Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 29

Chapter 293,800 wordsPublic domain

Aujourd’hui je vais au Ṛeris, autre oasis analogue à celle-ci. Départ à 8 heures du matin. J’ai mon escorte obligatoire de trois Berâber ; je marche avec une caravane d’une vingtaine de personnes dont la moitié est armée. Le massif de collines que j’ai eu à main gauche durant la marche d’hier expire entre le Ferkla et le Ṛeris : on en distingue les dernières côtes à l’ouest du chemin. Vers le nord s’aperçoit, à grande distance, une haute chaîne brune, aux nombreuses découpures, entre lesquelles brillent des croupes plus éloignées couvertes de neige : le Grand Atlas. L’étage inférieur de la plaine apparaît ici dans toute son étendue : il s’étale entre le Petit Atlas et le talus de roche rose au pied duquel est le Ṛeris ; plus un mouvement n’en plisse l’immensité plate qu’on voit s’allonger vers l’est à l’infini, toujours la même, aussi loin que la vue peut porter. C’est une surface nue et blanche se déroulant jusqu’à l’horizon. Là coulent les ouads Todṛa et Ṛeris ; là est leur confluent : dans l’éblouissante blancheur de la plaine, leurs lits desséchés et sans verdure ne se distinguent pas. Seules, paraissent quelques lointaines oasis, points noirs se reflétant dans les étangs et les longs lacs bleus que fait briller le mirage. Du Ferkla au Ṛeris, le sol est de sable dur semé çà et là de cailloux noirs : comme seule végétation, la mousse des ḥamadas, excepté en quelques points où le sable forme des dunes de 50 centimètres de haut, et où poussent des touffes de drin.

A 1 heure et demie, j’arrive au Ṛeris. Cette oasis est, en forme et en productions, semblable au Todṛa et au Ferkla, au Todṛa surtout, auquel elle est en quelque sorte symétrique. Comme lui, elle est située au point où le cours d’eau qui la féconde sort du talus rocheux et débouche de l’étage supérieur dans le second ; comme lui, elle se trouve partie en deçà du talus, resserrée au fond d’une vallée, partie au delà, en plaine. C’est une bande de palmiers ombrageant des cultures au milieu desquelles coule l’ouad et s’élèvent de nombreux qçars. Les constructions sont faites à la façon de celles du Dra. Peut-être ont-elles moins de moulures sur les murs ; en revanche la plupart des localités possèdent des enceintes élevées et, auprès des portes, des tours d’une grande hauteur, telles que je n’en ai vu nulle part ailleurs. Comme au Ferkla, les palmiers forment une forêt épaisse et ont entre eux peu d’arbres d’essence différente. L’Ouad Ṛeris est de la force de l’Ouad Todṛa : il a 30 mètres de large, dont 12 remplis d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. Le lit est moitié sable, moitié gravier ; il a des berges de sable de 2 mètres de haut. Pendant le trajet d’aujourd’hui, je n’ai rencontré personne. J’ai passé à proximité de deux lieux habités : Zaouïa Sidi El Houari, groupe de quelques maisons entouré de grands jardins d’oliviers et de grenadiers, sans un palmier ; El Mkhater, petit qçar avec dattiers.

En ce moment, le Ṛeris est fort agité. On s’attend à ce que les Aït Atta et les Aït Melṛad en viennent aux mains bientôt dans ces parages : chaque qçar se tient sur ses gardes ; chacun a des veilleurs sur ses tours, pour guetter et donner l’alarme en cas de surprise. Nous avons dit qu’Aït Atta et Aït Melṛad étaient en mauvaise intelligence. Au printemps dernier (1883), ils se sont livré une grande bataille non loin d’ici, auprès de Tilouin, petite oasis isolée à l’est du Ferkla. Les Aït Atta étaient au nombre de 8000 fantassins et 600 chevaux ; les Aït Melṛad comptaient 12000 hommes de pied et 700 cavaliers. Les Aït Atta furent vaincus ; 1600 périrent : la perte des Aït Melṛad fut de 400 hommes[96]. Le combat n’avait duré qu’une matinée. Cette sanglante rencontre fut suivie d’une trêve d’une année : il fut convenu qu’on se mesurerait de nouveau au printemps suivant. On s’attend chaque jour à voir commencer les hostilités. Le principal théâtre de la lutte sera sans doute le Ṛeris. Les Aït Atta enlevèrent, il y a une trentaine d’années, aux Aït Melṛad une partie des qçars qu’ils possédaient dans cette oasis, entre autres Gelmima, l’un des principaux de la contrée. Les Aït Melṛad vont, pense-t-on, essayer de reprendre ce dernier.

