqué: Et dont les hommes mesme font de la farine, & du pain, quand ils n'ont plus de farines de bled; & que les rigueurs d'un long hyver empeschent l'abord de leur Isle, aux estrangers qui ont commerce avec eux. Si bien que l'on peut dire des bestes de ce païs là, qu'elles sont _Ictiofages_, aussi bien que les hommes.

VII. Il y a dans l'Islande quantité de fontaines froides, dont les eaux sont claires, & agreables à boire; d'autres, qui sont saines & nourrissantes comme de la biere; quantité de sources chaudes & salutaires, pour les bains; quantité de beaux & grâns Estangs poissonneux; quantité de beles, & grandes Rivieres navigables; dont je ne vous escriray pas les noms, non plus que des Ports, & des Promontoires, parce qu'ils sont imprimez dans les livres.

VIII. Blefkenius raconte, qu'il y a dans la partie Occidàntale de l'Islande, un Lac qui fume toujours; & qui est neanmoins si froid, qu'il petrifie tout ce que l'on y jete. Si l'on y fiche un baston, le baston devient fer à l'endroit qu'il est fiché dans la terre; ce qui touche l'eau, se petrifie; & ce qui est au dessus de l'eau, demeure bois. Blefkenius dit l'avoir esprouvé par deux fois: Et qu'ayant mis au feu ce qui luy sàmbloit fer, ce fer brûla comme du charbon. Il dit aussi, qu'au milieu de l'Islande, il y a un autre Lac, qui exhale une vapeur si dangereuse, qu'elle tuë les Oiseaux qui volent par dessus. Et ce Lac est comme l'Averne des Grecs, dont Virgile parle au 6. de l'Eneïde.

_Quem super haud ullæ poterant impune volantes Tendere iter pennis, talis sese halitus atris Faucibus effundens, supera ad convexa ferebat. Unde locum Graii dixerunt nomine Aornon._

Blefkenius adjoute, a ce qu'à dit Angrimus des fontaines chaudes de l'Islande, qu'il y en a de si chaudes en des endroits, que qui les touche s'y brule. Quand cete eau se rafroidit, elle laisse du soufre au dessus de sa superficie; tout ainsi qu'aux marais salans, l'eau de la mer y laisse du sel. On voit des plongeons rouges sur ces eaux, que l'on perd de veuë, si tost que l'on s'en aproche, & qui remontent sur l'eau pour peu que l'on s'en esloigne. Le mesme dit ancore, qu'en un endroit de l'Isle, que l'on apele _Turloskhaven_, il y a deux fontaines, l'une froide, & l'autre chaude, que l'on fait venir par divers canaux dans un mesme bassin. Et que les eaux de ces deux fontaines meslées ensàmble, composent un bain tres excellant. Assez pres de là, dit-il, il y a un autre fontaine, dont l'eau a le goust du blé: Et qui a cete vertu, de guerir les maux veneriens, que Blefkenius asseure estre fort ordinaires dans cete Isle.

IX. Il n'y a dans toute l'Islande aucune miniere de quelque metal ou mineral que ce soit, si ce n'est de soufre, qui est tres commun dans toute l'Isle; mais que l'on tire en plus grande abondance d'une Montagne nommée _Hecla_, qui est le Montgibel de l'Islande; car elle jete des flames qui causent de grâns embrazemâns aux environs. Cete Montagne est du costé de la partie Oriàntale, declinant à la Meridionale, & assez proche de la mer. Blefkenius dit, que ce Mont ne jete pas seulement des flames, mais des torrâns d'eau, qui brulent comme eau de vie. Il jete par fois aussi, des cendres noires, & une quantité prodigieuse de pierres ponce. La tàmpeste qui agite ce Mont, cesse au vànt d'Oüest, qui est le Zephire des anciens. Tant que ce vànt soufle, ceux qui connoissent ce Mont, & qui en savent les chemins seurs, montent hardiment à son plus haut sommet, & à l'endroit par où il rànd ses flames; où ils jetent de grosses pierres, que le Mont rejete avec furie, & comme une Mine fait voler les esclats d'un mur qu'elle emporte. Il est tres dangereux d'en aprocher, à ceux qui n'en connoissent pas les avenües. Parce que la terre qui brule au dessous, venant à fondre, a bien souvent englouti des hommes vivans, dans des fournaises ardàntes.

