Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3)
Part 7
Cependant le temps s’écoulait. Les mois suivaient les mois. Rien ne se passait qui pût accrocher une raison de changer. Bernard finissait par trouver de la douceur aux réunions de ces trois femmes qui lui étaient chères à un titre différent. Il réclamait que ces réunions se fissent chez lui, bavardait avec Noë, surveillait les enfants et guidait leurs travaux. Ses affaires continuaient à prospérer; il devenait un peu nonchalant, l’excès considérable de ses revenus ne lui laissant pas d’aiguillon. Il effectua des voyages d’inspection qui lui donnèrent de la distraction, changèrent ses idées, le ramenèrent plus sain et plus vif au foyer. Les succès de Marc et d’Olivier compensaient l’amertume que lui causait l’impavide et incompréhensive paresse de Jean. Quand, à leur seizième année, il les ramena chargés de prix et de couronnes, il lui sembla que le triomphe de ces enfants était plus beau que ses propres réussites et il en conçut plus d’orgueil.
C’est à cette époque que lui arriva une aventure singulière. Le vieux Bordes s’était installé à Paris et y menait la vie qui avait toujours été la sienne parmi les tempêtes d’adoration et de courroux de sa femme. Un jour qu’il avait prié Rabevel au restaurant, il arriva accompagné d’une personne que Bernard trouva fort belle et qu’il lui présenta sous le nom de Pauline. Pauline dit peu de choses mais son sourire les rendait spirituelles et sut flatter Bernard. A la fin du repas, tandis qu’elle était au vestiaire, Bordes confiait à son collègue que cette fille était étonnante, attentive, gentille, prévenante, mais d’un caractère altier et d’un tempérament de feu: «Ce qu’il me faudrait!» dit en riant Bernard.
--«Écoutez, répondit de même Bordes, soyez gentil, attendez que je sois mort, je n’en ai pas pour longtemps...»
Il n’y a que le premier pas qui coûte. Bordes ayant cédé une première fois à sa maîtresse qui voulait être traitée par lui comme une femme honnête (ne lui consacrait-elle pas sa jeunesse!) continua à la présenter à ses amis; Bernard eut de nouveau l’occasion de la revoir et s’émerveilla de sa correction et de ses attentions affectueuses pour le vieil homme. «Je compte bien lui laisser toutes mes actions des tramways de Limoges, dit-il un jour à Rabevel, elle mérite bien ça.»--«Bigre, répondit celui-ci, si elle devient jamais détentrice d’un paquet pareil, il faudra que les co-actionnaires comptent avec elle.» Bordes cligna de l’œil.--«Vous avez peur, hein!»; il lui poussa le coude: «Allons, elle est gentille; vous vous entendrez toujours...» Mais Bernard n’eut pas envie de sourire; décidément il vieillissait, cet imbécile; il aurait pu inventer autre chose.
A quelque temps de là, au sortir d’un banquet où il avait eu pour voisin un secrétaire avantageux et élégant, d’il ne savait plus quel conseil d’administration, il fut entraîné par ce jeune homme, qui disait se nommer Roger de Poulétous, au milieu d’une bande joyeuse et échoua sur les minuit dans un hôtel particulier du quartier de l’Étoile: «Nous sommes ici chez Linda, dit Poulétous, c’est la première appareilleuse de Paris.»--«Très peu pour moi, répondit Bernard, je n’use pas de cette denrée.»--«Bah! on va toujours boire une coupe de Clicquot en regardant les photographies.»
Bernard feuilleta l’album distraitement. Tout à coup il demeura muet de surprise. Poulétous se pencha: «C’est Viviane, une petite femme des Folies-Bergères, elle est extraordinaire, passionnée, belle et bonne fille; mais difficile.
--Vous êtes sûr que c’est la personne que vous dites?
--J’ai mes raisons pour cela, répondit le jeune fat. Du reste, appelons-en à Linda». Linda accourue acquiesçait. Elle ajouta:
--On la confond souvent avec sa sœur jumelle qui est la maîtresse d’un industriel et qui a gardé son prénom: Pauline. Cette Pauline est plus belle et, au dire de Viviane, tout à fait étonnante. Mais elle est sage; elle a été mariée, détournée du foyer conjugal par son amant et maintenant elle reste fidèle à celui-ci; souvent on me l’a demandée: rien à faire, même par l’intermédiaire de Viviane. Mais voulez-vous voir celle-ci?