Ce n’est pas sans raison qu’on considère la reprise de la guerre comme imminente. J’apprendrai demain, en arrivant à Qçar es Souq, qu’aujourd’hui même les Aït Atta ont pillé une caravane d’Aït Melṛad : c’est le début des hostilités.

1er mai.

Départ de Gelmima à 4 heures du matin. Je vais au Qçar es Souq, petit district sur l’Ouad Ziz. Point de caravane : je pars avec mes trois Berâber. On commence par longer le pied du talus de roche rose qui sépare les deux étages de la plaine. A sa base, le sable devient rose et se sème de pierres ; presque point de végétation : quelques touffes de melbina et de mousse du ḥamada. Vers 7 heures et demie, je cesse de suivre le talus et je le gravis. Arrivé à sa crête, je me trouve au bord d’un plateau ; il s’étend à perte de vue à l’est et à l’ouest ; il est borné au sud par le talus que j’ai monté ; au nord, par un premier échelon du Grand Atlas qui se dresse comme une muraille à 20 kilomètres de moi : c’est la première section de la plaine, l’étage supérieur. A mes pieds s’étend la partie inférieure, que je viens de quitter : immense étendue blanche où paraissent, comme deux points, les oasis de Tilouin et de Mekhtara Aït Abbou ; elle se prolonge toujours la même, bordée par la ligne sombre du Saṛro, aussi loin que porte la vue. A la surface de la section où je suis, s’aperçoit vers le nord-ouest un tronçon de ligne verte, portion des palmiers de Taderoucht ; ils apparaissent par une légère dépression de la plaine. D’un autre côté, au nord-est, se voit un mamelon rougeâtre dressant sa tête isolée au milieu du désert. Il se trouve dans la direction du Qçar es Souq : je marche droit sur lui. Le sol de cet étage supérieur est mi-pierreux, mi-rocheux sur les bords ; il devient sablonneux à mesure qu’on se rapproche du milieu : dans cette partie il y a parfois de petites dunes de 1 à 2 mètres de haut. La végétation se compose, dans le sable, d’un peu de thym, de mousse du ḥamada, de rares jujubiers sauvages. Les parties pierreuses sont plus nues : à peine y voit-on quelques touffes de mousse. Le terrain est uni ; on n’y distingue pas d’autre accident que la butte isolée qui me sert de signal ; elle est peu élevée : je passerai à son pied à 2 heures ; elle me semblera avoir 60 ou 80 mètres de haut. C’est un mamelon de roche rouge, escarpé. Les eaux de cette partie de la plaine vont d’une part à l’Ouad Ziz, de l’autre à l’Ouad Ṛeris. Cela donne naissance à la dépression par laquelle j’ai aperçu une parcelle du Taderoucht.

A 3 heures et demie, l’Ouad Ziz apparaît. Il est à quelque distance. C’est une ligne noire sortant du flanc de l’Atlas et s’allongeant à perte de vue dans la plaine. Aucun mouvement ne borne l’horizon, ni à l’est, ni à l’ouest, ni au sud : on ne voit en ces trois directions qu’une surface plate et blanche s’étendant à l’infini ; au milieu serpente la longue file des palmiers de l’Ouad Ziz, sans que la ligne s’en interrompe depuis le point où ils débouchent de la montagne jusqu’à celui où on les perd des yeux aux limites de l’horizon. Les districts qui se succèdent sur les bords du Ziz sont, comme ceux du Dra, un ruban étroit se déroulant au milieu du désert : comme eux, bien que portant des noms divers, Qçar es Souq, Metṛara, Reteb, Tizimi, Tafilelt, ils forment une seule oasis, bande de dattiers bordant sans interruption le fleuve, depuis le qçar le plus haut du Qçar es Souq jusqu’à la localité la plus basse du Tafilelt.

