Chapter 1
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RELATION DE L'ISLANDE.
A PARIS,
Chez LOUIS BILLAINE, au second pillier de la grand' Salle du Palais, à la Palme, & au grand Cesar.
M. DC. LXIII.
A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE PRINCE.
MONSEIGNEUR,
_Si vostre Altesse Serenissime me fait l'honneur de m'acorder la grace que je luy demànderay quelque jour, d'escrire les Merveilles de sa Vie; je feray son Panegirique en faisant son Histoire: Et la narration toute nuë des esclatantes actions qu'Elle a faites, efacera tout ce que l'antiquité a dit & escrit des plus Grâns-guerriers & des plus Grâns-hommes des siecles passez. En atàndant, MONSEIGNEUR, que j'aye l'esprit ràmply du Genie, qui m'inspire une si haute pànsee; je Vous suplie tres humblement de trouver bon que je die en ce lieu: Que Vos inclinations ne sont pas toutes pour la guerre: Que Vous en avez d'aussi fortes pour les beles letres: Et que l'ardeur incomparable de Vostre Esprit, Vous porte aussi avant dans les sciànces, que cele de Vostre Coeur Vous engage dans les combats._
_Trouvez bon aussi, MONSEIGNEUR, qu'en Vous donnant le divertissemànt d'une Relation, que j'ay autrefois escrite à M. de la Mote le Vayer, illustre par son rare savoir, & par le glorieux employ que sa Vertu luy a aquis aupres d'un si Grand Prince, qu'est le FRERE UNIQUE DE NOSTRE GRAND ROY; J'entretiene V. A. ser.^me de quelques reflexions que j'ay faites, sur ce que les anciens Geografes n'ont presque rien connu du globe de la terre, ou qu'ils n'en ont connu que de fort petites parties. Ils ont creu que toute l'estàndüe de ce globe, qui est entre les deux Tropiques, & qu'ils ont apelée, _Zone Torride_, estoit inhabitée & inhabitable. Ils n'ont seu du levant, que ce qui est au deça du Gange, & presque rien au delà, que par presomption & par oüy dire. Ils ont fixé leur couchant aux Isles fortunées, qui sont aparamment nos Canaries. Ils se sont imaginez que la mer Hiperborée, & que l'Islande, dont je fay icy la relation, estoient les derniers termes de ce que l'on pouvoit descouvrir du Septàntrion. Et ne sachant que dire de la Terre Australe, ils l'ont telement ignorée, qu'ils se sont figurez que c'estoit la demeure des Morts, & la fable de leurs Enfers._
Illam, _dit le Poëte,_ Sub pedibus Stix atra videt, Manesque profundi.
_Je ne parleray pas de quelques Peres de l'Eglise, qui ont eu de si grandes lumieres pour les choses du Ciel, & si peu de connoissance de celes de la Terre; qu'ils ne se sont peu persuader qu'il y eust des Antipodes; & n'ont seu compràndre, par queles raisons ils estoient eux mesmes Antipodes à ceux qui estoient les leurs._
