Part 11
Les reptiles paraissent y être peu abondants ; nous y signalerons cependant le _Cœlopeltis insignitus_ et le _Gongylus ocellatus_. Parmi les insectes : _Calosoma Olivieri_ et _C. indagator_, _Cicindela Ægyptiaca_, _Pimelia Tunetana_, _Purpuricenus Desfontainei_ (joli Longicorne trouvé sur le _Rhus oxyacanthoides_), un _Cebrio_ inconnu pris sur une Graminée. On y trouve aussi d’énormes Scorpions et un Galéode noir à pieds rouges, _Rhax ochropus_. Les _Helix_ des groupes _candidissima_ et _melanostoma_ ainsi que l’_H. Doumeti_ y sont en abondance.
Ce n’est pas sans regret que nous sommes contraints, le 27 mai, à une heure du soir, de quitter notre campement d’Oum-Ali. Un séjour plus prolongé dans cette localité eût été fécond en résultats, mais le temps presse, car il nous faut atteindre ce jour même le Bir Marabot, d’où nous devons nous diriger sur le Djebel Berd que nous tenons à visiter avant de reprendre la route de Gabès.
Ayant franchi un dernier col, moins élevé que celui où se trouve la grande muraille, nous entrons dans le Bled Cegui, plaine fertile, cultivée partiellement par les Arabes. Quelques champs que nous traversons se font remarquer par une curieuse variété de blé, offrant des épis très longs, très serrés de grain, et absolument dépourvus de barbes. Nous nous détournons un peu sur la gauche pour examiner un petit bâtiment romain, sorte de campanile carré, rehaussé à sa partie supérieure de colonnettes plates et cannelées ; plusieurs autres monuments analogues se succèdent de distance en distance dans cette vaste plaine ; on peut supposer qu’ils jalonnaient en quelque sorte une route allant sans doute de la cité dont les ruines se voient à Oglet Mehamla à celle dont nous avons rencontré les vestiges avant d’arriver au Khanget El-Asker. La traversée du Bled Cegui, vaste plaine où la fertilité du sol est révélée par des prairies naturelles très herbeuses, des cultures et l’abondance du _Cynara Cardunculus_, ne nous a fourni cependant que peu d’espèces de plantes intéressantes :
Ferula Vesceritensis Coss.
Callipeltis Cucullaria Stev.
Senecio Decaisnei DC.
Carduus Arabicus DC.
Amberboa crupinoides DC.
—— Lippii DC.
Heliotropium supinum L.
Anarrhinum brevifolium Coss. et Kral.
Euphorbia calyptrata Coss. et DR., espèce existant en Algérie, nouvelle pour la Tunisie.
Nous constaterons aussi, plus tard, dans la portion de la plaine avoisinant le massif des montagnes des Aïeïcha, la présence du Gommier (_Acacia tortilis_), par pieds isolés, restes d’une ancienne forêt se reliant sans doute à celle du Tahla en contournant les montagnes. Plus loin, tandis que nous recueillons, sur une petite éminence, quelques silex taillés, une troupe de plus de trente Gazelles fuit rapidement à notre approche. La grosse Alouette huppée, la Caille bédouine (_Turnix tachydromus_), le Bruant Proyer et diverses espèces de Traquets foisonnent dans les champs d’orge et les plantureux herbages où domine l’_Hedysarum carnosum_, plante fourragère qui y atteint des proportions exceptionnelles et qu’il serait sans doute avantageux de multiplier par la culture. Après trois heures de marche, nous arrivons à la grande route de Gafsa à Gabès, puis, tournant à l’ouest, nous atteignons bientôt, en côtoyant le lit d’un oued sans eau, la station du Bir Marabot, située entre plusieurs monticules couronnés par des restes d’antiques constructions ; là, près de ce puits profond dont l’eau est potable, nous établissons notre camp à côté d’un petit bordj abandonné. Pendant que l’on dresse les tentes, je me dirige vers un plateau allongé à l’extrémité duquel j’aperçois une ruine romaine. Mon attention ne tarde pas à être éveillée par un grand nombre de silex taillés dont quelques-uns fort remarquables. Je suis, à n’en pas douter, sur l’emplacement d’un atelier, et plus j’approche de l’édifice en ruines, plus les instruments deviennent nombreux ; enfin, au pied même de cette construction sous laquelle existe une cave voûtée qui a pu être une citerne, je recueille plusieurs grattoirs et poinçons encore au milieu des éclats de la pierre d’où ils ont été extraits ; je rencontre aussi, à différentes places, des fragments de quartz cristallisé, débris de géodes qui