Refaire l'amour

Part 1

Chapter 13,990 wordsPublic domain

RACHILDE

REFAIRE L’AMOUR

ROMAN

J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS PARIS--9, Rue Antoine-Chantin, 9--PARIS

DU MÊME AUTEUR

ROMANS

Monsieur Vénus. La Haine Amoureuse. Le Château des Deux Amants. La Souris Japonaise. Les Rageac. Le Grand Saigneur. L’Hôtel du Grand Veneur.

En collaboration avec M. F. de Homem Christo:

Au Seuil de l’Enfer. Le Parc du Mystère.

* * * * *

Contes et Nouvelles. Dans le Puits. Le Dessous. L’Heure Sexuelle. L’Imitation de la Mort. La Jongleuse. Le Meneur de Louves. La Sanglante Ironie. Son Printemps. Théâtre. La Tour d’Amour. La Princesse des Ténèbres. La Théâtre des Bêtes.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Vingt-cinq exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 25

Trente exemplaires sur papier Lafuma numérotés de 26 à 55

Cent exemplaires sur Alfa numérotés de 56 à 155

Copyright 1928 by J. FERENCZI ET FILS.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation, réservés pour tous pays.

REFAIRE L’AMOUR

I

Comme un chien fidèle, mon désir t’a suivie jusqu’au tournant de cette route, le nez dans ta robe, sans voir, sans entendre, sans essayer de comprendre, ne cherchant plus qu’à te sentir vivre du même frisson que le sien. Mais d’un geste excédé, tu as laissé tomber la chaîne qui nous liait: je ne devais plus marcher à ton ombre, mes pas dans tes pas. J’ai attendu un nouveau signe de ta main, un mouvement des épaules, une petite inclination de la tête me rappelant, et ta silhouette, raidie par une obscure volonté, s’effaçait peu à peu derrière les arbres, rentrait dans la nuit, épaississait l’incertitude. Désormais tu t’en irais seule vers un autre destin très inconnu. Tu ne pouvais plus me souffrir. Je m’étais rendu insupportable. Tu m’avais trop porté? En amour, il y a donc des choses plus sérieuses que l’amour? Pourquoi m’avoir tant aimé ou me l’avoir laissé croire?... Moi, tu sais bien, je n’ai pas d’âme, je ne saisis pas toutes les intentions dont les enfers de vos cœurs de femmes sont pavés. Je ne suis qu’une pauvre bête. De toutes les lois que vous nous imposez, je n’ai retenu que celle de l’obéissance, je ne peux vouloir que ta volonté.

Alors, je suis parti, en sens inverse, je me suis éloigné du tournant dangereux de notre route où tu m’aurais peut-être frappé, où je t’aurais peut-être mordue. Puisque tu me défends de te suivre ainsi, le nez dans ta robe, mendiant le pain blanc de ton corps, je te suivrai... en allant à ton avance. Cercle vicieux, la terre est ronde, et, nous fuyant chacun de notre côté, nous nous rencontrerons fatalement; ce n’est qu’une question de temps. Non! je ne plaisante pas! Je m’en vais, je cours, je me sauve de toi et du désespoir, front bas, aveuglé par la poussière que je soulève, aimanté vers mon pôle. Qu’est-ce donc que le temps pour la brute humaine, puissance inhumaine, qui peut s’offrir, en espérance ou en réalité, toute la joie du monde? La joie unique au monde... Cela ne me lassera pas de te chercher parmi les formes, les couleurs, les parfums, car je suis _le faiseur d’images_.

Je crois que nous nous rencontrerons encore une fois. Ce sera très simple, comme tous les miracles... Assagis, l’un et l’autre, nous saurons que nous avons été heureux ensemble, que nous ne pouvons plus l’être, que nul trésor et nulle gloire ne remplacent une grande passion perdue, ce paradis terrestre que perdirent aussi nos premiers parents par leur faute, ou celle de l’amour.

... Et cette course folle fait tinter lugubrement ma chaîne que je traîne malgré moi. J’ai peur de devenir enragé avant de t’avoir revue.

Oui, oui, je me souviens! Tu me disais: «Vous êtes un amant merveilleux, mais un ami détestable!» Hélas! Le chien fidèle ne te suffisait pas. En demeurant un humain ordinaire, en te trompant, pour calmer ma faim, resterai-je ton meilleur ami?