_J'avoüe, MONSEIGNEUR, que nôtre siecle est beaucoup plus esclairé que n'ont esté les precedàns. J'avoüe que depuis deux cens ans, il y a eu des Mariniers, & plus hardis, & plus savans sans comparaison, que n'estoit l'ancien Tifis des Argonautes. Et j'avoüe que l'on a penetré le monde dans toutes ses parties, beaucoup au delà de ce que les plus celebres Geografes de l'antiquité nous en ont apris. Cela n'empesche pas, MONSEIGNEUR, que nous ne soyons toujours dans une profonde ignorance de ce qui se peut ancore descouvrir, & qui nous est inconnu de la Terre universele. Je craindrois de passer pour extravagant, si j'avançois déterminément, que nous n'en connoissons que la moitié. Mais je diray sans hesiter, que nous n'en connoissons pas les deux tiers; & que ce qui reste à descouvrir, va sans contredit au delà du tiers._
_Il me sera aisé de le démontrer quand je diray, que nous ne connoissons presque rien de ce qui est au delà des deux cercles polaires. Que le cercle arctique passe à l'extremité de l'Islande Septàntrionale; & que nous n'avons qu'éfleuré les bords du Groenland, au delà de la mer Glacée, qui separe cete Isle de ce continànt. Cecy est considerable, MONSEIGNEUR, que le cap Farvel, qui est du Groenland, & au Nor-oüest de l'Escosse, est entre le 60. & 61.^me degré d'elevation: Et que de ce cap au pole, il y a prés de trànte degrez de latitude, qui nous sont inconnus. Il est vray que toute la côste du Groenland, soit au Levant, soit au Couchant du cap Farvel, & dont on ne sauroit déterminer la longitude, n'est pas si meridionale que ce cap. Mais je suplie tres-humblement V. A. ser.^me de se represànter, qu'il y a une terre au Nort du Japon, que nos Geografes apelent, _la terre de Jesso_, tout à fait inconnuë à nos Matelots; quoy qu'elle soit d'une grandeur si prodigieuse, qu'elle a quarante-six degrez de latitude, sur vint & deux degrez de longitude._
_Si nous passons du Nort au Sud, il se trouvera, MONSEIGNEUR, que ce qui est inconnu de la terre Australe, est de plus grande consequànce que ce que nous ignorons de la Septàntrionale. La grandeur de cete terre Australe, estonnera tous ceux qui la verront descrite dans nos cartes; s'ils considerent, qu'elle embrasse les deux Emisferes, depuis le Pole meridional, jusques à la ligne Equinoctiale; & aux endroits où la nouvelle Guinée unit les deux horisons. Cela seul, MONSEIGNEUR, emporteroit la moitié du monde, si ce qui est entre les bras de cete Terre, & au deça du cercle Antartique, soit de l'Asie, soit de l'Afrique, soit de l'Amerique, n'estoit descouvert, & dans le commerce. J'adjousteray, MONSEIGNEUR, à ce que j'ay dit: Que l'on ne sait pas ancore, si le Japon est Isle, ou Terre ferme: Et qu'il y a des espaces comme infinis au delà des Filipines, jusques à la côste du Perou, sur lesquels nos Geografes font passer la mer Pacifique. Ils inondent ce qu'ils ne connoissent pas; & noyent dans leurs Cartes, quantité de peuples qui se portent bien dans les terres qu'ils habitent._
_Pour dire les choses, teles qu'elles pourroient estre, MONSEIGNEUR. Ce qui resteroit à descouvrir du Globe terrestre, iroit beaucoup au delà du tiers, & aprocheroit bien fort de la moitié, si la nouvele Guinée, qui joint les deux bouts de la terre Australe, joignoit aussi la Tartarie, & l'Amerique, du costé du Septàntrion, comme il y en a qui le croyent. L'Ocean ne seroit plus en ce cas, la ceinture de la Terre; au contraire, la Terre seroit la ceinture de l'Ocean. Et ce qui seroit bien surprenant, pour ne pas dire incroyable; on pourroit frayer divers chemins, pour aler par terre d'un pole à l'autre._