ont dû être brisées dans le but de fabriquer des instruments avec les fragments du silex qui en formait l’enveloppe. Ces géodes proviennent sans doute des montagnes du massif des Aïeïcha, situées à une faible distance, et ont été transportées par l’homme, à moins toutefois, ce qui est moins probable, qu’elles n’aient été entraînées par les crues des oueds qui descendent des flancs de ces montagnes. A mon retour, nous tenons conseil et décidons que le lendemain, tandis que nous irons camper au pied du Djebel Berd, éloigné du Bir Marabot de huit kilomètres seulement, le brigadier et deux hommes de l’escorte se rendront à Gafsa pour chercher les vivres dont nous aurons besoin jusqu’à Gabès. L’Arabe qui nous a suivis jusqu’ici avec son enfant malade se décide enfin à se séparer du « thebib francis » auquel il témoigne toute sa gratitude pour les soins donnés à l’enfant pendant le trajet pénible que nous venons de faire. Je dois reconnaître que la présence de ce compagnon volontaire a été plus d’une fois gênante pour nous, mais, en revanche, il y a tout lieu de croire que l’occupation française y aura gagné un chaud partisan.
A six heures du matin, le 28 mai, nous sommes en route pour le Djebel Berd, côtoyant des collines couvertes de vestiges de constructions qui sont terminées sur le bord d’un petit oued, sans eau comme les autres, par une sorte de retranchement dont on peut suivre encore aisément la ligne d’enceinte en maçonnerie. A mesure que nous montons, le chemin devient difficile et la chaleur gênante. Un certain nombre de reptiles et beaucoup d’insectes sont capturés, mais la flore est pauvre et monotone. Nous franchissons des couches effondrées de dolomie, puis, côtoyant un ravin dépourvu d’eau, nous arrivons vers dix heures, par une série de plates-formes que circonscrivent des restes d’enceintes en pierre sèche, sur un petit plateau voisin d’un redir suffisamment pourvu d’eau et nous y installons notre tente.
Les sommets du Djebel Berd se dressant en face de nous, il nous est facile, du point où nous sommes, de nous fixer sur la meilleure route à suivre pour les atteindre, ce que nous comptons faire dans l’après-midi. Mais tandis que, le repas fini, nous explorons les alentours du campement, le ciel se charge de gros nuages venant du nord et, vers une heure et demie, un violent orage éclate avec un fracas épouvantable, déversant sur nous une pluie diluvienne qui envahit notre tente malgré la rigole qui l’entoure. En quelques instants, le ravin redevenu torrent roule d’énormes quartiers de rochers, et nous voyons arriver, avec la rapidité d’un cheval lancé au galop, une vraie nappe d’eau qui débouche par tous les replis du terrain. Nous pouvons alors nous rendre exactement compte de l’action dévastatrice des eaux sur ces pentes escarpées, à peu près dénudées ou tout au moins dépourvues de végétation arborescente, et lorsque, au bout d’une heure environ, la pluie ayant cessé, notre vue peut embrasser de nouveau la plaine, nous la voyons en grande partie transformée en nappe d’eau. Le ciel étant redevenu serein, M. Valéry Mayet et moi nous nous mettons en devoir d’opérer une reconnaissance dans la montagne à la recherche des passages les plus commodes pour en atteindre le lendemain le point culminant. Séduits bientôt par la fraîcheur de la température qui rend la marche moins pénible, récoltant sur les plantes ou sur le sol les insectes qui commencent à reparaître, et recueillant de nombreux fossiles dans les marnes friables, nous gravissons successivement de monticule en monticule, de crête en crête, et arrivons finalement, après avoir franchi plusieurs passages dangereux, à une coupure à pic large de quelques mètres, qui seule nous sépare de la pente terminale. Ce dernier obstacle est rendu plus dangereux par la nature friable de la roche de gypse cristallisé qui s’éboule sous nos pieds et se détache dans nos mains. Être arrivés si près du but et renoncer à l’atteindre, par la seule crainte de franchir un obstacle de quelques mètres au delà duquel toute difficulté va cesser, nous paraît indigne de nous ; aussi, profitant d’aspérités moins friables, nous n’hésitons pas longtemps à braver le danger, espérant pouvoir accomplir