Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 28
Départ à 7 heures du matin. Je remonte l’Ouad Dâdes. Sauf un court défilé désert qu’il traverse entre le district d’Aït Iaḥia et celui du Dâdes, il demeure sur mon parcours tel que je l’ai vu hier : mêmes cultures semées d’ageddims, mêmes cordons non interrompus de qçars et de maisons. Si ce n’est pendant son passage dans ce kheneg, on ne saurait trouver sur l’une ou l’autre de ses rives 200 mètres sans constructions. Rien de nouveau à signaler : les flancs comme le fond de la vallée restent les mêmes jusqu’à mon arrivée à Tiilit, où je m’arrête.
Chemin facile. Beaucoup de monde. J’ai traversé l’Ouad Dâdes ; il n’est pas franchissable en tous points, mais seulement en certains endroits où il présente des gués ; à celui où je l’ai passé, il avait 20 mètres de large sur 80 à 90 centimètres de profondeur ; courant très rapide. Des qçars que j’ai rencontrés, deux ont attiré mon attention : celui d’Aït Bou Ạmran (entre Azdag et Taourirt), où se voit une belle qoubba, et celui d’Imzouṛ, remarquable par l’étendue des cinq ou six groupes qui le forment et par l’importance de sa population.
Au Mezgîṭa, dans le district d’Aït Seddrât, dans celui d’Aït Iaḥia, les vêtements des Musulmans sont les suivants : khenîfs, bernous de poil de chèvre bruns ou gris, ces derniers rayés de fines bandes blanches et noires, ḥaïks blancs et bruns ; tête nue ou ceinte, mais non couverte, de petits turbans blancs ou noirs ; les femmes riches sont vêtues de khent, les pauvres de laine blanche ou brune. Dans le Dâdes, les costumes des femmes restent les mêmes ; ceux des hommes sont, soit le khenîf, soit un long bernous de laine teinte, noir ou bleu foncé. Depuis Tazenakht, les armes demeurent uniformes : long fusil à crosse étroite et poignard recourbé. L’équipement offre une variation : à partir du district d’Aït Seddrât (Dra), la corne à poudre disparaît et se remplace par une petite gibecière de maroquin rouge couverte de broderies de soie ; elle se suspend au côté gauche par une bretelle de cuir : cet objet gracieux est d’un usage universel dans la région que je traverse, depuis les Aït Seddrât du Dra jusqu’à Qçâbi ech Cheurfa.
Il y avait aujourd’hui marché à Imzouṛ, près de Tiilit. J’en ai profité pour faire chercher, parmi les Aït Seddrât qui s’y trouvaient, un zeṭaṭ sûr, qui me menât au Todṛa. On en a choisi un ; l’arrangement a été conclu avec lui ; il a été fait en forme, devant le ṭaleb présent au marché : celui-ci a dressé un acte en partie double constatant que le Seddrâti un tel s’engageait, moyennant une somme de 15 francs, payable à l’arrivée, à me conduire au Todṛa ; il serait responsable de tout dommage qui me serait fait durant le trajet et, au cas où je ne parviendrais pas à destination, devrait à la communauté juive de Tiilit une indemnité de 5000 francs. Ces formalités sont employées dans diverses régions du Sahara, surtout chez les Berâber et les Aït Seddrât ; dans ces deux tribus, il est rare qu’un Israélite se mette en route sans s’être, par un acte de ce genre, mis en sûreté contre son zeṭaṭ. Cela ne se fait pas entre Musulmans. Cette différence vient de ce que partout un homme serait déshonoré s’il avait violé l’engagement pris avec un autre Mahométan, et profité de sa confiance pour l’assassiner ; au contraire, dans certaines tribus, comme celle où je suis, qu’un Musulman promette à un Juif de l’escorter et de le protéger et que, chemin faisant, il le pille et le tue, ce sera regardé comme une peccadille ou comme un bon tour. Aussi prend-on des précautions spéciales.
24 avril.
