Réflexions sur Stendhal

Part 3

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P. 216. «_Dans son journal, quelques jours avant son départ pour Marseille, il avait lui-même tiré son horoscope_: «Sublime dans tes châteaux en Espagne extraordinaires, point bon dans le monde.»

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P. 219. Je ne vois pas pourquoi Blum juge chez Beyle «_ROMANTIQUE la notion d’une élite sentimentale, d’une aristocratie du cœur à qui sont réservées les grandes passions et les grandes souffrances; romantique le mépris des satisfactions modérées, du bon sens paisible, de l’équilibre bourgeois_».

A ce compte, l’équilibre bourgeois, seul, ne serait pas romantique. De même il considère comme une profession de pur romantisme ce mot d’une lettre de jeunesse de Stendhal: «Je me trouve étrange dans le bonheur.» A ce compte, il n’y aurait de non romantique que les satisfaits, les âmes médiocres qui trouvent la vie excellente. Presque toute la littérature est faite de nostalgie, alimentée d’un désir irréalisable; et l’écrivain à qui l’homme accorde le nom divin de poète, est celui qui constamment lui parle de ce qu’il ne peut ni voir, ni atteindre, souvent pas même concevoir: le suprême besoin de l’homme est de regarder plus haut que soi, de tendre à se surpasser. Ou je ne vois pas de romantisme en cette attitude, ou je crois l’attitude romantique la plus naturelle, la plus nécessaire, la plus humaine.

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Souvenons-nous que la mort de Stendhal suscita, en tout et pour tout dans la presse, une étude d’Auguste Bussière dans la _Revue des deux Mondes_, deux chroniques du _National_ et du _Courrier français_, et une notice dans la _Gazette du Dauphiné_.

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P. 285. La part originale de Blum semble être d’avoir opposé violemment les deux faces de Stendhal: le positivisme et l’espagnolisme. Taine n’avait paru s’apercevoir que du premier.

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P. 287. Il fait remarquer que Zola, par exemple, l’a peu compris, par le fait qu’il attachait toute l’importance au monde extérieur.

«_Ils_ (les naturalistes) _tiendraient volontiers_, dit-il, _le «sentiment» pour un signe de débilité, quand Stendhal y voit la forme suprême de l’énergie._»

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Si au temps de Th. Gautier, il a pu paraître exceptionnel qu’il déclarât: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe», il semble déjà d’une certaine rareté pour notre temps que Stendhal soit un homme pour qui le monde _intérieur_ existe.

Insister sur ce point: l’erreur des littérateurs qui ne croient qu’au monde physique. Stendhal, à un certain degré, rejoint l’état d’esprit d’un Pascal avec sa haine des grandeurs de chair.

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P. 300. J’aime assez cette constatation qu’il [en] fait et cette approbation qu’il donne à ce qu’il appelle le «mélange stendhalien», c’est-à-dire à la coexistence chez des Taine ou des Barrès d’éléments _contraires_ qui ne s’altèrent pas par le contact: les constructions rigoureuses et les évocations passionnées, l’analyse méthodique et la suggestion poétique. Remarque très profonde et très juste. Stendhal renferme les contraires et les concilie, et par là il se hausse au-dessus de la plupart des hommes. «En vérité, dit Julien, l’homme a deux êtres en lui.»

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P. 308. Je crois que Blum signale avec raison une erreur des stendhaliens de 1885, qui ont «aiguillé la méthode stendhalienne vers le succès pratique et la conquête, alors que Stendhal la dirige vers une notion toute désintéressée du bonheur». Il ramène le dogme stendhalien à la pensée originelle d’où il s’était évadé, comme beaucoup de religions.

IV

NOTES DE LECTURE

SUR LES ÉTUDES

DE PAUL BOURGET, DE SAINTE-BEUVE ET DE TAINE

«_Un tour d’esprit très original, et rendu plus original par une éducation très personnelle, voulut que ce soldat de Napoléon traversât son époque littéraire comme on traverse un pays étranger dont on ne connaît pas la langue._»

Bourget, _Essais de psych. cont._, I, 211.

