Part 7
Je n’ai jamais si bien travaillé. Bouchette et moi, nous sommes sages devant la même image. Au soir tombant, ma _Jeunesse_ part, emportant un paquet de gâteaux, une gerbe de roses avec une étrange fierté d’allure. Ses beaux cheveux séchés, ondulés, massés en casque lourd, elle semble dresser sa tête de poupée parisienne dans un mouvement d’orgueil, peut-être emprunté aux déesses qu’elle a pu admirer chez moi. Elle reviendra, elle remettra le costume de la pose et elle a, en outre, essayé un joli manteau de petit gris, un amour de casque d’argent brodé de chenilles noires. Peu à peu, la coquetterie gagne du terrain. Elle lui lèche les pieds comme la marée montante du désir, ou Sirloup, le respectueux courtisan, de plus en plus l’agent de liaison. (Ce chien adore les femmes qui me plaisent.)
--Bouchette, supposez que vous soyez une actrice?... Vous prenez le costume de vos rôles et vous les ôtez avant de rentrer chez vous. Par exemple, vous pouvez toujours emporter _l’heure choisie_, parfum de Nerys. Voyez plutôt dans le tiroir de la coiffeuse.
--Ça, non! Je laisse encore ça chez vous, monsieur Montarès. Mon... mari n’aurait qu’à sentir cette odeur-là. S’il ne connaît pas le nom des fioles, il sait très bien que je n’ai pas les moyens de me les offrir.
--Ma chérie, c’est de la démence de ménager ce garçon. Tôt ou tard, votre Espagnol sera... _naturalisé_. Aveugle de naissance, alors? Et vous le dites jaloux?
--Il est jaloux, oui, mais pas Français, justement. Il ne s’occupe de rien de ce qui est la vie parisienne. Il dit que nous sommes tous des dépravés ou des fous. Il ne lit pas un journal, il ne regarde pas une gravure, il est absent de tout. Depuis que je le connais, il n’a jamais mis les pieds dans un concert et, comme il ne fait plus la représentation où je travaille, il ne peut rien savoir ni de vous ni de moi.
--L’impunité, Bouchette. Profitons-en. Restez avec moi ce soir. J’ai un ami à dîner, nous ne serons pas en tête à tête et, telle Cendrillon, vous rentrerez dès minuit.
--Il faut que je me trouve chez nous pour le dîner, s’il revient à cette heure-là. Je ne dois pas découcher. Il me l’a fait jurer sur un Christ de son pays.
--Fichtre! Vous croyez en Dieu, Bouchette?
--Pas au sien. Il est trop laid! Mais j’ai juré, ça suffit... Au revoir!
Et elle part en coup de vent. J’entends crier les gonds de la grille appelant au secours pour une petite femme qui se noie dans la grande mer des illusions.
Je ne suis pas triste. Je ne suis pas gai. Calme plat.
Le docteur Boreuil arrive, correctement, vers huit heures. Il pénètre dans mon atelier avec l’air intrigué de l’homme qu’un grave problème philosophique préoccupe et tout plein de son sujet:
--Voyons, Montarès, que signifie cette mystification, chez Carlos Véra, hier?... me dit-il.
--Pourquoi me demandez-vous ça?
--Parce que j’ai regardé votre pastille de près. C’est du simple chlorate de potasse, des bonbons anodins pour la toux et, même parfumé à la violette, le chlorate de potasse n’est pas un aphrodisiaque, sacrebleu!
--Si!
Il pouffe. Je lui offre des cigares.
Confortablement installés en deux fauteuils face à la scène qui représente l’esquisse de ma _Jeunesse_, du rose, du blanc, l’idylle pure d’un corps ignorant sa nudité avec le satin le pressant de son enveloppe, nous ne sommes plus que deux hommes assagis, très blasés, très loin de la servitude mondaine qui nous a enseigné le respect de la femme.
