Refaire l'amour

Part 2

Chapter 24,006 wordsPublic domain

--L’essentiel, ma chère enfant, est qu’on se retrouve après s’être perdu. La vie n’a pas de meilleure surprise. Ah vous êtes mariée! Eh bien! ça m’est égal. Je n’ai aucun mauvais dessein contre votre mari ou contre sa femme en vous offrant le thé.

Elle sourit, malgré son envie de me tenir à distance, et elle me regarde franchement, de ses yeux bruns, vifs et doux, pas très grands, des yeux d’oiseau. Elle a un nez un peu court, des petits traits ramassés, un visage de gosse, mais la bouche arde et triomphe, au bas de ce masque enfantin, comme un beau fruit mûr, chaud d’un été intérieur, d’une existence à part. Ce qu’elle contemplait, de loin, c’était justement l’étincelante pâtisserie, l’endroit où les désœuvrés vont boire le breuvage odorant que la petite femme mettrait plus volontiers sur son mouchoir.

Je me penche sur elle, m’appuie fatigué de la bonne fatigue du chasseur ramassant la proie:

--Oui, moi, je vous ai reconnue tout de suite à cause de votre bouche, jolie madame, parce qu’il n’y a pas deux bouches comme la vôtre. Je l’ai vue en rêve et ce m’est un bonheur indicible de la joindre en réalité. Ne vous révoltez pas. Façon de parler, car je ne vise pas si haut. Nous allons manger des gâteaux ensemble, nous bavarderons. Aimez-vous les bonbons, la crème, les tartines? Votre bouche est tellement bien faite pour goûter à tout! Êtes-vous gourmande?

Elle rougit, se laisse envelopper le bras. Cependant son inquiétude n’est pas feinte, car, dans cette rue sombre, elle est soudainement fardée de ce reflet framboise des nuées de là-haut.

--Comment avez-vous deviné ça? Seulement, si je vais avec vous, je veux que vous disiez tout de suite où vous voulez me conduire. Là-bas, c’est un hôtel. Est-ce qu’on y prend le thé devant tout le monde?

--Vous avez peur d’y rencontrer quelqu’un? On prend toujours le thé devant tout le monde. En voilà une question, petite madame ingénue! Nous causerons comme de vieux amis, ensuite nous nous en irons, chacun de notre côté. Je ne vous demanderai pas votre adresse et je vous donnerai la mienne, ce qui vous laissera la liberté de ne jamais revenir ou de nous revoir. Là, êtes-vous tranquille?

J’emploie le suprême argument pour corriger l’insolence de l’ironie:

--Dans cette aventure, que je veux charmante, une minute toute rose comme vos lèvres, j’offrirai tout et ne demanderai rien. Est-ce que votre mari vous attend à cinq heures du soir?

--Non. Il n’est pas à Paris en ce moment, mais ce n’est tout de même pas bien d’accepter. Je ne vous connais pas. (Elle ajoute, par association d’idées:) En effet, c’est comme en rêve. On fait des choses qu’on ne voudrait pas faire.

Elle est en ce moment l’écho de ma pensée, la petite fille hésitante et amusée par la tentation. Elle ne me semble pas du tout l’héroïne de la vilaine aventure. Vaut-elle mieux que ça?

Nous marchons vers l’hôtel illuminé. Elle, se faisant un peu tirer. Moi, la tenant prisonnière. Il se dégage de ce jeune corps droit une étrange et timide tentative de résistance. Elle marche, oui, comme en rêve, mais elle a le coup d’œil attentif de l’oiseau prêt à fuir.

Nous sommes devant un perron. Un minuscule groom nous pousse dans le compartiment d’une porte tournante. Une table de deux est libre, dans un coin à palmes vertes. Gerbes d’œillets, napperons de dentelles et, sous la clarté opaline d’une coupe renversée, qui plane sur nos fronts comme une large hostie, ma compagne se dégante, saisit sa tasse, un doigt en l’air, accomplissant, d’instinct, le rite cérémonieux; elle est bien Parisienne.

Selon le programme, nous bavardons. Un verre de Porto et elle entame les confidences. Il y a des tas de gens, autour de nous, très comme il faut. Je ne pourrais pas risquer un geste inconvenant sans me mettre tout un public sur les bras: alors cela la rassure et elle ose dire ce qu’elle préfère, louche vers les glaces d’un regard anxieux. Elle rit parce qu’elle s’aperçoit que la lumière discrète de la coupe opaline fait valoir son teint, puis elle se moque un peu de la demoiselle nous servant qui vient de laisser tomber une meringue.