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«_L’homme qui a pu écrire LE ROUGE ET LE NOIR, et inventer de toutes pièces à plus de quarante ans, après avoir été soldat, commis d’épicerie, auditeur au Conseil d’État, voyageur, homme de lettre, et diplomate, cette forme de roman sans analogue, capable de contrebalancer toute la COMÉDIE HUMAINE dans l’histoire de l’art de conter..._»

_Essais_, I, 262.

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Bourget, lui aussi, voit très bien les défauts de Stendhal, «_et la timidité souffrante qui se crispe en prétentions, et un naïf pédantisme dans la rigueur des théories, et du cynisme, et parfois de l’attitude; MAIS CELA NE VA PAS AU FOND._»

_Id., ib._, 251.

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Remarquer que, tout cela, ce sont les défauts de cette _jeunesse_ persistante que constate Blum, et des défauts de solitaire; et que ce sont les défauts de solitaire que Sainte-Beuve comprend le moins. Pour lui, un roman ne se présente qu’avec une certaine tenue, comme un monsieur, parlant dans ce temps-là en public, ne se présentait qu’en habit. Stendhal, l’œuvre tout entière de Stendhal, c’est l’homme tout cru, pour ne pas dire l’homme dépouillé, ce qui est encore un peu plus effrayant. Auprès de lui, même Rousseau, mal mis sans doute, est habillé. Rousseau n’écrit pas pour lui, mais pour le public; il consent à le choquer, mais il l’aperçoit. Stendhal écrit réellement pour le lecteur de 1880, époque où depuis beau temps il ne sera plus. Il est le premier, dans la littérature française,--cet homme si amateur de société--, qui, écrivant, n’ait pas eu le souci de la société. «Toutes les fois, écrit Sainte-Beuve, que Beyle a eu une idée, il a donc pris un morceau de papier, et il a écrit, sans s’inquiéter du qu’en dira-t-on, et sans jamais mendier d’éloges: un vrai galant homme en cela.» Sainte-Beuve dit encore que, lorsqu’il vient de lire les amours des romans de Stendhal, il en revient à aimer l’amour à la française «où la société n’est pas oubliée entièrement».

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«_Chose étrange: cet homme, le moins descriptif des romanciers, fut sans doute un de ceux que séduisit le plus le charme de la nature. Il est vrai qu’il lui demandait surtout de le jeter dans un certain état d’exaltation._»

Bourget, _Essais_, I, p. 253.

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A confronter avec la jeunesse dont parle Blum:

«_On peut même affirmer_, dit Bourget après avoir lu _Henri Brulard_, _que depuis sa dix-huitième année, il n’a rien acquis, sinon plus d’ampleur de ses tendances premières._» P. 253.

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«_... La plus complexe des âmes d’artiste, une âme effrénée et raisonneuse, tendre jusqu’à la folie et ironique jusqu’à la cruauté, énergique jusqu’au plus mâle courage et romanesque jusqu’au plus naïf sentimentalisme, une âme de roué et d’enfant, de soldat et de poète, de mondain et de solitaire, de libertin et d’amoureux..._» P. 261.

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Se souvenir que Sainte-Beuve, parlant de Stendhal, ne connaissait ni les _Souvenirs d’égotisme_, ni _Lamiel_, ni _Henri Brulard_ publié par Stryienski, ni _Lucien Leuwen_ par M. de Mitty.

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M. Bourget semble admettre qu’une des causes qui laissèrent Stendhal méconnu serait que tous ses personnages sont des êtres supérieurs. Est-ce bien exact? Le public ne fut et n’est jamais hostile aux personnages supérieurs. Tout au contraire, c’est eux qu’il s’attend à trouver en ouvrant un livre; la tragédie si longtemps florissante l’y a habitué; outre cela, il est flatté de se trouver en si noble compagnie; il n’exige pas de la comprendre; quelques bribes lui suffisent et il emporte comme un souvenir de grandeur qui lui plaît.

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Comme l’a dit Taine de Julien Sorel, on peut dire que Stendhal est «supérieur, puisqu’il _invente_ sa conduite, et il choque la foule moutonnière, qui ne sait qu’imiter». _Nouveaux essais_. P. 232.

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«_Les idées habillées en homme, qui peuplent la littérature du XVIIe siècle._» P. 238.

Il dit que des personnages comme Julien Sorel _s’opposent_ à ces idées. Ce ne sont plus des idées, ce sont des hommes. Il ajoute qu’ils s’opposent également «aux copies trop littérales que nous faisons aujourd’hui de nos contemporains».

