Quand l'esprit souffle

Part 9

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Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.

Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces...

VIII

Une légende--qui commence tout de même à disparaître--veut que Verlaine soit allé, sans transition, des exercices de la vie chrétienne dans sa cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi que l’a démontré M. Edmond Lepelletier, rien n’est moins exact.

Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer cette thèse que la conversion du poète fut le produit d’un sursaut d’imagination dû à l’isolement, et que l’illusion religieuse où il avait vécu entre quatre murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec la vie extérieure.

Si l’on leur objecte les vers catholiques composés et publiés depuis sa libération, ils répondent qu’il n’y a là que de l’application à poursuivre une veine où _Sagesse_ prouvait de la supériorité.

Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle maîtrise d’ordre purement littéraire n’aurait suffi à conférer aux plus beaux poèmes d’_Amour_, de _Bonheur_ et de _Liturgies intimes_ cet accent d’espérance et de foi qui prouve une âme éprise de son Dieu. Un esthète incrédule _ne peut pas_ sentir à quel point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un catholique, les comparant à des œuvres païennes habillées de christianisme, telles que _la Conscience_ de Hugo ou le _Faust_ de Goethe, saura faire la différence entre ces morceaux de rhétorique et les effusions du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera peut-être les premiers comme d’élégantes porcelaines ou des marbres adroitement sculptés, mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, égal à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux de toute l’inspiration surnaturelle qui dicta ses aveux et ses prières--et il nous remue le cœur. D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la préoccupation d’exploiter une _manière_ inaugurée par lui dans _Sagesse_, il faut avouer que le calcul eût été fort maladroit. Car, comme je l’ai dit, rien ne fut plus complet que l’insuccès du volume, à son apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, s’ils le lurent, s’empressèrent de l’enterrer dans la cave la plus secrète de leur domicile. La presse, pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes qui suivirent leurs obsèques, garda un silence compact. Ce n’est que six ans plus tard que les symbolistes tirèrent _Sagesse_ des catacombes et firent le succès du recueil. Or, à cette époque, _Amour_ était écrit, malgré le fiasco de _Sagesse_ et parce que Verlaine demeurait--tout au moins de désir--attaché à Jésus.

Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit pour persévérer dans la Voie unique, tout en gagnant sa vie.

Après quelques semaines passées à la campagne auprès de son admirable mère, il trouva une place de professeur de français dans un collège d’Angleterre où il resta dix-huit mois «apaisé, laborieux, régulier», dit son biographe. Mais la nostalgie le prit. Muni du certificat le plus élogieux, il revint en France. On l’accepta comme professeur de littérature, d’histoire et de géographie au collège ecclésiastique Notre-Dame à Rethel. Là il réussit également fort bien. On apprécia la façon grave dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur sans ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres excellents, le prirent en amitié. Et il faut bien admettre qu’il laissa des souvenirs irréprochables dans la maison, puisque «en 1897, les anciens du collège Notre-Dame organisèrent en l’honneur de leur illustre professeur un banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la renommée entourait avec la ville de Rethel et son collège»[14].

[14] EDMOND LEPELLETIER, _Paul Verlaine_, p. 414.

Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui vint la singulière idée d’employer les débris de sa fortune à acheter de la terre qu’il cultiverait en compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il avait pris en affection. La tentative ne réussit pas--comme on le pense. Ruiné, Verlaine revint à Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. Il y donna des leçons. La pratique chrétienne persistait car Létinois était fort pieux et Verlaine réchauffait sa foi au contact de cette ferveur juvénile.

Mais Létinois mourut, emporté en trois jours par la typhoïde. Le chagrin du poète fut immense. On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son recueil: _Amour_. Et quelle humilité, quelle résignation poignante émanent de ces strophes où la souffrance chrétiennement acceptée scintille comme une étoile vue à travers des larmes:

Mon fils est mort! J’adore, ô mon Dieu, votre loi, Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure, Vous châtiez bien fort et parferez la foi Qu’alanguissait l’amour pour une créature...

Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur, Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse...

Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière Rapproche un peu l’instant si bon de revenir A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.

Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. Toutes ses démarches échouèrent. Il n’était évidemment pas plus fait pour la vie de bureau qu’un sycomore pour porter des châtaignes. Il espérait seulement trouver là des ressources modiques mais assurées qui lui permettraient de versifier sans être talonné par le terrible souci du pain quotidien. D’autres tentatives auprès de catholiques notoires ne réussirent pas davantage: personne ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie était né à l’Église.