Ah! laisse-moi courir après ton ombre, l’ombre du bonheur! Je préfère devenir enragé en me trompant moi-même. Il faut que j’anéantisse ton image sous le poids de mon bon plaisir ou que je me figure l’avoir inventée.

II

Là, j’ai réglé des comptes et j’ai entendu des mots. L’existence quotidienne se passe en vérifications perpétuelles, puis cela finit par des concessions qui le sont également. On se prouve mutuellement, ce que l’on sait déjà, ou on se menace de tout, en oubliant la mort.

Je ne voyais pas l’homme, enfoui dans sa caisse, tassé sur son fauteuil; il avait l’aspect d’un gros fromage et la lueur de son crâne, un peu rougeâtre, faisait penser à ces hollandes lisses, comme vernis de sang. C’était un homme assis, un marchand, autour duquel rutilait une orfèvrerie trop neuve. Il bredouillait des phrases mondaines, parce qu’à mes débuts, je lui avais dessiné des modèles de style. Quand on est encore dans le ventre de la gloire, on tâtonne, avant de sortir, et on fait, bien souvent, beaucoup de mal à sa mère! Je lui avais fabriqué de très prétentieuses petites nymphes avant de copier quelques jolies femmes d’après nature. Il m’en était reconnaissant et n’aurait jamais ose me réclamer l’argent emprunté jadis, puisque j’étais devenu un nouveau riche. Il me félicitait de ma bonne mine, de mes yeux jeunes, de mes habits bien coupés. Je n’avais pas mon pareil pour séduire les gens: «Des vieux gamins comme vous, on n’en fait plus!» Ce qui l’étonnait, le scandalisait presque, c’était mon ton détaché pour lui rendre la somme que je pouvais ne pas lui rendre. Aujourd’hui, le chacun pour soi est tellement la règle de conduite que l’on arrange, ou estropie, des lois afin de canaliser les mauvaises pentes: on codifie l’égoïsme.

D’ailleurs, il ne faut pas m’en savoir gré. Moi je rends l’argent comme je rendrais l’âme, si j’en avais une, car je n’y tiens pas. Autant de chiffons de papiers! Ça ne me gêne pas d’être courageux ou correct, aux sens anciens des vocables. Je n’ai pas été élevé par le système D. Mes parents n’ont jamais rien volé à personne, ayant vécu très en dehors de tout commerce guerrier, là-bas, fort loin, dans le midi. (Ils n’ont pas vécu de la guerre, mais ils en sont morts tout de même!) J’ignore l’art du calcul et, si je l’étudiais, ça m’ennuierait d’apprendre pourquoi on est ou n’est pas honnête.

Ma droiture personnelle est une attitude logique, sans préméditation. Je ne peux marcher que sur mes deux pieds de derrière à cause de mon chemin qui est une corde raide. Je suis là-dessus depuis longtemps, j’ai l’habitude des tours de force, une souplesse de reins d’animal savant, quoique sauvage, qui lui sert surtout à sauver la face... et on n’a pas de loisir, ni le désir, de dévaliser des bijouteries quand on est hanté du seul souci de conserver son équilibre. C’est l’effroi de retomber à quatre partes qui me tient lieu de balancier. Je me connais, je suis excessif. Si je bute sur une passion et me laisse entraîner, je ne m’en relèverai jamais! Dans le mal comme dans le bien, il faut se tenir droit. C’est ce qui représentait, autrefois, la morale de certains immoraux, autrement dit: la noblesse.

Je suis sorti de cette boutique le cerveau libre. Je venais de m’appauvrir, malgré le proverbe, mais j’éprouvais une joie candide en songeant que je m’étais offert l’occasion de changer un billet de mille pour rembourser ce marchand et qu’il me restait cinq billets de cent, c’est-à-dire quatre fois plus qu’avant. Les sensations du toucher me sont beaucoup plus perceptibles que le sens des affaires et je me félicitais, moi, de cette puérilité pendant qu’on me complimentait sur ma prétendue sagesse: «Comme vous savez vivre!» disait cet homme sérieux, assis. Il est certain que je suis encore debout. J’aime la vie parce que je sais la mener et je veux la trouver belle, maintenant, sous n’importe lequel de ses masques de femme.