--Mon cher docteur, j’implore le secret professionnel. La dragée que vous avez analysée était pareille à toutes les autres, elle ne contenait, en effet, aucun aphrodisiaque. Vous vous rappelez mon mot à leur sujet, elles représentaient _l’alibi_. Voulez-vous suivre mon raisonnement en oubliant que vous êtes un savant pour ne vous rappeler que votre appétit des histoires salées? J’ai mystifié ces dames comme les mystifient les tireuses de cartes, les chiromanciennes, les spirites et les prêtres qui le font, eux, pour en obtenir la forte somme ou l’absolue confiance. Si je leur avais dit: Vous allez vous abandonner toutes à un seul homme,--ça aurait manqué de galanterie. J’étais ridicule et elles aussi. Sans compter que les voisins auraient voulu intervenir, en exceptant ce bon Carlos Véra, plus porté sur le mélange des alcools que sur celui des nuances de chevelures féminines. Comprenez-moi et excusez-moi. En vous annonçant une reprise du fameux drame des pastilles du marquis de Sade, j’obtenais d’abord la tranquillité. Cela devenait impressionnant au point de vous faire vous abstenir, dans le doute. De notre temps, on a la terreur des aventures d’amour! Une fois le champ des aventures déblayé, ces dames devaient, fatalement, se laisser entraîner par leur curiosité, surtout par le phénomène bien connu de l’autosuggestion s’accompagnant de vins généreux et de propos incendiaires. Je ne me permettrais pas d’insister sur mes mérites personnels, car ce serait de mauvais goût.
--Et Félibien Moro?
--Le journaliste romancier a pris des notes, le document humain avant tout, n’est-ce pas? Quand on lira ça dans le journal ou dans le livre, on lui trouvera une imagination excessive.
Boreuil se lève, se met à arpenter l’atelier en secouant son cigare.
--Ah! je ne marche plus! Vous êtes enragé, mon cher! Non, ça n’est pas permis, ça dépasse même toutes les permissions. Je suis... démoralisé.
--Mais, je le sais bien que vous n’avez pas marché. Je ne suis pas enragé. C’est elles qui le sont, les filles d’Ève, encore faut-il leur en fournir discrètement l’occasion, l’_alibi_. Par acquit de conscience, je retire du jeu le diadème de la princesse et les chaînes de perles de la danseuse Sorgah qui est, depuis longtemps, mon amie. Simple retour de flamme! Quant à Mme Servandini, elle m’a proposé le bon motif, c’est-à-dire le mariage. En voilà une qui n’en veut croire que ses propres yeux.
Boreuil objecte:
--Elle prétend, en des termes des plus précis, qu’elle n’épousera qu’un fort de la Halle ou un très vieil aristocrate, assez blasé pour lui passer toutes ses frasques...
--Il est évident qu’elle épouserait les deux si elle les rencontrait dans le même homme.
--Ça ne l’empêche pas d’aller aux Halles chercher... l’autre, j’ai vu, moi de mes propres yeux, sa voiture en face d’un _Caveau_, vers cinq heures du matin.
--Moins ceci.
Et je sors le diadème que je garde sur moi par mesure de précaution...
Boreuil a un sourire d’enfant étonné:
--Déjà, et alors qu’est-ce que vous allez en faire?
--Le lui rendre. Si vous voulez, nous irons demain soir dans sa loge à l’_Opéra-Comique_ et je lui remettrai l’objet devant vous. Ce que je redoute le plus, c’est ce genre d’équivoque. Je suis un monstre venu de plus loin qu’elle... Ça ne s’achète pas, les monstres de ma trempe.
Nous allons dîner. Nous sommes de nouveau bons amis. Au milieu du repas, Boreuil, qui n’a pas cessé de raconter des histoires de clinique, me pose encore une question, jovialement:
--Dites-moi, Montarès. Êtes-vous certain de représenter un personnage normal?
--Je me porte admirablement. Tenez, aujourd’hui, j’ai travaillé comme depuis longtemps je n’avais pu le faire avec un joli modèle de tout repos, une petite femme que je respecte beaucoup, parce qu’elle est à la fois ignorante et honnête.
--L’esquisse à la botte de mai rose?
--Oui.
--Pourvu que ça dure!
--Ça durera parce que je suis amoureux,
--Vous? Allons donc!
--Pas de celle-là, d’une autre.
--Montarès, vous êtes une énigme. Expliquez-vous encore... qu’est-ce que l’amour vient faire dans votre cas?
Un instant je regarde cet homme très franc, pas jaloux à la mauvaise manière des mâles entre eux, mais qui croit peut-être qu’il existe _des cas_ et qu’on peut classer chaque individu par l’étude de ses manies ou de ses tares. C’est un scientifique.
