Refaire l'amour

Part 8

Chapter 83,953 wordsPublic domain

Elle va s’habiller mystérieusement dans le cabinet de toilette de mon atelier et j’entends Francine lui recommander de ne pas oublier de bien boutonner son vieux manteau, sa petite étole de lapin rasé, ou elle aura froid. Elle exagère, Francine! Le tailleur de demi-saison me paraît justement de saison.

Je renvoie ma voiture et nous prenons un taxi.

La salle est comble, archi-comble. C’est celle d’un théâtre sans prétention au luxe avec une entrée modeste, un contrôle bon enfant qui laisse passer les gens sans leur infliger des vexations saugrenues. A deux heures et demie, tout le monde est là. Sous le rapport de l’exactitude, le _Faubourg_ se montre royalement poli. Il n’est pas rare, même, de voir des groupes de spectateurs attendant l’ouverture de la salle en grignotant quelques vagues charcuteries, le lion populaire s’aiguisant les dents!

Bouchette est en cheveux, dans une coiffure que je trouve un peu négligée, rappelant celle de ma _Jeunesse_. Je n’ai pas le courage de me plaindre, cependant je préférerais ne pas nous faire trop remarquer.

Parmi les spectateurs, je distingue une bande de joyeux rapins, détestant les vieux maîtres d’instinct, ce en quoi ils ont souvent raison, car l’habitude du succès engendre la monotonie de l’œuvre.

En marge des vieux maîtres et des jeunes écoles, je ne leur représente guère qu’un indépendant qu’ils connaissent mal et dont les procédés ne font l’objet d’aucun manifeste. Moi je ne manifeste pas, je travaille. Et quand j’ai le temps de m’ennuyer, je m’amuse. Il serait plus franc d’avouer que je m’amuse toujours, mon travail étant, par excellence, la recherche de la beauté sous toutes ses formes et de la vérité aussi nue que possible.

La cérémonie se déroule selon les rites coutumiers. Un ami fait un éloge trop poussé de mes pages d’album, ce qui attire une réplique d’un Monsieur grincheux, critique d’occasion, qui déclare que je n’ai jamais su dessiner.

Immédiatement, la bande qui eût été contre moi si on m’avait découvert un talent académique, tombe sur le Monsieur et, comme celui-ci n’a pas d’estomac, il perd pied, abandonne. Des camarades épars dans la salle se rallient, sifflent ou applaudissent; la mêlée devient générale. On entend, dominant le vacarme, la voix pointue d’une dame que je ne connais pas:

--A bas la pornographie! A bas la _Jeunesse_!

A laquelle voix pointue répond un cri rauque de phoque sortant de l’eau:

--Enlevez le pornographe, c’est un monstre qui déshonore la peinture et les femmes!

Intérieurement, je me tords, mais Bouchette a des larmes plein les yeux. Elle est debout, bien cadenassée dans son vieux manteau et sa petit étole de lapin rasé. Elle a visiblement envie de dire ou de crier quelque chose. Ses mains nerveuses se cramponnent au rebord de la loge. Elle est, devant cette foule rugissante, trépidante, comme la souris en face du chat.

Comment Néo Soldès a-t-il pu deviner l’état d’âme de cette enfant et surtout... ce que j’ignore encore moi-même? Je le vois sauter, d’un bond, de la scène où il trône, entre des pancartes barbouillées de phrases énormes: «Les insultes ne sont pas des arguments.» «On est prié de ne pas tuer l’orateur avant la fin de son discours.» «Ne jetez pas de croûtes de pain aux animaux de la ménagerie, car le pain augmente tous les jours!» Il fond sur Bouchette, tel l’oiseau de proie sur une tremblante bestiole et il l’enlève à bout de bras. Je n’ai même pas le temps d’intervenir. Bouchette, la pauvre Bouchette, hypnotisée par ce terrible garçon, va faire ses débuts, elle monte sur une scène... autant dire qu’il l’y porte, et j’assiste à un coup de théâtre que ni moi, ni Bouchette, ni Néo Soldès n’avait pu préparer, un vrai coup de théâtre, au moins pour nous trois.

Bouchette enlève fiévreusement son manteau, sa petite étole de lapin, secoue ses chevaux qui s’écroulent et... je vois apparaître la _Jeunesse_ de mon album, la jolie fille en fourreau de satin blanc, si intime avec sa chair, ce fourreau, qu’en dépit de la décence montante de la robe, elle semble nue.