le jour même ce que nous avions projeté pour le lendemain. Mais, le mauvais pas franchi, un contretemps plus sérieux vient s’opposer à la réalisation de ce projet ; un brouillard épais, qui monte de la vallée, enveloppe soudain la montagne ; le jour tire sur son déclin et nous ignorons complètement la topographie du Djebel Berd ; quelque dur qu’il puisse être de renoncer à un but presque atteint, mes souvenirs, ma vieille expérience des montagnes, et les dangers que j’ai trop souvent courus en pareille circonstance, me font un devoir de m’opposer énergiquement à une nouvelle tentative. Ne voulant pas reprendre le chemin dangereux par lequel nous sommes montés, nous opérons la retraite vers le fond de la vallée par un éboulis de calcaire mélangé de gypse que nous ne pouvons traverser sans prendre de sérieuses précautions pour ne pas être entraînés avec les débris de pierre qui roulent sous nos pas. Nous nous trouvons alors au centre d’un grand cirque formé par les rochers à pic des crêtes du sommet et des contre-forts de la montagne. N’oubliant pas le but de nos recherches, malgré les difficultés de la marche, nous avons le regret de constater sur ce point la pauvreté et la monotonie de la flore et de la faune, mais nous sommes frappés de la quantité extraordinaire de traces de Mouflons imprimées sur le terrain. Le nombre de ces ruminants est si grand qu’ils ont tracé sur les pentes de la montagne des sentiers aussi battus que ceux que font les moutons aux alentours des bergeries. A plusieurs reprises même, il nous arrive de maudire ces sentiers, si frayés qu’ils nous conduisent à des impasses et retardent par des contremarches notre rentrée au campement que nous avons grand’peine à atteindre avant la nuit.
Le lendemain matin, dès cinq heures, escortés d’un de nos spahis, nous sommes déjà, M. Valéry Mayet et moi, en train de gravir la montagne, l’abordant cette fois par le côté opposé à celui que nous avions suivi la veille. La portion que nous visitons est beaucoup plus couverte de broussailles, mais la flore n’en est pas pour cela plus variée. Nous abandonnons au bout de peu de temps un large chemin très frayé qui paraît se diriger vers la plaine du Bled Cegui et nous montons directement vers la crête que nous ne tardons pas à atteindre et que nous suivons jusqu’au sommet.
Sur le versant sud, quelques pieds isolés de _Pistacia Atlantica_ se font remarquer par leur verdure plus tendre que celle des buissons qui les entourent ; ce sont les seuls arbres que l’on aperçoive. De véritables champs d’_Erodium arborescens_ en pleine floraison sont d’un effet merveilleux. Nous n’avions encore jamais rencontré cette plante en aussi grande abondance.
Autour des fleurs de ce bel _Erodium_, voltigent de nombreux Lépidoptères intéressants ; ce sont, principalement, un _Papilio_ du groupe _Machaon_, des _Pieris_ et des _Anthocharis_ ; nous regrettons de n’avoir ni le temps ni les engins nécessaires pour en faire la chasse. Le grand Martinet noir se livre à de rapides évolutions, rasant parfois le sol, et quelques rapaces planent au-dessus de nous en ayant soin de se tenir hors de la portée du fusil. A huit heures, nous avons atteint le point culminant, indiqué par une pyramide topographique de trois mètres de haut, bâtie à pierres sèches. De là, nous jouissons d’un coup d’œil imposant ; la vue embrasse toutes les plaines environnantes limitées, au sud, par les Djebels Oum-Ali et Oum-el-Asker, au nord par le massif du Djebel Arbet et des Aïeïcha ; on voit au loin Gafsa et El-Guettar, et, près de ce dernier village, la sebkha dont il y a quelques jours nous avons traversé une partie. A la satisfaction que nous éprouvons à contempler sous un ciel splendide ce magnifique panorama, vient se mêler un regret ; c’est celui de constater que le sommet sur lequel nous nous trouvons n’est pas le plus élevé du massif du Djebel Berd, qui est divisé en deux par une large coupure ; le véritable sommet, qui nous paraît d’une centaine de mètres plus haut que celui où nous sommes, appartient à la portion ouest du massif. Pour explorer ce côté de la montagne, peut-être le plus intéressant, il ne faudrait pas moins de trois jours que nous ne pouvons pas y consacrer.