Alors il commença de plier sous le fardeau de la solitude et de l’abandon. Il avait tant besoin d’affection! Méconnu par sa femme, déçu par le diabolique Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait fallu un prêtre qui le comprît, le relevât dès ses premières chutes, le guidât dans la voie étroite d’une main ferme et douce à la fois.--Ce prêtre ne se trouva pas...

Il sentait pourtant bien le péril auquel il était exposé, quand il écrivit l’incomparable poème où il regrette sa prison, ce doux _lamento_ qui suscita le rire épais du Juif Nordau.

Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers:

J’ai naguère habité le meilleur des châteaux Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux: Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles...

Puis la mémoire des heures de recueillement au pied du Sacré Cœur se précise et s’élève jusqu’à la prière:

Une chambre bien close, une table, une chaise, Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise, Du jour suffisamment et de l’espace assez, Tel fut mon lot durant les longs mois là passés; Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace, Ni le reste, et du point de vue où je me place, Maintenant que voici le monde de retour, Ah! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour!...

Oh! sois béni, château d’où me voilà sorti Prêt à la vie, armé de douceur et nanti De la Foi, pain et sel et manteau pour la route Si déserte, si rude et si longue sans doute Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets, Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais!

--Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait sa cellule!... Fallait-il qu’il fût malheureux!

Sans doute, il était malheureux, mais surtout il sentait le peu que vaut le monde au regard de l’intimité avec Notre-Seigneur dans une cellule. Le souvenir des colloques divins dont il avait été favorisé lui faisait voir la société telle qu’elle est: un marécage hérissé d’ajoncs épineux qui déchirent les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent en blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or et de la vaine science.

Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, glissa dans la fondrière. Et ce fut cette fin d’existence, oscillant entre les «breuvages exécrés», les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on sait.

Parfois il essayait de se dégager de la boue; il allait se confesser--m’a dit un bon prêtre qui se reprochait de n’avoir su prendre assez d’ascendant sur lui,--il formait de bonnes résolutions. Mais il était si faible, si dénué de volonté, si esclave de son imagination débordante et de ses sens, si incapable de gagner sa vie par des besognes prosaïques! Toujours il retomba. Néanmoins il ne perdit pas la foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit blasphémer; et il ne permettait pas que ses compagnons de débauche raillassent les choses saintes en sa présence.

Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, et le Diable fouaillait avec fureur celui qui l’avait si rudement mis en déroute au temps de _Sagesse_.

Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au bas de la spirale de ténèbres et d’abjection où il s’était engagé presque _malgré lui_.

Jetons un voile et prions!...

IX

L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à la misère, aux humiliations et aux outrages.

Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts, ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de Beauté.

--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.

Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse et il est content...

Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la _Beauté_.

Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au Ciel.

A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient. Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus.

La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront: ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que je veux te faire sentir ma justice.

Et, en effet, il en fut ainsi.

Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants, considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique, il soupirait:

O Jésus, vous m’avez puni moralement Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance, Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance, O Jésus, vous me punissez physiquement.

L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille, La console, la plaint, lui sourit, la guérit Par une claire, simple et logique merveille. La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous...

... Jésus répond: Pour être enfin Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse Et d’amour et plus tard glorieuse au divin Séjour définitif de liesse et de largesse,

Encore un peu de temps, souffre encore un instant, Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant, Ne perds jamais cette vertu: la confiance,

La confiance en moi seul. Et je te le dis Encore: patiente et m’offre ta souffrance. Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis, Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance,

L’espérance en mon Père: il est père, il est roi, Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance. Souffre encore un instant et garde bien la foi, La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.

Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans mon livre: _Au pays des lys noirs_, il ne versifiait plus, mais il usait les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.

Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un accident dû à la négligence de la personne qui le soignait.

La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu sur le sol[15]...»

[15] _Les derniers jours de Paul Verlaine_, par F. A. CAZALS et G. LEROUGE, (1 vol. éditions du _Mercure de France_). M. Cazals fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.

Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à sept heures du soir.

Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut...

Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle. Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur cette âme contrite.

Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans son Paradis...

Note I

Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune ferveur. Et cependant, au chapitre IX de son livre: _Confessions_, il écrit ceci: «Je ressentis alors, pour la première fois, cette impression presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de la Présence absolument réelle dans une sincère approche du Sacrement. On est investi: Dieu est là dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en l’imaginant. Non, et l’indifférence des impies, la froideur des incrédules quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège...»