--Voilà! fait Bouchette d’un accent désespéré qui retentit dans la stupeur d’un instant de silence. C’est moi _la Jeunesse_ et il ne m’a pas déshonorée! Vous êtes tous des lâches!...

Je ferme les yeux, comme sous le coup de fouet cinglant d’un éclair, et la foudre, le classique tonnerre d’applaudissements, bouleverse toute la salle.

C’est une Phryné d’un genre absolument inédit, le genre chaste, qui gagne mon procès, car, en France, nous sommes encore à Athènes, où les _héliastes_ sont toujours pleins d’indulgence pour la beauté naturelle: nous aimons le soleil levant.

C’est égal, si je ne deviens pas le plus heureux des hommes, j’en serai, certainement, le plus ridicule. Je gronde Bouchette, j’ai envie de la battre.

Elle me répète, désolée, sanglotant sur mon épaule:

--Je vous le disais bien que je n’étais pas faite pour aller dans le monde!...

XIV

L’oubli? A n’importe quel prix, décidément, il ne me paraît plus possible. Cette petite fille n’est pas revenue et, confondant les deux préoccupations sensuelles, c’est encore _l’autre_ que j’attends. Je n’ai pas quitté Paris par politesse, parce que je ne veux pas que Bouchette heurte son joli nez court à la porte de bois. Or, voici un mois qu’elle n’a pas donné signe d’existence. Son imprudence à se montrer en public au _Faubourg_, le seul endroit où l’on rencontre des gens de sa caste, a peut-être attiré l’attention de ce mari (ou de cet amant) jaloux. On a beau demeurer dans l’obscurité comme un hibou espagnol, on finit toujours par découvrir son infortune, surtout si on a des amis bien français. Nous ne l’avons pas trompé, cet époux qui ne tient qu’à la possession légitime et je ne crois pas, cependant, qu’il lui reste une chance sur mille d’échapper à sa prochaine naturalisation. Pauvre hibou! Et pauvre moi!

J’ai rendu la couronne, que m’avait confiée la princesse Servandini, dans une loge de l’Opéra-Comique, en présence du docteur Boreuil. Elle m’a dit, très doucement, et sa voix ressemblait au bruit d’un ancien changement de marche:

--Vous avez tort, Montarès. A votre âge on se range, et nous aurions fait de beaux voyages.

Je lui ai répondu, en baisant ses mains sèches, avec une ferveur très pieusement imitée:

--Je suis, hélas! un voyageur distrait, Madame.

Quant aux distractions, une à une, elles sont tombées en tournoyant dans le vide, autant de pétales de fleurs allant rejoindre la grande rivière qui passe emportant son secret, son noyé, tout au fond.

Sorgah est malade. Clara Lige, tellement vulgaire! Hubertine Cassan exige un portrait nouveau dans tous les illustrés et Raoule Pierly me parle de littérature, ce à quoi je ne comprends rien.

Partir? Les beaux voyages? On ne sait pas à quel point le paysage est, en effet, un état d’âme et comme il devient une perturbation douloureuse pour celui qui le contemple avec des yeux ailleurs. J’ai espéré, un instant, fuir en emmenant Bouchette comme un brin de muguet dans le porte-bouquet de la voiture. On irait s’échouer sur une plage déserte, avant les baigneurs, ou en pleine campagne pour lui entendre faire des réflexions amusantes; Bouchette me boude. Elle est fâchée. On s’est mal séparés. J’étais nerveux. Je lui ai parlé durement. Je redoutais l’étreinte irrésistible qui l’empêcherait de m’échapper et ferait, enfin, de nous deux, le couple désassorti, mais rivé à la plus tyrannique des habitudes. Rien n’est traître comme la différence de classes, en amour. Instinctivement, Bouchette s’en rend compte. En outre, ce qu’elle désire est inadmissible, au moins pour moi. Elle ne reviendra peut-être jamais. Étrange sensation de délivrance!... J’aurais dû exiger son adresse, son véritable nom. Des lassitudes incompréhensibles me paralysent, maintenant. Je n’ai de volonté que pour goûter la douleur d’aimer _l’autre_ sans aucun espoir.