X. Les habitans de l'Isle croyent que cete Montagne est le lieu où les ames des dannez sont tourmàntées. Dequoy ils font de plaisâns contes. Car ils voyent quelque fois, à ce qu'ils disent, comme des fourmilieres de Diables, qui entrent dans la gueule de ce Mont, chargez d'ames dannées; & qui en ressortent, pour en aler chercher d'autres. Et Blefkenius raporte, que lors que cela a paru, on a remarqué qu'il s'est donné une sanglante bataille en quelque endroit. Les Islandois croyent aussi, que le bruit que font les glaces, quand elles heurtent & s'atachent à leurs rivages, sont les cris & les gemissemâns des dannez, pour le grand froit qu'ils endurent. Car ils croyent qu'il y a des ames condannées à geler eternelement, comme il y en a qui brulent eternelement. Et le suplice seroit egal; en ce que, _penetrabile frigus adurit_; & qu'il est vray qu'un grand froit brule comme du feu.

XI. Le mesme Blefkenius dit, qu'estant en Islande, sur la fin du mois de Novàmbre, & à minuit; on vit un grand feu sur la mer du Mont Hecla, & que ce feu esclaira toute l'Isle. Ce qui estonna tous les habitans. Les plus experimàntez & les plus sànsez asseuroient, que cete lueur venoit du Mont Hecla. Une heure apres l'Isle tràmbla. Et ce tràmblemànt fut suivy d'un esclat comme de tonnerre, si espouvàntable & si terrible, que tous ceux qui l'ouïrent, crurent que ce devoit estre la cheute du monde. On sût peu de jours apres, que la mer avoit tary à l'endroit où le feu avoit paru; & qu'elle s'estoit retirée à deux lieües de là.

XII. Les Islandois ne vàndent & n'achetent quoy que ce soit, car il n'y a pas d'argent monnoyé parmy eux. On leur aporte des farines, de la biere, du vin, de l'eau de vie, du fer, des drâs, & du linge. Ils baillent en eschange ce qu'ils ont, qui est; des poissons secs, du beurre, des suifs, des drâs grossiers, du soufre, & des peaux de renârs, d'ours, & de loûs cerviers. Blefkenius dit, que les Alemans qui trafiquent en Islande, dressent des tàntes pres des havres où ils ont abordé, & qu'ils y estalent leurs Marchandises, qui sont; manteaux, souliers, miroirs, couteaux, & quantité de bagateles, qu'ils eschangent avec ce que les Islandois leur aportent. Des filles qui sont fort beles dans cete Isle, mais fort mal vestües, vont voir ces Alemans; & ofrent à ceux qui n'ont pas de fàme, de coucher avec eux, pour du pain, pour du biscuit, & pour quelqu'autre chose de peu de valeur. Les Peres mesmes presàntent leurs filles aux Estrangers. Et si leurs filles deviennent grosses, ce leur est un grand honneur. Car elles sont plus considerées, & plus recherchées par les Islandois, que les autres: Et il y a de la presse à les avoir.

XIII. Quand les Islandois ont acheté, (c'est à dire eschangé) du vin, ou de la biere, des Marchâns estrangers: Ils convient leurs paràns, leurs amis, & leurs voisins, à boire l'un & l'autre: Et ne se quitent point que tout ne soit beu. Ils chantent en beuvant, les faits heroïques de leurs Capitaines. Leur musique est sans regle, & sans art, que l'on apele, _Musique enragée_. C'est une incivilité parmy eux, que de sortir de table, quand ils boivent, pour aler faire de l'eau. Des filles qui ne sont pas laides en ce païs-là, comme j'ay dit, coulent sous les treteaux, & presàntent des pots de chambre aux beuveurs.

XIV. Angrimus Jonas traite cete raillerie d'imposture, & s'emporte avec colere contre Blefkenius, pour l'outrage qu'il dit avoir fait à l'honneur des filles Islandoises. Le bon homme ne peut soufrir, qu'on parle avec mespris de ses compatriotes, & qu'on les traite de barbares. Sur tout, là où le mesme Blefkenius dit, que les Islandois se gargarisent tous les matins de leur urine, & s'en frotent les dents. Catulle a dit la mesme chose des Celtiberes.