_Je ne doute pas, MONSEIGNEUR, que tant de Peuples inconnus, ne soient quelque jour connus, pour avoir la connoissance de Dieu, & cele du mistere de son Fils, mort pour nos ofànces, & resuscité pour nôtre justification. C'est pour cela qu'il est écrit. [En marge: Daniel. 7.] _Que tous Peuples, que toutes Nations, & que toutes Langues, adoreront Dieu, & le serviront._ [En marge: Joel. 2.] _Que Dieu versera de son Esprit sur tous les hommes de la terre._ [En marge: Jeremie 31.] _Et que tous les hommes de la terre connoitront Dieu, depuis le plus grand jusques au plus petit._ La mesme Escriture Sainte nous enseigne, que Dieu establira un Roy, pour estre le Conducteur, & le Souverain, de tous les Peuples de l'Univers; & pour respàndre la Predication de son Evangile dans toutes les contrées du monde. Dieu parlant à ce Roy par son Profete Isaie, luy dit ces paroles, tres considerables à ce propos. [En marge: Chap. 55.] _Tu apeleras la Nation que tu ne connoissois pas; & la Nation qui ne te connoissoit pas, te desirera, & coura apres toy. Ce sera à-cause de moy, qui suis ton Seigneur, & ton Dieu; & à-cause de mon [En marge: Jesus-Christ.] SAINT, qui est le Saint de mon peuple Israel. C'est pour cela que je t'ay exalté, & c'est pour cela que je t'ay glorifié._
_Je ne croy pas, MONSEIGNEUR, que l'on doive trouver estrange le zele que j'ay, estant nay François, si je dis que la Profetie se doit entàndre d'un Roy de France. J'ay outre cela beaucoup de raisons qui me le persuadent. Il me sufira de dire, que toutes les conjectures, & toutes les aparànces, me font presumer que la Profetie regarde nostre GRAND ROY. Car il a toutes les qualitez, de Majesté, de Justice, & de Valeur, que l'Escriture Sainte atribuë à ce Roy Profetique. S'il n'a pas tout le temps qui sera requis, pour achever une si vaste entreprise, qu'est la conqueste du Monde; Il ouvrira sans doute, & aplanira un grand chemin à son GLORIEUX SUCCESSEUR, pour l'assujetir de bout en bout. Ce qui me fortifie dans cete croyance, est, que pour seconder les hauts desseins de nostre VICTORIEUX MONARQUE; le Ciel luy a donné un Prince de son sang, tel que VOUS, MONSEIGNEUR, dont les Conseils peuvent estre apelez, CONSEILS DE DIEU, comme l'Histoire Sainte qualifie les conseils des grâns Politiques: Et dont L'ESPÉE aura la mesme vertu, qu'avoit cele de GEDEON, contre les enemis du nom Chrestien. Je n'ay pas assez de vie pour voir de si grandes choses. Mais j'ay toute la passion qu'il faut pour les souhaiter. J'ay aussi tous les santimàns qui m'obligent d'estre avec respêt & soumission,_
MONSEIGNEUR,
de V. A. Ser.^me Le tres-humble, tres-obeïssant & tres-fidele serviteur, LA PEYRERE.
TABLE DES CHOSES Contenües aux Articles de cete Relation.