... Et je pense à cette chose qui pousse peu à peu sur l’arbre mort, le platane décapité, cette tige naissante d’un vert pâle, terminée par l’embryon d’une feuille, de cette chose inouïe, de ce miracle de la résurrection végétale permettant au platane centenaire d’assister à l’éclosion de sa dernière branche. Je m’imaginais un de ces horribles petits champignons vénéneux, fruit de la malsaine humidité des printemps parisiens, un revenez-y du poison mystérieux qui a tué ce grand corps mis en cage, et c’est bien sa propre race qui lui offre ce gage de verdeur. Avec qui fait-il l’amour, celui-là? Ou est-ce une galanterie posthume en l’honneur du portrait de la femme nue?

Nous sommes en Mai. Le temps est, ce soir, tiède comme un bain délassant. J’ai dit à mon chauffeur de garer la voiture derrière un pavillon du Bois et de m’attendre. Ils seront nombreux, les chauffeurs qui attendent leur patron ou leur patronne en bonne fortune sous les halliers aux verdures nouvelles! On prétend que les allées un peu écartées des grandes voies ne sont pas très sûres, vers une heure du matin. Allons donc! Les malfaiteurs eux-mêmes pensent-ils à d’autres exploits, par ce temps-ci, qu’aux exploits amoureux? J’ai un revolver dans ma poche pour le... surplus et, si je vaux un homme, Sirloup vaut deux chiens.

La nuit est délicieuse. Elle est une de ces surprises que notre climat, toujours si pluvieux, nous réserve quand tout nous semble perdu, gâché, hors de saison.

C’est un des souvenirs d’une autre existence que les vieillards regrettent en nous racontant des histoires qui font sourire nos âges mûrs et se moquer les jeunes gens. On s’est habitué à tout: aux étés froids, aux hivers fiévreux et aux verglas de Juin. Nous ne nous étonnons plus de rien, surtout depuis la grande guerre. Le climat se désaxe comme nos cerveaux. On peut impunément réhabiliter les traîtres, déclarer acquis le bien volé et admettre la bonne foi de l’Allemagne. Ça ne nous remue plus aucune fibre. Nous avons subi l’ablation d’un lobe cérébral où nichait le bon sens et toutes les culbutes nous paraissent inévitables. Le tour de force est devenu le tour de farce. On serait seulement déçu d’apprendre que ça n’irait pas plus loin.

J’ai entendu, dernièrement, chez une bourgeoise très collet-monté, son fils, un de mes camarades, répondre, parce que sa mère le pressait de se marier, d’épouser la charmante jeune personne moderne qu’elle lui prônait comme la meilleure des _garçonnes_: «Non, maman, n’insiste pas. Je ne suis pas pédéraste.»

J’ai filé pour ne pas pouffer devant cette vieille dame fort comme il faut, qui allait certainement me demander ce que ce mot voulait dire.

Oui, la nuit est délicieuse. Je rentrerai tard ou je ne rentrerai pas du tout, dussé-je camper comme un homme sauvage. Sirloup m’a suivi, peu soucieux de garder l’auto durant les beuveries de ces Messieurs les chauffeurs. Le voilà ivre, lui, de cette liberté complète, sans témoin gênant, sans compagne amoureuse ou capricieuse, absorbant l’attention de son maître: on joue nous deux. Je lui jette un caillou et il s’élance follement heureux de le distinguer parmi les mille et un cailloux de l’allée, aux feux de ses deux topazes flambantes. Il court à travers les pelouses pour y chasser de menues bestioles que son galop frénétique expulsera de leur trou. Puis il revient, fait vivement le tour de ma personne pour s’assurer que rien ne me menace. Je l’entends haleter derrière mes talons. Loup et berger, il me guette et me garde, voudrait sauter sur mes épaules ou se coucher à mes pieds. Ah! que c’est beau une animalité pure! Aucun autre intérêt ne le guide, celui-là, que l’amour pour son maître, et cet amour est pourtant fait, extrait, de tous les intérêts réunis. Il représente l’intérêt suprême de la fidélité. Sirloup est un monstre et un innocent. Sur un signe de moi, il tuera ou sauvera quelqu’un... mais il attendra le signe. Il ne sait rien de mieux que mes ordres.

