Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans le nord, le sud et l'ouest de la Tunisie

Part 5

Chapter 53,504 wordsPublic domain

Le lendemain matin, nous organisons une course au Djebel Aziza dont les sommets, nettement détachés, forment une chaîne qui se soude au Djebel Tebaga et court à peu près du nord-ouest au sud-est. Après avoir franchi l’Oued El-Hammam, nous abordons une plaine argileuse couverte de Salsolacées vulgaires, de _Limoniastrum_ et de _Retama Rætam_, et nous nous dirigeons vers la quatrième montagne de la chaîne qu’un col assez élevé et un ravin abrupt séparent de sa voisine du nord. Nous grimpons rapidement jusqu’au plateau rocheux qui la couronne et forme un plan incliné vers le sud-est. La pente est couverte d’_Helianthemum Tunetanum_, d’_H. virgatum_ var. _ciliatum_, et le beau _Teucrium Alopecuros_ qui fut découvert dans cette même localité, en 1854, par M. Kralik, y est assez fréquent. Le long des flancs et dans les fissures du plateau terminal poussent le _Periploca angustifolia_, l’_Ephedra fragilis_, le _Deverra scoparia_, le _Capparis spinosa_ var. _Fontanesii_, le _Ruta bracteosa_ et l’_Euphorbia Bivonæ_. Au milieu de l’ascension, nous sommes surpris par une averse violente qui nous force à nous réfugier dans une grotte rencontrée fort à point sur le flanc sud de la tranche rocheuse. La pluie passée, nous reprenons notre herborisation du plateau et, parvenus à la cime, nous descendons sur le col par une fissure presque impraticable où croissent le _Celsia laciniata_, le _Ferula Vesceritensis_, de belles touffes de _Moricandia suffruticosa_, quelques pieds de _Fumaria Numidica_ et des rosettes d’_Umbilicus horizontalis_.

Pendant que mes compagnons fouillent les rochers et parviennent à capturer un gigantesque _Vipera Mauritanica_, je descends à grand’peine la pente ardue du ravin au nord de la montagne, qui présente quelques bonnes espèces :

Farsetia Ægyptiaca Turra.

Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.

Helianthemum sessiliflorum Pers. _var._ ellipticum.

Reseda lutea L. _var._ neglecta.

Erodium hirtum Willd.

E. arborescens Willd.

E. glaucophyllum Ait.

Hippocrepis bicontorta Lois.

Asteriscus pygmæus Coss. et DR.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Atractylis microcephala Coss. et DR.

Amberboa Lippii DC.

Zollikoferia angustifolia Coss. et DR.

Echium humile Desf.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Salvia Ægyptiaca L.

Ballota hirsuta Benth.

Rumex vesicarius L.

Aristida Adscensionis L.

Le retour s’effectue d’abord paisiblement, mais, après le passage de la rivière, l’orage se reforme ; aux premières gouttes, notre troupe prend une allure effrénée, ma mule s’emporte et, après une série d’écarts et de sauts de mouton, finit par briser les sangles et me déposer sur le sable de la route.

Le 27 mai, notre escorte de chasseurs d’Afrique et les mulets du train nous abandonnent. Nous montons des ânes, de très modestes ânes, et nos bagages sont chargés sur des chameaux. Le khalifa nous accompagne pendant une heure jusqu’à la hauteur d’un haouch qu’il possède au bord du Chott El-Fedjedj et nous laisse sous la protection de son fils Si-Ammar. Nous ne tardons pas à quitter le sol argileux de la plaine basse, délayé par les pluies de la veille, pour couper le pied des collines pierreuses qui forment la base du Djebel Tebaga. Les Salsolacées font place aux buissons de _Zizyphus Lotus_ et de _Periploca angustifolia_, l’_Arthratherum pungens_ se montre dans le fond sablonneux de petits ravins avec le _Dœmia cordata_. Vers dix heures, nous faisons halte au bord de l’Oued Magroun dans une dépression rocheuse. L’eau y forme des flaques où pullulent des têtards de batraciens. L’_Ammosperma teretifolium_ atteint là des dimensions gigantesques et se mêle à de belles touffes d’_Hedysarum carnosum_.