La main tenant la tasse est jolie, nullement aristocratique, mais soignée. La voix moqueuse reste cependant assez basse de timbre, tendre, sans affectation d’enfantillage.

Cette femme commence à me plaire beaucoup. Je sors mon carnet, je croque, platoniquement, sa bouche et je la lui montre:

--C’est toute ma figure, au-dessus! Et vous n’avez dessiné que ça! Comme c’est drôle! Je me reconnais. Ah! ce n’est pas banal de faire une figure rien qu’avec une bouche! Vous êtes donc sorcier?

Sorcier? Si je pouvais m’exorciser moi-même, devenir amoureux! Ce n’est pourtant pas l’amour que je cherche, c’est l’oubli, et je suis capable de lui en vouloir, après.

Sa langue de gourmande satisfaite se délie de plus en plus. J’apprends que ma petite hypnotisée est une fille du peuple. Inouï! Une femme rencontrée dans la rue, pauvrement habillée, se décide à déclarer qu’elle n’est d’aucun monde et qu’elle ne descend pas d’un prince russe!

--Moi, voyez-vous, monsieur, je ne fais pas la grimace: je suis née chez un marchand de vin. Mon père était toujours ivre, rapport à son métier d’empoisonneur, et ma mère ne m’aimait pas, elle préférait mon frère. Je ne suis pas très instruite. J’ai appris ce que j’ai pu. Ah! j’aurais bien aimé passer mon temps à lire! Dès que je revenais de l’école, on me forçait à laver la vaisselle! Je ne suis pas paresseuse, mais j’ai les cuisines sales en horreur. J’aime la propreté, j’aime l’ordre. J’aime aussi gagner ma vie et ne rien devoir à personne. Je me suis mise dans la couture, les raccommodages, les remaillages, les franges de perles, puis les fleurs de soie que je pose sur des blouses ou des robes. C’est la pleine mode, en ce moment, ça rend bien. C’est de la broderie. Vous savez ce que c’est, hein, la broderie?

--A peu près... puisque je dessine.

--Pour aller vite, dans cette partie-là, il ne faut pas avoir des _envies_ aux doigts et garder ses ongles bien lisses. Alors je porte toujours des gants pour conserver mes mains. Quand on accroche les soies, c’est rageant, on gâche tout. Moi, j’ai des nerfs, ça me remplit la bouche de salive de me casser un ongle.

Je remarque, non sans étonnement, que cette petite créature, sortie du peuple, née chez un marchand de vin, n’use d’aucun vocable en honneur chez les romanciers réalistes. Elle s’exprime simplement et semble éviter avec soin les formules crapuleuses de notre argot moderne. Elle est plus proche de l’étourderie de l’enfance que de la vulgarité. C’est la petite fille à la merci du hasard.

--Et le mari? Parlez-moi du mari, jolie madame nerveuse.

Elle tourne la tête, a un moment d’embarras, ses joues prennent feu:

--C’est vrai... je vous ai dit que j’avais un mari. J’aurais mieux fait de ne pas vous le dire, puisque vous n’y croyez pas. Il est dans la représentation. Je l’ai connu quand je suis entrée en atelier. Il va tantôt ci, tantôt là. Une semaine en province et une semaine à Paris. On ne sait jamais. Dans le commerce, quand on s’associe, qu’on s’entend, on finit toujours par s’établir. Moi, je n’ai pas assez d’instruction pour diriger une maison, mais lui, il est très capable...

Je coupe, un peu impatienté:

--Vous l’aimez? Quel âge a-t-il?

Elle me regarde, interdite:

--Pas la peine de vous fâcher. Pour la bagatelle on n’a guère le temps. Les gens qui travaillent ne font pas la noce. Il est bien plus âgé que moi. J’ai vingt-trois ans, lui quarante-cinq. Ce qu’on voudrait, c’est de ne pas courir d’un côté ou de l’autre. Monter un commerce. Avoir son magasin et une arrière-boutique soignée: des rideaux de tulle, des meubles clairs, un tapis partout, un endroit bien à soi où on ne compterait plus avec personne, j’espère que ça viendra... et s’il n’était pas si... si avare...