Départ à 9 heures du matin. Je me mets en route avec mon zeṭaṭ pour gagner le qçar qu’il habite. J’y passerai la nuit, et demain matin on partira pour le Todṛa. Je remonte l’Ouad Dâdes, dont les bords demeurent ce que je les ai vus : mêmes cultures, mêmes cordons continus de qçars. La largeur de la vallée, qui jusqu’ici n’avait pas varié d’une manière sensible, diminue peu à peu : elle avait 1000 mètres à Tiilit ; elle en a 600 à Khemîs S. Bou Iaḥia, 300 à Aït Iidir. A mesure qu’on avance, les arbres, noyers et figuiers, augmentent. Les flancs subissent à Tiilit une brusque transformation. Jusque-là c’étaient le Saṛro à gauche, une plaine à droite ; aujourd’hui ce seront, durant toute la marche, à droite des côtes assez hautes, à gauche une plaine dépassant à peine le niveau de la vallée, la plaine d’Anbed.
A 1 heure, j’arrive à Aït Iidir, qçar du haut Dâdes, résidence de mon zeṭaṭ. Je traverse là l’Ouad Dâdes ; il coule en deux bras, l’un de 12 mètres, l’autre de 20 mètres, d’une profondeur égale d’environ 60 centimètres ; courant très rapide.
[Note 93 : Le _taqqaïout_ se trouve en abondance dans plusieurs oasis, et surtout dans celles des bassins du Dra et du Ziz. C’est un arbre atteignant d’assez fortes dimensions et ayant, par son feuillage et sa fleur, beaucoup d’analogie avec le tamarix ; le fruit en sert à la teinture des belles peaux qu’on prépare si bien dans le Sahara Marocain. J’ai toujours entendu appeler l’arbre, comme le fruit, taqqaïout. D’après des renseignements que m’a communiqués M. Pilard, ce serait un abus : selon lui, le vrai nom de l’arbre est _ạbda_, et en quelques points _telaïa_ ; le fruit seul s’appellerait _taqqaïout_, ou mieux _teggaout_.]
[Note 94 : Au pluriel, on dit _igedman_.]
IX.
DU DADES A QÇABI ECH CHEURFA.
1o. — DU DADES AU QÇAR ES SOUQ.
25 avril.
Départ à 5 heures du matin. Mon Seddrâti, accompagné d’un second fusil, m’escorte. J’abandonne l’Ouad Dâdes. Au-dessus d’Aït Iidir, on en voit la vallée rester la même durant 4 ou 5 kilomètres, puis elle se resserre : la plaine qui s’étendait à sa gauche finit, et est remplacée par un haut talus ; la rivière, sans cesser d’être garnie de verdure, entre dans un défilé étroit où on la perd de vue. Elle s’enfonce dans le Grand Atlas. Je passe sur le plateau bas et uni qui la borde à l’est. J’aborde un mouvement de terrain des plus remarquables : le plateau où je m’engage est l’extrémité occidentale d’une immense plaine qui, commençant à l’est de l’Ouad Ziz et même de l’Ouad Gir, s’étend vers l’ouest jusqu’à l’Ouad Dâdes. Cette grande dépression sépare le Grand et le Petit Atlas, et s’enfonce entre les deux chaînes comme un golfe profond. Entré ici en cette plaine, j’y demeurerai jusqu’au Ziz. Dans toute cette région, elle se décompose en deux sections qu’on peut appeler supérieure et inférieure : la première, où je suis en ce moment, que je traverserai d’ici à Imiṭeṛ et du Ṛeris au Qçar es Souq, est la partie primitive de la plaine ; elle s’étend le long du Grand Atlas et a pour limites : au nord, cette chaîne ; à l’ouest, l’Ouad Dâdes ; au sud, le Petit Atlas du Dâdes à Imiṭeṛ, et au delà la section inférieure. Celle-ci, où j’entrerai à Imiṭeṛ pour y rester jusqu’au Ṛeris, se trouve au pied du Petit Atlas et est bornée : au sud, par cette chaîne ; à l’ouest et au nord, par la section supérieure. La seconde portion est en contre-bas de la première et séparée d’elle sur toute sa longueur par un talus uniforme. Celui-ci est comme un degré placé entre les deux étages de la plaine ; il est partout le même : la hauteur en est d’environ 100 mètres ; il est composé de roche rose et a la forme qu’indique la figure, à pic au sommet et en pente douce au pied. La section inférieure a sans doute été creusée par les eaux du Grand Atlas qui, se précipitant perpendiculairement de ses cimes dans la plaine, se sont heurtées aux masses rocheuses du Saṛro, si tourmentées sur ce versant, et se sont pratiqué cette excavation à leur pied. C’est le long des premières pentes du Petit Atlas que l’étage inférieur est le plus bas : là se déroulent les lits des cours d’eau ; là coulent et l’Ouad Imiṭeṛ et l’Ouad Todṛa. La ligne de thalweg entre le Grand et le Petit Atlas se trouve donc dans la seconde partie. L’étage supérieur comme l’étage inférieur présentent un sol uni, dur, souvent pierreux ; aucun mouvement n’interrompt l’uniformité plate du premier, si ce n’est des massifs rocheux au nord du Todṛa et une butte près de Qçar es Souq, témoins isolés au milieu de la plaine. Dans l’étage inférieur, comme s’il avait été moins complètement balayé que l’autre, les témoins sont plus nombreux et s’élèvent en masse plus compacte : ce sont d’abord le barrage qui se voit à l’est de Timaṭṛeouin, puis le massif situé entre le Todṛa, le Ṛeris et le Ferkla, enfin les collines isolées que je laisserai à droite en allant du Todṛa au Ferkla ; ces divers groupes paraissent d’altitude moindre que le talus qui sépare les deux étages.