Je descends cette rue d’un pas lent, en quête d’un objet curieux, d’une trouvaille quelconque dans ces quartiers neufs: rien à voir. Les maisons sont désertés, non achevées et elles n’exhibent aux passants, en fait de curiosité, que de minuscules jardins s’encastrant dans leurs profondeurs de pierres froides comme des cimetières en miniature où ne poussent que des fusains, des buis, du lierre dont les branches sombres sont encore noircies par la suie en suspension dans l’air parisien. Ces petits jardins grillés n’ont pas de porte ni aucun moyen visible de communication. Leurs frêles arbustes prennent la mine de singes en cage, de singes phtisiques, presque sans poils, fantômes de plantes qui grelottent à tous les vents. Mon Dieu, ça vit tout de même, ça végète, et il doit y avoir des insectes qui s’y trompent.

Je songe que l’homme ordinaire, le brave homme, s’agite, s’émeut, tantôt dans sa chair, tantôt dans son squelette. La chair est tendre, le squelette implacable, et tandis que la chair fond, les os se rétractent. On est, d’avance, son propre cimetière; pour vivre intégralement il faut avoir chaud jusqu’aux os, ce qui est mon cas.

Je suis devant la gare Montparnasse; la rue de Rennes coule, en face de moi, comme un large fleuve, charriant ses lourds vaisseaux-autobus et les barques houleuses de ses taxis. De temps en temps, un yacht de plaisance, une voiture de marque, trace un sillage élégant dans la cohue et, par hasard, n’écrase personne. Quant aux malheureux poissons de mer, ou d’eau douce, qui frayent en ces parages, ils se glissent dessus ou dessous les différents courants de cette navigation intensive. Quelques-uns finissent par sauter en l’air, la bouche ouverte pour un cri d’épouvante, puis, muets comme il sied à des poissons bien dressés, déjà à moitié asphyxiés par l’odeur de l’essence et complètement assourdis par le bruit des trompes, ils regagnent le flot, disparaissent.

J’adore ce spectacle. Je m’y intéresse, tel un habitant de Mars chu sur notre planète. N’ayant jamais de but déterminé, sinon garder mon équilibre, et possédant le suprême entraînement de tout risquer, pour le conserver. J’arrive à me mouvoir très à l’aise dans les vagues de la foule. Je me laisse porter, je fais la planche, je plonge, selon les occasions. Moi, je ne vais nulle part... qu’en avant.

Je me dirige vers la rue de Vaugirard où je demeure. Je rentrerai chez moi si je ne me sens pas l’envie de prendre le thé ailleurs. Je ne suis pas pressé.

Voici que les piétons du trottoir forment le banc de sardines. Ils se trouvent en présence d’un barrage qui force les courants à se diviser. Des travaux, les éternels travaux de la voirie, ouvrages de Pénélope, nous arrêtent encore mieux que le bâton de maréchal du sergent de ville. Pourtant il n’y a là qu’un ouvrier blanc de chaux poudré de ciment et constellé d’étoiles de goudron, lequel a bien plus l’aspect du Pierrot de l’ancienne école que d’un nouveau citoyen conscient et organisé. Il désorganise à merveille toute la circulation, rien qu’en demeurant le menton sur le manche de sa pelle. Il s’agit, je crois, d’enlever un tas de sable. J’ai remarqué qu’on met des tas de sable un peu partout et qu’on les dérange selon la couleur du ciel: s’il pleut, on le disperse, s’il fait beau, on le ramasse. Il y a certainement des raisons, seulement on ne les connaît plus (elles datent du temps des chevaux) et le banc de sardines attend toujours qu’on lui ouvre les écluses. De son côté, le Pierrot contemple la foule avec le sourire.

C’est amusant, je tire mon carnet pour y jeter un trait de son attitude où il y a la nonchalante noblesse des paresses italiennes. Il est sûrement Italien et ces gens-là sont modèles de naissance.