Rabevel hésitait; vraiment il n’en avait nul désir. La curiosité l’emporta enfin.
--Demain à cinq heures, dit-il.
Le lendemain il revint chez Linda. La jeune Viviane lui parut un peu plus petite et moins brune que sa sœur dont elle lui fit d’ailleurs l’éloge en termes dithyrambiques. Comme il se réhabillait, un peu surpris et reconnaissant d’avoir rencontré chez une professionnelle un don total, une mélancolie, une frénésie amoureuse rares, elle lui dit: «On se donne une fois ainsi, à un homme qui vous plaît». Il promit de revenir.
Il revint. Il trouvait là un dérivatif, un exutoire. Son corps se calmait et se lassait. Mais bientôt l’esprit aussi se mit de la partie. La fille qui paraissait s’attacher à lui de jour en jour, devint jalouse, lui fit des scènes; elle avait une roublardise insidieuse, une attention toujours en éveil qui lui permettaient de n’agir point à faux, de ne pas s’aiguiller sur une mauvaise voie. Ils en vinrent peu à peu aux luxures compliquées, aux visites de bouges où elle le guidait, aux voluptés amères, aux orages, aux coups. Parfois Bernard regrettait qu’elle ne fût pas à lui seul; il voulut lui acheter un hôtel, l’installer dans ses meubles: «Pas un sou de toi, lui disait-elle; moi je suis comme Pauline, celui que j’aime, je l’aime pour lui. C’est parce que tu ne me paies pas que je peux te parler comme à un mari».
Un jour, elle ne vint pas à leur rendez-vous. Il s’inquiéta, ayant été absent une quinzaine, s’aperçut alors qu’il ne savait même pas son adresse. Il téléphona à Linda:
--Comment? Vous ne savez pas? Mais, mon pauvre monsieur, Viviane a eu une phtisie galopante, elle a été enlevée dans l’affaire de huit jours. C’est bien triste, allez! Venez me voir, nous parlerons d’elle...
Le lendemain il déjeunait avec Bordes: «La petite est en deuil, dit le vieil homme, elle a perdu sa sœur, qui paraît-il, était charmante mais qu’elle ne voyait pas depuis longtemps; je crois que cette enfant faisait la noce; et, dame, Pauline est très à cheval sur les principes de la morale bourgeoise...»
Fin d’aventure mélancolique. Bernard regretta la petite courtisane. Quand il revit Pauline, vêtue de noir, le souvenir ravivé lui fit presque mal. Quelle délicieuse maîtresse avait été cette Viviane; et quelle devait être Pauline! Il n’y fallait plus penser... Et Angèle restait toujours inaccessible. Il se reprit à s’occuper des enfants.
Ceux-ci étaient devenus des jeunes gens. Rabevel suivit leur croissance avec une véritable passion. Lorsqu’ils atteignirent leur dix-septième année, Jean fut envoyé en Angleterre où il devait attendre son service militaire tout en apprenant la langue du pays. Marc entra en classe préparatoire à l’École Centrale, tandis qu’Olivier suivait les cours spéciaux dont Rabevel avait réglé le programme. L’armateur avait constaté que Marc entraînait toujours Olivier dans ses études; le jeune Régis, plus intuitif, moins livresque, goûtait, choisissait et laissait ce qu’il voulait. Souvent Bernard parlait de lui avec Marc. Nul ne pouvait mieux lui faire connaître son fils. Les deux jeunes gens étaient en effet de grands amis. Leur dissemblance profonde, leur don commun de sympathie s’alliait dans l’étude réciproque dont ils étaient l’un pour l’autre l’objet passionné. Jamais Marc n’avait encore pressenti, malgré l’expérience intellectuelle dont il était redevable à sa rare culture, qu’il pût exister un être aussi particulier, aussi distinct de tous les types que son habituelle rigueur avait depuis longtemps catalogués.