--Boreuil, je vous scandalise, mais je ne veux pas en abuser. J’avoue: je suis plutôt un chaste. J’ai horreur du vice, horreur des histoires du genre de celles que vous me racontiez tout à l’heure. Le hasard m’a simplement repris ma femelle, et je ne suis plus qu’un pauvre mâle désemparé. Je crois que le couple erre à travers les siècles en se cherchant et qu’il ne se reforme que par un miracle des circonstances. Et c’est sans doute pour cela qu’on n’aime qu’une fois en toute connaissance de cause. Cela peut durer jusqu’à la mort, à la seule condition de ne pas survivre à la plénitude des sensations ou des sentiments. Il faudrait avoir le courage de tuer ou de se tuer. Remarquez, je vous prie, que le monde entier tourne autour du sujet. Toutes les légendes et toutes les religions en sont la preuve. Mais l’humanité a perdu le sens des sens et ne sait même pas ce qu’elle désire, parce qu’elle est appauvrie sous tous les rapports. Bientôt il vous faudra créer des maisons de santé pour les gens bien portants comme vous et moi, parce que les gens bien portants seront la terreur des autres. Ce seront les grands carnassiers perdus dans la forêt des appétits, justement anormaux. Il est anormal d’aimer l’argent, les honneurs, la coco et de parler perpétuellement pour ne rien dire, de se leurrer mutuellement sur toutes sortes de crimes que l’on commet au nom de toutes sortes de conventions sociales qui ne tiennent jamais devant les grands ouragans: la guerre ou la peste, la famine ou l’inondation. La puissance éternelle c’est l’amour. Si l’homme avait compris quelque chose à la vie qu’on lui donnait pour en jouir et non pas pour la diminuer au nom de je ne sais quel respect dit humain, il aurait, depuis beau jour, construit et le temple de l’esprit et le palais des grâces, nous serions plus heureux, nous vivrions plus longtemps, au moins plus fort. Le train de notre existence a déraillé, il déraillera jusqu’au précipice... puis, s’il reste un couple, des êtres jeunes, sains et qui auront tout oublié de l’enseignement trop professionnel des parents, alors pourra-t-on recommencer en beauté. Pour le moment ça me paraît devoir finir en laideur... Voulez-vous que nous prenions le café dans la serre, mon cher ami?
Dans la serre, Boreuil contemple silencieusement la femme nue, boit son café par petits coups de gorge voluptueux et méditatifs.
--Finir en beauté? Hum! Si vous rencontriez, un soir de dépression physique, le modèle de cette étude-là, une fantaisie de votre trop riche imagination, votre chef-d’œuvre, certainement, pourriez-vous le reconnaître? Tout est hasard dans la vie des amoureux ou des monstres de votre espèce.
Et mon invité part, de bonne heure, prétextant que je dois avoir besoin de sommeil.
La nuit... les rideaux de velours violet m’enveloppent de leur somptueux catafalque. La lampe, mise en veilleuse par Francine, donne une lumière qu’on s’attend à voir mourir d’une minute à l’autre. Tout est sombre. Sirloup dort, au pied du portrait, le nez entre les pattes. Il ne songe plus à la chatte des concierges rôdant autour des nids. Je fume. Le mince filet de fumée, comme un encens, monte vers la femme aux bras tordus en arrière et qui rit, qui rit follement de me revoir prostré devant le disque éclatant de son ventre. Où irais-je encore pour la fuir? A quels excès me faudra-t-il encore me condamner? Il serait peut-être plus simple de chercher à la rejoindre. Existe-t-elle encore? Boreuil a raison. Je l’ai peut-être inventée et si je la rencontrais, la reconnaîtrais-je? N’ai-je pas dépassé, maintenant, la limite du possible amour? La nature et l’amour ont horreur du vide! Avec les vagues données que je possède sur sa situation sociale, que puis-je espérer? Durant trois ans, je l’ai retrouvée, l’hiver, dans un appartement très quelconque, loué tout meublé. Elle revenait là pour des raisons de famille, vivant séparée de son mari, un M. Vallier, propriétaire d’un haras en province, un homme fantôme qu’on ne risquait rencontrer nulle part. Mme Pauline Vallier sortait peu, ne fréquentait guère que les théâtres, cherchant à se distraire d’une neurasthénie commençante. Nous nous rencontrâmes dans un de ces endroits publics, puis ce fut le coup de foudre, de part et d’autre, la passion... et je n’ai pas su la garder, parce que je ne la sentais pas à moi entièrement. Il aurait fallu s’expliquer ou abdiquer mon indépendance, mon orgueil d’artiste, en un mot ma liberté à laquelle je tiens énormément... et qui, aujourd’hui, ne me sert à rien! Je n’ai pas l’habitude de m’intéresser aux femmes en dehors de l’amour... est-ce que par hasard j’ai eu tort pour celle-là?