Ma route d’aujourd’hui se divise en deux parties : l’une dans la section supérieure de la plaine, d’Aït Iidir aux abords d’Imiṭeṛ, l’autre dans la section inférieure, d’Imiṭeṛ au Todṛa. Ces deux parties offrent une égale facilité ; dans chacune on marche en terrain plat. Dans la première, je parcours une plaine de plus de 15 kilomètres de large, sans une ondulation ; on l’appelle Ouṭa Anbed ; elle est bornée : au sud, par le Saṛro, longue ligne noire à reflets brillants ; au nord, par un talus brun de hauteur médiocre, commençant à la gorge où s’enfonce l’Ouad Dâdes en amont d’Aït Iidir ; à l’ouest, par la vallée de cette rivière ; vers l’est, rien ne limite l’horizon : tant qu’on marche dans la plaine, on ne voit qu’elle devant soi. On en sort sans s’en apercevoir, en s’engageant dans le lit d’une rivière dont les berges rocheuses, basses d’abord, vont en s’élevant et finissent par devenir les flancs d’un ravin. C’est un court passage d’où on débouche, à Imiṭeṛ, dans une nouvelle plaine, la seconde section, l’étage inférieur. Le sol de l’Ouṭa Anbed est uni comme une glace ; c’est un terrain sablonneux et dur, semé de petites pierres ; il est aux deux tiers nu ; un tiers est couvert de menus herbages. De rares ruisseaux le sillonnent, leurs lits desséchés et bordés de grands genêts blancs. Imiṭeṛ est un groupe de quatre qçars appartenant aux Berâber. Il se trouve à la bouche d’une vallée étroite, dont les flancs sont des talus de roche rose de 100 mètres de haut, raides, sans végétation, semblables à ceux qui bordent le ravin que je viens de descendre. La rivière qui en sort, l’Ouad Imiṭeṛ, débouche ici dans la plaine inférieure, où elle s’unit au cours d’eau que j’ai suivi. Les qçars d’Imiṭeṛ sont construits avec élégance, comme ceux du Dra. Quelques cultures d’orge et de blé les entourent, avec des figuiers et des trembles.
A Imiṭeṛ commencent la seconde portion de ma route et le second étage de la plaine ; celui-ci est une longue surface plate gardant d’ici, son origine, jusqu’au Todṛa, où il est coupé par la bande de palmiers de l’oasis, une largeur moyenne de 3 kilomètres ; après le Todṛa, il s’élargit par degrés et atteint 18 kilomètres entre le Ferkla et le Ṛeris ; au delà de ces points, je le verrai s’étendre à perte de vue vers l’est, avec une largeur qui paraîtra augmenter encore : sur toute son étendue il reste le même, borné au nord par le talus uniforme de roche rose qui le sépare de l’étage supérieur, au sud par une ligne de hauteurs noires et rocheuses, premières pentes du Saṛro. D’Imiṭeṛ au Todṛa, le sol est uni ; il consiste en un sable rose semé de pierres, rares au début, plus nombreuses à mesure qu’on avance vers l’est. On ne voit presque pas de végétation : à peine un peu de thym et de mousse[95]. Un seul accident de terrain coupe la monotonie de la plaine : une ligne de collines de 50 à 60 mètres de hauteur la barre vers Timaṭṛeouin, formant une digue sur toute sa largeur ; ces collines sont en pente douce ; le chemin qui les franchit n’offre aucune difficulté. Le col où on les passe, Foum el Qous n Tazoult, est un point important : il forme limite entre les Aït Melṛad et les autres fractions des Aït Iafelman ; le sol en est intéressant : composé moitié de roche rose, moitié de roche noire, il réunit les éléments du Grand et du Petit Atlas. Après l’avoir traversé, je me retrouve sur la plaine : dans le lointain apparaissent les palmiers du Todṛa, comme une ligne noire. Je les atteins à 4 heures du soir. A 4 heures et demie, je fais halte dans le qçar de Taourirt.