I. L'Auteur de cete Relation n'ayant pas esté en Islande, escrit ce qu'il en a leu & ouy dire.
II. De la situation, & de la grandeur de l'Islande.
III. De ses jours, les plus longs, & les plus courts.
IV. De quoy on se nourrit en Islande, & de quoy on s'y chaufe.
V. Des Glaces qui se destachent du Groenland, & ce qu'elles aportent en Islande, où elles abordent.
VI. Des pâturages de l'Islande, du lait, & du beurre; Et des farines qui se font de poissons secs.
VII. Des Eaux de l'Islande.
VIII. Des Lacs de diverse & d'estrange nature, qui sont en Islande.
IX. Des Minieres de soufre qui y sont. Et du Mont Hecla.
X. Les Islandois croyent, qu'il y a des Ames dannées qui brulent, & d'autres qui gelent.
XI. Evenemànt extraordinaire avenu en Islande.
XII. Du trafic que l'on fait en Islande. Et des Filles Islandoises.
XIII. Des Festins des Islandois.
XIV. Des coutumes sauvages des Islandois.
XV. Des Demons apelez Droles. Et des Islandois qui vàndent le vànt.
XVI. Des sortileges des Islandois.
XVII. De l'ancien Gouvernemànt de l'Islande. De la Justice qui s'y exerce. ibid.
XVIII. L'Islande assujêtie aux Rois de Norvege, & en suite, aux Rois de Danemark.
XIX. De l'anciene, & nouvele Religion, des Islandois.
XX. Les anciens Islandois estoient grâns Pirates, & grâns Gladiateurs.
XXI. Des Annales des Islandois.
XXII. Des Poëtes Islandois.
XXIII. Des Satyres Islandoises.
XXIV. De la Poësie Islandoise.
XXV. De l'amour que les Islandois ont pour leur patrie.
XXVI. Les Islandois sont chicaneurs.
XXVII. Des Maisons des Islandois.
XXVIII. Des deux Eveschez, & des deux vilages, qui sont en Islande.
XXIX. Des Evesques Islandois.
XXX. Les Islandois sont joüeurs d'Eschets.
XXXI. Continuation du mesme sujet.
XXXII. Le langage Islandois est Runique.
XXXIII. Quels ont esté les premiers habitans du Monde Arctique.
XXXIV. Les Geans Cananeens ont peuplé le Monde Arctique.
XXXV. Du grand Odin Asiatique.
XXXVI. On nous fait acroire que les anciens Heros ont esté Geâns.
XXXVII. Les Peuples du Septàntrion croyent estre de la race de Jafet.
XXXVIII. La recherche est vaine, des premiers Peuples qui ont habité les parties du Monde, apres le Deluge.
XXXIX. Preuve du precedànt article.
XL. Suite de la mesme preuve.
XLI. Resolution de la mesme preuve.
XLII. Des premieres descouvertes qui ont esté faites de l'Islande.
XLIII. D'Ingulfe creu premier fondateur des Islandois.
XLIV. Que cete opinion n'est pas vraye.
XLV. Preuve du precedànt article.
XLVI. Suite de la mesme preuve. De l'Islande Payene & Chrestiene. ibidem.
XLVII. La Tulé des Anciens est l'Islande d'aujourd'huy.
XLVIII. De l'Ocean Deucaledonien.
XLIX. L'Islande estoit habitée avant l'année 874.
L. Preuve du precedànt article.
LI. Les Gots ont introduit la barbarie dans l'Europe.
LII. De la _Crimogée_, & du _Specimen Islandicum_, d'Angrimus Jonas.
_Fin de la Table._
AVIS, Touchant mon Ortografe.
_Quoy qu'il n'y ait rien de resolu pour l'Ortografe de nostre Langue, & qu'il soit permis à qui que ce soit de s'en faire une, comme il s'imagine qu'elle devroit estre: Je ne veux pourtant pas me servir d'une liberté si publique, sans ràndre raison de cele que j'ay prise dans ce petit Ouvrage._
_Je croy que nôtre escriture doit estre l'image de nôtre parole, tout ainsi que nôtre parole est l'image de nôtre pansée. Cela estant. Il me sàmble que nostre Ortografe se devroit conformer à nostre prononciation, qui fait nostre parole; & que l'on ne devroit pas nous obliger d'escrire par, _e_, ce que nous prononçons par, _a_; d'escrire par une letre double, ce que nous prononçons par une letre simple; ni d'escrire par, _h_, ce que nous prononçons sans aspiration._