Comment expliquer cette contradiction? Je crois que Verlaine applique à sa première communion d’enfant ce qu’il éprouva lors de sa première communion en prison, après son retour à Dieu. Cette sensation si exactement notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée à son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde communion eut lieu à la fête de l’Assomption.

Note II

Dans le volume cité plus haut, _Les derniers jours de Paul Verlaine_, M. Cazals fait remarquer que les plus beaux poèmes d’_Amour_, de _Bonheur_ et de _Liturgies intimes_ furent écrits lors des nombreux séjours du poète dans les hôpitaux. Et il ajoute: «Certains jours, Verlaine convenait avec bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer toute sa vie dans un hôpital--moyennant, toutefois, certains adoucissements à la sévérité du régime--comme, par exemple, le droit d’avoir une chambre à lui...» (p. 66).

C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie extérieure était périlleuse pour le salut de son âme. A l’hôpital, comme jadis en prison, il se dégageait des prestiges néfastes qui l’assaillaient au dehors; sa sensualité excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la douleur physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait vers Jésus; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient à tinter en lui.

Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, elle ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu le mettait à l’abri des tentations basses. Loin d’accepter ses souffrances comme l’équitable châtiment de ses fautes, il se serait révolté contre le destin barbare qui le lui imposait et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait.

On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait--et d’autres analogues notés chez Huysmans et chez ceux que nous aurons encore à étudier--une loi de constance pour la psychologie de la conversion. On pourrait la formuler de la sorte: toutes les fois que le converti, incité par la nature corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit par la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite.

PAUL LŒWENGARD

Écoute, Israël, les ordonnances de vie; prête l’oreille, pour apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe? C’est que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force, l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la paix.

Baruch: III.

I

J’ai voulu donner place dans ces études à un récit de conversion dû à un étranger. J’aurais pu choisir l’admirable auteur du _Maître de la Terre_ et de _la Lumière invisible_: l’Anglais Robert Hugh Benson ou le professeur allemand Albert de Ruville ou enfin l’exquis, le tendre poète danois Jœrgensen.

A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier que celui de ces protestants; c’est celui d’un écrivain qui, né d’un père prussien et d’une mère badoise, se trouve, par surcroît, être un Juif. Il s’appelle Paul Lœwengard.

Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme dont les ancêtres furent nourris dans la haine du Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une race très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait exprimer à quel point il nous est étranger. D’autant plus étonnant le miracle qui l’amène à l’Église.

En effet, avec nos frères séparés nous gardons un lien: à moins qu’ils n’aient tout à fait perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent rachetés par la Passion de Notre-Seigneur; la Croix ne peut leur inspirer que des sentiments de reconnaissance et de respect ému. Pour un Juif, s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances de Jésus sont un châtiment mérité; la seule vue d’un Crucifix lui fait éprouver de l’horreur pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de gloire un gibet infamant, qui adorent un agitateur sacrilège, rejeté par la synagogue, livré aux bourreaux par le grand-prêtre du Temple.

Mais il y a encore autre chose: les Juifs, parce qu’ils ne sont pas de notre sang, demeurent imperméables à nos mœurs, à nos façons de sentir, à nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils ont beau se faire naturaliser, la tare originelle persiste; ils restent la «nation insociable», comme l’avoua un de leurs intellectuels: Bernard Lazare. Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, ils sont un élément d’injustice, de trouble et de désordre. Secoués par cette névrose, qui est le signe de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent sans cesse, et plus ou moins consciemment, à fausser ou à détruire les principes que des siècles de christianisme créèrent en nous.

L’ancienne société, mue par un sage instinct de conservation, avait donc raison de les maintenir hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la veulerie humanitaire qui s’ensuivit et l’application du sophisme égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des fonctions d’où la plus simple prudence aurait dû les exclure à jamais. Notre pays, réduit en poussière par la Franc-Maçonnerie--que leur rage anti-chrétienne inspire et stimule--commence, tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, de légiférer pour des Français, de juger des Français, de commander à des soldats français.

S’il est dans les desseins de Dieu que la fille aînée de l’Église recouvre son privilège de guerrière du Christ, la première mesure à prendre sera de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende le jour où, selon l’affirmation de saint Paul, son arrogance fléchira, où, les écailles lui tombant des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, où elle aura part au salut éternel.

Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors:--_Vade foras, Israël!..._

Cela, c’est le point de vue social.