L’oasis du Todṛa se compose uniquement des rives de l’Ouad Todṛa ; c’est un long ruban, dont la largeur varie de 800 à 2000 mètres, couvert de plantations au milieu desquelles serpente la rivière. Elle est ombragée sur toute son étendue d’une multitude de palmiers auxquels se mêlent, surtout dans la partie nord et aux environs immédiats des qçars, des grenadiers, des figuiers et des oliviers, mi-cachés sous les rameaux grimpants de la vigne et des rosiers. Tel je vois le Todṛa, telles seront les oasis du Ferkla, du Ṛeris, du Qçar es Souq, minces serpents noirs s’allongeant dans la plaine.
Durant la route d’aujourd’hui, je n’ai cessé de voir dans le lointain, vers le nord, au delà des hauteurs peu élevées bordant l’Ouṭa Anbed et du talus limitant l’étage inférieur, de hautes montagnes brunes avec des taches de neige sur leur faîte : ce n’étaient pas les crêtes supérieures du Grand Atlas, mais d’importants échelons de la chaîne. Comme rivières, j’ai rencontré l’Ouad Imiṭeṛ (100 mètres de large ; lit moitié sable, moitié gravier ; à sec ; berges de sable de 2 mètres de haut) et l’Ouad Todṛa (20 mètres de large, dont 15 remplis d’eau courante ; fond de gravier ; point de berges ; l’Ouad Todṛa a une eau limpide et agréable au goût ; son lit n’en manque jamais ; un grand nombre de canaux en dérivent, donnant en tout temps un arrosage abondant aux plantations qui le bordent. Pendant la partie de son cours où il traverse l’étage inférieur de la plaine, il coule au milieu d’une tranchée d’environ 1000 mètres de large, séparée du terrain voisin par des talus escarpés de 8 ou 10 mètres. Le fond de la tranchée, de sable, est couvert de cultures et de palmiers : c’est le cœur de l’oasis ; la plupart du temps, dattiers et champs débordent un peu des deux côtés de l’encaissement ; jamais ils n’en dépassent beaucoup les bords ; par endroits, ils s’y arrêtent. Je verrai plus loin l’Ouad Ziz couler à Qçar es Souq dans une excavation semblable. Dans la partie où il traverse l’étage supérieur, l’Ouad Todṛa s’y creuse une vallée à pentes douces ayant au fond 1200 à 1500 mètres de large). Entre Imiṭeṛ et le Todṛa, j’ai vu deux lieux habités, deux petits qçars, l’un auprès duquel je suis passé, l’autre aperçu de loin. Le premier, Timaṭṛeouin Ignaouen, appartient aux Berâber (les Ignaouen sont une subdivision des Aït Atta) ; il est bordé de jardins et de cultures semblables à ceux d’Imiṭeṛ ; comme là, il n’y a pas un palmier ; un canal descendant des premières pentes du Grand Atlas y apporte une eau courante et limpide. Le second est Qcîba Aït Moulei Ḥamed. Il fait partie d’un groupe de trois qçars situés sur les bords de l’Ouad Imiṭeṛ, non loin de son confluent avec l’Ouad Todṛa ; tous trois sont entourés de dattiers. A l’exception des travailleurs dispersés dans les plantations d’Imiṭeṛ et de Timaṭṛeouin, je n’ai rencontré personne sur la route.
26 et 27 avril.