Ça se gâte. J’attendais l’aveu. Je le devinais. Il est extraordinaire qu’on ne puisse pas causer une heure confidentiellement avec une femme, de n’importe quel rang social, sans qu’elle accuse le père, le mari ou l’amant d’avarice. C’est un des mystères de l’éternel féminin. Sur ce terrain-là elles ne diffèrent pas beaucoup entre elles, les filles d’Ève qui se souviennent du serpent, au moins pour le don de la pomme. Adam ne saura jamais, lui, l’offrir à propos. Quel imbécile!

Je ris:

--Avare? Expliquez-vous?

--Parce qu’il ne dit pas ce qu’il met de côté. Moi, je suis franche. Je gagne deux cent quatre-vingts francs. Je dépense tout malgré que je fasse très attention... et il me reproche d’aller trop vite. Songez que le terme est déjà de mille francs...

--Par mois?

--Non, bien sûr! Par an, et on ne nous l’a pas encore augmenté. Une belle mansarde avec l’eau, le gaz... même c’est pourquoi je suis allée à la _Société_, il y a une canalisation qui perd dans le mur. Par exemple, ce n’est guère qu’au milieu de la chambre qu’on peut se tenir debout. Ma machine, mon métier à broder, le lit et le lavabo, c’est plein comme un œuf. Mais j’ai la cime des arbres pour me nicher la vue, car la fenêtre donne sur un jardin.

Je suis un peu ému.

Elle est heureuse de me confier tout ça. Dans cette atmosphère d’un luxe dont elle ne semble pas du tout avoir besoin, ou qu’elle ignore, elle fait surgir l’apparition de la petite existence des pauvres gens satisfaits. Il y en a donc? Pas de revendication d’ordre général; cependant, la fissure s’est déjà produite dans le mur de leur vie particulière et je crois que la fuite du gaz n’y est pour rien. La femme a l’idée d’un peu plus de confort et le mari (hum! est-ce bien le mari?) cache ses économies personnelles. Mais j’aime cette phrase: _moi, j’ai la cime des arbres pour me nicher la vue_. Comme il y a du ciel et de l’air, là-dedans!

Si cela est aussi simple qu’elle me le montre, c’est le conte de fée: _Cendrillon_ ou _Jenny_.

--Vous trouvez votre mari trop âgé, petite madame. C’est humiliant pour moi.

Je pense que nous ne comprenons pas toujours la raison de certains abandons cérébraux. Cette jeune personne m’ouvre le modeste écrin de sa vie parce que l’idée ne lui vient pas du voleur possible en ce vieux garçon qui rit avec elle en mangeant des gâteaux. On se croise et on ne tardera pas à s’éloigner l’un de l’autre. Elle aura toujours goûté! Des moineaux, dans les Tuileries, acceptent volontiers une miette sur un index tendu et fichent le camp sans se croire compromis par leur hardiesse. On est tellement aux antipodes!

--Vous avez plus de quarante-cinq ans, vous?

Elle dit cela dans une surprise parfaitement jouée, sinon réelle, mais qui m’est désagréable, m’abîme sa bouche.

--Où voulez-vous que je vous reconduise? lui dis-je agacé.

Puis je me souviens de nos conventions et, malgré ma mauvaise humeur, j’ajoute:

--C’est-à-dire à l’entrée de quelle rue, de quel métro?

Je me lève, règle l’addition et me fais envelopper des fraises glacées qu’elle a couvées des yeux.

--Que je suis contente! Oui, j’avais encore envie de ça. Je n’en ai jamais mangé. Merci, monsieur, mais vous êtes certainement moins... raisonnable que mon mari, ça se voit de reste!

La malicieuse sourit et ce sourire est irrésistible.

Une fois dehors, elle se serre contre mon bras parce que le froid la suffoque.

J’arrête un taxi, la prie de monter sans lui permettre une protestation et je donne au chauffeur une adresse des plus vagues, du côté du boulevard d’Orléans. A ce moment, dans cette obscurité de la petite chambre close, roulant vers l’inconnu, où nous sommes assis l’un près de l’autre, je la regarde attentivement. Elle est tout extasiée sur ses fraises. Elle m’en offre une:

--Vous en voulez?

Que va-t-il se passer si je cède au désir de mordre à cette bouche, fruit si tentant dont la couleur éclate positivement dans l’ombre? Chair fraîche qui paraît pure de tout ferment malsain!