_Cete raison est fortifiée de l'exàmple des Italiens, dont la Langue a une perfection plus anciene que n'est la perfection de la nostre; si toutefois on doit apeler perfection, ce que l'Usage qui en est le maître, peut changer comme il luy plaît. Or les Italiens qui prononcent ce qu'ils escrivent, escrivent aussi ce qu'ils prononcent. Et je ne doute en façon du monde, que nos anciens Peres qui nous ont laissé leur Ortografe, n'ayent prononcé comme ils escrivoient. Ce que j'asseure d'autant plus librement, que les Valons d'aujourd'huy, qui parlent ce que nous apelons _Vieux Gaulois_, prononcent ces mots, _commencement_, _commendement_, _contentement_, &c. comme ils les escrivent par _e_, & non pas, _commancemant_, _commandemant_, _contantemant_, &c. comme on les prononce en France, par, _a_. Et par la raison que nous ne prononçons pas aujourd'huy ces mesmes mots, comme on les prononçoit le temps passé; Je m'estonne que l'on n'ait changé leur Ortografe, en mesme temps que l'on a changé leur prononciation. Car l'escriture estant, comme j'ay dit, l'image de la parole, l'Ortografe doit suivre la prononciation, comme l'ombre suit le corps._
_J'avoüe que dans ces mots, _commàncemànt, commàndemànt, contàntemànt, &c._ l'_a_ ne doit pas estre prononcé avec toute sa force. Mais il est constant que ces mots, & leurs sàmblables, doivent estre prononcez, par, _a_. Puis donc qu'il ne s'agit que de donner une prononciation moins forte à cet, _a_; Il sufiroit ce me sàmble, de marquer cete maniere plus douce, par un accent grave, tel que je l'ay mis sur tous les, _à_, que j'ay changez pour des, _e_._
_Je n'ay pas fait ce changemànt dans tous les mots, où suivant mon raisonnemànt, il me sàmbloit que je le pouvois faire: Parce que l'on ne peut pas changer d'abord, & tout à coup, ce qu'un usage inveteré s'est acquis, par la longueur du temps qui l'autorise. Je me suis imposé cete loy dans ce commàncemànt, de ne changer l'_e_, en _a_, par tout où l'_e_, se prononce par _a_, que dans les noms, & dans les verbes. Dans les noms, comme, _sàntimànt, raisonnemànt, changemànt, &c._ Dans les verbes, comme, _apràndre, sàntir, pànser, &c._ Je laisse l'_e_, dans la preposition, _en_, & dans les noms, & les verbes où cete preposition entre, & où elle sert de composition. Dans les noms, comme, _entàndemànt, engagemànt, endommagemànt, &c._ & dans les verbes, comme, _enseigner, enfanter, enquerir, &c._ où je laisse, _en_, comme on l'escrit ordinairement, par, _e_. Je laisse l'_e_, aussi, dans tous les adverbes, qui finissent en, _ment_; dont le nombre est tres-grand. Je le laisse à, _temps, sens, accent, dent, cent, &c._ J'escris _ancore_, par un _a_; parce qu'il est derivé de _ancóra_, que les Italiens escrivent, & prononcent par un _a_._
_J'ay retranché toutes les letres doubles, de tous les mots, où elles m'ont sàmblé inutiles. Si l'on me dit, que ces letres doubles servent à alonger les voyeles qui precedent les doubles consones. Je respondray qu'il sufit de metre sur ces voyeles un accent circonflexe, pour marquer qu'elles sont longues. Et les Estrangers qui apràndront nostre langue, y seront bien moins embarassez, qu'à leur donner à deviner, quand il faudra prononcer les letres doubles, comme des letres simples._
_Je croy qu'il n'est pas necessaire de metre aucun accent sur l'_e_, de ces mots, _tele, quele, bele, fidele, nouvele, mortele, naturele, eternele, &c._ Parce que l'_e_ qui devance la consone dans tous ces mots, se doit prononcer comme l'_e_ de leurs masculins, _cet, tel, quel, bel, fidel, nouvel, mortel, naturel, eternel, &c._ _Cele_, doit estre prononcé comme, _tele, quele, bele, &c._ Je laisse la double _ll._ aux pronoms, _elle_, & _laquelle_._
_J'ay retranché l'_h_, de beaucoup de mots que nous prononçons sans aspiration. Je l'ay retenüe à _Christ_, & à _Chrestien_, son derivé. J'ay fait scrupule, pour ne pas dire religion, de toucher à un usage qu'un nom si saint a comme sanctifié. Et nostre, _f_, ayant la mesme force, que le [Grec: ph.] des Grecs, qui est nostre, ph, j'ay changé le ph, en f._
_Quelque raison pourtant que j'aye aleguée; je n'ay pris cete liberté qu'en atàndant le Dictionaire que Messieurs de l'Academie nous ont promis; où j'espere qu'ils fixeront nostre Ortografe. Et à quoy je me fixeray aussi._
RELATION DE L'ISLANDE.
