Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)

Part 8

Chapter 83,721 wordsPublic domain

--Mais alors, que craignez-vous pour moi?

--Je ne sais pas, moi, avoua Marc assez perplexe. Mais enfin, je conçois très bien que, ainsi que je le soutenais tout à l’heure, il puisse exister des raffinements sociaux qui te soient pernicieux...

--Peut-être même funestes? dit Noë.

--Nous exagérons tous, concéda Bernard. Il y a certainement des milieux sociaux capables de raffiner, de transformer, d’absorber même Olivier en lui révélant des émotions dont il ne se doute point, pas plus que la presque totalité des civilisés. Mais de là...

Il n’acheva pas et tira sa montre:

--Six heures. Veux-tu m’accompagner, Olivier, puisque tu dînes ce soir à la maison. Je voudrais passer chez mon caissier Clavenon, qui est malade, pour savoir s’il pourrait tout de même faire chez lui un petit travail comptable assez pressé.

--Allons, dit Olivier, après qu’ils eurent serré les mains de Noë et de Marc.

Clavenon habitait du côté du Palais-Royal un petit appartement simple et propre tout égayé par les seize ans et la belle humeur constante de sa nièce Isabelle. Ce fut elle qui ouvrit la porte et renseigna tout de suite les visiteurs. L’oncle Clavenon allait mieux, une grippe maligne tout à fait finie; seulement il restait faible: pas de sorties ni d’imprudences.

--Croyez-vous, Mademoiselle, qu’il puisse faire un petit travail urgent de comptabilité?

--Mais oui, Monsieur Rabevel, cria une voix enrouée à travers la cloison. Entrez donc si vous ne craignez pas les microbes.

Et quand Bernard fut dans la chambre:

--De quoi s’agit-il?

--Il me faudrait un état complet des pièces de caisse suivant les bordereaux du mois dernier.

--Eh bien! Monsieur, faites-moi envoyer ces bordereaux et je vous ferai ça tout de suite. Pour quand vous le faudrait-il? Pour après-demain? Ah! diable! Alors envoyez-moi les bordereaux ce soir... Mais il n’y a plus personne au bureau pour faire les courses à cette heure-ci. Eh bien! Isabelle viendra les chercher. Veux-tu, petite?

--Mais oui, fit la jeune fille. Je vais mettre mon chapeau.

Rabevel la considéra; elle était blonde, d’un visage tout enchanté d’une intelligence riante et de la pureté de son cœur. Il observa qu’Olivier la regardait aussi. Hé! hé! se dit-il, c’est de son âge.

Ils revinrent à pied le long des quais que le couchant parait de roses et de violettes. Ils marchèrent d’abord en silence les yeux fixés sur cette eau rapide qui allongeait auprès de la rive les herbes flottantes. Puis la jeune fille leva les yeux vers Olivier. Il s’était découvert, offrant à ses regards une magnifique chevelure solaire et le front rayonnant d’un jeune dieu. Il dit quelques mots à Bernard. Le ton du discours, le timbre de la voix, le regard souverain, l’allure directe de ce personnage nouveau, présentaient une originalité si forte et si attractive qu’Isabelle en fut frappée.

--Il est tout de même beau, mon fils, pensait Bernard orgueilleusement tandis que les jeunes gens entamaient la conversation.

Il les écouta sans rien dire. Il eut vite discerné dans la jeune fille un petit être positif, un peu moqueur, réfractaire à l’indéfini. «Trop de pondération, jugeait-il, trop d’équilibre; trop de sensibilité à la relativité de la condition humaine. Elle a en trop ce qui manque à Olivier et réciproquement. Il lui faudrait un homme à sauver.» Il sourit: Pourquoi pas?

Les jeunes gens parlaient de leurs études. Elle lui parut singulièrement cultivée: «Pas bête, l’enfant, ma foi; de la tête, de la volonté, de la culture. Peut-être faudra-t-il l’appeler à la rescousse quand le sire Olivier décidera de filer sur les Océans». Depuis que, penché sur son fils, son amour paternel s’était peu à peu accru jusqu’à le posséder entièrement, l’amour d’aventures du jeune homme l’effrayait quand il songeait qu’un jour venu, Olivier voudrait peut-être le quitter au lieu de rester tranquillement dans ses bureaux. L’idée d’une attache qui pourrait efficacement maintenir le jeune homme lui sourit. «Laissons-les faire connaissance», pensa-t-il et, quand il eut remis les bordereaux à la jeune fille, il chargea Olivier de la raccompagner.