Continuant à suivre la crête afin de descendre par un escarpement situé plus à l’ouest, nous dépassons la croupe par laquelle nous étions montés la veille. Ce n’est pas sans quelque danger que, nous aidant des mains, nous sautons les degrés formés par des roches gypseuses friables. Un faux pas de notre spahi manque de causer un déplorable accident, car, dans sa chute, les chiens du fusil qu’il porte en bandoulière se rabattent en frappant sur le roc et la charge passe à quelques décimètres de la tête de M. Valéry Mayet qui se trouve en arrière.
Après une heure d’efforts pour atteindre le ravin, notre trajet est encore considérablement allongé par une série d’érosions profondes qu’il nous faut successivement franchir et parfois contourner avant d’arriver au fond de la vallée. La chaleur est très forte dans ces gorges abritées, mais heureusement la pluie tombée la veille a laissé dans les ruisseaux assez d’eau pour que nous puissions nous désaltérer, et nous avons enfin la chance de trouver sur notre route un énorme pied de _Juniperus Phœnicea_ à l’ombre duquel nous pouvons faire une halte de quelques instants.
La flore du Djebel Berd ou Berda est moins riche, au moins dans la portion que nous en avons explorée, que ne pourraient le faire supposer sa situation méridionale et son altitude (environ 1100 mètres). Le temps nous a manqué pour en visiter tous les versants et pour en aborder la partie occidentale, séparée du reste du massif par une coupure profonde. Nous noterons cependant les espèces suivantes :
Lonchophora Capiomontiana DR.
Moricandia suffruticosa Coss. et DR.
Diplotaxis pendula DC.
Rapistrum bipinnatum Coss. et Kral.
Helianthemum Kahiricum Delile.
—— virgatum Pers. _var._ asperum.
Reseda Alphonsi Müll. Arg.
—— stricta Pers.
Dianthus serrulatus Desf.
Erodium hirtum Willd.
—— arborescens Willd., formant de véritables champs sur la crête.
—— —— _var._ incisum.
—— glaucophyllum Ait.
Haplophyllum linifolium Adr. Juss.
Pistacia Atlantica Desf.
Hedysarum carnosum Desf.
Tamarix pauciovulata J. Gay.
Pteranthus echinatus Desf.
Reaumuria vermiculata L.
Deverra chlorantha Coss. et DR.
Carum Mauritanicum Boiss. et Reut.
Callipeltis Cucullaria Stev.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
Senecio coronopifolius Desf.
Atractylis prolifera Boiss. _var._
Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
Apteranthes Gussoneana Mik.
Caroxylum articulatum Moq.-Tand.
Euphorbia Bivonæ Steud.
Scilla villosa Desf., spécial à la Tunisie.
De retour au campement à midi, nous fixons la levée du camp à trois heures du soir ; mais au moment où nous nous apprêtons à replier la tente, un nouvel orage, aussi violent que celui de la veille, fond sur la montagne et nous oblige à retarder le départ de plus d’une heure. Dès que la pluie cesse et pendant que l’on procède au chargement, je fouille les alentours du campement et j’ai la chance de rencontrer et de tuer d’un coup de fusil un bel _Echidna Mauritanica_, grande Vipère des plus dangereuses, que la pluie avait sans doute mise en mouvement. C’est ce même reptile que l’on trouve assez abondamment au pied de la montagne de Zaghouan où il nous avait été donné en 1883. La classe des reptiles nous a encore fourni une Couleuvre extrêmement effilée, de couleur grise (_Periops Algira_). Notons aussi le _Bufo pantherinus_.