Il l’initiait à la littérature. Mais, là même, les goûts de son ami laissaient Marc perplexe. Olivier découvrait dans les classiques une flamme que lui-même ne discernait que par les commentaires de son nouvel ami. Pascal lui était une terrible révélation. Les modernes aiguisaient sa sensibilité d’un métal tellement pur, mais les inquiétudes de l’âme contemporaine lui demeuraient encore mystérieuses. Apte à percevoir et à organiser avec raffinement toutes les émotions, il savourait les amertumes, il ouvrait un large cœur à toutes les voix imaginaires, mais ne se prêtait point à la tendance romantique qui, de trop de jeunes gens, fait des Werther et des René.
--Je sais bien, disait-il, en parlant du romantisme avec Marc, je sais bien que la nature est une grande amie vivante, je la connais bien, puisque je la crée. Elle se plaint, elle se réjouit, elle palpite et souffre. Et je m’agrandis à compatir. Mais je sais bien aussi que tout cela se passe en moi: c’est un jeu délicieux. Mais c’est un jeu; et je n’en demeure la dupe volontaire que pour le temps offert à mon plaisir.
Olivier avait ainsi pris l’habitude de dévoiler à son ami l’étonnant mystère de cette joie intime qui l’éclairait. Celui-ci ne pouvait saisir qu’à de rares intervalles le fil ténu qui, parti de ses perceptions, l’amenait à la magnifique éclosion d’émotions et de figures, dont son existence spirituelle s’alimentait avec passion. La sécheresse des analyses auxquelles il était rompu depuis si longtemps, l’accoutumance aux traductions que nos auteurs ont données des phénomènes de la vie psychique, s’émerveillaient en Marc d’une telle abondance et d’une telle fraîcheur. Son ironie était submergée par la pureté du flot. Mais ce charme même soulevait une répugnance de son esprit: car, disait-il à Rabevel, Olivier se livre totalement. Il multiplie son existence en l’incorporant aux mille existences réelles ou imaginaires de la nature, des héros et de ses camarades préférés; il accroît son expansion vitale prodigieusement; peu importe quand il ne s’agit que de la nature solitaire, du vent, de l’espace, des pierres solliciteuses de son désir qui les anime; mais dans une foule humaine?
Olivier, en effet, avait à l’extrême ce don divinatoire de sympathie qui permet à quelques hommes de susciter en chacun, parmi tant d’aspects multiples qu’elle revêt, l’âme secrètement préférée. Il savait toucher ses camarades. Marc lui-même n’osait s’avouer l’ivresse où le plongeaient ses récits. Le moindre de ses souvenirs prenait une vie qui s’insinuait dans les moelles. «Aux récréations d’hiver, disait-il à Rabevel, quand on demeure autour du poële, tous nos camarades attentifs le prient de parler au gré de sa fantaisie. Et quand il s’arrête, ils restent saisis, comme tout à coup réveillés».
Bernard aussi cherchait à le faire parler; il y réussissait sans peine et il s’émerveillait de l’entendre. Le jeune homme avait le don de tout rendre concret; pas un mot de lui qui ne suscitât dans ses auditeurs une confirmation soudaine et comme l’acquiescement de toute leur chair. Il ne semblait pas qu’il pût se tromper jamais; il jugeait bien, il devinait même. Toutes les délices de l’aventure, les voyages aux îles perdues, les femmes étranges couronnées de fleurs, les immenses villes des Antipodes, la chasse au requin, la vie salubre en liberté dans la nature exotique et première s’évoquaient par éclairs avec le souvenir de tant de récits. Déjà aux lendemains de ces curieuses conférences, des «grands» silencieux et préoccupés se penchaient sur les atlas.
Ainsi commençaient à se vérifier les craintes de Marc. Olivier, polarisateur exceptionnel et pratiquement indifférent, non par égoïsme mais par inconscience, risquait de créer des sympathies, des entraînements qu’il accueillerait avec faveur pour les éléments ainsi ajoutés à sa jouissance, mais qu’il rejetterait dès qu’il en aurait exprimé le suc. Sa méconnaissance des devoirs habituellement reconnus par la loi morale, son indifférence à toute conséquence de ses paroles ou de ses actes du moment qu’il savait son intention irréprochable, ne pouvaient-elles engendrer autour de lui des catastrophes, des chagrins ou des ressentiments?
Marc le redoutait. D’ailleurs cette aspiration pneumatique de tous les souffles environnants ne risquait-elle pas d’être viciée un jour par quelque apport morbide capable de corroder et de détruire la magnifique organisation d’Olivier? Ne se complaisait-il pas déjà aux troubles souvenirs de cette Balbine Vassal? Les deux amis débattaient ce problème en rentrant chez eux un soir de printemps.