J’étouffe sous ces plis lourds qui portent en eux tous mes soupirs, toutes mes anxiétés, les mille et une tortures d’un abandon que je m’imagine injustifié! Non, je ne céderai pas plus à la tentation de chercher à rejoindre Mme Pauline Vallier que je ne consentirais à me mettre en suiveur, aux trousses de ma petite amie Bouchette. Je sais que Bouchette reviendra parce qu’elle m’aimera. Mme Pauline Vallier ne reviendra pas parce qu’elle ne m’aime plus.
Le vent tourne autour de ma cage de verre, on est en mars et il souffle furieusement pour chasser le vieil hiver qui s’obstine en des pluies glaciales. Sirloup dresse l’oreille, de temps en temps, au gémissement mystérieux du grand ancêtre qui va encore plus vite que lui, rase la terre, joue avec les brindilles ou s’élance à la tête des arbres pour les faire plier. Je regarde le platane décapité. Il a, sur la gauche, une petite boursouflure, comme un furoncle. Encore une de ces végétations malsaines qu’il va nous exhiber, lichen, ou champignon! Il luit, dans l’ombre mauve, tel un corps exhumé, le corps d’un vampire dont on ne sait si l’existence végétative n’est pas un danger secret.
--Sirloup, allons dormir, mon chien. Le sommeil est la seule chose bienfaisante parce qu’il ressemble à la mort, tout en nous permettant d’assister à notre résurrection.
XIII
Avec Bouchette, vêtue en jeune personne du meilleur monde, je suis allé aux _Français_, matinée, bien entendu, car nous ne pouvons sortir que le jour à cause du mari. J’essaie le poison des grands sentiments, noblement exprimés, sur cette nature si franche et si fraîche. Elle a écouté comme à l’église, en ouvrant ses yeux de moineau de toutes ses forces intellectuelles.
Je lui demande ses impressions.
--Ça me fait l’effet de la patronne de notre maison de confections quand elle nous déclare, à propos des modèles refusés, que la patrie est en danger, rapport à ce qu’on ne travaille plus que huit heures. Moi, n’est-ce pas, je ne suis que brodeuse, petite main, si vous voulez. Toutes ces belles phrases, ça me passe par-dessus. J’y peux rien.
Et puis nous sommes allés au concert de l’_Olympia_, nous avons vu les _hommes de bronze_ qui lui ont fait peur et entendu une très vieille, sinon très absurde chanson, datant d’Aristide Bruant, je crois, une de ces berceuses de peuple qui sont stupides, mais dont les refrains obsédants contiennent peut-être toute la morale capable de l’émouvoir. Un refrain dans ce style:
On l’appelait Éva la blonde. Elle n’avait plus de parents, Et comme elle était seule au monde, Sa famille, c’était ses amants.
Alors, Bouchette, les nerfs tendus, les mains crispées sur le bord de la loge, a éclaté en sanglots.
--Voyons, Bouchette, de la tenue. Vous allez nous faire remarquer. C’est idiot. Sans compter que vous vous enlaidissez.
Je suis furieux. Elle redouble. Son minuscule mouchoir est à tordre, voilà que ça coule le long de son corsage gris-perle. Il faudrait un parapluie. Je l’emmène brutalement chez un pâtissier des boulevards où elle se calme en voyant des gâteaux encore inconnus de sa gourmandise, le seul vice que je lui connaisse.
Dans la voiture qui nous ramène, je me fâche:
--Enfin, voulez-vous me dire, Bouchette, pourquoi vous vous attendrissez sur les malheurs d’une _Éva-chat-perdu_ qui s’offre toute une famille d’amants? Vous avez vraiment un petit cœur dépravé, ma chérie.