A 4 heures et demie, je parviens au Qçar es Souq. Je m’arrête au mellaḥ. Je n’ai rencontré personne durant ma route. J’ai passé près d’un endroit habité, le petit qçar de Tarza, appartenant aux Aït Izdeg. Deux cours d’eau se réunissent au-dessus de lui et se dirigent vers le sud en creusant dans la plaine une vallée de 500 mètres de large : le qçar se trouve au fond de celle-ci, entouré de champs, d’oliviers et de figuiers ; point de palmiers. Le principal des deux cours d’eau, l’Ouad Tarza, a 50 mètres de large ; le lit, moitié sable, moitié gravier, en est à sec.

Le Qçar es Souq est un district situé sur les bords du Ziz : c’est l’un des plus petits de son cours et le premier après sa sortie du Grand Atlas ; il commence au point où le fleuve débouche de la montagne. La vallée du Ziz y offre une bande de palmiers large de 500 à 1500 mètres, au milieu de laquelle coule le fleuve et s’élèvent des qçars. Les constructions sont en pisé ; les tiṛremts, nombreuses, sont moins ornées que dans le Dra. D’ici à Foum Ṛiour, où l’Ouad Ziz sort de l’Atlas, le cours d’eau et la majeure partie des dattiers sont encaissés dans une tranchée profonde de plusieurs mètres, pareille à celle où coule quelque temps l’Ouad Todṛa ; le fond en est de sable, les parois de roche : en dehors sont le reste des palmiers et la plupart des qçars. L’Ouad Ziz a ici 40 mètres de large, 80 centimètres de profondeur, une eau verte au courant impétueux ; il a de nombreux rapides et ne se traverse qu’à des gués déterminés ; lit tantôt de gravier, tantôt de sable, sans berges.

Le costume et les armes sont les mêmes, à peu de chose près, que dans les oasis précédentes. Le gracieux sac à poudre de filali brodé de soie se porte toujours. La seule modification est dans la coiffure : on garde le dessus de la tête nu ; l’étroite bande de coton blanc dont on se ceignait le front au Dâdes, au Todṛa et au Ṛeris se remplace par quelques tours de fil de poil de chameau ou de cordelette de soie ; celle-ci est d’ordinaire rose et de 7 à 8 millimètres de diamètre. Il est de mode d’avoir un anneau d’argent à l’oreille gauche. Peu de kheidous : on ne s’habille que de blanc ; les bernous, de laine ou de coton, sont fréquemment ornés de broderies de soie aux couleurs vives. Costume et armement resteront les mêmes d’ici à Qçâbi ech Cheurfa.

2o. — DU QÇAR ES SOUQ A QÇABI ECH CHEURFA.

2 mai.