Combien la douceur de l’air est émouvante! La fluide clarté de la lune double toutes les lignes noires du paysage d’un ourlet de blancheur opaline. On dirait que ce beau sein de femme, penché sur nous, laisse couler une rivière de lait nourrissant de sa lumière toutes les bouches d’ombre tendues avidement vers lui. Quel calme, dans ce parc immense dessiné pour le seul plaisir du regard! Qui donc le connaît bien, la nuit, ose le hanter, quand toutes les rumeurs s’apaisent, que la grande ville, derrière lui, semble se taire pour écouter chanter ses rossignols?

Malgré moi, le peintre travaille: je peuple de nymphes ces pelouses qui se déroulent en tapis de velours allant tremper dans l’eau des lacs et s’y franger d’émeraudes. Je vois danser mes belles illusions en rondes multiples, tantôt légères comme le brouillard de ces prairies artificielles, tantôt comme des écharpes tendues ou des ailes transparentes.

Et la mélancolie de la solitude s’abat sur moi, m’étreint à me suffoquer.

Que t’ai-je fait, ô Nature, pour que tu me condamnes à errer seul parmi tes merveilles, amant toujours épris, sans trêve ni repos, de ce que tu as de plus cruel: le tourment de la volupté. J’aime et j’ai oublié tes plus naïfs commandements, tes ordres les plus impérieux, ô toi, maîtresse des maîtres, et n’est-ce pas toi, par-dessus tout, que j’aime, toi la beauté qu’on ne peut maquiller, toi qui transparais sous tous les masques, nudité vivante et ardente qu’on ne pourra, probablement, atteindre, posséder, qu’en se couchant pour toujours au lit de la tombe! Nature, marâtre et amante tout ensemble, pourquoi m’as-tu doué de ta puissance aveugle, inutile, si, vraiment, aucune de tes créatures humaines ne peut l’égaler... ou la détruire? Vieux sans avoir subi la déchéance de la maladie, j’ignore le doute ou la peur. Je demeure debout, indéracinable comme l’arbre, là-bas, le centenaire décapité dont le cœur, la flamme végétative ne veut pas mourir... et on dit encore de moi: _le beau Montarès_. Que veux-tu donc que je devienne si jamais personne, dans la foule de tes nymphes ou de tes filles, de mes illusions ou de mes réalités, ne consent à s’unir à moi pour une éternité de caresses?

J’aime l’amour, «j’ai la fureur d’aimer», pour refaire la sinistre déclaration de Verlaine, et j’ai trahi l’amour parce que je l’ai compris trop tard. Tout ce que j’ai possédé, je l’ai perdu pour ne pas avoir su me l’expliquer à moi-même ou l’apprécier. Je ne peux qu’une réalisation: être heureux au-dessus de tous les bonheurs ordinaires, être surhumain au-dessus de la faiblesse humaine qui me jalouse, m’a pris en horreur, me punit... Or, je ne suis pas coupable, sinon d’être moi, quelqu’un que tu as enfanté à ton image, Nature, un être aveugle s’en allant à tâtons vers sa destinée.

J’ai toujours été la proie d’une nuit de printemps et jamais je n’ai pu résister au corps invisible qu’elle me représente, qui embrase le mien, fait frémir, sous ma peau, ma chair et sous ma chair mes os qui me brûlent. Où est-elle donc, cette compagne insolente qui joue de moi, enflamme mes lèvres et me force à lui livrer tous les baisers, jamais rendus? Est-ce une mère trop tendre, qui cherche à consoler le fils dont elle redoute les caresses, ou une amante désespérée qui poursuit, de son ombre, l’amant qui l’a trahie?

Je suis arrivé devant le lac sans rencontrer personne. Je me rappelle les cygnes. Je vois celui qui s’estompait derrière la tête brune de Bouchette, cet hiver. Les cygnes dorment et bercent mon désir sous leur duvet irritant, la petite houppe à poudre de Bouchette qui leur fut arrachée. La merveille du ciel, bleu marine, se mire dans les reflets soyeux de l’eau, la rend profonde comme celle d’un océan. Quelle douceur ce serait d’aller aborder là-bas, dans l’île, de courir sous les saules où sa nudité pâle rendrait anxieux les grands oiseaux. Mais non, rien! Tout est en rêve parce que jamais ne sonne l’heure de l’opportunité des beaux hasards. Et, du reste, nous, les hommes trop civilisés, nous avons le talent de les repousser pour des raisons qui ne sont pas la raison, mais des préjugés imbéciles. Nous ne savons offrir le bonbon _Alibi_ qu’en toute connaissance de cause, nous sommes les aventuriers, qui ont la terreur de l’aventure, sans vrai courage, sans audace, sans tout l’amour, ce pourquoi nous ne sommes pas dignes de vivre, même à notre époque où tout est permis.