Faiseur d’images, sans cesse sollicité par l’aventure du geste, de la nuance, de l’expression rencontrée qui me saisit encore plus que je ne peux la saisir, mon atelier c’est la rue, le salon, le théâtre, l’endroit public ou privé, partout où je peux m’emparer de la grimace humaine prise en dehors de toute pose. Ce n’est souvent qu’une ligne et ça me sert, un jour, pour camper une figure. Je ne conçois rien selon ma perspective particulière, qui serait un tel manque de mesure que personne ne s’y attacherait. L’observation m’aide à faire prendre une fantaisie pour une réalité. C’est le levain qui gonfle l’œuvre, ou le solidifiant qui la coagule. Je ne travaille pas plus que cet ouvrier goguenard, le menton sur son outil, seulement je vois et, quand j’ai vu, je fais voir. Je suis un pauvre diable d’artisan cérébral qui entasse, dans le grenier de son cerveau, tous les grains disparates du sablier. J’amoncelle, ou je disperse, selon le vent qui souffle sur moi.

Je remets mon carnet dans ma poche, puis, à mon tour, je vais enfin passer.

Ah!...

III

... Je vais passer; alors j’aperçois une bouche!... C’est un éclair qui jaillit de la foule. Ce sombre nuage communique jusqu’à moi par ce trait de feu et m’illumine d’une rouge lueur. Une forme droite, mince, une femme jeune dont les vêtements ne diffèrent pas des autres vêtements féminins, de la robe courte, du manteau serré en fourreau de parapluie, du casque de satin, bien enfoncé sur les oreilles, avec une plume couchée balayant l’épaule mais cette tige humaine porte une fleur étonnante: sa bouche d’un carmin frais et naturel, sa bouche d’un dessin tellement classique, tellement la bouche qu’il faudrait à toutes les femmes (et à tous les hommes!) une bouche si voluptueusement pure que je n’hésite pas: je la suis.

L’artiste sépare encore ces lèvres ravissantes du reste de la créature inconnue. Tout à l’heure, je crains fort que l’homme envoie promener le dessinateur pour s’occuper du reste.

Nous traversons le carrefour, entrons dans la rue de Vaugirard, la bouche et moi. Cette jeune femme marche vite. Elle ignore le suiveur ou ne s’en inquiète pas. De temps à autre, elle lève la tête pour regarder les numéros des maisons ou les enseignes. Elle cherche quelque chose, un magasin.

En marchant derrière elle, je l’examine attentivement dans les glaces des devantures. Elle a de vingt à vingt-trois ans. Pas de hanches, pas de poitrine, selon la formule de notre époque garçonnière. Tout d’une pièce, elle va droit et ce n’est pas la démarche provocante des filles ni celle prétentieuse des bourgeoises, encore moins l’allure lassée des femmes du monde qui ont gardé le pli de la voiture dans les jambes, font des zigzags sur les trottoirs et ne savent pas au juste où elles sont. Ça, c’est une femme d’une espèce que je ne connais pas. Et comme c’est donc joli une femme qu’on ne connaît pas!

Elle a le teint clair, d’un blanc rosé, un brin de poudre, à peine du pollen sur un fruit, et, sous la peau, le sang pousse, par ondée, une teinte plus vive. On dirait que deux cœurs lui battent dans les joues, activant cette lumière des pommettes que conservent les êtres encore près de l’enfance. Bien habillée? Non. Mal mise? Non plus. Pas riche assurément. Tout, sur elle, est d’un noir luisant, a cette patine des vêtements usagés mais très propres. Au bas de la taille, une ceinture, une lanière de cuir coupe le manteau. Aucun bijou, aucune lingerie, cependant, des gants, des gants de peau, peut-être parce qu’il fait froid, peut-être parce qu’on n’a pas d’autre fourrure. Les femmes vulgaires n’ont pas de ces gants-là. Elles préfèrent, avant tout, porter une barrette de strass, un collier de cabochons énormes ou des souliers de bal.

Celle-ci ne se fait remarquer ni par le pendentif ni par la chaussure. Elle est tout unie, simple. J’oublie qu’elle arbore une bouche de corail si rare qu’elle vaut toutes les parures de la terre.

Ah! cette bouche... que ne donnerais-je pas tout de suite pour la voir sourire, sourire à n’importe qui, à n’importe quoi. Et j’ai l’inquiétude de découvrir, en cet écrin de satin pourpre, des perles irrégulières, gâtées, ou fausses. Je suis blessé, d’avance, par une possible désillusion.