Le Qçar es Souq, le Tiallalin, tous les pays que je traverserai d’ici au col de Telṛemt, faîte du Grand Atlas, appartiennent à un même rameau des Berâber, les Aït Izdeg. Je prends trois fusils de cette fraction pour m’escorter jusqu’au Tiallalin, mon gîte de ce soir. Ce district, situé sur le Ziz, se trouve de l’autre côté de l’épaisse chaîne rocheuse au pied de laquelle est le Qçar es Souq. Deux chemins y mènent : l’un longe le cours du fleuve, au fond d’une gorge profonde, l’autre laisse l’ouad de côté et gravit les crêtes de la montagne. Ce dernier est plein de difficultés : on le prend en cas de nécessité absolue, lorsque l’Ouad Ziz, que la première route traverse plusieurs fois, se trouve infranchissable. Bien que je sois à l’époque de la crue du fleuve, et que des pluies récentes en aient gonflé les eaux et rendu le passage difficile, je prendrai la première voie. Au sortir du Qçar es Souq, j’entre dans la montagne. Celle-ci est une large chaîne de roche nue ; elle semble former une succession de murailles à pic et de talus, séparés par des côtes plus ou moins raides, tantôt rocheuses, tantôt pierreuses. Le massif est presque en entier de couleur rouge vif : aux abords du Tiallalin, les flancs changent de ton et deviennent d’un gris bleuâtre. L’Ouad Ziz traverse cette chaîne par une longue gorge aux parois escarpées, qui se changent parfois en murailles verticales ; le fond a par endroits 300 ou 400 mètres de large, souvent 50 ou 60. Il est sablonneux, couvert de cultures et jalonné de qçars sur presque toute sa longueur ; la partie supérieure seule, celle qui touche à la plaine du Tiallalin, est rocheuse, nue et déserte. L’autre forme un district séparé, El Kheneg. Des dattiers ne cessent d’ombrager les cultures depuis Qçar es Souq jusqu’au qçar de Tamerrâkecht. Là ils disparaissent : je n’en verrai plus d’ici à la fin de mon voyage. Dans ce défilé, le chemin est difficile, à cause de la quantité de fois qu’il faut traverser l’Ouad Ziz : quoique j’aie fait un détour dans la montagne pour diminuer le nombre de ces passages, je l’ai franchi à six reprises ; la plupart des gués avaient environ 25 mètres de large et 80 centimètres de profondeur ; la rapidité très grande du courant rendait longue chacune des traversées. Parti de Qçar es Souq à 7 heures du matin, je n’arrive qu’à 3 heures et demie à l’extrémité nord du défilé. Là je me trouve en face d’une plaine où je m’engage : la plaine du Tiallalin. Elle est bornée : au sud, par la chaîne de laquelle je sors ; au nord par une autre chaîne nue et rocheuse, parallèle à celle-ci ; à l’ouest, par un demi-cercle de hautes montagnes, un peu plus élevées que celles que je viens de traverser, et dont le pied, à sa plus grande distance, peut être à 12 ou 15 kilomètres. Vers l’est, la plaine s’étend jusqu’aux limites de l’horizon. Cette étendue est nue et plate ; le sol en est pierreux, avec quelques parties rocheuses et d’autres sablonneuses. L’Ouad Ziz la traverse dans sa largeur ; les deux rives du fleuve sont bordées d’un ruban continu de cultures et de villages qui se prolongent par delà la plaine, derrière la chaîne qui la limite au nord. C’est le Tiallalin.

Le Tiallalin a, comme végétation, l’aspect du bas Dâdes : mêmes cultures tristes, même apparence morne, même absence d’arbres. Les champs, répartis sur les deux bords de l’Ouad Ziz, forment une bande non interrompue d’une extrémité à l’autre du district ; la bande est de largeur inégale, tantôt elle a 2000 mètres, tantôt à peine 1000. Si par la pauvreté de la végétation le Tiallalin rappelle le Dâdes, il ne lui ressemble en rien en ce qui concerne les qçars. Depuis que j’ai quitté le bassin du Dra, l’architecture va en déclinant : jusqu’au Qçar es Souq inclus, elle avait gardé de l’élégance ; il n’y en a plus au Tiallalin : les bâtiments y sont de pisé sans ornement ; il existe des tiṛremts ; mais leurs quatre murs flanqués de tours sont d’une simplicité absolue : ni découpures, ni moulures. Les ageddims ont disparu avec les derniers palmiers du Ṛeris. Les constructions, d’ici à Oudjda, rappelleront celles du Tâdla, des Aït Ạtab, des Entifa. Au Tiallalin, elles sont non seulement moins élégantes qu’au Dâdes, mais aussi moins nombreuses ; elles forment une série de villages peu espacés, et non cette suite continue d’habitations qui donne au Dâdes un aspect si particulier.

Je suis entré dans le Tiallalin à 4 heures ; je m’y arrête à 5 heures à Qcîba el Ihoud, petit village situé presque à l’extrémité de la plaine.

3 et 4 mai.

Séjour au Tiallalin. Une pluie continuelle, bénie par les habitants, peu agréable à un voyageur, m’y retient deux jours.

5 mai.