--C’est pas ma faute, monsieur Montarès. J’ai pleuré parce que c’est la vérité, cette chanson-là. On n’a plus de parents, et ce serait pourtant la famille, un amant qui vous aimerait... aussi pour tout le reste!
Je la serre contre moi en respirant son parfum de jeune fleur après l’orage, parfum qui domine _l’heure choisie_, laquelle heure, hélas! tarde bien à sonner! Je commence à ne plus savoir ni ce qu’elle veut ni ce que je veux, ce qui me force à vivre, en dehors d’elle, d’une existence de bâton de chaise. Je suis ensorcelé. Je n’ose pas la réduire à un rôle très vulgaire, parce que j’ai peur, précisément, de la vulgarité qui pourrait en ressortir, tuant tous les autres délicieux effets de sa nature primesautière. Les fleurs sauvages sont, à les regarder vivre en liberté, les plus exquises des fleurs, mais cueillies, mises dans un verre d’eau, elles se fanent très rapidement, se décolorent, tous les détails de leurs grâces disparaissent et bientôt il ne nous reste plus que... de l’herbe, une espèce de cheveux secs ou mouillés, tout au plus bons pour les bestiaux: du foin.
--Bouchette, je vous adore, en attendant de vous aimer, seulement je ne veux pas faire partie de la _famille_. Je préfère être tout seul, ou pouvoir me l’imaginer. Lâchez votre mari ou votre amant, et venez vivre chez moi. Nous ferons un charmant ménage qui durera un peu plus que toujours, c’est-à-dire longtemps, pour parler comme un poète dont vous ne goûteriez pas l’humour. Si vous redoutez la sévérité de Francine, laissez-moi grimper à la mansarde où l’on ne tient pas debout. J’y marcherai à quatre pattes. Je vous arrangerai cela comme un nid. Murailles au vernis blanc crème, frise au pochoir représentant des écureuils mangeant des noisettes, à moins que vous ne préfériez la traditionnelle guirlande de myosotis. Meubles en bois clair, lit, tendu de soie rayée pompadour... quoi? Que voulez-vous de moi, Bouchette? Je cherche... Je ne peux donc rien vous offrir, à cause de ce mari espagnol qui vous donnera, lui, des coups de couteau, s’il vient à s’apercevoir de vos fugues!
Elle me tend son sourire navré avec sa bouche et je me grise de cette rose rouge qu’elle me tient moins haut depuis quelque temps. Elle finira par se prêter par miettes, comme une demi-vierge.
--Voyez-vous, monsieur Montarès, on ne peut pas appartenir à deux hommes à la fois. C’est une idée que j’ai bien arrêtée dans ma tête, à cause des enfants.
--Mais, petite malheureuse, il sera Espagnol, votre mioche, si jamais vous en aviez un contrairement à mes intentions personnelles! Vous feriez mieux, si vous tenez tant à ce genre de cadeau qui déplace les lignes, de vous adresser à un peintre sachant dessiner en français.
Et la voilà qui repleure.
Le plus terrifiant, c’est que Francine monte la garde autour d’elle. C’est mon modèle préféré, mais c’est aussi le sien, à elle, qui ne dessine pourtant en aucune langue. Francine l’habille, la déshabille avec des égards qu’elle n’a jamais eus pour les _Jeunesses_ de ma collection. Elle est touchée, m’a-t-elle avoué, par l’honnêteté de cette enfant qui, m’accompagnant au théâtre ou au cinéma en des costumes de grande couture, des chapeaux du bon faiseur, n’emporte rien de chez moi, revêt, pour s’évader du pavillon, son pauvre petit tailleur de quatre sous et son manteau usé, quoique doublé de ciel. Bouchette redoute même les parfums, _l’heure choisie_, durant laquelle on a oublié la mansarde plus ou moins conjugale et elle se débarbouille, se frotte vigoureusement les joues, les oreilles, pour que ça ne sente pas si bon.
--Cette enfant-là, Monsieur, déclare Francine, c’est tendre et solide comme du pain complet. Elle fait un vilain métier, ça, c’est certain et je ne comprends pas pourquoi ses parents le lui laissent faire, mais elle est honnête: rien en dehors de la pose.