Les jeunes gens retournèrent en suivant les quais vers la demeure d’Isabelle. Un soleil sanglant disparaissait derrière la Tour Eiffel. Ils s’accoudèrent au parapet. L’éternité de ce mystère où tant d’artistes se sont consumés les faisait participer d’elle une minute. Une minute, hélas! seulement! Mais de quelle saveur!... Quelques couples glissaient aux bords mêmes de la Seine. Le plus beau des fleuves se faisait mauve le long des îles et des jardins. Notre-Dame offrait à la lumière mourante la flèche d’un triste clocher tandis que déjà l’ombre noyait les fresques du portail. Les rues étaient violettes.

--Quelle douceur, dit Isabelle.

La paix descendait du ciel et montait des eaux. L’esprit des jeunes gens flottait; leur cœur s’ouvrait à tous les souffles.

--Mon Dieu que cette heure est belle, dit encore Isabelle.

--Ah! oui, répondit Olivier, ah! oui, et sans que nous sachions dire pourquoi.

--Holà! s’écria Isabelle en riant, quelle mysticité! Il y a tout de même longtemps que nous savons analyser des émotions si simples. Il suffit d’avoir lu Taine; l’avez-vous oublié?

--Je ne l’ai pas lu, dit Olivier.

Il ajouta humblement:

--Je le lirai.

Puis, après quelques secondes de réflexion:

--Ma jouissance en sera-t-elle accrue?

--Comment le saurais-je? répondit la jeune fille, riant de plus belle; il faudrait que je connusse exactement ce qu’est votre plaisir.

--Il est bien difficile à définir...

Il essayait cependant d’exprimer ce qu’il ressentait. Tandis qu’il parlait avec une emphase discrète, son discours le révélait à Isabelle qui l’écoutait soudain remplie d’une sorte de respect et de saisissement; car le tremblement qui y régnait lui était inaccessible et lui parut participer du divin.

--Que vous êtes heureux! ne put-elle s’empêcher de dire.

--Ah! oui, et presque constamment, car lorsque je n’ai pas le bonheur que je souhaite, je suis dans une attente passionnée, une mélancolie qui est déjà du bonheur. Je ne sens vraiment la plénitude de ma joie que dans la méditation ou l’action. C’est la possession complète de moi-même qui fait la lumière et la chaleur de mon existence et aussi son unité. Au contact de l’homme et de la matière je m’enrichis journellement. Et cet enrichissement est la source de mes émotions.

--N’est-ce pas artificiel, tout cela?

--Je ne sais pas, je ne cherche rien, voici le fleuve, les îles, le ciel qui s’offrent à moi comme des fleurs que distille une flamme qui m’est intérieure. Il faut cent mille roses pour un peu d’essence précieuse. Mais celui qui se penchera sur le flacon en sera enivré! Or, tandis que brûle cette flamme qui m’éclaire et me dévore, je vois croître en moi l’impérissable désir...

--Mais votre bonheur?

--Ce désir qui se développe en s’assouvissant...

Olivier attendait, comme hésitant, une réponse.

A la clarté dernière de ce jour, le visage d’Isabelle apparaissait grave et charmant. Ses yeux tranquilles qui l’avaient longuement regardé se moquaient un peu encore; mais elle semblait rêveuse...

--C’est curieux, dit-elle doucement. J’ai tout feuilleté. Il n’est pas de philosophe ni de savant qui n’ait accueilli peu ou prou mon besoin de savoir et, pourtant, cette émotion dont vous me parlez, ce bonheur frissonnant je ne l’ai jamais rencontré. Je n’ai eu que des satisfactions modestes et mon cœur n’a changé son rythme à aucun moment.

Elle réfléchit un instant, puis:

--Et, réellement, je ne désire pas davantage.

La nuit tombait; ils firent encore quelques pas, puis ils s’arrêtèrent de nouveau tant l’instant leur était délicieux.