Départ à 8 heures du matin. Bientôt je suis hors de la plaine. L’Ouad Ziz y entre par un kheneg d’environ 100 mètres de large, entre le Djebel Bou Qandil, haute montagne brune aux côtes raides, à l’est, et le Djebel Gers, longue chaîne de roche jaune, à l’ouest. Cette dernière est en pente faible pendant 1 à 2 kilomètres, puis s’élève à son tour ; elle forme le flanc droit d’une vallée où coule l’Ouad Ziz avant de passer dans la plaine. Le flanc gauche en est un talus à crête uniforme, en rampe douce au pied, se terminant au sommet par une muraille à pic ; il n’est que roche et pierres sans végétation. Le fond, que je remonte, a un sol terreux ; la largeur moyenne en est de 1500 mètres. Il est occupé par les cultures et les villages du Tiallalin et du Gers ; les deux districts s’y succèdent sans intervalle : ils s’étendent sur toute la longueur de la vallée, mais n’en embrassent pas toute la largeur, n’occupant jamais qu’une des rives du fleuve, l’autre restant inculte et déserte. Je traverse une dernière fois l’Ouad Ziz : au gué, il forme deux bras, de 50 mètres de large chacun ; la profondeur du premier est de 80 centimètres, celle du second de 50 centimètres ; les eaux coulent sur un lit de gravier, sans berges ; le courant est très rapide. Dans le lointain, apparaît la cime blanche du Djebel el Ạïachi. Elle ne cessera de briller à mes yeux d’ici à Qçâbi ech Cheurfa, et de là jusqu’à Misour. Vers 11 heures, je me trouve à l’extrémité de la vallée : le flanc gauche s’abaisse tout à coup, et fait place à une plaine bornée, au nord, par une chaîne rocheuse et rouge qui s’élève à plusieurs kilomètres d’ici ; au sud, par le prolongement du Djebel Gers ; vers l’ouest et le nord-ouest, elle s’étend à une grande distance et est limitée par de hautes montagnes très éloignées : de là vient l’Ouad Ziz : on distingue au loin à la surface blanche de la plaine les taches noires des jardins qui en marquent le cours. Pour moi, je l’abandonne et marche droit au nord, vers la chaîne qui se dresse de ce côté ; jusque-là, sol pierreux, plat, sans végétation. A 1 heure moins un quart, j’arrive au pied du massif ; je le gravis : une montée d’une heure, par un ravin nu et rocheux, me conduit à un col. Là commence un plateau accidenté, au sol terreux, couvert de _geddim_ (sorte d’ḥalfa) et de thym. Je le traverse ; au bout de quelque temps, j’atteins une crête : c’est l’extrémité nord du plateau. Devant moi s’étend une côte peu rapide, garnie de geddim, et au delà une longue plaine orientée comme celle du Tiallalin, de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est. Elle est limitée : au sud, par le massif que je finis de franchir ; au nord, par le Djebel el Ạbbarat, haute chaîne de roche rouge, et, en avant de lui, par un massif de collines grises de 40 à 50 mètres de hauteur, qui s’y adosse, tout en en étant distinct ; à l’ouest, par un demi-cercle de montagnes assez élevées. Vers l’est, elle s’étend à perte de vue. L’Ouad Nezala la traverse dans sa largeur ; trois hameaux isolés apparaissent avec leur maigre verdure au milieu de sa surface déserte. Bientôt je suis dans la plaine ; le sol, sablonneux, est couvert d’herbages où le genêt domine. Je gagne l’Ouad Nezala, que je suivrai jusqu’au col de Telṛemt, faîte du Grand Atlas. Au bout de la plaine, j’entre dans le massif de collines qui précède le Djebel el Ạbbarat. L’Ouad Nezala s’y creuse une vallée de 100 mètres de large ; les flancs, terre avec quelques pierres, sont couverts de geddim. A 4 heures, je suis au point où finit ce massif et où sortent de terre les parois escarpées du Djebel el Ạbbarat. A droite, à gauche, sont des cols entre les coteaux et la montagne. En avant, s’ouvre dans le flanc de cette dernière une brèche étroite, Kheneg el Ạbbarat, phénomène des plus curieux. La chaîne où elle est percée est une digue de plus de 200 mètres d’élévation, à crête rocheuse et à base pierreuse ; les crêtes vont en s’abaissant près du kheneg : elles diminuent d’une manière rapide et régulière, en décrivant un demi-cercle ; la crête supérieure elle-même semble le décrire, de façon qu’au fond du kheneg la muraille du faîte a l’air de s’être abaissée au niveau de la rivière : ainsi ce kheneg ne paraît point percé comme les autres par l’action des eaux ; il semble formé par un pli de la bande rocheuse qui compose la chaîne. Il a 100 mètres de long et à peine 30 mètres de large ; le fond comme les parois en sont de roche : je le traverse dans le lit de l’Ouad Nezala. Au sortir du défilé, la vallée demeure étroite ; ses flancs s’abaissent : ceux-ci sont les pentes septentrionales du Djebel el Ạbbarat ; elles étaient nues sur l’autre versant ; ici, tout en gardant la même nature rocheuse, elles se sèment de quelques arbres. Ce sont les premières côtes boisées que je voie depuis la vallée du Sous. Bientôt le flanc droit expire et fait place à un plateau nu, élevé de 10 mètres au-dessus du niveau de la rivière ; le flanc gauche continue à la border ; il n’a plus que 40 à 50 mètres de haut : c’est un talus de roche grise, en pente douce. Plusieurs petits qçars d’aspect misérable, sans jardins ni cultures, sont échelonnés le long de la vallée. Je m’arrête à l’un d’eux, Nezala, qui est, comme ce nom l’indique, un gîte habituel des voyageurs sur cette route.