Notre déjeuner est subitement interrompu par une averse qui nous force à chercher le long des rochers un abri fort insuffisant. Lorsque le nuage s’est éloigné, le feu est éteint. Il faut boire notre café froid et nous remettre en marche grelottants et déconfits. La route continue à moitié chemin entre la montagne et la sebkha, au milieu de buissons nombreux et d’une végétation herbacée vraiment luxuriante : le _Linaria laxiflora_ s’y montre partout avec les _Astragalus Kralikianus_, _tenuifolius_, _corrugatus_ var. _tenuirugis_ et _hamosus_, le _Muricaria prostrata_, l’_Arnebia decumbens_ var. _macrocalyx_, le _Silene setacea_, le _Centaurea dimorpha_, l’_Arthratherum plumosum_ var. _floccosum_, le _Danthonia Forskalei_ et le _Sisymbrium coronopifolium_ var. _ceratophyllum_. Malheureusement la pluie recommence et nous force à nous calfeutrer étroitement dans nos burnous ou sous nos manteaux.

Des chameaux aperçus au pied du Tebaga causent une fausse alerte à Si-Ammar qui va les reconnaître au galop. Enfin, au coucher du soleil, nous arrivons au campement de Fratis, au pied d’une longue colline, près de petites cavités sablonneuses que les derniers orages ont remplies d’eau, et pendant qu’on fait sauter un lièvre qu’un de nos cavaliers a pris vivant au gîte, je visite d’anciennes cultures toutes pleines d’_Allium Cupani_ et de _Tribulus terrestris_. Remarqué dans la broussaille de belles touffes d’_Atriplex mollis_.

Le lendemain, 28 mai, le soleil brille et nous repartons pleins d’ardeur. Le relief du terrain s’accentue un peu et nous nous rapprochons du Tebaga ; bientôt nous traversons des collines aux roches d’un brun noirâtre, comme brûlées, et nous franchissons des flaques d’eau saumâtre et amère qui proviennent de l’Aïn Oumm-el-Aousen ou Oumm-el-Ousen. Nous constatons encore sur ce point l’abondance de l’_Atriplex mollis_ qui, avec le _Retama Rætam_, constitue presque uniquement la végétation frutescente. Un peu plus loin, le chemin traverse une zone de sables où nous retrouvons naturellement le Drin (_Arthratherum pungens_), Graminée encore plus arénicole que saharienne. Nous y constatons le _Malcolmia Ægyptiaca_, le _Senecio coronopifolius_, le _Phelipæa lavandulacea_, l’_Asphodelus viscidulus_ et le _Trisetum pumilum_. Poussés par la soif, nous ne tardons pas à atteindre Nebech-ed-Dib, où un bouquet de palmiers bas et touffus recouvre et cache un petit bassin rempli de conferves. C’est la station ordinaire des caravanes et des voyageurs isolés : aussi cette source est-elle fréquemment visitée par les maraudeurs et les _djich_ des insurgés tunisiens. L’eau est d’ailleurs fort médiocre. Nous nous hâtons donc de déjeuner et de remonter sur nos ânes, avec le dessein de gagner Kebilli dans la même journée. Fol espoir ! bientôt nous comprenons, à l’allure ralentie et morne de nos bêtes, que nous pourrons à grand’peine atteindre Limaguès (ou mieux El-Imaguès, dont le nom, d’après certains auteurs, ne serait qu’une corruption de celui des _Maxyes_ que l’histoire ancienne place dans ces régions). Après un repos dans le lit desséché d’un oued où abondent l’_Arthratherum pungens_ et le _Retama Rætam_, nous montons avec une lenteur trop majestueuse une rampe interminable au sommet de laquelle nous apercevons de très loin les bâtiments ruinés d’une zaouïa, les cimes des palmiers et, sur la gauche, des taches verdâtres qui annoncent un marais et par conséquent la source qui a donné naissance à l’oasis. Au coucher du soleil, à pied et poussant nos ânes fourbus, nous arrivons enfin au sommet de la colline, au-dessus d’un large entonnoir où les eaux font bouillonner le sable. Elles s’échappent par des canaux encombrés de Joncs, de Roseaux et de _Sonchus maritimus_, et vont irriguer les vergers de la zaouïa, bien déchue aujourd’hui de son antique splendeur.

Nous citerons, parmi les plantes recueillies dans la dernière partie du trajet : _Erucaria Ægiceras_, _Reseda Arabica_, _Haplophyllum tuberculatum_, _Astragalus corrugatus_ var. _tenuirugis_, _Anethum graveolens_, _Carduncellus eriocephalus_, _Kœlpinia linearis_ et _Euphorbia cornuta_.