Séjour à Taourirt. L’oasis du Todṛa, une de sa nature, se divise au point de vue politique en deux portions : la première, le Todṛa proprement dit, se compose de la partie haute ; elle est habitée par des Chellaḥa indépendants ; la seconde, qui est située au-dessous d’elle et n’en est séparée par rien d’apparent, appartient aux Berâber ; ils y sont mêlés ; plusieurs fractions se la partagent. Dans tout le Todṛa, chaque localité est indépendante de ses voisines. L’oasis est fort peuplée ; elle comprend 50 à 60 qçars, échelonnés les uns contre les autres le long des plantations. La plupart sont construits en des points élevés : ceux de l’étage inférieur de la plaine, au bord de la tranchée que s’y est creusée l’Ouad Todṛa, les autres au pied des flancs de sa vallée, comme Tiidrin et Tiṛremt, ou sur des buttes isolées près de ses rives, comme Taourirt et Aït Ourjedal. Cette disposition, que j’ai trouvée dans le Dra et le Dâdes, se prend ici pour les mêmes motifs qu’en ces régions ; il s’en ajoute un de plus : la nécessité d’avoir une position aisée à défendre. Les guerres, fréquentes ailleurs, sont continuelles au Todṛa ; aussi point de précaution qu’on ne prenne : chaque localité est resserrée dans un étroit mur d’enceinte : de toutes parts se dressent des ageddims. Durant le temps que j’ai passé à Taourirt, ce qçar était en guerre avec son voisin, Aït Ourjedal ; chaque jour on se tirait des coups de fusil ; les fenêtres, les lucarnes des maisons étaient bouchées ; on n’osait monter sur les terrasses de crainte de servir de point de mire : les deux localités sont si proches que, malgré le peu de portée des armes, on s’atteignait de l’une à l’autre. On ne se contente pas toujours de tirailler à distance ; il n’est pas rare de voir les habitants d’un qçar en assiéger un autre, le prendre d’assaut et le piller.
La langue du Todṛa est le tamaziṛt ; beaucoup d’hommes savent l’arabe. Les Musulmans sont habillés de ḥaïks et de bernous de laine blanche, rarement de kheidous ; ils ont d’ordinaire la tête nue ; quelquefois ils la ceignent, sans la couvrir, d’un petit turban blanc. L’armement reste jusqu’au Ziz ce qu’il était au Dâdes. Le vêtement des femmes demeure le même ; à partir d’ici, il sera toujours de laine ou de cotonnade blanche : plus de khent. Pas de Ḥaraṭîn.
28 avril.
Du Todṛa au bassin de la Mlouïa, je serai en plein pays des Berâber. D’ici à l’Ouad Ziz, la région à traverser est une vaste plaine déserte semée d’oasis. Elle est sans cesse parcourue par plusieurs fractions des Berâber, surtout par les Aït Melṛad et les Aït Atta. Comme la mésintelligence règne en ce moment entre Aït Melṛad et Aït Atta d’une part, et de l’autre entre les deux grandes branches des Aït Atta, les Aït Zemroui et les Aït Ḥachchou, il me faudra trois zeṭaṭs d’ici à Qçar es Souq : un des Aït Melṛad et deux des Aït Atta. Je me suis, pendant mon séjour à Taourirt, assuré de ceux qui me conduiront au Ferkla. Ils doivent me prendre aujourd’hui ; on passera la nuit au qçar de l’un d’eux, dans le bas Todṛa : demain matin on partira pour le Ferkla, en se joignant à la caravane qui y va tous les mardis.
Départ de Taourirt à 4 heures du soir. Arrivée à Tadafals, mon gîte, à 7 heures. Je n’ai fait que longer la lisière de l’oasis, cheminant tout le temps dans l’étage inférieur de la plaine ; il ne cesse pas d’être uni ; le sol y est sablonneux en restant dur. A hauteur des dernières localités du Todṛa, commence sur la rive gauche de la rivière et assez loin d’elle un massif isolé de collines basses que je côtoierai pendant la marche de demain. A Aït Mḥammed finit l’excavation dans laquelle coulait l’Ouad Todṛa. A partir de là, le lit est au niveau de la plaine. Chemin faisant, j’ai traversé l’Ouad Imiṭeṛ (60 mètres de large ; lit de sable ; à sec) ; au point où je l’ai passé, une digue en maçonnerie barrait le cours de la rivière ; c’est l’ouvrage de ce genre le mieux construit que j’aie vu au Maroc.
29 avril.