Je marche depuis ce matin avec une caravane de muletiers du Metṛara ; je me suis rencontré avec eux au Tiallalin ; ils feront route avec moi jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa. Leur métier est de transporter des marchandises entre le Tafilelt et Fâs. J’ai loué, de concert avec eux, une escorte d’Aït Izdeg : ceux-ci sont maîtres de tout le pays, du Qçar es Souq au col de Telṛemt. Ils prennent, pour servir de zeṭaṭs du Tiallalin au col, 5 francs par mule, par Juif et par chameau, et la moitié pour les ânes ; les Musulmans ne paient pas pour leur personne : moyennant cette redevance, les Aït Izdeg escortent les caravanes et en garantissent la sûreté. Nos zeṭaṭs se composent de 3 cavaliers et 6 ou 7 fantassins.

Beaucoup de monde aujourd’hui sur le chemin. J’ai croisé sept ou huit convois de 50 à 80 bêtes de somme chacun ; les animaux étaient des mulets, des ânes et des chameaux, les deux dernières espèces dominant. La route que je suis, voie habituelle entre Fâs et le Tafilelt, est toujours aussi fréquentée. Depuis l’Ouad Ziz, j’ai rencontré deux cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Tira n Imin (au point où je l’ai passé pour la première fois, il avait 10 mètres d’eau limpide de 15 centimètres de profondeur ; courant rapide), et l’Ouad Nezala (à hauteur d’Aït Ḥammou ou Sạïd, le lit en avait 80 mètres de large, dont 15 remplis d’eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur. A Nezala, le lit n’a plus que 15 mètres de large, et l’eau 6 ; celle-ci a 15 centimètres de profondeur). Le kheneg el Ạbbarat, que j’ai traversé à 4 heures, est célèbre et redouté pour les brigandages qu’y exercent les Aït Ḥediddou. Maintes fois ils ont guetté des caravanes, embusqués au col que j’y ai vu à main gauche, et les ont pillées.

Nezala est un petit qçar délabré, élevé naguère par un sultan qui voulut en faire un poste d’observation et un gîte pour les voyageurs. Il ne sert plus qu’à ce dernier usage. C’est une enceinte carrée, flanquée de mauvaises tours, le tout très bas, en pisé gris ; à l’intérieur se trouvent quelques maisons, résidences de cinq ou six familles habitant ici, et un grand nombre de cours, d’écuries, de hangars, la plupart à demi ruinés, où s’installent les voyageurs.