Nous signalerons l’abondance du _Rhanterium suaveolens_ que nous retrouvons partout.

Le 29 mai, après notre course de la veille, la route de Limaguès à Kebilli n’est guère qu’une promenade. Nous piquons d’abord au sud à travers une plaine monotone qui ne nous présente à noter que l’extrême fréquence de l’_Helianthemum Tunetanum_ et qui se termine au pied d’une chaîne de collines formée par le dédoublement du Djebel Tebaga, dont la branche méridionale prend le nom de Djebel Nefzaoua. Un col très court nous conduit au bassin sec et pierreux qui sépare les deux chaînes. Nous y sommes accostés par le potentat du Nefzaoua, le Kiaya Ahmed-bel-Hammadi, ancien chaouch du Bey et protégé du Bardo, qui tient le Nefzaoua courbé sous sa dure autorité. Après les compliments d’usage, nous nous engageons dans une gorge étroite et longue. Ce défilé est dominé par des collines arides et coiffées uniformément d’une bande rocheuse formant un plateau légèrement incliné. Au sortir de la gorge s’étend un terrain sablonneux semé de petits monticules de terre blanchâtre et dont la végétation se compose surtout de _Zeïta_, de Salsolacées ligneuses, de _Retama Rætam_ et de l’_Arthratherum pungens_ qui prend ici le nom de Çiboth ou de Çibodh[21]. Sur toute la ligne d’horizon se montrent de nombreuses taches obscures : ce sont des oasis et, à mesure que nous avançons vers le sud, on voit se détacher de la masse la silhouette des plus hauts Palmiers.

En arrivant en face de Kebilli, nous remarquons quelques champs cultivés au pied d’un mamelon que couronne un bâtiment carré à fenêtres grillagées, le Bordj Djedid que le Kiaya achève de faire bâtir et dans lequel il nous installe.

On ne tarde pas à nous servir une diffa irréprochable avec abondance de _lagmi_ (vin de Dattier).

La rapidité de notre marche, depuis notre rencontre avec le Kiaya, ne nous avait permis de faire aucune récolte. Après le repas, nous nous empressons de diriger notre exploration au nord : c’est du reste de ce côté que jaillissent les sources qui, par leur réunion, forment un ruisseau et servent, en se répandant dans de nombreux canaux, à l’irrigation de l’oasis [22].

Pendant cette promenade, nous recueillons dans les champs nouvellement défrichés au pied du Bordj Djedid le _Malcolmia Africana_ (Chartam ou Chartem), le _Zygophyllum cornutum_, l’_Atriplex dimorphostegia_, et l’_Euphorbia Guyoniana_.

J’avais formé le projet de visiter la chaîne du Nefzaoua que je m’apprêtais à escalader la veille, lors de l’arrivée du Kiaya. Nous retraversons donc le 30 mai la zone sablonneuse bosselée de petits monticules et nous prenons un défilé à l’est de la passe que nous avions franchie. Nous visitons successivement deux collines surmontées de leur tranche inclinée de calcaires nummulitiques. Le plateau et ses flancs sont également arides ; l’_Helianthemum Tunetanum_ seul y pullule. Dans les fissures de la roche brunâtre et sonore poussent des touffes rares des _Celsia laciniata_, _Capparis spinosa_ var. _coriacea_, _Globularia Alypum_ avec quelques pieds de _Reseda Alphonsi_. Dans le défilé, nous voyons : _Helianthemum Cahiricum_, _Erodium hirtum_, _Pyrethrum fuscatum_, _Moricandia suffruticosa_ et _Evax argyrolepis_ Lange ?.

Dans l’après-midi, visite à l’oasis en passant par les jardins du Kiaya, bordés de Rosiers aux feuilles rouillées par une Urédinée. Un grand Mûrier (_Morus nigra_) se dresse isolément au milieu des carrés envahis par le _Lepturus filiformis_. Nous traversons des vergers où, à l’ombre des Dattiers, des Figuiers et des Abricotiers, poussent, sur le bord des rigoles, un beau Glaïeul (_Gladiolus Byzantinus_), des pariétaires, le _Datura Stramonium_ qui prend ici le nom de _Sikran_ (l’enivrant), réservé en Algérie aux Jusquiames, et de jeunes pieds de _Xanthium antiquorum_. Un terrain bas et inculte est complètement envahi par deux grands _Statice_, le _S. delicatula_ et l’espèce déjà signalée dont les hautes tiges sont encore dépourvues de fleurs.