_Nunc Celtiber in Celtiberiâ terrâ, Quod quisque minxit, hoc sibi solet mane Dentem, & russam defricare gingivam._

Pour vous dire, Monsieur, ce que j'en pànse. Je croy que les Islandois ne sont pas maintenant si sauvages qu'il ont esté. Mais il est à presumer que des peuples si esloignez des climâs tàmperez, ne sont pas des plus polis, ni des plus raisonnables du monde. Je parle pour le commun, dans lequel je ne compràns pas les honnestes gens qui y peuvent estre, & qui y sont sans doute. Car il y a par tout des honnestes gens. Et il n'y a pour cela de la differànce, que du plus au moins.

XV. Blefkenius dit, que les Islandois ont des Esprits familiers. Que ces Esprits les servent comme des valets, & les avertissent la nuit, quand il fait bon le làndemain aler à la chasse, ou à la pesche. Ortelius va plus avant, & nous aprànd, que les Islandois apelent cete sorte de Demons: _Drollos_. Ce qui a du raport à ce que _Troll_, en Danois, est un Diable en françois; Et me persuade que ce que l'on apele en France _un bon drole_, est mesme chose _qu'un bon Diable_, en Islandois, & en Danois. Blefkenius dit aussi, que les mesmes Islandois vàndent le vànt, & l'asseure, comme l'ayant, à ce qu'il dit, experimànté. De quoy le bon Angrimus se moque plaisamment. Car il dit, que le Matelot Islandois connoît le soir par la disposition de l'air, quel temps, & quel vànt il fera le làndemain; Et que quand il conjecture qu'il doit faire le vànt que l'Estranger atànd pour partir, il le va trouver, & s'engage de luy vàndre ce vànt. Ce qu'il fait de cete sorte. Il demànde à l'Estranger son mouchoir, dans lequel il fait sàmblant de murmurer quelques paroles; & noüe promptement le mouchoir, comme de peur que les paroles qu'il a prononcées ne s'envolent. Il luy rànd apres cela son mouchoir noüé, & luy recommande de le garder tel qu'il le reçoit avec grand soin: l'asseurant qu'il aura le vànt bon, durant tout son voyage. Or il arrive quelque fois, que ce vànt soufle le làndemain. Mais le plus souvent ce mesme vànt change apres que l'Estranger est party, & qu'il est engagé en pleine mer. Ou s'il est assailly de quelque tàmpeste, comme il arrive bien souvent aussi, l'Estranger se trouve fort ambarassé des Diables qu'il croit porter dans sa poche: Car il n'ose les jeter dans la mer, & fait consciànce de les garder. Que si, dit Angrimus, il est arrivé de cent fois une, que le vànt ait conduit l'Estranger là où il devoit aler; cete seule fois autorise l'erreur contre cent autres experiànces contraires. Et l'erreur se respànd par celuy qui dit hardiment, parce qu'il le croit ainsi, qu'il a acheté le vànt en Islande, & que ce vànt l'a mené à bon port chez luy.

XVI. Quoy que ces sortes de contes ne fassent aucune impression sur des Esprits raisonnables, ils ne laissent pas d'estre divertissâns. Et il y a du plaisir d'entàndre ce que l'on en dit, & ce que l'on en croit. Car on ne le diroit pas, si on ne le croyoit. Blefkenius raconte, qu'il y a des Magiciens en Islande, qui ont le pouvoir d'arrester en pléne mer, des vaisseaux qui vont à plénes voiles. Il narre aussi, que ceux qui sont arrestez, se servent pour contrecharme, de certaines sufumigations puantes, dont il fait les descriptions; avec lesqueles, dit-il, ceux qui sont retenus chassent les Demons qui les retiennent; & les vaisseaux desenchantez reprenent leur cours. Si le charme est bien invànté, le contre-charme ne l'est pas moins. Revenons à ce qui est de plus serieux dans l'histoire de l'Islande.