--Tu es sceptique en toutes choses, dit enfin Olivier. Tu regardes généralement la vie et les hommes d’un air de froideur à peine amusée tandis que je me donne à eux avec passion. Le cours ordinaire des événements te montre ironique et glacé et, tout d’un coup, tu crains pour nos camarades! Et subitement tu t’inquiètes à mon sujet! Tranquillise-toi, ni mes voisins, ni moi, ne courons de danger...
Mais Marc ne se sentait pas tranquille, car il l’aimait.
Il n’en dit rien pourtant à Rabevel, ni à Angèle. Et le mois de mai de cette année 1907 se passa sans que rien de particulier vînt troubler la vie accoutumée. Le prestige d’Olivier et son influence s’accroissaient sans cesse parmi ses grands camarades. Une mélancolie qui lui était devenue habituelle depuis ses quinze ans et dont le motif demeurait une énigme l’auréolait d’un mystère nouveau. La période des examens approchait. Déjà les vieux internes débraillés et farouches commençaient à se procurer des bougies pour le travail nocturne et clandestin dans les salles désertes. La fièvre des concours créait ses habituelles alternatives d’énervement et de dépression. Seul, Olivier, que son impeccable mémoire mettait à l’abri de toute surprise, ne changeait pas ses habitudes et continuait à la fois son travail scolaire régulier et les études complémentaires par lesquelles Marc l’aidait à étendre chaque jour les possessions de son esprit. Pendant les récréations interminables où les _pistons_, les _taupins_, les _flottards_, pâlissaient sur leurs cours, sauvagement retirés dans les repaires les moins accessibles à la vigilance du pion, il leur rendait visite et amenait toujours sur ces pauvres visages surmenés ce sourire heureux qui témoignait de leur reconnaissance.
Un soir, Marc parut soucieux; Olivier, d’ailleurs morose, respecta son silence qu’il attribuait à l’approche fatale du concours d’entrée à l’École Centrale. Mais, le lendemain, après le déjeuner, Marc lui déclara:
--J’ai quelque chose d’assez grave à t’apprendre, Olivier.
--Je t’écoute.
--J’ai surpris une conversation entre deux de nos camarades, Resseguier qui prépare Normale et Jobert qui prépare Saint-Cyr. Ce sont, tu le sais, non pas des gars transcendants mais d’honnêtes élèves qui peuvent être reçus dans la moyenne ou _tangents_. Depuis quelques jours ils étaient, à la suite d’une série malencontreuse de _colles_, dans cet état de découragement qui n’épargne pas les meilleurs. Hier matin, j’entends Resseguier qui est interne, demander à son camarade qui est externe, s’il y avait quelque chose d’intéressant dans le journal.
--Non, répondit Jobert. J’ai seulement vu un entrefilet annonçant l’arrivée de ce Vassal, dont nous a parlé souvent Olivier, à New-York d’où il partira pour donner des concerts dans les principales villes des États-Unis et de l’Amérique du Sud.
--En a-t-il de la veine, celui-là, au lieu de s’abrutir comme nous le faisons!
--Et hélas! sans grand espoir de succès, je crois.
--C’est tant pis pour nous, reprit Resseguier avec violence, pourquoi rester ici au lieu de tenter la chance? Crois-tu qu’un Olivier par exemple pourrait mener la vie qui nous est destinée?
--C’est bien vrai. Mais il est mieux préparé que nous à l’aventure. Il sera marin; il n’a pas de parents qui l’arrêtent: son père est marin; rien qui le lie; il ne se soucie ni d’argent, ni de situation. Tandis que nous...
--Et qu’en ferons-nous de cette situation, même si nous y parvenons, puisque nos goûts ne seront pas satisfaits! Ah! si je trouvais seulement un copain qui eût assez de cran pour tenter la chance!
--Tu parles sérieusement? demanda Jobert en tremblant un peu.
--Écoute, reprit Resseguier plus bas, écoute... Mais cherchons d’abord un endroit plus sûr».
Ayant terminé son récit, Marc se tourna vers Olivier:
--Qu’en penses-tu? dit-il.