Non, je ne ferai pas cela. Je me refuse à la tentation. Cela détruirait peut-être le charme. C’est trop tôt.

Elle demeure gênée sous mon regard. Par contenance elle glisse sa main sous le col de mon pardessus.

--C’est de la loutre, de la vraie, dit-elle. Ça vaut six cents francs comme un sou! Mais ça se _mitera_ si vous n’en prenez pas soin. Est-ce que vous êtes un monsieur tout seul?

--Quelle drôle de petite madame vous êtes, vous! Non, je ne suis pas marié. Il est inutile de mentir. Cependant voulez-vous que nous fondions une société secrète à nous deux? Vous aurez bien, de temps en temps, une heure à me donner pour goûter, aller au théâtre ou au cinéma, nous promener n’importe où? Vous me ferez signe quand ça vous plaira et le vieux garçon et la petite fille s’offriront une récréation, s’amuseront à des jeux innocents, absolument permis.

Ce disant, j’ai pris sa main que je serre un peu fort, malgré moi.

--Oh! comme vous avez chaud! (Elle tremble nerveusement.) Voilà que ça me fait peur. J’ai confiance en vous, pourtant, parce que vous êtes très convenable, mais pourquoi avez-vous si chaud que ça? Le théâtre, le cinéma et puis faire la dînette... Je ne suis pas une petite fille, monsieur! (Tout à coup elle pousse un cri.) Ah! je sais, je sais où je vous ai vu! Oui, je vous ai vu en photographie sur un journal. Vous aviez ces yeux-là! Le même chapeau, plié de côté, et tellement l’air de vous fiche du monde. Mais pour qu’on mette votre photo dans les journaux, il faut que... (Et brusquement, elle saute sur la portière, frappe à la vitre, veut l’ouvrir, se précipiter hors de cette voiture pour me fuir, toute sa belle confiance envolée.) Je veux m’en aller! Je veux descendre! Ah! laissez-moi descendre ou j’appelle le chauffeur!

Ce n’est ni de la coquetterie, ni de la pudeur, c’est de la terreur folle me révélant à la fois la vibrante sensibilité de cette enfant du peuple et sa logique superstitieuse. Qui photographie-t-on dans les journaux, sinon les assassins, les hommes politiques, les gens de lettres, les voleurs, enfin tous les grands malfaiteurs de l’humanité.

Je fais arrêter le taxi, je tire une carte de mon portefeuille et, l’ayant aidée respectueusement à descendre, je murmure:

--Je ne connais même pas votre nom. Je ne vous demande pas votre adresse, cependant voici toute ma personne entre vos jolies mains, petite madame. Adieu ou au revoir.

V

Je rentre chez moi.

Passé la première porte cochère, c’est la vaste cour déserte dont les dalles ont de la mousse dans les creux comme des pierres tombales. Au fond de cette cour, la grille noire, sur le jardin, en barreaux de prison. Et cette grille tourne sur ses gonds, avec un petit grincement qui ressemble à la plainte d’un hibou, un chant atrocement mélancolique. J’ai fait huiler ces gonds-là, je les ai même fait démonter: ils crient encore, ils crieront toujours! Ils doivent appeler à l’aide.

Le jardin entoure étroitement mon pavillon. On le croirait très grand, ce jardin. Il est borné par de hautes murailles sans ouvertures, celles des maisons voisines lui formant des barrières de sept étages, retenant entre elles l’espace fluide et sombre, ainsi les parois d’une citerne retiendraient une eau verte.

Il y a trois arbres, certainement centenaires, et une vasque à margelle sculptée contenant un triton orgueilleux crachant dédaigneusement dans le vide.

J’ai découvert cette retraite, quelques pièces sous un bandeau grec, dans un état lamentable et je l’ai louée, ensuite achetée, aux temps bénis où il semblait y avoir plus de logis que de locataires. Restauré juste assez pour devenir habitable tout en conservant son air discrètement ancien, ce pavillon me plaît parce qu’il y a, de lui à moi, un lien mystérieux, comme un esprit de corps. Je crois que je le console pendant qu’il m’attriste. Pour rien au monde je ne voudrais le quitter.