Nous atteignons enfin, après maints détours, le village de Kebilli entouré d’un fossé peu profond, aux eaux sales et infectes, et défendu par un mur en terre de piètre apparence. Les maisons d’habitation sont presque toutes bâties en pisé et en moellons disposés par assises entre lesquelles sont intercalés des troncs de palmier et quelquefois des pierres de taille romaines. Les terrasses sont formées par de semblables poutres chargées d’un lit d’argile. Les écuries, les magasins et les côtés des cours ont pour murailles des troncs de palmier refendus. La mosquée, d’une construction assez ancienne, est surmontée d’un minaret carré percé de meurtrières qui a été récemment reconstruit, sans doute à la suite de la rébellion qui amena le siège et la prise de Kebilli peu de temps avant le voyage de Guérin.

Le lendemain, 31 mai, nous quittions le Bordj Djedid pour continuer notre route vers le Chott El-Djerid. Nous traversons une nouvelle zone de terrain blanchâtre à petites buttes pour gagner l’oasis de Mansoura, et nous y faisons halte au bord d’un bassin d’où les eaux s’échappent par un canal bordé encore çà et là de pierres de taille antiques. Dans ce bassin, de même que dans les sources supérieures, le sable est remué par la force ascendante de l’eau qui sort d’un canal naturel souterrain d’une profondeur inconnue : des Roseaux croissent sur les bords, et de toutes parts frétillent des Barbeaux d’un jaune d’or et des troupes de _Chromis Nilotica_. Sur l’invitation du Cheikh, des jeunes gens ôtent leur gandoura, se jettent à l’eau et, à l’aide d’un long haïk, poussent devant eux les poissons qu’ils acculent à la berge. Le haïk est alors adroitement et brusquement relevé le long du bord et, si une partie de la troupe réussit à s’échapper, ce n’est qu’en laissant aux mains des pêcheurs de nombreux prisonniers dont une partie passe sans transition des eaux natales dans la poêle à frire.

Après le déjeuner, nous nous enfonçons dans des sentiers ravissants, au milieu de vergers verdoyants et fleuris, et passons, sans nous en apercevoir, de l’oasis de Mansoura dans celle de Rabta dont nous contournons le village. Au delà s’étend une plaine argileuse et salée bornée au nord par la chaîne abaissée du Nefzaoua et au sud par la rive plate du grand Chott, sur laquelle se détachent quelques relèvements couverts de Dattiers, dont le plus voisin est Tombar. Devant nous grandissent peu à peu les palmiers d’El-Goléa et nous arrivons d’assez bonne heure au village bâti entre l’oasis et le pied des collines. Nous campons au bord d’une tranchée qui va chercher l’eau près d’un col voisin de Menchia, village considérable dont les maisons et les Dattiers s’élèvent sur le versant nord de la chaîne. La source est alimentée par une nappe qui semble presque horizontale, et dans le bassin exigu nagent quelques petits poissons qui, à notre aspect, se réfugient dans des anfractuosités souterraines. Le col est traversé par d’autres tranchées profondes qui vont puiser, sans doute à la même nappe, les eaux qu’elles conduisent à Menchia. Cette promiscuité de prise d’eau soulève entre les habitants des deux villages d’interminables querelles.

A gauche du col se dresse un mamelon pierreux et aride que surmonte un signal trigonométrique, d’où la vue s’étend au nord jusqu’au delà du Chott El-Fedjedj et n’est arrêtée que par la longue muraille du Djebel Cherb. La tranche calcaire qui forme le sommet et qui s’abaisse comme un toit du nord-est au sud-ouest ne présente comme végétation que des tiges rabougries et mutilées de _Peganum Harmala_, de _Zygophyllum cornutum_ et de _Reaumuria vermiculata_. Ce n’est qu’aux abords de notre campement et sur la lisière de l’oasis que se rencontrent quelques plantes annuelles : _Ammosperma cinereum_, _Malcolmia Africana_, _Koniga Libyca_, _Trigonella stellata_, _Neurada procumbens_, _Ifloga Fontanesii_, _Arnebia decumbens_ var. _macrocalyx_, _Lippia nodiflora_, _Plantago ciliata_, _Dactyloctenium Ægyptiacum_.

