Quand l'esprit souffle

Part 8

Chapter 83,914 wordsPublic domain

Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons, tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or de l’amour de Dieu égrènent des alleluia.

C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs, se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel.

Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des faveurs de l’Amour divin! Comme il a eu raison de placer sa statue au centre de l’œuvre! Comme il a tendrement célébré les munificences de la Reine sans tache! Écoutez:

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie: Tous les autres amours sont de commandement, Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie...

Et comme j’étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains Et m’enseigna les mots par lesquels on adore...

Marie Immaculée, amour essentiel, Logique de la foi cordiale et vivace, En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse, En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel?

Ah! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande Auxiliatrice, Vierge très pure! Ils le savent bien ceux qui, servant l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui monte en Paradis!...

Excusez cette incidente, lecteurs; ce n’est pas de ma faute: lorsque le nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il faut que je laisse tout pour lui répéter:--Ma Mère, je vous aime!...

Ainsi, _Sagesse_, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite, les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui manifestent son ascension vers Dieu.

Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste, «d’une voix dure», la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre dans la blessure:

Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer, Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.

Et voici que, fervent d’une candeur divine, Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine!

Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, Comme un homme qui voit des visions de Dieu.

Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, En s’éloignant me fit un signe de la tête

Et me cria (j’entends encore cette voix): «Au moins, prudence--car c’est bon pour une fois!»

V

La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune, d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts, exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour de sa libération.

Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et si profond:

Pendant une nuit obscure, Enflammée d’un amour anxieux, --O l’heureuse aventure!-- Je suis sortie sans être aperçue Tandis que ma demeure était tranquillisée...

En cette nuit heureuse, En secret, sans que nul ne me vît, Ne voyant moi-même plus rien du monde, Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide Que Celui qui brillait dans mon cœur.

Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.

Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait, les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine fut impuissante à le retenir:

J’avais peiné comme Sisyphe Et comme Hercule travaillé Contre la chair qui se rebiffe...

Et toujours un lâche abrité Dans mes conseils qu’il environne Livrait les clefs de la cité.

Que ma chance fût male ou bonne, Toujours un parti de mon cœur Ouvrait la porte à la Gorgone!

Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux, puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond:

Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses Et parmi ce passé dont ta voix décrivait L’ennui, pour des conseils encore plus moroses, Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.

Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, De mes malheurs, selon le moment et le lieu, Des autres et de moi, de la route suivie, Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.

Si je me sens puni, c’est que je le dois être: Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître Le pardon et la paix promis à tout chrétien...

Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante, la grâce d’humilité:

... Un doux vide, un grand renoncement, Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément, Une candeur d’une fraîcheur délicieuse...

Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions, il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et d’un charme redoutable... Le prisonnier répond:

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme Et les voici vibrer aux cuivres du couchant; Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: Une tentation des pires! Fuis l’infâme...

Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de dissiper le prestige:

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? Un assaut furieux, le suprême sans doute!... Oh! va prier contre l’orage, va prier.

Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici l’admirable sonnet si justement célèbre:

... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste...

Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale, Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,

Haute théologie et solide morale, Guidé par la folie unique de la Croix, Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!

Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des pensées de découragement:

Pourquoi triste, ô mon âme, Triste jusqu’à la mort Quand l’effort te réclame?...

N’as-tu pas l’espérance De la fidélité Et, pour plus d’assurance Dans la sécurité, N’as-tu pas la souffrance?

C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie:

J’ai dit un adieu léger A tout ce qui peut changer, Au plaisir, au bonheur même, Et même à tout ce que j’aime Hors de vous, mon doux Seigneur!...

Douce, chère Humilité, Arrose ma charité, Trempe-la de tes eaux vives, O mon cœur, que tu ne vives Qu’aux fins d’une bonne mort.

Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani, Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur: il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement:

O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour Et la blessure est encore vibrante!...

Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table!...

Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien retenir!...

Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils savaient!...

S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne sont qu’épluchures pour les pourceaux.

Mais ils ne veulent pas savoir.

--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent, il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et crispe leurs doigts.

Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt.

Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu, le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort?

Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis.

Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole...

Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche ardente.

VI

Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet: «_Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure._»

Bonté incomparable de Dieu: non seulement il daigne fortifier dans ses résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette surabondance de délices risque de l’épuiser--notre pauvre nature ne pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles--Il ne l’abandonne pas; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se retire un peu--pas bien loin--pour que l’âme le rappelle. On éprouve alors le sentiment--presque la sensation--de la présence de Dieu autour de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la vertu... Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet _enveloppement_, cet enrichissement de l’être--corps et âme--par la Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée lointaine et affaiblie.

Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point elle serait veuve s’il la délaissait complètement.

Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige; elle craint d’avoir cessé d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage:

... Mon fils, il faut m’aimer, tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix, Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne, Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix...

A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir, la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure:

C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Moi, vous aimer! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme!...

Mais la voix, doucement impérieuse:

Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.

A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive flamme qui la sollicite:

Seigneur, c’est trop! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous? Oh non: je tremble et n’ose. Oh! vous aimer, je n’ose, Je ne veux pas! Je suis indigne! Vous la Rose Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose Sur la seule fleur d’une innocence mi-close, Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer!...

Il faut m’aimer, insiste la voix:

Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée De toute éternité, pauvre âme délaissée, Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté!

Alors l’âme, tremblante:--Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir l’espoir de retrouver

Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre La place où reposa la tête de l’apôtre.

--Certes, tu peux y arriver, continue la voix; pour cela, soumets-toi à mon Église en toute enfantine obéissance; par elle, parle-moi, avec toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma Passion et ma douceur.

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices, Je te ferai goûter sur terre mes prémices: La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse Et que sonnent les Angelus roses et noirs...

L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de son Amour.

Et c’est l’apogée du poème de _Sagesse_...

Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et d’extase.

Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité...

VII

Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne:

Allez, rien n’est meilleur à l’âme Que de faire une âme moins triste... Faites le geste qui pardonne!...

Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de renouer avec un «repris de justice».

Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine, la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme à l’Évangile de l’entreprendre.

Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant Dieu...

L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment, comme dans les poèmes des _Fêtes galantes_ et de _la Bonne Chanson_, mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois. L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature. Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser.

Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter faiblement son feuillage où niche une fauvette:

Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit, Doucement tinte. Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit, Chante sa plainte...

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.

Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même:

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse?

Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui...

Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté, chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et _Sagesse_ se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers flambent comme des coquelicots au soleil:

C’est la fête du blé, c’est la fête du pain Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses! Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses...

Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin; Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.