--Cette eau courante et si mauve, demanda Isabelle qui ne pouvait détacher ses yeux du fleuve, n’éveille-t-elle pas en vous le désir du voyage?

--Non, car elle est belle mais sa beauté me conservera à elle tant que je n’en serai pas las. Je n’ai le goût de l’aventure que pour jouir de la beauté.

--Et comme vous semblez l’avoir développé, ce goût de l’aventure!

--Pouvait-il en être autrement? Des idoles maories et des sagaies canaques peuplent les souvenirs de ma première enfance. J’ai vécu dans leur familiarité. Ma petite chambre tendue de pagnes m’offrait en vieilles images les portraits des corsaires et des navigateurs. Et même une frégate évoquait, sous son globe de verre les périples de Magellan.

«Tous les simulacres adorés des primitifs polynésiens qui menèrent entre l’île de Pâques et Honolulu l’existence aventureuse des pirates m’entouraient, taillés dans le santalier. Comme je les aimais! Vous dirai-je qu’à certains soirs, quand la veilleuse noyait mon lit d’une pénombre, ces mythes prenaient une existence réelle et s’éveillaient avec les épices, les aromates et tous les parfums du Pacifique: la cannelle, le gingembre, le poivrier, et la vanille; et le coprah?»

Isabelle écoutait cette langue nouvelle avec une espèce de stupeur.

--Vous pouviez vivre, demanda-t-elle d’une voix presque indignée, au milieu de ces objets si uniquement créateurs d’illusion?

--J’y vivais avec une joie complice accrue de la crainte manifestée par mes petits camarades. Je connaissais tous ces dieux des mers du Sud, l’existence des planteurs et celle des plongeurs qui cherchent la perle à mille lieues de toute terre dans les lagons des atolls; je m’émerveillais de la vie mystérieuse du corail, ce petit dieu favorable, créateur de barrières indestructibles derrière quoi l’homme des îles peut rêver à sa guise à l’abri des requins et des civilisés.

«Avec quelle ferveur j’attendais le moment où mon père me prendrait comme mousse à bord du bateau qu’il commandait!

--Que cet enthousiasme m’est étranger, dit Isabelle, à voix presque basse et comme pour elle-même.

--C’est que vous ne savez pas combien c’était beau quand le «Bougainville» arrivait majestueusement dans le port de Bordeaux, puis s’arrêtait et s’amarrait sur ses ancres. Nous le rejoignions, ma mère et moi, dans un canot. Nous tremblions en montant l’échelle et mon père nous accueillait d’un sourire sur le pont. Les hommes du bord ôtaient leur béret; je les connaissais tous et nous nous aimions. Ils disaient: «L’a cor grandi et forci, l’p’tit gas. Qué beau marin qui va faire. Un rude gaillard comme le père, quoi!» J’étais rouge d’orgueil.

--Vous aimiez déjà le bateau?

--Ah! oui; un vieux gabier m’y conduisait partout. Je connaissais bien le grand voilier mais, à chaque fois, j’apprenais des choses nouvelles ou je retrouvais des choses oubliées. Je grimpais aux mâts, je restais dans la hune en essayant de me figurer les solitudes des mers australes sur la houle sans fond. Je m’oubliais des heures jusqu’à ce qu’on m’appelât. Et je ne quittais jamais le navire qu’imprégné de sa forte salure.

--Votre père revenait-il souvent?

--Tous les deux ans à peu près, je le revoyais, chargé de choses étranges prometteuses de songes. Il restait quelques jours parmi nous, me contant les légendes de la mer, entouré de notre respect. Il témoignait à ma mère une tendresse incessante et douce qui m’émouvait et gonflait mon cœur...

--Quelle peine devait vous faire son départ!

--Il me semblait qu’il emportait avec lui toute la vie véritable; ses récits m’avaient fait croire que, seule, la mer ardente des tropiques recélait la raison valable de notre destin... Je restais accablé...

L’intonation d’Olivier fut telle qu’apparut soudain à Isabelle combien il se sentait seul. Elle lui prit le bras d’un mouvement si affectueusement spontané que le jeune homme sentit sourdre des larmes.

Ils rentrèrent sans prononcer d’autres paroles.