Le sommet donne les mêmes insectes que le Djebel Hattig, mais la base de la montagne est plus riche : de nombreuses Cigales, l’_Ephippiger Oudrianus_, beaucoup d’_Ascalaphus_, le _Julodis cicatricosa_, le _Purpuricenus Desfontainei_, un _Drilus_ et un _Sitaris_ non déterminés. Les Lépidoptères sont nombreux et intéressants ; beaucoup d’_Anthocharis_ et de genres voisins, et un fort beau _Papilio_ dont la chenille vit sur les _Deverra_.
On retrouve au Djebel Berd la plupart des étages géologiques des Aïeïcha et du Djebel Sened. L’_Ostrea Mermeti_ y abonde dans les marnes feuilletées grises. Des gisements importants de gypse cristallisé alternent avec ces marnes sur les contreforts escarpés de la montagne, dont les couches supérieures, qui paraissent être tertiaires, sont inclinées vers le sud, c’est-à-dire dans le sens inverse de celles des autres massifs montagneux.
Après avoir essuyé plusieurs averses durant le trajet, nous sommes de retour au Bir Marabot à cinq heures et demie du soir. En dépit de la pluie, j’utilise les quelques heures de jour qui restent encore à explorer un mamelon surmonté d’un petit bordj, situé de l’autre côté du lit de l’oued. De nombreux silex taillés et des masses de débris entassés autour des rochers ne me permettent pas de douter qu’il n’ait existé sur ce point un autre établissement et un atelier préhistoriques des plus importants. La pluie et l’approche de la nuit me forcent à interrompre ma fructueuse récolte de silex taillés, mais je me promets bien d’y revenir, ce que je ne manque pas de faire le lendemain matin 30 mai. Mes recherches sont de nouveau couronnées de succès et je rentre avant midi, chargé d’instruments en silex, dont quelques-uns fort remarquables par la finesse des retouches.
=VII=
=Du Bir Marabot à Gabès : Bir Zellouza, Oglet Mehamla, Gueraat El-Fedjedj, Oudref. — Séjour à Gabès.=
Le 30 mai, à une heure du soir, nous reprenons définitivement la direction de Gabès, distant de trois étapes. La route que nous suivons, non sans faire plusieurs pointes à droite ou à gauche, traverse longitudinalement la vaste et fertile plaine de Cegui, limitée au nord par le massif des Aïeïcha, au sud par les chaînes de basses montagnes qui bordent le Chott El-Fedjedj dont elles nous interceptent la vue. La principale reconnaissance que nous faisons, sur la gauche, dans la direction des montagnes des Aïeïcha, est motivée par le désir d’examiner de près un arbre isolé que nous supposions avec raison être un Gommier (_Acacia tortilis_), arbre que nous n’avons plus rencontré depuis que nous avons quitté le Bled Tahla. L’existence dans la plaine de quelques individus épars de cette espèce nous fait supposer que la majeure partie des arbres que nous apercevons au pied des montagnes situées à notre gauche sont aussi des Gommiers. L’_Acacia tortilis_ occupe donc une étendue de pays beaucoup plus considérable que je ne l’avais supposé en 1874, car nous avons maintenant la certitude qu’il croît non seulement dans la plaine du Tahla, mais encore tout autour du puissant massif de montagnes qui comprend les Djebels Madjoura, Bou-Hedma, Arbet, El-Aïeïcha et Beni-Amrham. S’il est beaucoup moins abondant au pourtour de ce massif que dans le Bled Tahla même, cela tient sans doute à ce que les terres y sont depuis longtemps beaucoup plus cultivées et que le pays étant plus habité à l’extérieur qu’à l’intérieur de ce massif, l’œuvre de déboisement s’est accomplie plus activement.
Durant le trajet de quelques kilomètres que nous faisons pour reconnaître les Gommiers, nous remarquons, épars dans les champs et les terres vagues, un assez grand nombre d’instruments en silex de plus grandes dimensions que ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici, et nous capturons abondamment le magnifique Bupreste (_Julodis cicatricosa_) qui couvre en certains endroits les buissons de Retam (_Retama Rætam_) et de Jujubier (_Zizyphus Lotus_).
