Quand l'esprit souffle

Part 23

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Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit: «Si l’on ne juge ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive... Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie différente.»

XIII

Dans ce même temps, des amis de Clément lui proposèrent d’entreprendre un pèlerinage à Lourdes pour demander sa guérison à la Vierge. On lui faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait être pour un grand nombre d’incrédules ou d’indifférents une occasion de retour à la foi.

Il hésita d’abord, consulta une religieuse très avancée dans la vie spirituelle. Mais cette sainte moniale lui répondit qu’après les assurances qu’il avait reçues d’être une victime de réparation unie à la Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il continuât de souffrir pour le rachat des péchés du monde.

Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur de ne jamais guérir. Et cet héroïsme dans le sacrifice dissipa les ténèbres. Il se fondit en Dieu et connut enfin les joies de l’union constante avec Jésus. Alors il passa la plus grande partie de son existence dans la chapelle des Visitandines, priant, adorant la Présence Réelle dans le tabernacle: «Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma nature a subi une telle transformation que je meurs d’ennui en dehors de ce lieu d’adoration et d’amour. Il n’y a plus à y revenir: c’est un fait réellement et pour jamais accompli; ma volonté n’y pourrait rien. Je sens en moi une puissance irrésistible qui m’enchaîne au pied de l’autel. Entre mon âme et Jésus, il y a un courant d’amour sans solution de continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, j’entends retentir un seul mot qui me plonge dans un ravissement sans fin: _Je t’ai aimé de toute éternité!..._» Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de sa vie terrestre dans sa fonction de serviteur de l’Eucharistie.

Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel fleuve de lumière, il les a exprimés par des cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore les pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, à la manière de saint Paul:--Je vis, mais c’est Jésus qui vit en moi!

Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient une sorte d’éblouissement et se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme à le contempler. Un jour, une personne pieuse, Mlle Catherine Bernard, avait à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit qu’il était chez les Visitandines où le Saint-Sacrement était exposé. Elle se rendit à la chapelle et s’approchant de Clément qui était agenouillé près de la table de communion, elle lui toucha l’épaule. Il tourna la tête et elle fut stupéfaite en voyant sa figure couverte de larmes et toute lumineuse. «Je fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai sans avoir osé lui adresser la parole.»

Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer dans l’âme des fidèles.

XIV

De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village natal, Auribeau: il y passa les dernières années de sa vie. «Ce séjour m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma vie.»

Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes.

Un exemple: «Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent, les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de toute part. Je donne ma note: «O Toi, Père éternel, toute la terre te vénère» et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante: _Venite adoremus!_ Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour et s’écrie avec moi: «O festin sacré où le Christ est pris en nourriture!» Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères, les êtres! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés dans l’amour!...»

XV

Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant. Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien autour de lui.

Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces deux mots: _Aimons Dieu!_ Il se traînait péniblement le matin à l’église pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin approchait.

Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope. On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté et il ne voyait plus que d’un œil.

Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut garder constamment le lit. «Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de chose... Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. _Fiat! Fiat! Fiat!_»

L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir la nature à son oraison perpétuelle.

--Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un _Manuel de l’Association des agonisants_.

Mme Maille reprit:--A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il demeurait des heures comme en extase.

Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs, portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix.--Vous l’avouerai-je? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion...

Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi: «Je suis malheureux mais je conserve la foi et l’amour...»

Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses carnets et en voici la conclusion: «Que les vers me rongent avant ma mort; que la pourriture et l’infection me consument! Que je serais heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés, dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel: _Mon Dieu, je vous aime!_ Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les humiliations et les tourments de votre Passion...»

Il fut exaucé: à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute.

Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de saint Pierre et saint Paul.

Je le répète: le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté, pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit ans.

Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours par la grippe ou par un bobo quelconque!...

XVI

Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse; c’est un lieu de pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région.

Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.

Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de Miséricorde; je la saluai; puis, après avoir récité le _Salve Regina_, je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer.

Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment les litanies de la Sainte Vierge... Tout était si paisible, si recueilli!

Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait: l’oiseau passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je me joignis à cette hymne; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je dis:--Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi, brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge!... Si bien que le concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près de moi, mon Étoile du Matin.

Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis. J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en entendant le _Magnificat_ à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée--et enfin quelqu’un, que je sais bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche.

Que vouliez-vous que je fisse?... Je versai des larmes de reconnaissance et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière d’employer tout ce que j’ai de forces à son service... Et cela dura longtemps.

Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes, s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai; mais jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il prie pour les convertis...

Note I

Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie.

Note II

Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son livre): «Il n’est point rare de constater dans la vie des grands serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements futurs.» Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6 juin 1881: _La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont s’affaiblissant. Comment réagir? Quel remède opposer au mal général? Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ! L’Eucharistie seule sauvera le monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus._

«Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il écrit: _J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la communion fréquente. Quand sera-ce? C’est le secret de Dieu. Cet acte pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de transformation dans le monde des âmes._

«Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a entendu les appels de Pie X invitant par le décret _Sacra Tridentina Synodus_, «tous les fidèles de toute classe et de toute condition» à s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et inaugurant par là «l’ère nouvelle» entrevue par le saint homme de Grasse».

Note III

Un dernier détail: Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière expression de sérénité souriante.

On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.

CONCLUSION

Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier solitaire, on s’arrête et une voix nous dit dans la conscience: _Voilà Jésus-Christ!_ Moment céleste où, après tant de beautés qu’elle a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme découvre, d’un regard fixe, la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe quand on ne l’a pas vue. Mais ceux qui l’ont vue ne peuvent plus l’oublier.