1er juin. Nous partons tard, et après avoir longé au sud le pied des collines, nous franchissons un col coupé comme celui d’El-Goléa par de profondes tranchées, en partie souterraines, qui servent à l’alimentation de Bou-Abdallah, village du versant nord que nous traversons pour revenir au sud par un autre col. Nous poussons ensuite droit à l’ouest en laissant à notre droite une oasis, moins considérable que ses voisines. Les collines rocheuses qui formaient l’arête et comme l’ossature du Nefzaoua s’abaissent graduellement et finissent par disparaître en faisant place à un simple relief aplati, de quelques mètres de hauteur. Une nappe souterraine doit couler à une faible profondeur, car, outre les petits bassins marécageux qui se présentent le long de la route et dont l’un nourrit des poissons et des mollusques, on rencontre de nombreuses touffes de Dattiers non irrigués qui nous rappellent les _Djali_ de l’Oued Mïa, près d’Ouargla ; à leur ombre nous cueillons l’_Asphodelus viscidulus_, l’_Heliotropium undulatum_ et le _Lotus pusillus_. Nous allons camper près de la pointe du Nefzaoua, entre les petits villages de Fetnasa et de Debabcha. Là nous ne trouvons plus de vrais jardins, mais des bouquets de Dattiers disséminés et entourés de leurs rejetons.

A deux pas de nos tentes, je découvre dans un fourré une mare pleine de _Chara_ où vivent plusieurs espèces de Mollusques.

Le reste de la journée est consacré au repos, car nous devons partir dans la nuit pour affronter la traversée de la Sebkha.

=VI=

=Le grand Chott et le Djerid.=

La grande Sebkha ou Chott El-Djerid, qui porte aussi le nom de Sebkha Faraoun et que les Berbères appelaient _Tekamert_, a exercé la verve des poètes et l’imagination inventive des voyageurs arabes. Suivant El-Aïachi, on ne peut la traverser que par un sentier étroit comme un cheveu et coupant comme le tranchant d’une épée. D’après un autre, la nuit n’a point d’étoiles en cet endroit ; elles se cachent derrière les montagnes ; le vent y souffle à la fois de droite et de gauche avec une violence capable de vous rendre sourd. Tous sont d’accord pour déclarer qu’un seul pas en dehors de la route vous précipite dans un abîme de boue qui peut dévorer des caravanes et des armées entières sans qu’il en reste de traces.

Nos cavaliers et nos guides, désignés par le cheikh de Debabcha, ne croyaient heureusement ni au vent impétueux ni à l’étroitesse capillaire du chemin, mais l’existence de bourbiers insondables et de véritables _lises_ en dehors des bandes de terrain solide que suivent les caravanes de temps immémorial ne saurait être mise en doute. Quant aux étoiles, elles brillaient au-dessus de la Sebkha, lorsque, à deux heures et demie du matin, à la lueur des falots, nous procédâmes aux préparatifs du départ.

Les bouquets de Palmiers ne tardent pas à devenir rares et à disparaître ; puis c’est le tour des buissons et des grandes Salsolacées elles-mêmes ; encore un instant et l’on n’aperçoit plus au bord de la route que quelques morceaux de bois et des ossements fichés dans le sol pour jalonner la piste. Nous avons passé insensiblement de la terre ferme au vrai Chott. Au moment où pointe à l’orient la lueur grise qui précède l’aurore, s’élèvent sans bruit devant nous, comme des spectres, des ombres dégingandées et confuses : nos fantômes sont des Flamants surpris par notre marche silencieuse et dont le vol se perd rapidement dans l’ombre encore opaque du couchant.

Le soleil se lève et éclaire devant nous l’immense et plate étendue de la Sebkha ; le terrain est d’un gris blanchâtre, solide et mat : à peine si nous remarquons çà et là quelques blanches mouchetures de sel. Nous avançons lentement entre les deux lignes de pierres et d’ossements blanchis sur la voie étroite et battue. A sept heures nous faisons halte à Mençof ou Bir-en-Nouçf (le puits du milieu) ; une borne, plantée à la place où, d’après la tradition, existait jadis un puits, indique la moitié du chemin. Tout autour le sol est couvert des déjections noirâtres des bêtes de somme, mêlées de noyaux de dattes. La terre est humide, et au fond des larges empreintes laissées par la patte spongieuse des chameaux, le sel commence à former des efflorescences.