Plus nous avançons, plus le pays devient fertile et cultivé ; de nombreux troupeaux paissent dans la plaine et les douars se multiplient. Nous apercevons sur notre droite un monument analogue à l’espèce de columbarium que nous avons rencontré dans cette même plaine entre le Djebel Oum-Ali et le Bir Marabot.
Nous n’arrivons au Bir Zellouza (le puits de l’Amandier) qu’à sept heures du soir, après avoir longtemps cherché ce point où nous devons passer la nuit. Les puits, surmontés d’une sorte d’armature carrée en bois, y sont nombreux, mais l’eau en est mauvaise, tandis qu’elle nous avait été signalée comme bonne. Ce motif nous décide à camper de préférence à deux ou trois cents mètres en arrière, auprès d’un redir où l’eau, grossie par les pluies des jours précédents, est aussi savoureuse qu’abondante. Le pays est couvert de belles cultures et peuplé d’une multitude d’oiseaux (Gangas, Pigeons, Alouettes, Tourterelles, Traquets, Moineaux et autres passereaux) qu’attire l’eau des puits et du redir. La halte au Redir Zellouza ne nous offre rien d’intéressant comme plantes. En revanche nous y retrouvons en grande abondance, dans les eaux du redir, les curieux _Apus cancriformis_ et _Numidicus_ déjà recueillis au Redir Zitoun dans le Djebel Oum-el-Asker, et nous y prenons, courant dans la vase, deux individus d’un superbe Carabique jaune tacheté de noir, nouveau pour la Tunisie, que M. Valéry Mayet rapporte au _Brachinus nobilis_. Peu avant d’arriver au redir, nous avions retrouvé en grand nombre, sur les Retam et les _Acacia tortilis_, le splendide _Julodis cicatricosa_.
Le lendemain matin, dernier jour du mois de mai, une abondante rosée couvre toutes les herbes. Nous quittons, vers huit heures, le Bir Zellouza, cédant la place à une compagnie d’artillerie qui vient d’arriver et de dresser ses tentes à quelques pas des nôtres. Les officiers ne nous faisant pas l’honneur de venir nous visiter, nous agissons de même et poursuivons notre route vers Oglet Mehamla. A notre gauche, entre la montagne des Beni-Amrham et celles des Aïeïcha, on distingue fort bien le col d’El-Affaï où passe la route de Gafsa par El-Aïeïcha. A droite, nous voyons le Djebel Ghedifa, qui termine la chaîne comprenant le Djebel Oum-Ali. Les Gommiers se montrent toujours de distance en distance par pieds isolés, dans la plaine sur la gauche, c’est-à-dire vers les montagnes des Aïeïcha. Après avoir traversé en partie une sebkha desséchée, dans le but d’examiner deux lambeaux de terrasses de quatre mètres de haut, restes de l’ancien niveau du terrain, qui nous apparaissaient de loin sous la forme de deux monuments en ruine, nous rencontrons la route d’El-Affaï par laquelle nous arrivons, à midi, à Oglet Mehamla, point de séparation des deux routes de Gafsa à Gabès. Le sol de la sebkha, limoneux et glissant, est couvert de Salsolacées, d’_Atriplex_, de _Limoniastrum_ et d’_Æluropus littoralis_.
Les seules plantes intéressantes que nous ont offertes les environs de l’Oglet Mehamla sont : _Acacia tortilis_ (un ou deux pieds rabougris, les derniers que nous trouvons), _Marrubium deserti_ et _Haplophyllum tuberculatum_.
Oglet Mehamla, où réside actuellement et en permanence un poste de correspondance, est une réunion de puits d’origine romaine, mais dont les margelles en pierre ont été refaites par les Français à l’aide de matériaux empruntés aux édifices de l’antique cité dont les ruines occupent un vaste espace à côté même du poste et du retranchement. On dirait un assemblage de dunes de sable devant lesquelles on pourrait passer indifférent, n’étaient les restes, encore debout, d’un temple, d’un théâtre et de plusieurs édifices à colonnes assez importants. Quelques fouilles qui ont été pratiquées sur ce point ont mis à découvert divers débris curieux, entre autres une pierre carrée portant un relief assez grossier représentant des slouguis (lévriers) chassant un lièvre ; une seconde pierre semblable représente une urne gardée par deux slouguis.