P. Lacordaire.

Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on aura remarqué que les convertis dont je parle--et j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le retour à Dieu date d’hier--diffèrent beaucoup entre eux par l’origine, l’âge, le caractère, le tempérament, l’éducation[44].

[44] J’aurais pu ajouter Mme Juliette Adam, par exemple, qui, jadis, adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue chrétienne par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève et de la Bienheureuse Jeanne d’Arc: «Elles me réapprirent, dit-elle, le signe par lequel j’avais accompagné mes premières prières chrétiennes: Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.»

Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses opuscules: _Le Retour ou mes raisons_ et _l’Amour et la Mort_, deux brochures, Messein, éditeur.

On se sera rendu compte aussi que, malgré cette diversité, leurs pérégrinations de l’erreur à la Vérité unique, présentent des points de ressemblance essentiels. Des phénomènes de conscience analogues produisirent en eux des effets identiques. Si bien que, décrivant les joies et les souffrances qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent presque dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent ou font entendre qu’ils eurent la sensation de passer _des ténèbres à la lumière_.

J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations de la Grâce illuminante sur les âmes une loi fixe, invariable.

Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu qu’exposer les faits avec une rigoureuse exactitude et en tirer les déductions nécessaires. Par ainsi, j’ai fourni des documents que je crois probants.

Pour faire la synthèse de ces observations, et de celles que d’autres firent avant moi, il faut un théologien.

Et ce théologien, qui devra être, en même temps, un physiologiste et un expert dans le maniement des âmes, pourra, seul, indiquer les règles précises selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui le fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, dominicain, s’occupe d’un travail de ce genre. Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le mener à bien.

Je ferai donc valoir seulement ceci: à mesure que notre siècle s’enfonce davantage dans un matérialisme épais, les âmes se multiplient qui languissent, suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère surnaturelle dont elles auraient besoin, pour se développer et pour accepter la loi de douleur universelle qui régit ce bas-monde.

De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours encore, une jeune femme très malheureuse, en qui j’essaie d’allumer l’étincelle divine, m’écrivait: «Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre confiance en Dieu! Que j’admire cette foi et comme je la désire!...»

Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne m’exaucer.

Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, ce qu’il importe de montrer à ces pauvres ignorants, c’est que nulles consolations humaines ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, avec joie, le fardeau de vivre; que seul le Dieu, qui souffrit, plus que nous tous ensemble, pour le rachat de nos péchés, peut et _veut_ nous venir en aide.

Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la marche vers le Seigneur comporte de terribles luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur les paroles de Claudel: «L’état d’un homme qu’on arracherait de sa peau d’un seul coup pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un monde inconnu, est la seule comparaison que je trouve pour exprimer cet état de désarroi.» Et il ajoute ceci: «Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix!»

Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement découragera les âmes généreuses que la Grâce sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà trouvé. Il réside dans leur cœur et il leur donnera les forces dont elles ont besoin.

Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci n’atténue rien, ne passe rien sous silence. Mais je crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai réussi à montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures épreuves. Et les néophytes y apprendront encore que la direction ferme d’un prêtre éclairé, que l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont indispensables pour progresser vers l’Amour absolu par la voie royale de la Croix.

Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se souviennent aussi que rien de terrestre ne peut assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni nous _compléter_ pour que nous grandissions au-dessus de nous-mêmes.

Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau livre _la Lumière du cœur_: «L’homme incrédule est moins complet qu’il n’en a l’air. La perfection du commerce et de l’industrie, de la sociologie et de la technologie, même la science et la morale modernes ne le réalisent point tout entier. La civilisation, l’art, la science, la vie, la mort, la terre, le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de fourmilière humaine ou cosmique? L’homme recueilli en son fond le plus intime ne se sent-il pas supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout?... La morale humaine est l’expression des droits et des devoirs de l’homme terrestre et social. La morale chrétienne est l’expression des droits et des devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la seconde à la première, c’est mutiler l’homme. Le cœur humain n’est pas trop étroit pour les contenir toutes les deux.»

O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui l’ignorez, n’avez-vous jamais remarqué que les entrepreneurs de négations qui vous empoisonnèrent, s’efforçaient aussi de vous mutiler? Il semblerait qu’ils se soient dit:--L’homme est un être qui sent, comprend et croit. Nous lui retrancherons l’organe de la croyance et il n’en sera que plus allègre.

C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient une aile en s’écriant:--Il n’en volera que mieux!...

O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art une diversion à votre inquiétude, vous ne la trouverez pas. L’art est, certainement, après la sainteté, la plus belle manifestation de Dieu sur la terre; et pourtant il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent toutes leurs pensées et tous leurs rêves. Lisez ce que criait, en ses dernières années, un écrivain de génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont l’œuvre subsistera tant qu’il y aura une langue française, Gustave Flaubert: «Il me semble que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où. Rien ne me soutient plus sur cette planète que l’espoir d’en sortir prochainement et celui de ne pas aller dans une autre qui pourrait être pire.»

Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste? Voici ce que le loyal Taine, le déterministe par excellence, avouait à la fin de sa vie: «Les recherches scientifiques assombrissent ma vieillesse. Au point de vue pratique, elles ne servent à rien. Un courant énorme et rapide nous emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du courant?...» Et il ajoutait: «Si l’Église, par des miracles de zèle, n’arrive pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple de croyants, c’en est fait de la civilisation française...»

Chercherez-vous la certitude et la paix dans la science? J’ai là vingt aveux de savants contemporains qui reconnaissent que la science est incapable d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux parmi les plus récents et les plus justement notoires.