Part 11
Il lui serra la main et fit dire à «l’ingénieur Mouchine» qu’il serait à six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa l’esprit: «Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre? Qu’est-ce qu’il y a au bout de cela? La prison ou une exécution sommaire.» L’idée que Séméonof le surveillait l’amusa. «S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s’intéresse tant.» Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver Spasski.
La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il arriva à la maison désignée, sur la Moïka.
Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était préparé sur le divan.
Spasski portait un uniforme de simple soldat.
--C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le pays. Et voici mon livret.
Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch, du gouvernement d’Orel.
--Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques l’honneur de m’inquiéter de leur police... J’ai échappé à l’Okhrana du tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des policiers de naguère.
L’ordonnance de Spasski apporta du thé.
Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.
--J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et, sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile... Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée, que je pense à elle?...
--Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi, comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme juvénile m’est précieux; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche...
Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.
A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections, l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant. Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des relations officieuses avec les chefs de Smolny.
--Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction des affaires... Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de soldat; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je n’y vois aucun inconvénient... Nous aurons besoin de vous. Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le salut... Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent, verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus dangereux... Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera absolument nécessaire; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et comprendre à demi-mot; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le mot «encore». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don, et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques...
La figure de Spasski s’éclairait; il était en pleine action. La vie pour lui était simple; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique: la libération de la Russie tombée dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces?
Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa maison.
Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit: «J’ai vu un homme heureux... Oui, dans l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi de ses facultés. Il ne le sait pas; il ne s’en rend pas compte; il parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui, et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus belles...»
Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.
VII
FINLANDE
Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de bronze de Pierre le Grand.
--Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de soucis à votre sujet. «Que se passe-t-il dans la ville? me demanderai-je à chaque heure. Tout est-il tranquille? Tire-t-on sur Nevski?» Il faudra que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir? Je suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.
Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.
--Suis-je une petite fille? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est pas si facile que vous l’imaginez.
Elle s’arrêta un instant.
--Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies... Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie? Non, je suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite courtoisie... Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui m’invite depuis longtemps? Oh! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, non, toujours avec mon amie? Folies à vos yeux, aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses... Je vais vous dire une chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch... Nous sommes cette fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant, vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça viendra... Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit mal; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois; la lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin... On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain... Et voilà, nous menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie seulement, car on se voit à peine... Cela manque de grandeur, vraiment... Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant! Le soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me dis: «Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je fait?»
Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres blancs sur le fond jaune des murs; de l’autre côté, le palais de l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence. Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir... Mais il était trop tard... Il frissonna...
Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez pour défier les destins?
Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la revoir avant deux jours, il était au désespoir.
* * * * *
Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux et froid; la campagne finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut sensible une fois de plus; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément: «Pourquoi suis-je ému à ce point?» Et tout aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres: «Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là!» Il lui sembla que quelqu’un avait parlé en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.
* * * * *
Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski, dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression passagère se dissipa vite.
Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il sentit sur ses joues des larmes chaudes.
--Tu pleures? dit-il avec tendresse.
--Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi... Mais je suis heureuse et je t’aime.
Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait pas.
* * * * *
Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un peu; la Finlande était calme, bien que des bandes de matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien! il serait toujours possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant, il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.
En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia? Il faisait nuit depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de chez elle? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia? Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats silencieux attendaient... L’image fut si nette devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route; il attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à rentrer. «Cette vie est impossible», se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.
--Qu’avez-vous fait? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.
--Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer des soucis?... Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.
--Quoi donc? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à une nouvelle émotion indéfinissable.
--Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir... Mais je ne puis pas sortir avec vous... Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre une tasse de thé... Ce soir?... Non, je suis fatiguée, je tiendrai compagnie à papa, qui n’est pas bien... A demain.
* * * * *
Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient le pays.
VIII
ILLUMINATION
Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur un ton qui lui déplut... Il semblait qu’il y eût une complicité entre eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski. Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser le rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de Spasski. Spasski était plein d’espoir et croyait au succès du mouvement dans le sud. «Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres cosaques et c’est là qu’est le salut du pays.» Mais, aux questions posées à l’émissaire, Savinski comprit qu’une fois de plus les rivalités de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l’accord était difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin dans les villes les bolchéviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très net de la vanité de l’œuvre entreprise par son ami. Mais que faire? Il fallait jouer les cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et, pendant qu’il parlait interminablement politique et affaires, il pensait au plaisir qu’il aurait à retrouver Lydia à cinq heures.
Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, et son mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de Lydia son amie Hélène.
Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens qu’elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la révolution. L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère enchantée; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de Lydia; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu’il l’avait connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce qu’elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit appartement près de l’ambassade d’Angleterre. Il n’y passait que les après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez les Choupof-Karamine. C’était une partie carrée; il avait invité son amie et un collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs récents.
Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de la conversation, d’appartenir à une autre espèce de gens, de n’avoir plus aucun lien avec Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux un abîme si profond? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd même où ils vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une essence plus rare que les autres femmes. Auprès d’elle son amie Hélène, pourtant agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia avait une façon à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous de telle manière que vous aviez l’impression de lire jusqu’au fond de son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus complète?
Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin Lydia seule à lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme elle l’avait fait souvent déjà.
N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter, elle lui dit:
--Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais?
Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.
Puis, d’une voix très naturelle, il dit:
--Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.
Et il sortit.
* * * * *