Olivier montra ce jeune sourire et ces yeux brillants qui témoignaient de son plaisir.
--C’est merveilleusement excitant, répondit-il. Enfin! voilà deux petits gars qui n’ont pas peur. C’est bien, cela; c’est digne de Français. Comme ils ont raison!
--Il faut que tu sois réellement inconscient pour parler de la sorte, s’écria Marc. Ne te rends-tu pas compte de ta responsabilité si une telle équipée a lieu?
--En quoi suis-je responsable? Mes camarades sont libres; je ne les ai même pas conseillés! et puis, que risquent-ils? D’éprouver leur vocation? De manger un peu de vache enragée? De trimer pour gagner leur vie pendant un temps. Ce n’est rien, tout cela, auprès des compensations qui leur sont réservées!
--Mais quelles compensations, malheureux?
--Comptes-tu pour rien la jouissance de la liberté? Le plaisir des voyages, de la contemplation des spectacles toujours divers de la nature, de...
--De tout ce qui fait ton bonheur à toi, n’est-ce pas? Mais ne te rends-tu pas compte que tu es un être unique, tellement riche de moyens que tu ne t’assouvis jamais. Douze heures de jour t’offrent douze heures d’excitation intellectuelle ou sentimentale variées. Et tu trouverais ton bonheur n’importe où car il est en toi. Tandis que pour nous!
--Ils apprendront, va, ne t’inquiète pas...
--Et les parents?
--Laissons les parents, Marc. Et puis nos camarades ne sont pas encore partis; pas vrai? attendons...
Ils n’attendirent pas longtemps. On se rappelle cette surprenante série d’évasions dont le Lycée Janson de Sailly fut le siège en Juin 1907. En trois semaines une vingtaine d’élèves disparurent. Ils déjouaient toutes les précautions et la plupart demeurèrent introuvables. Certains cependant furent surpris dans les ports au moment où ils allaient s’embarquer. Un autre, arrêté à la frontière espagnole, trompant la vigilance des gardiens, s’échappa et se blessa grièvement en tombant dans la montagne. L’opinion s’était émue, on fit des enquêtes qui naturellement ne pouvaient aboutir à rien. Olivier et Marc venaient de passer brillamment leurs examens. Ils se préparaient à goûter de tranquilles vacances. Ce fut à ce moment qu’on interpella le gouvernement sur ce qui fut appelé l’_épidémie d’évasions_.
Le ministre lut à la tribune un rapport du Proviseur qui attribuait une part de responsabilité au nommé Olivier Régis, élève d’une tenue disciplinaire parfaite et d’une valeur intellectuelle tout à fait supérieure mais dont «l’esprit étrange, les récits de souvenirs exotiques et le prestige personnel avaient certainement contribué à fourvoyer ses camarades».
Marc sortait avec son père de l’École Centrale où il avait rempli quelques formalités réglementaires, lorsqu’il eut l’idée d’assister à la séance du Parlement. Ils arrivèrent comme un orateur s’étonnait de l’action possible «d’un jeune sauvageon sur des éléments organisés de la société civilisée».
En quittant le Palais-Bourbon, ils s’acheminèrent vers les Champs-Elysées où devait les attendre Olivier. Ils le trouvèrent assis sous les ombrages en compagnie de Rabevel.
--Ainsi, demanda celui-ci, mon petit Olivier a fait parler de lui à la Chambre?
--Croyez-vous, demanda Marc, que nos représentants ne feraient pas mieux de laisser le Gouvernement se préoccuper d’affaires plus graves, de ces constantes provocations allemandes qui viennent encore de se renouveler?
--Bah! dit Rabevel, ces provocations n’ont aucune importance. La guerre est une affaire qui ne rapporte pas. Nous vivons à une époque pratique. Il n’y aura pas de guerre. On s’arrangera toujours. N’est-ce pas, Noë?
--Je crois qu’on s’arrangera toujours parce que notre pays est trop inférieur en puissance à l’Allemagne et que nous serions écrasés dans une guerre. C’est la seule raison...
Marc eut un rire amer.