A MONSIEUR DE _LA MOTHE LE VAYER_.
MONSIEUR,
I. Vous m'avez prié de vous escrire de ce païs du Nort, où nous errons depuis quelque temps, ce que j'ay peû apràndre de l'Islande, & du Groenland. Je n'ay point de plus grande passion au monde, que de vous servir, & de vous plaire. Je vous escriray ce que je say de l'un & de l'autre, le mieux qu'il me sera possible; mais ce sera s'il vous plaist, l'un apres l'autre. L'Islande est une Isle celebre. Le Groenland est un païs de tres-grande, & de tres vaste estànduë. Je commànceray la premiere des deux Relations, que je vous ay destinées, par cele de l'Islande: Dans laquelle vous verrez ce que j'ay leu de particulier touchant cete Isle, chez divers Auteurs: Et principalement dans les oeuvres d'Angrimus Jonas, Escrivain Islandois. J'escris _Angrimus_, comme on le prononce, & non pas _Arngrimus_, comme il est imprimé; parce qu'on a trop de pêne à le lire. Je vous raporteray ce que j'ay oüy dire de plus curieux sur ce sujêt, dans les conversations que j'ay euës en Danemark, avec des personnes de condition, & de savoir. Et ce que m'en a dit bien particulierement, le Docteur Olaus Vormius, Medecin de la faculté de Copenhague, qui possede les plus beles & les plus doctes connoissances de tout le Septàntrion. Je vous diray aussi ce que Blefkenius Danois, qui a eu la curiosité d'aler en Islande, a escrit de plus remarcable, dans la Relation qu'il en a faite. Je ne croy pas tout ce qu'il a escrit, & ne m'arresteray qu'aux choses qu'il dit y avoir veües. Car j'y adjoute la mesme foy que je fay à Herodote, aux endroits où Herodote dit qu'il a veu. N'estant pas croyable que des gens d'honneur & de letres, ayent voulu prostituer la verité, & leur reputation, de propos si deliberé, que de dire qu'ils ont veu ce qu'ils n'ont pas veu. Quoy qu'il en soit, je feray comme Saluste; & diray, soit de Blefkenius, soit d'Angrimus Jonas, soit du Docteur Vormius, soit de tous ceux dont je vous alegueray ce que j'ay leu, & oüy dire; car je n'en puis parler que pour avoir leu, & oüy dire: _Fides penes auctores sit._
II. L'Islande est une Isle de l'Ocean Deucaledonien, a 13. degrez, 30. minutes de longitude, & a 65. degrez 44. minutes de latitude. Cete situation est prise, sur l'Evesché Septàntrional de l'Isle, nommé, _Hole_, qu'Angrimus Jonas raporte dans sa Crimogée Islandique; où il dit, qu'il la tient de l'Evesque mesme de Hole, Gundebrand de Thorlac, son compatriote, & intime amy, auditeur de Ticho-Brahé, & grand Astrologue. Les limites de l'Islande sont; du Levant, la mer Hyperborée; du Midy, l'Ocean Deucaledonien; le Couchant regarde le Groenland, vers le cap Farvel; & le Nort est exposé à la mer glacée du mesme Groenland. La longueur de l'Isle, s'estànd du Levant au Couchant, en autant de chemin qu'un homme en peut faire en vint jours. Et sa largeur du Midy au Nort, à l'endroit le plus large, en autant de païs, qu'un homme en peut traverser en quatre jours. Le mesme Angrimus de qui je tiens cete mesure, ne sait, si ces journées sont d'un homme à cheval, ou à pied.