XV

--Qu’as-tu, mon chien?

Sirloup tombe en arrêt du côté de la tache noire de ce bosquet, un endroit recouvert par les guirlandes d’un lierre magnifique, une sorte de grotte, une chambre de verdure dont l’entrée se montre ronde, tel le couloir d’une tanière de fauve.

Il y a certainement là des gens cachés, des malfaiteurs ou de pauvres diables dormant à la belle étoile, sans autre étoile que l’œil indiscret de la lune se glissant sous les branches, car la lune, dans son plein, ne souffre aucune rivale.

Sirloup gronde, la queue en fouet. Planté sur ses quatre robustes pattes, il est prêt à bondir. Je lui flatte les oreilles, le calme. Faut-il douter de la sécurité du Bois? Le décor est si merveilleux dans son immobilité de toile de fond et, au premier plan, ce saule argenté, rideau scintillant de paillettes, abrite sous lui des fleurs d’eau presque roses, grosses comme des têtes d’enfants émergeant de leur bain! Une aventure de guerre ne me déplairait pas. Je suis irrité par cette splendeur gaspillée. J’ai la mauvaise habitude, ainsi que tous les hommes, de me croire le centre de l’univers, au moins quand je suis seul, et ce n’est pas une aventure de banale tendresse qui étancherait ma soif après avoir bu à la coupe de la nature. Il me faudrait une bataille et du sang pour me distraire des distractions ordinaires. Elle avait bien raison, _l’autre_, de me dire jadis: «Pourquoi ne peut-on pas mourir... pour éterniser enfin ce qui ne dure pas?» Et... comme j’ai eu tort de ne pas l’avoir tuée! Ah! Refaire l’Amour, son amour, tous les amours en l’unique Amour! Être deux, assez forts, assez grands, pour recréer le monde, puisque le monde est en nous et que le décor, les cités les plus sombres ou les plus clairs paysages, n’existent que lorsque nous les animons de notre passion personnelle!

--Voyons, Sirloup, tais-toi! Arrière! Hein? Qu’est-ce que c’est que ça?...

Sirloup vient de bondir irrésistiblement sur un être qui sort de ce trou de verdure, une espèce de long reptile blanc... c’est... mais, oui, c’est une femme!

Chose inouïe! Devant cette femme, qui est entièrement nue, j’ai posé ma main derrière moi pour y chercher mon revolver, me défendre. Sirloup, happé au collier, frissonne d’une terreur témoignant de sa superstition d’animal en présence d’un autre animal d’une race inconnue. Je le maintiens en arrêt devant ce nouveau gibier débusquant de son antre. On l’aperçoit aussi nettement, aux lueurs de la lune, que dans un écran de cinéma. Elle est d’un âge incertain, belle de lignes, blonde ou rousse, coiffée court avec des mèches qui lui obstruent les yeux. Elle tire, en se traînant, un lambeau d’étoffe, un manteau, je crois. Péniblement, elle se relève, titube un peu, en ramassant ce manteau, une fourrure de zibeline doublé d’une soie claire, puis s’en couvre, se fond, maintenant, dans une silhouette bien mondaine, celle d’une dame qui serre sa pelisse autour d’elle, du même geste qu’elles ont toutes sur le perron d’un grand restaurant ou du théâtre, quand le froid sévit et qu’elles attendent leur voiture.

Elle vient à moi, lentement, et me dit ceci, d’une voix somnolente, hallucinée:

--Monsieur, cher monsieur? Voulez-vous faire un quatrième?

Elle est probablement ivre, ne se souvient pas du tout du costume qu’elle porte sous la décence de son manteau, dont le col monte jusqu’à la touffe désordonnée de ses cheveux.

Je réponds, repris par le fatal engrenage des propos mondains:

--Mais, volontiers, chère Madame. Encore faudrait-il savoir à quel jeu?