Avouer à Francine que ce n’est pas un modèle ordinaire, celui qu’on ne paie pas, même pour la pose? Fichue situation! Par moment je serais content de me rencontrer, nez à nez, avec le représentant de la maison espagnole, et mon fatalisme intérieur m’interdit toute provocation extérieure de ce côté-là. Une chose demeure indéniable, c’est que j’ai le tort d’avoir commencé. Heureusement que Bouchette ne songe point à me le reprocher: elle ignore la psychologie.
Aujourd’hui nous allons au _Faubourg_. Je suis très curieux d’étudier les réactions de la sensibilité de cette primitive, sous le choc des pensées bondissant dans une foule presque populaire. Le _Faubourg_ n’a rien d’un théâtre et n’use de l’écran que lorsqu’un film est défendu. Ce n’est pas non plus la réunion publique où, généralement, on reçoit beaucoup plus de horions que de bons principes. On pourrait appeler ce pittoresque rendez-vous de, souvent, très mauvaise compagnie, _l’auberge des idées_. On entre là-dedans pour deux francs et on y entend discourir, ou déblatérer, les plus grands noms de l’intelligence, que l’on a, pour quarante sous, la permission d’interrompre, à la seule condition, pas toujours respectée, de se montrer bref et courtois.
Néo Soldès, le directeur fondateur de cette école du libre propos, est un beau jeune homme tenant à la fois du tribun et de l’acteur, conservant le plus merveilleux sang-froid au milieu des plus violentes polémiques, rompu à tous les exercices de force physique ou intellectuelle, véritable gamin de Paris quant à la vivacité des répliques, toujours armé du sourire du dilettante et capable de maîtriser, avec la même persuasion de geste, l’ouvrier champion des revendications sociales un peu _bu_ et l’intarissable poète de salon, rendant, sur les spectateurs horrifiés, tous les thés de la Muse. Cette étrange association de gens qui ne se connaissent pas entre eux donne les résultats les plus inattendus à une époque où sévit la manie du discours pour le discours. On y apprend des choses. C’est la conférence contradictoire, moins le compère monotone. Les rafales d’injures et les ovations y prennent une sincérité qui ne va pas sans grandeur. Des orateurs connus aux interrupteurs inconnus, règne une sorte de fiévreuse intimité d’où finit par jaillir la passion de la lumière. Si à la _Chambre des députés_ on se vend, au _Faubourg_ on se donne et malgré la véhémence des polémiques, c’est vraiment de l’art... j’allais dire de l’amour, car, en sociologie, l’amour ce serait, peut-être, de préférer le bien de la cause, ou du pays, à un triomphe de jolies petites combinaisons aussi moralement sales que la chemise de la prostituée. Je me hâte d’ajouter que je n’ai aucune opinion, pas plus en peinture qu’en politique, mais je n’ai jamais pu serrer la main d’un député, sans, au préalable, mettre des gants. Royaliste ou communiste, il a toujours touché quinze mille francs _pour ça_. La France a vraiment tort de s’encombrer de souteneurs, alors qu’elle est encore assez belle pour avoir des amants.
--Comment faut s’habiller? demande timidement Bouchette.
--Le plus simplement possible, chérie. Vous rencontrerez là des ouvrières comme vous qui sont, comme vous, très intelligentes et aussi quelques grues de lettres espérant épater le public par la somptuosité de leurs atours. Rangez-vous du côté de vos sœurs, les jolies midinettes. J’aimerais à vous voir en cheveux!
--Mais à cause de vous, ce ne serait pas très convenable, monsieur Alain Montarès, puisque vous allez être _accusé_. Enfin, de quoi vous accuse-t-on?
Je ris. L’enfant est inquiète parce que mon album intitulé: _Jeunesse_, du titre de la première gravure, où sa bouche fleurit au bout de la tige d’un fourreau de satin blanc, va passer devant les pittoresques assises du _Faubourg_. Néo Soldès me fait beaucoup d’honneur... Comment expliquer à cette gamine sauvage que les contradictions, les critiques, les cruautés, voire les injures, c’est de la réclame pour une œuvre sans grande prétention artistique? J’ai fait ce que j’ai pu... je devrai le reste à Bouchette. Ne nous frappons pas!