Quand l'esprit souffle

Part 4

Chapter 43,826 wordsPublic domain

Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé au contact de ces âmes limpides, irradiant l’adoration autour d’elles, pour la première fois depuis sa conversion, il sentit son être se détendre. «Il se dénoua, s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de souiller par sa présence la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de ses élus. Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au dernier des convers qui ne savait peut-être pas épeler un livre. Il comprit que la culture de l’esprit n’était rien, que la culture de l’âme était tout. Et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme emmenée par celle des autres, hors du monde, loin de son charnier--loin de son corps...»

Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant d’inquiétudes, quand, au déjeûner, le Père hôtelier lui dit que le Prieur l’attendrait à dix heures précises à l’auditoire pour le confesser.

Cette nouvelle l’effara: il en fut comme assommé car dans l’élan d’allégresse qui l’emportait depuis l’aube, il avait complètement oublié qu’il devait se confesser. Et maintenant, à la minute redoutable où il allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne connaissait pas, il était pris d’une indicible terreur.

Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, à l’église, agissaient, à son insu, sur son âme et l’inclinaient à la pénitence. Il fit son examen de conscience, et son passé lui apparut tellement hideux que la contrition totale lui tordit le cœur comme pour en exprimer l’écume de ses péchés. Il pleura «doutant du pardon, n’osant même plus le solliciter tant il se sentait vil».

Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le bouleversait qu’il fut sur le point de rebrousser chemin, d’aller chercher sa valise, de courir prendre le train.

Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. Sans propos préalables, il lui désigna un prie-Dieu et, s’asseyant à côté de lui, se dit prêt à entendre sa confession.

Huysmans avait vaguement préparé une entrée en matière, noté des points de repère, classé à peu près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se rappelait plus rien.

Le moine demeurait immobile et silencieux. Huysmans balbutia le _confiteor_, s’efforça de commencer ses aveux. Mais les larmes jaillirent. Il s’interrompit pour balbutier: «Je ne peux pas!...» Ah! ce n’était pas le respect humain qui le retenait. Non, c’était «toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de tendresse, sans secours. Il lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé même par Celui qui l’avait pourtant envoyé dans cette abbaye».

Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix douce et basse: «Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons du temps devant nous car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun office. D’ici là, pensez à cet épisode de la montée au Calvaire: la croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé cette croix du fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé par le plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus.»

Il bénit le pénitent et se retira.

Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, Huysmans passa une journée assez calme, put suivre les offices sans trop se disperser. La nuit fut également à peu près paisible; les larves impures s’abstinrent de l’obséder.

Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux communier, et la joie grave qui brillait sur leur visage lui inspira le regret de ne pouvoir les imiter.

«Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre combien il était différent d’eux! Tous étaient admis jusqu’à M. Bruno, lui seul restait... Et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc de l’Écriture, parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ...»

Ces réflexions lui firent du bien; elles dissipèrent sa terreur de la confession. Il comprit que la justice voulait qu’il souffrît et se purifiât pour être admis à recevoir son Dieu.

De retour à l’auditoire, il avait pris son parti; il était toujours bien triste mais résolu à tout dire.

Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa bonne volonté: «--Ne vous troublez pas; c’est à Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, que vous allez parler.»

La confession se déroula aussi complète que possible, ne dissimulant, n’atténuant rien.

Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, s’étonna, encore une fois, du miracle évident dont il avait été l’objet et en rendit grâces à Dieu.

Il ajouta: «Le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure parfois des années. Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du sacrement de pénitence et de la sainte communion.»

Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait continuer de son mieux. La confession, elle lui serait désormais moins pénible puisqu’il n’aurait plus des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie, il la recevrait souvent car le Démon, furieux de sa défection, allait terriblement s’agiter pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente l’armerait pour se défendre.

Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit docilement ces préceptes.

Le moine lui donna pour pénitence _une dizaine d’un chapelet à réciter_, chaque jour, pendant un mois; puis, après lui avoir signifié qu’il communierait le lendemain, il l’invita à faire son acte de contrition et lui donna l’absolution.

Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide formule qui remet les péchés, le pénitent frémit de la tête aux pieds. «Il s’affaissa presque sur le sol, sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent en personne, était là, dans cette pièce, et il pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix dont le couvrait le moine... Il lui sembla sortir d’un rêve quand le Prieur lui dit:--Réjouissez-vous, votre vie est morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance dans Notre-Seigneur et allez en paix.»

Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un des actes capitaux de sa conversion.--On fera simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on a noté chez lui les constantes manifestations et par l’intégral regret de ses fautes. Chaque fois que, malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point de suivre les incitations de la nature, le Surnaturel divin était intervenu de telle sorte qu’il avait eu conscience de son action. Chaque fois que le Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il avait été remis dans le droit chemin. Enfin, ayant demandé à la Vierge d’aller dans un couvent, il y avait été envoyé malgré tous les obstacles.

L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, il lui restait de terribles épreuves à subir.

VIII

«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de ses souillures et ornée..._»

Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.

C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans la maison devenue nette.

Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits, appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à reprendre sa forme d’hier.

De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur ses pas.

Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler l’imagination.

C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes; il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but visé.

Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer.

N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc; il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en déroute[4].

[4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV.

Ainsi de Huysmans.

Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina.

Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait recevoir la communion le lendemain.

--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent. Cependant je vais m’informer.

Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie.

Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle s’affirmait irrésistible.

«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta.

Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?»

C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie d’être sanctifié par un moine...»

Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce fut la crise de scrupule.

A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers.

Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet, l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par paresse.

--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus...

Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela. Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta pénitence est nulle.

«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.»

Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé, presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il s’arrêta.

Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage:

--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence, tu n’oseras approcher de la Sainte Table.

Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec répugnance, il lui fallait tout recommencer!

Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment.

A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!»

Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont il était la victime.

Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin, espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit, devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre qui devait le communier le matin suivant.

Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait.

Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à personne, le regardait sans répondre.

«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les côtes...»

Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis plusieurs heures.

«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore? Vous n’avez pas envie de communier demain?

--C’est vrai, répondit Huysmans.

--Nous allons arranger la chose.»

M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis revint, ramenant le Prieur, et se retira.

Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment.

--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains. Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets entiers aujourd’hui?

Huysmans fit signe que oui.

--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes impatienté, vous avez fini par battre la campagne?»

Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi, déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit.

Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il, ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...»

Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable. Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence inouïe.

Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait de communier.

Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe, montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par impossible, demain, ce soit un moine qui...»

Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien.

Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin apaisé, il s’endormit.

Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec lui-même qu’il avait lutté.»

Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église, s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours.

Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il n’avait pas encore vu.

Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était.

--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat.

--Celui qui était malade?

--Oui, c’est lui qui va nous communier.

Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé.

«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en moi.»

Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi; accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...»

Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors pour respirer.

«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte, injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté un tribut d’étouffement et de peine.»

C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme lui étaient refusées.

Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé l’avait communié.

«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin, célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu: «Parfaitement, c’est moi qui le communierai...»

Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il, Dieu a voulu me répondre d’une façon nette.

Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui faire visiter les dépendances du couvent.

--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous connaître.

Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances, ni troubles d’estomac.

--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose qui doit vous manquer?

--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en cachette.

--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.

Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait, de nouveau, soulever en lui.

IX

Le lendemain matin, après une nuit aussi calme que la précédente, il venait d’entrer à la chapelle dans le but de prier la Vierge, quand soudain, avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème éclata en lui. Il entendait résonner dans son âme des injures atroces contre l’Immaculée. Il avait horreur de cette aberration, il en frissonnait de dégoût et pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour ne pas les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait.

Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia dans le jardin. Aussitôt la voix démoniaque se tut mais pour faire place à une autre qui l’emplit d’arguties captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque de scrupule: Pourquoi s’était-il permis de communier sans goût? Pourquoi, au lieu de se recueillir, avait-il passé l’après-midi à flâner avec M. Bruno?