--Type de la première génération, dit-il, Noë: la crainte de l’Allemagne qui conduit aux pires faiblesses et, nous abaissant toujours, renforce de nos concessions l’ennemi; politique qui rend celui-ci gourmand et mène fatalement à la guerre. Type de la deuxième génération, Rabevel: des affaires il n’y a que cela de vrai. Des affaires! la guerre, la Défense Nationale, la Patrie, des blagues! Mais si la génération des Bernard Rabevel se trompe, nous sommes fichus!
--Vous schématisez! s’exclama Rabevel. Et un schéma n’exprime pas la vérité. Une génération, je vous le demande, qu’est-ce que cela? Vous avez défini celle de Noë et la mienne. Qu’est la vôtre?
--Oh! la nôtre, dit simplement Marc, c’est la génération sacrifiée. Quelque différents que nous soyons, Olivier et moi, par exemple, nous nous ressemblons par ce point que nous sommes destinés à payer la couardise de nos grands-parents et le goût de la jouissance et de l’argent de nos parents. Quant à nous, si nous vivons, nous abandonnerons la mystique de la justice de Noë Rabevel et celle des affaires de Bernard Rabevel et nous tâcherons d’être _des hommes_.
--Très beau ce système représentatif, répondit Bernard. Mais, vous l’avez dit vous-même, Olivier, par exemple, ne vous ressemble pas.
--Olivier est une exception, un être prodigieusement ardent qui se trouverait à sa place dans votre génération _où l’on vit sa vie_, un être indiscipliné, ennemi des contraintes volontaires. Ce surgeon demande un tuteur, mais s’il veut des amis dignes de lui, une femme digne de lui, il ne la trouvera dans sa génération qu’en s’adaptant à celle-ci. La vôtre paraît détraquée aux jeunes gens d’aujourd’hui: apporter aux affaires et à la vie cette fièvre malsaine nous dégoûte. La pourriture générale des mœurs, la corruption des consciences, la vénalité des gens, l’issue dramatique de tous les conflits sentimentaux aigus tout cela nous fait crier: Assez! de l’air pur!
--Vous êtes dur pour nous, dit Bernard piqué. Quel moraliste!
--Ce qu’il y a de plus fort, répondit Marc, c’est que nous ne sommes pas des moralistes. Nous avons simplement réfléchi. Vous êtes hommes d’affaires: eh bien! c’est le bilan de votre génération qui nous fait peur. Vous êtes condamnés par nos grands-parents au nom des principes hérités de 1848; ces principes grandiloquents nous font horreur. Nous vous condamnons au nom des tristes résultats de l’expérience que vous constituez: intellectuellement, le chaos; socialement, l’iniquité; moralement, la corruption; financièrement: la faillite; internationalement, la guerre, car la guerre viendra. Je dis: nous vous condamnons, je me trompe. Nous avons hâte simplement de vous voir changer ou vous démettre.
Pour la première fois, Noë entendait dans la voix tranquille de Marc le son de la passion. Il était néanmoins aussi outré que Bernard de ce procès rapide et qui lui parut si partialement conduit. Il chercha une diversion:
--Sais-tu, dit-il en se tournant vers l’armateur, que certains députés se sont étonnés qu’il ait suffi d’un élément tel qu’Olivier pour faire craquer le petit cadre social où l’on vit?
--En es-tu surpris? demanda Bernard.
--J’avoue, dit Noë qui hésitait entre le Jean-Jacques Rousseau de l’_Émile_ et le baron Portalis du Code Civil, que cette désagrégation subite me laisse d’autant plus rêveur qu’elle a été absolument innocente et semble naturelle.
--Rien de plus naturel, crois-moi, mon cher Noë, répartit vivement Bernard.
Il réfléchit un moment, puis:
--Mais attendez-vous à la réciproque. Quelque jour, Olivier, s’il n’a déjà fui vers la solitude des Tropiques sur le beau bateau que je lui réserve, sera lui aussi happé et dévoré par cette société civilisée...
Marc sentit subitement combien ces mots confirmaient ses propres craintes.
--Oui, dit-il, qu’Olivier avec sa curiosité passionnée et ce don constant de soi, tombe sur des éléments malsains et que deviendra-t-il?
Olivier qui rêvait et n’avait jusque-là pris aucune part à la conversation, sursauta:
--Hé là, hé là! dit-il en essayant de sourire, me croyez-vous capable de fréquenter la pègre et de me donner à elle?
--Évidemment non, évidemment non...