Quand la terre trembla

Part 12

Chapter 123,912 wordsPublic domain

A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. «Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune fille qui peut devenir demain une femme.» Quatre vers d’une chanson populaire lui traversèrent la mémoire:

_L’herbe a été foulée, Pas par toi. J’ai été faite femme, Pas par toi._

«C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me commandait de fuir? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu des miens? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me serais-je cru capable d’un sentiment si profond? J’étais devenu une espèce de bon ours familial; j’allais finir mes jours ainsi dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre! Et puis ces temps troublés où l’on ne sait plus comment on vit!... Et tout est remis en question! Je ne suis pas mort, grâce à Dieu! Comme j’ai envie de vivre!»

Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit: «J’aime Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, beaucoup d’amitié, un grand attachement,--cela et rien de plus. C’est l’évidence même.»

Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine. C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui, Savinski... Oui, mais le lord Douglas? Allait-il lui enlever Lydia? Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était rien; sans elle, la vie était vide; un ennui insupportable l’accablerait.

La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un dieu; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia? Elle n’était pas pareille aux autres. Elle avait une âme russe; elle ne s’éprendrait pas de l’Antinoüs britannique... Et puis quitter son père? Impossible... Et si le prince Volynski mourait? L’instinct de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence large et sûre en Angleterre?...

Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées contraires en son esprit.

Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la découverte qu’il avait faite: il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.

L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. «C’est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela étant admis, que ferez-vous?

--Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous? Les événements vont vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie, n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite... ou pendus.

A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper.

Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté:

--Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.

Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps d’atteindre son but.

Il revint à un ton de conversation plus plaisant.

--Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le goût de l’absolu; je m’exprime mal: il en a la passion... Et il adore le changement; encore ici suis-je au-dessous de la vérité; c’est le bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais servi, dont il sera le premier à jouir: le communisme. Quelle fierté pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au monde! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter mille privations... Et Dieu sait si nous mettrons sa patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile nouveau qui s’impose à l’humanité.

Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques. Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est occupation agréable pour gens oisifs après dîner; mais, dans ce cabinet de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les conseils d’un financier aussi éminent que Savinski.

Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.

--Que me racontez-vous là? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les banques? Vous croyez qu’elles vivent d’argent... Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement dont vous faites partie? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela, qui vous apportera de l’argent? Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client--et vous-même, mon cher Léon Borissovitch--ne vous confiera ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien, vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute... Vous avez voulu mon avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au monde ne peut établir les finances.

Séméonof réfléchit un instant.

--Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la société? Ce serait désirable, croyez-moi... Cela sera nécessaire. Je ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous.

Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées chez d’autres; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec eux.

Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof.

Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit comme négligemment:

--Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.

Savinski sursauta.

--Vous êtes fous! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir.

Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle:

--Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine et Petrof.

Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la plus sèchement polie, il dit:

--Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.

Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit congé.

--Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me téléphoner.

Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit:

«C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre conversation.» Il s’arrêta un peu, puis il continua:

«Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami.»

Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques minutes. «Est-ce qu’il aime Lydia? se demanda-t-il, tout en causant avec l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, elle est jeune, il lui plaît; il veut prendre son plaisir avec elle, mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia?» Il souriait de joie, tant cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure qu’il passa avec l’ambassadeur.

Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une mauvaise journée; il était agité et demandait à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait?

Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez son père.

--Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente de vous voir.

IX

PÈRE ET FILLE

On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de son extrême maigreur; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous les arcades sourcilières; sa main droite, qui reposait sur le bras du fauteuil, était pâle et décharnée; les ongles allongés semblaient appartenir déjà à un cadavre. «C’est la fin, pensa Savinski, en le voyant. Lydia n’aura plus que moi.» Déjà il avait oublié le lord Douglas.

Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.

--Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse...

Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit douloureusement.

--Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage... Quel beau pays! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des chemins... Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch. C’est peut-être à cause de mon grand nez... Vous avez remarqué, mon cher, que je n’ai pas un nez russe... Une de mes grand’mères doit avoir aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait chaud... A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes veines la chaleur de l’Orient... Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur cette terre? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me souviens, je me souviens... Et notre Pouchkine descendait d’un Abyssin...

Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de Savinski. Il renifla.

--Ici, ça sent le moisi; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle, n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine... C’est un fleuve impérial; il n’y a rien de pareil au monde... Mais c’est un fleuve russe, énorme et stérile; il coule dans un marais. Il a fallu la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans ces solitudes humides!... Quelle aberration!... Mais pour moi, il n’y a plus qu’un empire, l’empire des morts... Vous vous souvenez du vers de La Fontaine: _Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts._ Ah! ah!... mes pieds y sont déjà entrés; ils n’en ressortiront plus... Et je les suis lentement...

Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à Savinski, en prit une et dit:

--Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important, mais tout à l’heure... tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé...

Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir. Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le plus complet; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier jour.

--Qu’est-ce que les Allemands feront? conclut Savinski, nous n’en savons rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en empêchera? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville affamée? Faut-il le souhaiter? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu’il faut désirer.

--Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince. Dieu m’évitera cette honte; je ne les verrai pas... Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience... Ah! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski... Voilà, mon cher, une destinée bien remplie: un peu de fumée dans l’air, un peu de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis rien, voilà, voilà!... A présent, il faut parler sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.

Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte, ou en Sicile.

Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.

--C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia... Vous comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci... Une petite fleur comme elle dans cette ville de folie! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny!... Qu’est-ce qui lui arrivera, Nicolas Vladimirovitch? Elle est si jolie, cette enfant... Vous avez remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent... C’est une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier... Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu: tout est clair, ouvert, bon et généreux; je lis en elle, je sais tout ce qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur incomparable, ma Lydotchka... Alors, voyez-vous, je tremble pour elle, elle va être seule... Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l’épouser...

Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.

--Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais je ne les aime pas... Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme... Naturellement, je n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter... Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut pas partir...

--Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas? interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était passé.

--Hé! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et voilà tout... Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et, cette fois-ci, a insisté... Il paraît qu’il est superbe, ce garçon. Comment le trouvez-vous?

--Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche. C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna est risible.

--Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison... Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement... Vous comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la sécurité... S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre... Moi, je crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous voyez la chose; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que je saurai que ma fille est à l’abri du danger... C’est capital, mon ami... Il n’y a pas de repos sans cela.

Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.

--Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me sacrifie... Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch, et qui m’agitent... Nous nous sommes disputés sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très sérieusement: «Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici.» Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras; j’ai pleuré, comme un enfant, et je l’ai suppliée de rester... Que voulez-vous, c’est déplorable, mais qu’y faire? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et c’est pour cela que je vous ai demandé de venir... Vous êtes la seule personne que Lydia aime... Oui, elle vous aime, mon ami... Tout ce que vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort, Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette affaire... Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le diable emporte, du reste!), et dites-lui la vérité, que je vais mourir, qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite... Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous comprenez que c’est stupide... Aussi, je vous demande de m’aider. Vous la déciderez à accepter, puisqu’il le faut... Vous êtes son ami.

Le prince se tut; il était terrassé par l’émotion et respirait avec peine... Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.

Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir, se leva.

--Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger... Savez-vous où je la trouverai?

--Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison... Elle vous recevra dans sa chambre... Cela n’a aucune importance entre nous... Vous êtes notre ami, notre seul ami... Merci.

* * * * *