Part 3
Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta volonté parce que tu es mon Dieu.»
Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même s’il succombait de nouveau à la tentation.
Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans votre jus et attendez.»
Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière.
Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir!
C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que, durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti.
Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses inclinations religieuses s’affaiblissaient également.
Il s’en plaignit à l’abbé.
«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.»
Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement, se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir.
Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait. «Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.»
Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante, constaté que la parole de Notre-Seigneur: _Demandez et il vous sera donné_ était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.
Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en larmes, il lui confia sa rechute et ses remords.
«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé.
--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut!
--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, dans un état de fatigue qui exige une aide.»
Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais sans excuse.
«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice; elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi, prier pour vous.»
Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus.
Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également soulager ses frères de souffrance[3].
[3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus admirables épisodes d’_En Route_ (p. 115).
Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion.
A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec lesquelles il s’est trouvé en contact.
VI
Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel réceptacle nous vous mettrons.»
A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait le retrancher du monde?
«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent, il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un cloître!...»
Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable, si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.»
Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin.
Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.»
Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des ordres religieux et particulièrement des Trappistes.
Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur. Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des églises.
Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste, baigné de suave contrition en tant que catholique de désir.
Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du Christ, les péchés du monde.
A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques, l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir».
Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle.
«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?»
Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur ses lèvres.
Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez qu’elle vous fait horreur.»
Huysmans se taisait.
Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir au clergé parisien.
Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de loque.»
Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.»
L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose prieront de leur mieux pour vous.
--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai...
--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous serez guidé...»
Et il le quitta.
Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature.
Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son bilan.
_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande. Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas.
Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on me défendra de fumer.
Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque de maladie grave.
D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai.
Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui: me confesser et communier.
Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera?
«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec, c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette dernière insulte!»
Néanmoins, voyons le _Pour_.
Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait le mérite?
Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations sensuelles?
Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra céder».
A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.
Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte, comme engourdie.
Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur les conditions du voyage.
L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque convaincu mais si sombre, il brusqua les choses.
--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y rendre dans cinq jours?
«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent.
Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre, et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie. Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt controuvée par les faits.
Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son âme serait gravement compromis.
Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.»
Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce secours imprévu, cette aide!»
VII
La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût accueilli comme retraitant à la Trappe de Notre-Dame de l’Atre, reçut, dans le délai prévu, une réponse favorable.
Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré que les secours surnaturels ne lui feraient pas défaut, il n’éprouvait aucune joie: «il se sentait mélancolique, mal attendri, mais résigné». Puis la veille de son départ, sans cause apparente, une névralgie terrible le terrassa. A ce coup, il crut qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque sur le point de se réjouir de ce contre-temps, car la seule pensée de la confession le faisait frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que, coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature.
Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait qu’il assumât tout le mérite d’un sacrifice affreusement pénible. N’est-il pas significatif ce spectacle d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le dos aux moindres obstacles et qui pourtant, bon gré mal gré, soutenue par la Grâce, finit par se résoudre à les franchir?
Que devient, au regard de ce drame de conscience, la théorie déterministe prétendant que, parmi les mobiles purement instinctifs qui préparent nos actes, celui qui nous est le plus agréable l’emporte toujours et que nous ne pouvons lui résister?
Dans le cas du converti, ce mobile serait celui que lui imposent sa vie passée de servant des doctrines matérialistes et d’homme épris de sensualité. Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit en dehors des lois ordinaires de la psychologie, cet homme entre dans une voie de pénitence, de rachat et de réparation, d’où ses penchants les plus invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient l’écarter.
Au vrai, Huysmans--il l’a dit--allait au couvent «comme un chien qu’on fouette», mais il y allait tout de même.
L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, trop souvent porté à s’adorer lui-même, était dompté. En partant, il se disait, avec une humilité touchante: «Au fond quel symptôme d’un temps! Il faut que décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n’ait plus le droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme moi!...»
Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri de sa névralgie et, par aventure, content d’avoir pris son parti. Le voyage ne présenta pas d’incidents notables. Il ne lui restait, en somme, que l’étonnement d’accomplir un acte qu’il n’avait pas envie de faire.
Accueilli, fort poliment mais avec une certaine réserve, par le Père hôtelier, il prit possession de sa cellule, s’enquit de ses obligations, et obtint qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes accommodés à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin serait substitué au lait que, comme on sait, il ne pouvait digérer. Il devait observer le silence, assister à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir de la clôture et s’adresser uniquement au Père pour ce dont il pourrait avoir besoin. Nulle autre prescription ni conseil pour sa vie intérieure. Comme il est d’usage dans les monastères, on laissait d’abord la solitude, le repliement sur soi-même, la prière agir sur le pénitent.
Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque--qu’il appelle M. Bruno,--un vieillard qui avait reçu l’oblature et qui s’était reclus, pour le reste de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna pour Complies.
A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité intense. Il ne songeait ni à se recueillir ni à prier. La façon dont les moines chantaient ou psalmodiaient, selon la méthode grégorienne la plus stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du _Salve Regina_, proféré avec une ferveur et une force de supplication inouïe, qu’il rentra en lui-même. Cette plainte si suave, cette imploration admirable de l’âme qui voudrait se montrer digne des promesses de Jésus-Christ, cet appel à l’intercession de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il fondit en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, tombant à genoux, il cria vers Dieu: «Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être; mais ils m’ont piétiné et couvert de purin; et l’étable même est en ruines. Ayez pitié, je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, lavez-moi!...»
Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait oublié de fixer, avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait le lendemain. «Tant mieux, se dit-il, cela me reculera d’un jour.»
Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter.
La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité toute spéciale troublèrent son sommeil. Il eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et malfaisants qui rôdaient autour de lui. La récitation du verset de saint Ambroise: _Procul recedant..._ mit ces larves en fuite. Mais son malaise persista car il sentait confusément que des attaques d’En-Bas se préparaient contre lui.
Après une insomnie coupée d’assoupissements brefs, il atteignit trois heures du matin. Il se leva, gagna l’église et fut tout de suite empoigné par le recueillement des religieux qui priaient à genoux ou étendus, les bras en croix, sur les dalles.
«Oh! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il.»