«_Ils_ (des caractères comme Julien) _sont réels; car ils sont complexes, multiples, particuliers et originaux comme des êtres vivants. A ce titre ils sont naturels et animés, et contentent le besoin que nous avons de vérité et d’émotion._»

Rapprocher du passage de Bourget, dans _Le démon de midi_: «Ces esprits français sont toute logique... etc.»

«_Corneille nous donnera des modèles; tel contemporain, des portraits; l’un nous enseignera la morale; l’autre la vie. Au contraire, nous n’imiterons ni ne rencontrerons les héros de Beyle; mais ils rempliront et remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et il n’y a pas de but plus élevé dans l’art._» P. 239.

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«_Quand nous passons d’un sentiment à un autre, ordinairement c’est sans savoir pourquoi, et par les causes les plus légères. L’âme est changeante; et le même homme, dix fois par jour, se dément et ne se reconnaît plus. On a tort de se figurer un héros comme toujours héroïque, ou un poltron comme toujours lâche. Nos qualités et nos défauts ne sont point des états de l’âme continuels, mais très fréquents; et notre caractère est ce que nous sommes la plupart du temps._» P. 242.

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«_Il y a pourtant un accent dans cette voix indifférente: celui de la supériorité, c’est-à-dire l’ironie, mais délicate et souvent imperceptible._» P. 249.

V

QUELQUES NOTES

SUR

_LA CHARTREUSE_[5]

[5] Ces quelques notes sur _La Chartreuse_ sont de plusieurs années antérieures à toutes celles qui précédent.

On prétend que Stendhal n’est pas pittoresque! Mais il est insupportable à force de pittoresque, il est sans cesse à nous décrire mille détails extérieurs.

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_La Chartreuse_ est un roman d’intrigue. Plus qu’à peindre la réalité et le détail des opérations de l’esprit (ce qui fait la valeur du livre), l’auteur prend son plaisir à montrer les ressources infinies de tactique dont son esprit est doué.

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Le caractère de Fabrice est charmant. Son insouciance du danger. Sa témérité joyeuse. Lorsqu’il parvient à enlever un morceau de l’abat-jour, dans sa prison, pour voir Clélia: «ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune comparaison».

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Stendhal a la maladie du romanesque, il est hanté par le goût romanesque: c’est une tentation perpétuelle chez lui. Il y succombe pour se soulager.

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_La Chartreuse_. Ce qui y domine, en somme, c’est le réalisme sentimental, et c’est une application frénétique à atteindre le réalisme dans les faits les plus romanesques.

Ce qu’il y a de choquant, c’est la disproportion entre l’importance des vérités psychologiques, du sens sentimental qui est le cœur de ce livre, et la puérilité de l’acharnement à enchevêtrer les événements extraordinaires qui servent de support.

Il y a dans _La Chartreuse_ la genèse des grands romans policiers ou des feuilletons mélodramatiques qui font encore aujourd’hui le bonheur de la femme bourgeoise.

Et il y a un multiple roman psychologique et sentimental qui ne sera pas dépassé, sinon par la forme.

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Le jour où Fabrice, évadé de sa prison, manifeste à la duchesse qu’il regrette sa prison, tout est dit: le roman est fini.

Lorsque je le vois retourner à sa prison, je cesse complètement d’y croire: tout s’affadit. La révolution de cour, que nous apprend-elle?

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C’est un des plus beaux cas sentimentaux, traité par un homme qui n’est qu’intelligence. Il l’analyse et s’efforce de suppléer à son défaut de sensibilité contagieuse, par une accumulation d’images, un éblouissement de choses concrètes; mais il ne produit pas l’émotion. C’est un spectacle sec. Il y a une glace entre l’épisode et nous, il y a la lentille du microscope.

TABLE

AVANT-PROPOS 7 I. Notes pour une étude 11 II. Notes de lecture sur _La vie de Henri Brulard_ 19 III. Notes de lecture sur _Stendhal et le beylisme_, de Léon Blum 31 IV. Notes de lecture sur les études de Paul Bourget, de Sainte-Beuve et de Taine 81 V. Quelques notes sur _La Chartreuse_ 91