XVII. L'anciéne Islande estoit divisée en quatre Provinces, selon les quatre parties du monde. Chaque Province estoit divisée en trois Bailliages, que les Islandois apelent _Repes_: excepté la Province Septàntrionale, laquelle comme la plus grande, & la plus importante, en avoit quatre. Et chaque Bailliage estoit subdivisé en six, sept, huit, ou dix Judicatures, selon son estàndüe. Chaque Province assàmbloit ses Bailliages une fois l'année. Et la convocation se faisoit par de petites croix de bois, que le Gouverneur de la Province envoyoit à ses Baillifs, que les Baillifs distribuoient à leurs Juges, & que les Juges faisoient courir par les familles de ceux qui se devoient trouver à ces assàmblées. Le Chef de la Justice de l'Islande, qui presidoit aux quatre Provinces, & qui estoit comme le Souverain de l'Islande, son _Nomophylax_, & le conservateur de ses loix, assàmbloit aussi en certain temps les Estats generaux de l'Isle. Et la convocation se faisoit par quatre haches de bois, que ce Chef envoyoit aux Gouverneurs des quatre Provinces.

XVII. Il y avoit dans chaque Bailliage trois Tàmples principaux, où la Justice se ràndoit, & où le culte de leurs Dieux se faisoit; à cause de quoy la charge de Baillif s'apeloit _Godorp_, qui signifie divine. Leur principal soin estoit, de pourvoir à la necessité des pauvres, qui est tres grande dans un païs pauvre. D'empescher que les pauvres d'une Repe, ne courussent à l'autre; & de refrener la liçànce des Mandians volontaires, contre lesquels les loix estoient rigoureuses. Car il estoit permis de les tuer, ou de les chastrer, impunément; de peur qu'ils ne multipliassent, & ne fissent d'autres coquins comme eux. Il estoit mesme defàndu, sur pêne de l'exil, à un homme pauvre de se marier avec une fàme pauvre comme luy. Et il n'estoit pas permis sur la mesme pêne, à celuy qui n'avoit dequoy que pour luy seul, de pràndre une fàme qui n'avoit pas dequoy pour elle.

XVIII. Cet ordre Aristocratique de gouvernemànt, & de Justice, a duré parmy les Islandois, jusques à l'an de Grace 1263. que les Roys de Norvege se firent maîtres de l'Isle, & la ràndirent tributaire, par la mauvaise intelligence des Islandois, qui faisoient entr'eux, des brigues, & des seditions, pour le gouvernemànt. Les Roys de Danemarck, ayant reduit en suite le Royaume de Norvege en Province, ont donné des Viceroys à ces peuples, qui n'ont retenu depuis ce temps-là, qu'une ombre legere de leur anciene forme d'Estat. La demeure de ces Viceroys est à la partie Occidàntale de l'Islande, dans un Chasteau, nommé _Besestat_. Ils ne sont pourtant pas obligez à faire residànce actuele dans l'Isle, qu'en cas de necessité; & n'y vont qu'une fois l'année, pour en recevoir les tribûs, qui consistent aux mesmes choses, dont j'ay dit cy dessus que les Islandois font commerce & eschange avec les Estrangers: Et dont le Roy de Danemark pourvoit une bonne partie de ses navires, soit pour nourrir, soit pour habiller ses matelots. Le dernier Viceroy d'Islande, estoit M. Prosmont, Amiral de la derniere flote Danoise, que les Suedois défirent sur cete mer, il y a environ trois mois. Il se batit vaillamment, & mourut sur son bord l'espée à la main, ayant refusé le quartier que les Enemis de son Roy luy voulurent donner.

XIX. Angrimus Jonas ne pose l'Islande Chrestiene, qu'en l'an 1000. de nôtre salut. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des Chrestiens long temps devant, dans cete Isle. Mais il dit que le Paganisme n'en fût absolument bany qu'en ce temps-là. Les Islandois payens ont adoré entr'autres Dieux, _Thor_, & _Odin_. _Thor_, estoit comme le Jupiter; & _Odin_, comme le Mercure des anciens Grecs & Latins. Ils nomment encore leur Jeudy, _Thorsdag_, qui est le _dies Jouis_, & le Mercredy, _Odensdagur_, qui est le _dies Mercurii_. Les Autels consacrez à ces Dieux estoient revestus de fer, où bruloit un feu perpetuel. Et sur l'Autel, il y avoit un vase d'airain, dans lequel on versoit le sang des sacrifices, & dont on aspergeoit les assistans. Il y avoit au costé de ce vase un aneau d'argent, du poids de vint onces, qu'ils frotoient du sang de l'hostie, & qu'ils empoignoient quand ils vouloient faire quelque sermànt, ou solànnel, ou d'importance. Leurs Annales portent, qu'ils ont sacrifié des hommes à leurs Idoles. Ils les escrasoient sur des rochers, ou les jetoient dans des puis profons, creusez, & destinez pour cela, à l'entrée de leurs Tàmples. Et comme les Islandois payens avoient basty deux principaux Tàmples, dediez à leurs faux Dieux, aux deux parties, Septàntrionale, & Meridionale, de leur Isle. Les Islandois Chrestiens ont estably les deux, & les seuls Eveschez qu'ils ont, aux mesmes endroits de leur Isle: Savoir, l'Evesché de _Hole_, au Nort; & celuy de _Schalhold_, au Midy. Ils professent maintenant la mesme confession d'Ausbourg, que professe tout le Danemarck.