Départ à 6 heures du matin. Bientôt qçars et palmiers disparaissent sur les rives de l’Ouad Todṛa. Le lit s’en dessèche, et je suis dans le désert. Je chemine dans la plaine où je me trouvais hier, marchant entre l’Ouad Todṛa et le massif qui s’élève à sa gauche ; le sol est de sable blanc, pur auprès de la rivière, semé de petits cailloux noirs aux abords des collines ; au pied de celles-ci, la terre en est couverte comme d’une écaille. Peu de végétation : dans les régions pierreuses, quelques touffes de thym ; dans le sable, qui occupe la portion la plus grande, un peu de melbina et de jujubiers sauvages. Je vois au sud, bornant la plaine, les premières pentes du Petit Atlas portant encore le nom de Saṛro, ligne sombre de hauteurs tourmentées, aux flancs de roche noire et luisante, avec de minces filets de neige apparaissant çà et là sur les crêtes. Vers le nord, une partie de l’étage inférieur et le talus rose qui le borde sont masqués pendant une portion du trajet par les collines dont je suis le pied : celles-ci forment un massif gris, aux flancs rocheux et nus, aux côtes douces, élevé de 30 à 40 mètres ; il s’élève isolé dans la plaine, occupant la partie centrale du triangle dont le Todṛa, le Ferkla et le Ṛeris sont les sommets. Au delà de sa ligne mince, apparaît dans le lointain une longue chaîne de hautes montagnes brunes : les premiers échelons du Grand Atlas. Tel est ici l’étage inférieur de la plaine, où je marche jusqu’au Ferkla. A 1 heure, j’atteins les premiers palmiers de l’oasis ; à 1 heure 20 m., je m’arrête au qçar d’Asrir. Depuis 9 heures du matin, on se croyait sans cesse au point d’arriver, trompé qu’on était par de continuels effets de mirage. C’était la première fois que j’apercevais ce phénomène au Maroc : il se représenta le lendemain durant presque tout le trajet du Ferkla au Ṛeris. Depuis je ne le vis plus.
Je marchais aujourd’hui avec une nombreuse caravane, au milieu de laquelle me protégeaient trois zeṭaṭs ; elle se composait de 100 à 150 personnes, moitié Aït Atta, moitié Aït Melṛad. Il y avait dans le nombre 60 à 70 fusils, sans un cavalier. Tout ce monde venait du Souq et Tenîn du Todṛa et se rendait au Ferkla. Les bêtes de somme, ânes et mulets, étaient 120 ou 150 ; les mulets sont très communs dans le pays. Je n’ai point aperçu d’autres voyageurs que nous sur la route. L’Ouad Todṛa, que j’ai traversé ce matin au sortir de l’oasis, y avait 60 mètres de large ; il était à sec ; le lit en était formé de gros galets et sans berges. Il reste tel jusqu’au Ferkla, toujours desséché et au niveau du sol : point de trace de végétation ni dans son lit ni sur ses rives ; rien qui de loin en dessine le cours à la surface blanche de la plaine. Le Ferkla est en tout semblable au Todṛa : c’est une bande de palmiers large de 1000 à 2000 mètres ; au milieu se déroule l’Ouad Todṛa, dont le lit s’emplit de nouveau d’une eau abondante et limpide. Il coule à fleur de terre ; l’oasis entière est au niveau de la plaine. Le Ferkla est moins grand que le Todṛa : sa longueur est moindre ; ses localités et ses habitants sont en nombre plus faible. Il appartient en partie aux Aït Melṛad, en partie à des Chellaḥa isolés : leurs qçars sont mélangés ; chacun de ceux-ci est indépendant, aussi bien ceux des Chellaḥa que ceux des Berâber. Par une exception unique, les Chellaḥa du Todṛa, du Ferkla et une partie de ceux du Ṛeris gardent une liberté absolue auprès de leurs puissants voisins : ils n’ont pas sur eux la moindre debiḥa. A quoi faut-il l’attribuer ? Sans doute à leur cohésion lorsqu’il s’agit de défendre la liberté commune, et à leur caractère belliqueux. A ce propos, il faut remarquer qu’il ne se trouve pas un seul Ḥarṭâni parmi eux. J’ai cessé de voir des Ḥaraṭîn dès que j’ai quitté l’Ouad Dâdes : dorénavant je n’en rencontrerai plus. Au Ferkla comme au Todṛa, je trouve les élégantes constructions du Dra. Les productions du sol sont les mêmes ici qu’au Todṛa, avec cette différence qu’en arbres il n’y a guère que des dattiers ; les autres essences sont rares : on voit quelques troncs de figuiers, de grenadiers, de pêchers, d’oliviers, et de la vigne, mais en petite quantité ; au contraire, les palmiers sont nombreux et beaux : ils sont plantés serrés et forment une forêt touffue. A leur ombre, entre leurs pieds, se pressent des cultures arrosées de canaux.
30 avril.