III. Pour bien juger de l'estànduë de l'Islande; on croit qu'elle est deux fois plus grande que la Sicile. On connoîtra aussi par la Sfere, & par l'elevation que j'ay raportée de cete Isle, que ce que l'on en dit est veritable: Qu'au Solstice d'Esté, & tant que le Soleil est dans les signes de Gemini, & de l'Escrevice; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil ne se couche pas tout entier sous l'horison de l'Islande Septàntrionale; Que l'on en voit toujours quelque peu, & la moitié aux jours les plus longs depuis les dix heures du soir, jusques à deux heures du matin, qu'il se leve tout a fait. D'où, il s'ensuit, qu'au Solstice d'hyver, & tant que le Soleil est dans les signes du Sagittaire, & du Capricorne; c'est à dire, deux mois durant; le Soleil ne se leve pas tout entier sur le mesme horison; & qu'il n'en paroît que la moitié, aux jours les plus courts, depuis les dix heures du matin, jusques à deux heures apres midy, qu'il se couche tout à fait.
IV. Cete Isle est nommée _Islande_, à cause de la blancheur de ses glaces. On dit qu'elle a esté fertile autrefois; qu'elle a porté de beaux bleds, & qu'elle a esté couverte de grâns bois, dont les Islandois batissoient de beaux, & grâns navires; & dont il se trouve ancore aujourd'huy de grandes & profondes racines, aux mesmes lieux où estoient jadis leurs forests, mais brulées & noires comme de l'ebene. L'Islande est maintenant si infertile, que le bled n'y sauroit naître. Et il n'y croist pas un arbre, quel qu'il soit, que du petit & meschant bouleau. Si bien que l'on y mourroit de faim & de froit, si l'on n'y aportoit des farines des provinces voisines: Et si les glaces qui se destachent au mois de May des terres qui sont ancore plus proches du Pole, ne leur portoient une si grande quantité de bois, qu'ils en ont sufisamment pour se chaufer, & pour se faire des maisons, à la mode des autres peuples du Nort. Ils se servent outre cela, pour l'un & pour l'autre, d'os de balene, & d'autres grâns poissons. Comme aussi de deux sortes de tourbes pour se chaufer; l'une, faite de gazons, qui est le _Cespes bituminosus_; & l'autre, que l'on tire de la terre, comme d'une carriere, qu'Angrimus Jonas apele _Glebam fossilem_; que l'on fait cuire au Soleil, & qui brûle, quand elle est seche, comme le gazon. L'une & l'autre espece de tourbe, tesmoigne assez le vice de la terre, qui la rànd incapable de porter ni bled, ni arbre. Ces glaces qui abordent en Islande des terres Septàntrionales, sont quelques fois chargées d'arbres prodigieusement grâns. Et les Annales Islandiques font màntion d'un entr'autres, qui avoit soixante-trois coudées de longueur, & sept de grosseur.
V. Lors que ces glaces destachées du Nort, sont jointes à celes de l'Islande, les habitâns de l'Isle courent à la queste du bois, & à la chasse de quantité de bestes, qui s'estant trop avant engagées dans la mer glacée, voguent dessus, & abordent où les glaces les portent: comme des Renards, roux & blancs; des Loûs Cerviers; des Ours blancs & noirs; & des Licornes. La grande & precieuse corne que le Roy de Danemark garde à Frederisbourg, qui est son Fontaine-bleau, est d'une Licorne (à ce que l'on ma dit) prise sur les glaces d'Islande. Elle est plus longue & plus grosse, que cele de S. Denis. Monsieur le Conte Wlfeld, Grand Maistre de Danemark, en a une entiere, & petite, de deux pieds de long, prise sur les mesmes glaces. Il m'a fait l'honneur de me la montrer, & de me dire, que lors qu'on la luy donna, il y avoit ancore à la racine, de la chair, & du poil de la beste.