Je marche fiévreusement, sans m’en apercevoir, je bouscule des passants et je m’arrête, un peu confus, presque sur elle. Je n’ai même pas l’idée de m’excuser. Je la dépasse, forcément, pour ne pas la bousculer aussi et je n’ose plus me retourner pour ne pas lui manquer de respect en la dévisageant. Reste à employer la manœuvre bien connue de tous les suiveurs: me faire suivre; seulement, je devine que ça ne prendra pas. Elle est trop pressée, cherche toujours une adresse qu’elle doit avoir perdue et tâche de s’orienter dans ses souvenirs.

Au coin du boulevard Raspail, j’attends et elle me rejoint. Je suis immobile, en arrêt. C’est elle qui me heurte. Nous nous regardons face à face. Et alors, il se produit la transformation que je redoute. Elle sourit, demi-sourire un peu contraint qui me montre des dents très petites, le genre de menues perles qu’on emploie pour les poupées-bébés qui parlent, ont les lèvres entr’ouvertes. Je suis transporté de joie: c’est net et transparent d’émail comme de la gelée d’avril.

Voilà bien assez longtemps que je suis prisonnier d’une idée fixe. Quelle importance peut-il y avoir, maintenant, à demeurer fidèle vis-à-vis de qui m’a repoussé, m’oublie? Dans cet instant de griserie qui me permet enfin de respirer, la douleur lancinante que je traîne s’est apaisée. Cette plaie, dont je n’arrive pas à comprendre l’inflammation, s’est en quelque sorte fermée, brusquement, pendant que l’inconnue ouvrait la bouche et, si je suis encore capable de m’analyser, ce n’est pas le peintre qui est ravi. Immédiatement, l’homme envoie le dessinateur au diable. Je réponds au sourire de la femme par un regard dont l’ardeur ne peut pas l’offenser, puisqu’il est le meilleur moyen de la questionner sans l’effaroucher d’un mot malsonnant.

Or, cette femme, très machinalement, comme hypnotisée, balbutie:

--Oui... la _Société du Gaz_. J’ai perdu le numéro, mais c’est dans ce quartier-ci.

Et elle reprend sa course, ne se doutant même pas qu’elle vient de parler à un étranger sans savoir pourquoi. Elle s’est adressée à lui comme à un ami au courant de toutes ses préoccupations.

Moi, je sais.

Je comprends aussi le danger, l’abîme qui s’entr’ouvre avec cette jolie bouche souriante. C’est l’aventure de la rue, la pire de toutes, celle dont tous mes semblables, gens plus ou moins célèbres, doivent se garer sous peine d’amende ou de chantage; mais c’est la seule véritablement amusante, qui réunit à la fois le plaisir de la chasse et celui de l’amour, les deux passions dominantes du carnassier humain. Je me moque de la morale, en ce moment, et de mes propres souffrances passées... Seulement, combien de temps cela durera-t-il? Une heure, un jour, un mois, je vivrai sans le souci de mon équilibre social et, si je tombe d’un peu haut, je saurai rebondir. L’essentiel est d’oublier une heure, un jour, un mois, qui sait, pour toujours. Et puis, il y a le miracle. Des natures singulièrement fatalistes comme la mienne ne se persuadent pas, à moins d’un miracle, de la nécessité de déranger leur cerveau. J’ai interrogé mentalement cette femme et elle a répondu. Je ne veux pas rire de cette banale réponse, car elle est l’indice du premier envoûtement, d’un très naïf envoûtement. Elle cherche réellement cette _Société du Gaz_, c’est idiot, et elle l’avoue au passant qui, lui, cherche tout autre chose.

Donc, il y a sur la terre, où tout s’abolit, dans cette rue, sur ce boulevard grouillant, vibrant, hurlant, un pays silencieux, immense, un infini qui s’étale, magiquement déroulé autour d’un homme et d’une femme en présence, chasseur et gibier arrêtés l’un par l’autre, le premier peut-être déjà vaincu par le second. Des aventures, souvent très belles, ne débutent pas mieux.

Elle passe vivement sur le boulevard Raspail et je la perds de vue, parce qu’elle remonte pendant que je descends. Je continue mon chemin, suis la rue de Vaugirard qui me ramène vers mon logis. Pile ou face! Il me faut deux miracles. Je jette ma chance en l’air! Si cette femme, qui vient de quitter ma route pour aller chercher cette _Société du Gaz_ dont elle m’a parlé, se dresse encore devant moi, que je puisse la revoir seulement l’espace du rouge éclair de sa bouche, je ne m’embarrasse plus de scrupules ou d’hésitations et je vais jusqu’à elle, pour, à mon tour, lui parler spontanément. Ce n’est pas une professionnelle et je ne sais pas encore comment je m’y prendrai, mais n’importe quel moyen sera le bon si j’arrive à serrer son bras sous le mien.