XX. Les anciens Islandois estoient de haute stature, forts, adroits, & vaillans; grâns gladiateurs, & grâns Pyrates. La Monomachie estoit autorisée parmi eux; & ils ne refusoient qui que ce fust, qui les voulust combatre seul à seul. Ils vuidoient leurs procez par le duel; Auquel celuy qui estoit vaincu, perdoit la chose contestée; & qui refusoit le combat, la perdoit comme s'il eust esté vaincu. C'estoit un moyen legitime pour aquerir des possessions parmi eux. Car de deux Gladiateurs qui se batoient, celuy qui avoit tué ou vaincu son homme, estoit maître de son bien. Il n'y avoit qu'une resource pour les heritiers legitimes du defunt, ou du vaincu, qui estoit; que l'on menoit un grand Toreau au victorieux, & s'il ne l'assommoit pas d'un seul coup, il ne tenoit rien.

XXI. Avec ce que les Islandois estoient de grande force, & de grand coeur; ils estoient spirituels, & si curieux, qu'ils conservoient avec soin les memoires qu'ils recueilloient de toutes parts, des choses memorables qui se passoient dans tous les Royaumes voisins. Ce qui a obligé le bon Angrimus à dire dans son _Specimen Islandicum_, parlant de ses compatriotes, qu'ils sont, _Ad totius Europæ res historicas lyncei._ Et de fait, Saxo Grammaticus dans la preface de son histoire Danoise, avoüe qu'il s'est tres utilement servy des memoires qu'il a pris dans les Annales des Islandois, qu'il apele, _Tylenses_. Le Docteur Vormius m'a asseuré que ces Annales sont tres-curieuses, & qu'il y a des raretez exquises des choses ancienes qui se sont faites dans les Orcades, dans les Hebrides, dans l'Escosse, & dans l'Angleterre; & mesme chez les anciens Ducs de Normandie; par cete raison sans doute, que les Islandois ont esté autrefois puissans sur la mer Deucaledoniene, ou Escossoise, & qu'ils ont peu avoir aussi des commerces particuliers dans notre Normandie.

XXII. Les plus ancienes histoires Islandoises & auquelles les Islandois adjoutent plus de foy, sont celes qui sont composées en vers. Sur quoy, Monsieur, vous remarquerez, s'il vous plaist, que les anciens Rois, & Capitaines du Nort, qui aloient à la guerre, menoient toujours quelque Poëte avec eux, pour composer des vers sur le sujêt de leurs victoires. Ces Vers se chantoient par les soldats de l'armée, & se repàndoient par toutes les contrées voisines. Or les Islandois ont esté de tout temps renommez excellâns Poëtes, par tous leurs voisins. Et l'on a creu qu'il y avoit une certaine vertu Magique dans leurs vers, capable d'evoquer les Demons des Enfers, & d'arracher les Planetes du Ciel. Leurs Poëtes naissent Poëtes, & ne le devienent pas par estude. Car le meilleur esprit qui soit parmi eux, ne sauroit composer des vers, s'il n'a le don naturel de les faire, tant les regles de leur Poësie sont severes & contraintes. Mais ceux qui ont cete vertu naturele, les composent avec tant de facilité, que leurs discours ordinaires sont des vers. La Verve prànd ces Poëtes aux nouveles Lunes. Et quand cete fureur les saisit, ils ont le visage esgaré, les yeux enfoncez, la couleur pasle; & ressàmblent à la Sibile Cumée, tele que Virgile nous l'a descrite. Il fait en ce temps-là tres mauvais avoir à faire avec ces possedez. Car la morsure des chiens enragez, n'est pas plus dangereuse, que la médisance de ces Poëtes.