Et je salue, secoué d’un frisson analogue à celui de Sirloup. Je demeure, devant elle, respectueux, abruti. Le rôdeur me demandant la bourse ou la vie, la pierreuse en quête d’un miché sérieux, ne m’auraient pas désemparé comme cette apparition. Il y a surtout mon chien qui ne la tolère pas! J’ai toutes les peines à le retenir. Il pousse de vilains petits cris de rage ou de désir comme chaque fois qu’il sent de la chair nue à sa portée. On ignore s’il a envie de mordre ou de lécher... La nature, la belle nature, est en train de nous rouler tous les deux dans une aventure où je n’aurai pas le dessus, j’en ai peur!

Nous causons, la femme et moi, l’un en face de l’autre, moi, retenant mon chien et elle son manteau, la lune nous illuminant de sa lumière morte, donne le détail avec une précision affreusement photographique. Ou c’est noir, ou c’est blanc. La fourrure l’enveloppe d’un pan d’ombre qui s’écarte parfois pour laisser entrevoir un morceau de peau blafarde.

J’interroge, très courtois, sans aucune ironie:

--Vous aurait-on manqué de respect, chère Madame? Le bois est mal fréquenté, dit-on, à cette heure tardive? Êtes-vous blessée, dévalisée? Vos agresseurs vous ont pris vos vêtements, sans doute? Je peux vous défendre ou vous reconduire chez vous...

Alors, elle continue, de son côté, comme si elle était toujours à la recherche _du quatrième_, dans son salon, et elle m’apprend son histoire en termes hachés, décousus, invraisemblables,--je n’en crois pas mes oreilles et Dieu sait, pourtant, si j’en ai entendu, des confidences de femmes, des aveux troublants:

--... Vous pensez que pour une partie comme celle-là, on ne pouvait guère la risquer chez mon mari. On est traqué partout! Dans les hôtels, on peut être vendu par les garçons, les chasseurs, ou les femmes de chambre. Ernest est à moitié gâteux et son imbécile de secrétaire, qui est un homme de lettres, n’attend que l’occasion de me faire du chantage. J’ai dit à Fernand que nous irions tout simplement au Bois. La voiture attend chez Laure, on la rejoindra passé minuit. Dites donc, il n’est pas minuit? Il faut que je passe minuit, non... chez Laure... c’est indispensable. L’ennuyeux c’est que... qu’ils sont là, vautrés, mon cher, comme des porcs... c’est honteux! C’est bien désagréable aussi! (Elle parle d’un ton enfantin un peu zézayant, coupé de hoquets et de reniflements bizarres. Elle est peut-être enrhumée du cerveau, étant donné la légèreté de son costume!) Oui... nous sommes trois, voulez-vous faire le quatrième?

Elle me prend le poignet. Je sens ses ongles qui s’incrustent pour lui assurer son équilibre.

Guidé par cette singulière Galathée, je m’approche de l’antre en question. Sirloup, lâché avec une solide tape sur le museau pour lui apprendre le respect, malgré les circonstances, me suit, le nez bas, grondant et enragé de sa colère intérieure.

Je pénètre, en me baissant, et je vois étalés, dans l’ombre, deux hommes, l’un sur le ventre, l’autre sur le dos, en habits de soirée, si on peut appeler _habits de soirée_ des loques fripées, souillées, de couleurs indistinctes pour les gilets blancs.

Un de ces Messieurs ronfle, le plastron inondé d’on ne sait quelle mixture qui n’est malheureusement pas pour lui du sang, car ce serait plus propre, au travers de quelle mixture empoisonnée étincellent les prunelles brillantes de deux énormes boutons de diamants. Ce sont des gens très bien.

Abasourdi, je demande encore:

--A quoi s’amuse-t-on, ici, ma chère belle?

Elle s’assied, accablée de fatigue, sur le banc de gazon neuf qui fait le tour de la grotte comme un divan:

--S’amuser? Mon pauvre ami, que dites-vous là? Sans la _neige_, on aurait eu joliment froid! Des hommes, ça! (et elle pousse du pied l’homme qui ronfle.) Non! Ça n’existe pas. Vous connaissez Ernest? C’est un gâteux. Il rabâche toute la journée ses mémoires. Ceux-là, plus jeunes, sont tout de suite au bout de leur rouleau. Tenez, il ne m’en reste plus qu’une _petite_, une toute _petite_! La voulez-vous? On pourrait ensuite se plaire ensemble.

J’ai compris.

--Merci! J’ai horreur des paradis de ce genre. Surtout, ne me dites pas qui vous êtes, je vous en prie. Je ne veux ni vous conduire au poste ni retenir votre nom.