Un reflet, couleur de framboise, teinte la nue grise du crépuscule. L’incendie des hivers parisiens s’allume et le froid, qui semble moins dur à ce reflet, fait fumer un léger brouillard autour des globes électriques. C’est l’heure d’entre chien et loup qui est toujours exquise quand on sait s’en servir: on ne se voit plus, mais on peut se frôler.

A-t-elle rencontré sa fameuse _Société du Gaz_? Il me paraît, maintenant, ridicule d’espérer le retour de cette femme. Elle est très simplement partie pour sa course de petite ménagère modeste. Non, rien d’extraordinaire n’est survenu. Je suis de nouveau seul, toujours seul, et j’erre en m’égarant de plus en plus dans le grand désert du monde. Pourquoi cette ruée vers la joie d’une aventure quelconque si je dois me retrouver, à présent, le blasé fataliste qui ne daigne même pas tenter l’effort d’une poursuite? Triste et cruel chasseur, bourreau de lui-même, chassé par l’idée fixe de tuer sa douleur à laquelle il revient toujours comme un blessé tourmente son inutile pansement, je ne guérirai donc jamais, puisque je ne sais pas être le plus fort et qu’au lieu de fabriquer le miracle moi-même... j’attends l’occasion.

Ah! Mon Dieu! La voilà! C’est elle qui, au lieu de redescendre le boulevard, aura fait le tour par une autre rue et me recroise sans l’avoir fait exprès ou... m’ayant suivi, de son côté? Mais non! Elle est arrêtée devant une petite mercerie à peine éclairée où il n’y a rien à regarder, c’est-à-dire qu’elle regarde ailleurs. Au fond de ce couloir sombre, qui s’ouvre béant, de notre chemin à tous les deux, on entrevoit, comme un piège tendu, un vaste miroir aux alouettes, un grand hôtel portant banderoles et enseignes lumineuses. Il y a là un thé, une appétissante pâtisserie tout entourée de limousines noires, telles de grosses mouches bourdonnant autour d’un colossal gâteau diamanté de sucre.

Je marche droit sur la femme arrêtée.

Salut discret.

--Madame ou mademoiselle, pardonnez-moi. Voici que je vous rencontre encore et que je vous regarde avec une insistance qui a dû déjà vous déplaire. C’est que je m’imagine vous reconnaître...

Elle n’est pas étonnée, ni révoltée, seulement figée dans une pose droite, étourdie par une émotion qui lui serre la gorge et elle me répond:

--Moi aussi, monsieur, il me semble bien vous avoir déjà vu... je ne sais plus où, par exemple.

Je ris. Ça réussit toujours, avec les timides comme avec les faciles, et ça leur donne le loisir de se composer une attitude.

--Alors, n’hésitons pas, ma chère enfant, faisons connaissance. Je m’ennuie mortellement à l’idée d’aller prendre le thé tout seul, là-bas, et vous, si vous vouliez bien m’y accompagner, vous auriez tout le temps nécessaire pour... vous rappeler.

Elle est un peu interdite, déjà conquise. Ce n’est pas la première fois qu’on la traque, en pleine rue, mais c’est certainement la première fois, hélas! qu’elle rencontre un animal de mon espèce.

IV

J’ai mis ma main sur son épaule et je sens qu’elle tremble. Est-ce d’émotion? Est-ce de froid? Je ne crois pas à une professionnelle. C’est une petite femme de genre mixte, entre la bourgeoise pauvre et la sortie de l’atelier musarde, une de ces plantes du pavé de Paris non classées dans l’herbier du trottoir, qui ne sont rien encore qu’une fleur à cueillir et qui retombent fanées par un soir de soleil trop artificiel--ou vont s’épanouir dans la serre chaude du sage père de famille soucieux de sa réputation.

Elle murmure avec une moue, prise au piège de sa propre curiosité:

--Je suis mariée, monsieur. Je vous assure que vous vous trompez. Moi, je ne vous mens pas. Je suis certaine de vous avoir déjà vu et c’est pour ça que j’ai tourné la tête.