Un perron de cinq marches, une haute porte cintrée sous une marquise et, au coin gauche de ce perron, un amour de bronze brandit une torche dont l’ampoule électrique n’a jamais éclairé, pour la bonne raison qu’il n’y a pas d’électricité chez moi. J’ai le dégoût des orages à domicile, des courts circuits. C’est à peine si je consens au gaz. Une modeste lampe veilleuse, voilée de jaune lunaire, m’attend dans l’antichambre où Nestor m’enlève mon pardessus et m’avoue, à voix basse, que Francine, sa femme, et ma cuisinière, s’inquiète pour le dîner. Il arrive la même chose toutes les fois que je suis en retard, ce qui arrive très souvent. Je n’ai pas envie de rire. Je n’ai jamais envie de rire quand je rentre. Je suis à la fois calme et désespéré, content de tirer enfin le rideau sur ma vie privée, désespéré de me séparer de la vie publique dont les agitations me tentent toujours comme des promesses d’oubli. L’existence actuelle de Paris, dans la rue ou dans les salons, c’est le morceau de musique bruyant, le jazz-band vous arrachant de force à vos préoccupations: mais lorsque retombe le silence, c’est la solitude plus absolue, l’horreur de l’abandon ou l’appréhension de la chute. Il faut avoir une très bonne santé pour supporter les alternatives de ces brutales différences et opérer une prompte réaction. Puisqu’il y a en moi deux hommes qui se battent perpétuellement, je les mets d’accord en changeant d’allures à tous les coups. Ici c’est le sage et très amer philosophe qui domine, respire bien mieux et se félicite de sa tranquillité retrouvée. Ailleurs, c’est l’aventureux fou, toujours très gai, s’enthousiasmant pour toutes les manifestations, osant toutes les phrases, tous les gestes. Il est impossible de s’y reconnaître... même à mes propres yeux. Mes domestiques ont naturellement d’autres travaux à faire qu’essayer de résoudre le problème et, ne voyant qu’un côté de la question, ils agissent en conséquence, redoutant le moindre tapage pour ma taciturnité, s’accusant de fautes dont je ne m’aperçois pas, se donnant un mal terrible pour tenir en ordre mon intérieur plein d’un tas d’objets aussi précieux qu’inutiles, montant une garde sévère autour de mes études, et quand, par hasard, j’ai un modèle un peu décolleté à déjeuner, baissant les paupières, très indulgents, parce que c’est le métier qui veut ça.

Au rez-de-chaussée, la salle à manger et un boudoir qu’on intitule _la serre_. En haut, ma chambre à coucher et un atelier plus ou moins salon. Je dessine n’importe où, sous tous les jours, au midi, au nord. J’ai partout des grandes feuilles de papier bis, feutré, avalant crayons et pastels dans un fondu qui me ravit, sans que j’y contribue beaucoup personnellement. Le marchand, en me vendant ce papier-là, prétend que lorsque j’aurai enfin épuisé son stock, je ne pourrai plus travailler. C’est probable, car je serai mort.

Francine, ma cuisinière et la femme de Nestor, est une personne encore jeune, pâle et blonde, aux traits réguliers qui durent, au début de son existence, se crisper en mille petits plis dénommés improprement rides, sous la gifle formidable d’une catastrophe qu’on ne connaîtra jamais. De temps à autre le visage se détend comme un linge qu’on repasse et elle daigne m’initier à son intime satisfaction: «J’ai trouvé cette fameuse pâte pour les argenteries. Monsieur verra, dans les vitrines. Ça ne fait pas trop neuf, ça fait seulement plus riche et ça conserve!» Nuance! Où elle travaille tout s’harmonise et l’intelligence de son métier brille par-dessus toutes les richesses de ma demeure. Elle est comme mon papier bis: elle fond les couleurs et, mes propres valeurs, c’est elle qui les défend.

Depuis que j’entends raconter, tantôt par des duchesses, tantôt par des poules de dancings, les histoires de domestiques à faire frémir un agent des mœurs, j’apprécie de plus en plus ce couple d’officieux dévoués si bien assortis à mes appartements. Ils sont chez eux chez moi. Je ne descends jamais dans les sous-sols où ils règnent et ils ne me montent jamais de là aucune importune histoire de cuisine. N’en déplaise à mes belles amies qui, pour la plupart, ne savent pas compter, je n’ai jamais d’erreur dans mes comptes et ils ont pour moi un respect du cher maître que j’avoue ne pas mériter.