Une si belle soirée ne pouvait rester unique. Un hasard apparent favorisa les rencontres jusqu’au moment où l’intimité fut assez grande pour qu’elles devinssent organisées. Bernard s’en était avisé aussi bien que Marc. Ils ne craignaient en rien l’issue de l’aventure; une désillusion peut-être de l’un des amoureux ou de tous deux; mais certainement Olivier était trop honnête pour qu’il y eût à redouter autre chose. Ce qui intéressait avant tout Rabevel c’était de savoir s’il pouvait espérer fixer tôt ou tard son fils par cet artifice. Autrement dit: qu’étaient les véritables sentiments d’Olivier? Mais cela, il eût été difficile de le dire; lui-même, tout au plaisir qu’il éprouvait auprès d’Isabelle, ne se souciait guère sans doute de les analyser. Il ne semble pas pourtant qu’à ce moment-là il fût capable d’éprouver, auprès d’une créature aussi immatérielle que l’était Isabelle, un sentiment d’amour chaste que rien dans son passé d’adolescent librement abandonné à ses instincts ne l’avait préparé à connaître. Dans le secret de son cœur, il n’était pas douteux que le sang bouillant ne s’émût davantage à l’évocation de Balbine. Ah! celle-là... A la peau l’afflux pourpre trahissait pour Marc l’instinct profond de son ami dès qu’était prononcé le nom de Madame Vassal. Mais Olivier songeait-il avec quelque précision à cette créature pratiquement inaccessible?

Il n’en disait rien, demeurant impénétrable sur ce point.

Il s’adonnait de toute son âme au bonheur que lui offrait la compagnie d’Isabelle; comme tous les êtres très subtils il savait qu’il se préparait des souvenirs délicieux.

Et en effet, il lui sembla souvent dans la suite que le visage de sa jeunesse avait réalisé sa plus heureuse image tel soir d’un dimanche de janvier auprès d’Isabelle en un coin solitaire du Bois de Boulogne. La douceur poignante du déclin, l’abandon maternel d’une nature mourante, attendrissent les jeunes cœurs adolescents. Car ils se sentent tellement vivants que la mort ne les effraie point. Ils s’affligent seulement du sort qu’elle réserve à ceux qui lui sont soumis. Pourtant, pour Olivier et Isabelle serrés l’un contre l’autre, sur ce banc où la clémence exceptionnelle du climat leur permettait en cette saison une méditation immobile et silencieuse, la nature était une Belle au bois dormant qui se parait sur sa couche. Les teintes les plus rares formaient dans les futaies une symphonie qui chantait avec passion le plaisir d’être triste.

Olivier s’y fût abandonné si, dès l’apparition d’Isabelle, le sourire direct de la jeune fille, son regard chargé d’amour et de confiance ne l’avaient délivré comme à chaque fois. Elle était auprès de lui, et la joie se faisait. Les complications sentimentales ne se concevaient pas en présence de cette âme si droite dont la flamme éclairait la plus belle santé morale qu’on ait jamais contemplée.

Mais le bonheur des raffinés est chose si complexe et si ténue, qu’il apparaît moins dans la durée que dans l’espace. Il est comme ces fils de la vierge qui, attachés par un bout et soudainement brisés, flottent horizontalement sous des souffles mystérieux. Il est constitué de lambeaux de réseaux parfaitement ouvrés comme les toiles des faucheux, mais brusquement interrompus sur un caprice inexpliqué. Et, somme toute, il n’est pas le bonheur, puisqu’il est, par essence, fugitif et que la conception des hommes ne s’assouvit que dans la conception du définitif.

La compagnie d’Isabelle créait, sans effort, le bonheur d’Olivier. Elle apportait une sorte d’insouciance consciente et ravie qu’elle faisait partager comme par miracle. Tout était simple et facile. Elle ne le disait point mais elle en suscitait autour d’elle la conviction. Elle passait dans la vie avec une telle aisance, une telle grâce, une telle sécurité, que le destin paraissait désormais fixé. Ses sentiments étaient assurés. Celui qu’elle touchait de son aile semblait à l’abri du chagrin. Essayant de voir clair en lui, Olivier se sentit plus d’une fois découragé de ne pouvoir s’exprimer l’allure unique de cette âme, la puissance flexible de cette intelligence qui parvenait à demeurer sans effort souriante tout en faisant pressentir qu’elle saurait maintenir intégralement la possession de son objet.