Après avoir attendu pendant près d’une heure l’apparition de la petite caravane attardée qui porte nos bagages, nous reprenons notre route monotone. A mesure que nous avançons, la cristallisation est plus apparente et les dépôts salins gagnent en étendue et en intensité : au loin, vers le sud-ouest, ils forment une nappe d’un éclat éblouissant. C’est bien là cette croûte resplendissante qu’El-Tedjani, dans sa _Rahla_, compare tantôt à une feuille d’argent laminé et tantôt à un tapis de camphre ou à une terrasse d’albâtre. Nous ne tardons pas à voir surgir à l’horizon un rang de collines, au pied desquelles s’étendent par intervalles les lignes sombres des oasis amplifiées par le mirage. Il semble qu’en moins de deux heures nous allons les atteindre, mais à mesure que nous marchons, la dimension de ces taches diminue et l’image semble fuir devant nous. Cependant la nature du sol change : le terrain perd sa teinte d’un gris blanchâtre, prend une nuance brune et se dépouille de toute incrustation saline. Sur l’argile glaiseuse nos bêtes glissent et patinent ; la marche devient excessivement difficile, et notre fatigue s’accroît de notre impatience. Enfin nous pouvons discerner au loin les cimes des plus hauts Palmiers et, plus près de nous, la ligne des Salsolacées et du _Limoniastrum monopetalum_ dessine le véritable bord de la Sebkha. Nous l’atteignons enfin vers onze heures du matin, entre les oasis de Sedada à droite et de Kriz à gauche. Nous nous engageons dans un terrain sablonneux couvert de petites buttes buissonneuses, qui monte du Chott aux collines calcaires, dernières vertèbres du Djebel Cherb, lorsqu’un mokhazni du qaïd se présente à nous et, après nous avoir fait contourner les derniers vergers et les dernières maisons du village de Kriz, nous conduit au bord du joli bassin de Sebã Biar (les sept puits), qui se creuse au pied d’un rocher calcaire pétri d’Oursins fossiles. Étendus à l’ombre des Palmiers qui l’ombragent, nous attendons pendant plusieurs heures nos bagages et leurs conducteurs, auxquels nous avons eu la fâcheuse imprudence de confier notre déjeuner.

Heureusement le temps des ânes et des chameaux est passé : un détachement du train de la compagnie mixte de Tozer, qui nous attendait à Kriz, vient nous rejoindre avec ses mulets, et une cruche de _lagmi_ nous aide à supporter avec plus de patience le retard de notre convoi.

Vers cinq heures, je vais explorer les ravins des collines calcaires aux flancs pierreux et roux qui s’élèvent derrière notre tente, et j’y retrouve avec joie quelques plantes des Ziban mêlées à des espèces tunisiennes :

Farsetia Ægyptiaca Turra.

Cleome Arabica L.

Reseda Alphonsi Müll.

Fagonia Sinaica Boiss.

F. virens Coss.

Neurada procumbens L.

Sclerocephalus Arabicus Boiss.

Pteranthus echinatus Desf.

Pyrethrum fuscatum Willd.

Chlamydophora pubescens Coss. et DR.

Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.

Aristida Adscensionis L. _var._ pumila.

Arthratherum ciliatum Nees.

Chloris villosa Pers.

J’allais atteindre le fond du ravin lorsque je fus rappelé à grands cris pour recevoir le qaïd du canton, grand et bel homme, fort élégant, accompagné de son khodja, aussi distingué que lui, qui venaient me faire leurs compliments et m’inviter à recevoir chez eux l’hospitalité. J’aurais voulu les congédier immédiatement pour reprendre mon herborisation, mais les exigences de l’étiquette me retinrent jusqu’à l’heure où le coucher du soleil rendit toute recherche impossible.

3 juin. A 6 heures nous sommes en marche entre la chaîne des collines et une série d’oasis qui s’étendent jusqu’au bord de la grande Sebkha. Bientôt les carapaces rocheuses qui revêtent les mamelons en s’inclinant vers le sud-est disparaissent et la chaîne du Cherb fait place à un relèvement aplati que l’on nomme le Draâ du Djerid et qui constitue un isthme élargi entre le Chott El-Djerid, dont la surface est à environ 20 mètres au-dessus du niveau de la mer, et le Chott El-Gharsa, dont le bassin se creuse à 20 ou 28 mètres au-dessous.