XXIII. Je vous diray à ce propos, ce que le Docteur Vormius m'en a raconté. Il y a quelques années, qu'estant Recteur de l'Academie de Copenhague, un Escolier Islandois se plaignit à luy, que son Lansman & camarade, l'avoit outragé dans des vers difamatoires. Le Recteur apela le Poëte, qui avoüa les vers, mais nia qu'ils fussent faits contre son camarade. Et de fait M. Vormius n'y voyoit quoy que ce soit, dont le Lansman se dût ofàncer, selon la connoissance qu'il a du langage Islandois, qui est fondé sur l'anciene langue Runique. L'Escolier ofàncé voyant que le Recteur croyoit ce que luy disoit le Poëte, se mit à pleurer chaudement, & à luy dire, qu'il estoit perdu s'il l'abandonnoit. Et là dessus luy fit compràndre, par un destour estrange de figures, & de fables, les mêdisances qui estoient contenües dans cete Satyre. Luy dit, qu'il passeroit pour un infame en Islande, si ces vers y estoient portez; que ses biens en déperiroient; & que cete poësie estoit tele, qu'en quelque lieu du monde où il sût aller, le charme, ou le sortilege de ces vers le suivroit par tout, & le feroit mourir. Le Docteur Vormius esmeu de la frayeur de ce jeune homme, tira le Poëte à part; luy mit devant les yeux les devoirs de la charité Chrestiene, & les rigueurs des loix de Danemarck, qui punissent les sorciers de suplices tres cruels: Et l'ayant menacé de le metre entre les mains de la Justice, si par malheur son camarade tomboit malade de l'aprehànsion qu'il avoit; il luy imprima une tele peur, qu'il avoüa la malice de ses vers, les deschira, promit de ne les dire à personne, & courut embrasser son camarade, qui tesmoigna une joye non-pareille d'avoir fait sa paix avec le Poëte.

XXIV. Les Poëtes Islandois ont un Mitologique de leurs fables, qu'ils apelent _Edda_: Dans lequel ils posent pour Principe eternel, un Geant qu'ils apelent _Immer_. Et disent, que du Caos sortirent de petits hommes, qui se jeterent sur le Geant, & le mirent en pieces. Que de son crane, ils firent le Ciel; de son oeil droit, le Soleil; de son oeil gauche, la Lune; de ses espaules, les Montagnes; de ses os, les Rochers; de sa vessie, la Mer; de son urine, les Rivieres; Et ainsi de toutes les autres parties de son corps. De sorte, que ces Poëtes apelent le Ciel, le crane d'Immer; le Soleil, son oeil droit; la Lune, son oeil gauche; les Rochers, ses os; les Montagnes, ses espaules; la Mer, sa vessie; les Rivieres, son urine, &c. Le Docteur Vormius m'a fait voir une vieille copie de l'Edda, escrite en Islandois, de la main d'un Islandois, & dont il m'a expliqué les galanteries que j'ay recueillies, pour vous les escrire.

XXV. Les Islandois, à ce que disent leurs Annales, ont mis autrefois de grandes flotes sur la mer, qui donnoient de la jalousie aux Rois de Norvege, & de Danemark. Ils n'ont pas maintenant dequoy faire de petits bateaux de pescheurs. Ils ont eu le temps passé de grâns commerces dans tous les Royaumes voisins. Ils ne sortent maintenant de leur Isle, que pour venir estudier à Copenhague; avec un desir si violànt de retourner en leur païs, que les Danois n'en peuvent retenir pas un pour leur servir de Prestres, ou de Prescheurs. Ce qu'ils ont tànté diverses fois, parce qu'il y en a qui ont l'esprit bon, & qui reüssissent dans leurs estudes. On a beau leur represànter la pauvreté de leur Isle, & les delices des climats qui sont plus doux. Ils sont acoquinez à leur misere, & la preferent à tous les autres plaisirs. Il y a douze ou quinze Escoliers dans cete Academie, que nous voyons quelque fois. Ils sont communément petits & floüets, quoy que Blefkenius die, qu'il a veu en Islande un Islandois si fort, qu'il prenoît une tonne de biere, mesure de Hambourg, & la portoit à sa bouche pour boire, comme il auroit pris un de nos barils.