Il ne tarda pas à reconnaître dans l’attitude d’Isabelle les signes les plus évidents de l’amour: Bernard les avait discernés avant lui.

Un jour, tandis que sur les quais, ils attendaient la jeune fille, il lui demanda ce qu’il comptait faire.

--Je ne sais pas, répondit Olivier. Je ne ressens pas ce trouble, ce tremblement qui accompagne, dit-on, la naissance de l’amour... J’éprouve tout le bonheur désirable, mais pas cela...

--Alors?

--Eh bien, mais, dit-il, c’est bien ainsi.

Bernard dut faire envisager à Olivier la situation morale telle qu’elle lui paraissait se présenter: son égoïsme inconscient, la peine qu’il réservait à une enfant sans expérience, son inéluctable départ pour cette vie d’aventures à laquelle sa vocation le destinait.

Olivier eut un soupir de regret et promit de ne plus revoir Isabelle. Comme tous deux retournaient sur leurs pas, elle apparut. Leur accueil embarrassé lui révéla tout.

--Je devine, s’écria-t-elle, je devine! Mais vous ne croyez pas que je vais ainsi me soumettre à des décisions prises en dehors de moi? Olivier ne m’aime pas, je le sens, il ne m’aime pas encore, mais moi je sais qu’il m’aimera un jour. Et même si cela n’était pas, qu’importe! moi je l’aime; et je n’ai pas l’intention de sacrifier mon bonheur. Peut-être n’avez-vous plus que quelques mois à rester, Olivier? Donnez-les-moi?

C’est ainsi que Bernard réussit à faire connaître à son fils le sentiment de la dépendance; cette emprise d’une femme sur lui attendrissait Olivier et l’irritait. Quoi! être aimé sans aimer soi-même; n’éprouver qu’un sentiment d’une sympathie très vive, mais se savoir incapable de ressentir à l’égard d’une femme autre chose qu’un désir purement charnel!

Olivier tenait de son passé proche cette habitude de ne voir en la femme que le moyen d’assouvir un désir passager. Il avait, au fond, hérité sous ce rapport, les instincts de son père: à peine s’il les avait affinés quelque peu, s’asservissant (et avec quel ennui intime) aux coutumes des civilisés auxquelles il était indispensable de se plier pour obtenir de la femme la seule chose qu’il en désirât.

La fréquentation de l’être extrêmement subtil qu’était Isabelle agissait néanmoins sur lui à son insu; évidemment, Isabelle ne pouvait songer à faire d’Olivier le platonique amoureux qu’elle rêvait sans doute. Il se montrait un excellent camarade fort développé et très raffiné pour tout ce qui ne touche pas à l’amour, mais, à ce dernier point de vue, il lui restait à parcourir une étape; Olivier n’était pas et ne paraissait pas capable d’être jamais attiré par une femme, autrement que par les sens; et l’hypocrisie qu’entraîne inéluctablement la satisfaction de tels instincts dans la société contemporaine, lui était un sujet de dégoût.

Bernard s’en rendit vite compte; Olivier s’en irait malgré Isabelle. De toute évidence les contraintes de la civilisation l’exaspéraient. «Que fais-je en France?» se demandait le jeune homme. C’était vrai, il s’était grandi, il avait accru sa capacité de sentir et de vivre; mais il n’avait pas l’aliment digne de ce désir. Partout où il passait, il savait bien qu’on buvait ses paroles, qu’il éveillait la nostalgie des libres espaces et des instincts sans frein, mais il n’avait pas encore assisté à un essor. Qu’avaient donc ces civilisés dans les veines? Quoi! de ses camarades enflammés par sa parole et son exemple, quelques-uns à peine que le vent brûlant des mers sans bornes ait pu hérisser! et dans cette vie quotidienne, rien qui exaltât les autres? Les étudiants de son âge qui avaient une maîtresse étaient déjà semblables à des vieux ménages sans désirs et sans regrets. Ah! qu’il était donc difficile de susciter dans ce vieux monde le levain grondant d’une passion, d’un sentiment unique, de quelque chose enfin par quoi on se sentît vivre, vivre! vivre...