En cette très vieille demeure où je viens me reposer de tous les tracas et fracas modernes, la lumière du jour, ou de la nuit passe, tendre, voilée, clarté verte ou lueur d’ambre, comme une onde lustrale assouplissant mes muscles, apaisant mes fièvres, bain quotidien tout parfumé de la ferveur du silence.

Le point noir de mon personnel, c’est le chauffeur. Celui-là est en dehors de mon domaine, arrive d’un garage assez distant et boit l’essence en route comme ses pneus boivent l’obstacle. Il vient de la grande ville qui rugit à ma porte; mais je le change assez souvent, pour ne pas être forcé de le reconnaître.

Le jardin est entretenu par Nestor, lequel, valet de chambre, sait tondre le gazon et y repiquer, en jardinier expert, des _mères de famille_, sorte de pâquerettes très touffues, rosées, qui me font l’effet déplorable d’être artificielles.

Au milieu du jardin, cette vasque à margelle sculptée, est l’objet de fréquentes discussions entre le mari jardinier et la femme, chercheuse de pâte conservatrice. On y a déjà mis des poissons rouges. La vasque fêlée, perdant son eau, ils ont tous trépassé, le ventre en l’air. Après un cimentage sérieux, on a réfléchi. Peut-être obtiendrait-on un effet plus décoratif en forçant le triton à arroser des fleurs aquatiques. Et j’assiste, de loin, à l’épanouissement, plus ou moins réussi, de nénuphars teintés de vermeil qui finissent par rivaliser d’éclat avec les tasses à goûter les vins de mes vitrines. Ça fait riche... mais pas gai.

Je reçois peu. Je n’ai plus de parents. Pas d’ami digne de ce nom. Je travaille beaucoup et je gagne assez d’argent pour pouvoir m’amuser sans faire de dettes, car mes domestiques n’aiment pas les retards dans les paiements. Ils me l’ont déclaré. M’amuser? Hum! Est-ce que je me suis jamais amusé au sens réel du mot?...

Ce soir, je manque d’appétit. Mes nerfs me barrent l’estomac de leur très redoutable nœud gordien. Il faudrait, pour dénouer cela, trancher dans le vif d’une décision, et je suis encore tout révolté de n’avoir pas su, au juste, ce que je voulais. Allons tout de même dîner, ne serait-ce que pour faire honneur à ma cuisinière.

Ma salle à manger, tendue de velours olive, est émaillée, comme la pelouse, au printemps, de fleurs de porcelaine, des assiettes de Chine de la dynastie rose. Les vitrines présentent, en des cadres de rigide ébène, l’argenterie choyée par Francine et, aux flammes coiffées des bougies, ses rayons glissent, jouent en cassures de satin pâle comme des robes de féeries, des écharpes ondulant, sous les frondaisons d’un parc, allant des gris de perle jusqu’au blanc bleu de la neige.

Un convive m’attend. Sirloup, grand chien d’auto, gravement et noblement assis en face de mon couvert et balayant le tapis de sa queue, dans un large mouvement d’éventail. Sirloup est d’une belle fourrure beige, qu’il porte plus foncée à l’étole, et montre, selon sa race, des prunelles de topaze brûlée, avec quelques instincts sournois qui ne me rassurent qu’à demi sur son degré de civilisation. Je lui dois déjà plusieurs contraventions pour coups et blessures, quoique nous ne nous disputions pas souvent, ce qui serait, sans doute, plus dangereux que les contraventions, au moins pour moi.

Nous dînons et fumons ensemble. On lui sert sa soupe à côté de ma chaise. Il n’admettrait pas d’aller manger à l’office. Francine, toujours soigneuse, étend une serviette par terre, pose l’écuelle, une jolie écuelle d’étain au poinçon d’un fermier général, et verse la pitance, soupe très grasse, en faisant bien attention de ne rien éclabousser.

Le dîner fini, nous fumons tous les deux, soit au jardin, soit à la serre, c’est-à-dire qu’il croque voluptueusement les bouts de cigarettes que j’ai, bien entendu, d’abord éteints au bord du cendrier pour lui éviter de se brûler la gueule.

Ce soir, il y a des œufs mollets, dans une crème aux crevettes, rehaussée d’un grain de beauté en truffe. C’est bien excitant, mais je n’ai toujours pas faim. Dissimulons.