Il songeait tout à coup aux Vassal revus au hasard des retours du violoniste; il les sentait de la même race ceux-là: lui plus noble, elle démoniaque. Confusément il désirait les retrouver sans les chercher. Son esprit se complaisait à des imaginations surprenantes comme des rêves où ce couple devenait soudain compagnon et complice des entreprises les plus étranges.

Et le singulier c’était que justement ses deux amis, Isabelle et Marc, les humains les plus proches de son cœur et qui lui témoignaient l’affection la plus sûre, la mieux éclairée, fussent ceux-là mêmes qui différaient le plus de lui. Ce Marc si terriblement organisé, si prêt à tout, si admirablement réglé et déterminé, pour qui l’imprévu n’existait pas et dont la jouissance, à l’opposé d’Olivier, était précisément l’élimination de l’inconnaissable, de l’imprécis, de l’apparence, de l’aventure telle qu’Olivier la concevait! Et cette Isabelle... Il ne pouvait y songer sans étonnement: il la trouvait infiniment belle et il oubliait qu’elle l’était en s’asseyant auprès d’elle; elle lui ôtait à la fois le goût de l’aventure et tout désir; elle le rendait parfaitement heureux mais d’un bonheur qui, après le départ de la jeune fille, lui paraissait trop simple et indigne de lui.

Il s’en expliquait un soir de Février avec Marc dans le salon de Madame Rabevel qui recevait.

--C’est très vrai, disait Olivier, la femme m’attire uniquement par le trouble physique qu’elle suscite en moi. Chez Isabelle, je ne vois qu’intelligence, douceur, toutes qualités abstraites qui ne m’inspirent aucun désir mais une sorte de sentiment de sécurité et de plénitude. Or, j’ai besoin de désirer! Comprends-tu?... de désirer!... Tiens! regarde cette nouvelle arrivée, cette Madame Villarais qui est devant nous. Voilà une femme réellement désirable; ce visage rose, ces boucles folles, ces yeux profonds et le blond satin de son cou, qui ne s’y complairait?

Marc haussa les épaules en souriant:

--Voici que tu souhaites encore, dit-il, une conquête passagère.

--Peut-être, répondit Olivier, mais n’es-tu pas sensible toi-même à l’attrait complexe et savoureux de cette femme? Nous ne connaissons d’elle jusqu’à maintenant ni la voix, ni la vie, à peine ce visage qu’elle cache à présent sous l’éventail. Voici qu’elle ne nous tend pas le piège de ses yeux. Que voyons-nous? A peine sa nuque délicieuse...

--Vous n’avez jamais examiné la mienne, dit soudain à côté d’eux une voix.

C’était la voix d’Isabelle. Elle voulait avoir l’air de plaisanter, mais le regard d’Olivier la fit rougir. Elle se leva, s’en fut. Les deux jeunes gens se regardèrent. Rabevel qui prêtait l’oreille et avait tout entendu, espéra.

Ce soir-là, en regagnant sa chambre, Olivier parut pensif mais ses yeux décelaient sa joie. Il oubliait la mollesse de ses camarades, la sagesse inaltérable de Marc, tous ces caractères si différents de lui et dont s’irritait sa passion de vivre et son désir de se trouver des semblables: il lui semblait qu’il touchait au port. L’ombre grave et douce de sa mère, la silhouette terrible de Balbine, la grande image passionnée de Vassal qu’accompagnait toujours dans sa mémoire la clameur marine, s’effaçaient; la vivante Isabelle proche et radieuse, porteuse d’une énigme, prometteuse d’aventure, arrêtait son cœur qu’oppressait le sentiment du miracle imminent. Tout y était propice. Et, plus tard, que surgissent les ombres muettes! que les intrigues, les fureurs et les amours se pénètrent et s’exaspèrent! Dieux justes! comme par avance, il se sentait comblé!

Rabevel, lui, méditait sur cette curieuse aventure. Il ne pouvait croire que la jeune fille imaginât l’étendue de ce qu’elle avait donné à espérer. Après beaucoup d’hésitations, il résolut de lui parler. Dès qu’il eut fait naître une occasion favorable, il l’entretint d’Olivier.

--Savez-vous, dit-il, que ses études terminées au mois de Juillet, je crains bien qu’il ne veuille nous quitter?

Elle le regarda avec méfiance.