Quand l'esprit souffle

Part 21

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Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait ses élèves dans la salle d’études. Ouvrant le pupitre de la chaire, il y trouva un vieux livre. C’était une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur de grec. Le surveillant ouvre le volume. Mais l’idée que c’est un livre de dévotion le lui fait rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il le reprend quelques minutes après. Et voici ce qui arriva.--Ici une citation un peu longue est nécessaire:

«Je parcourus d’abord avec indifférence ces pages. Mais il s’en dégageait je ne sais quelles pensées saisissantes qui, peu à peu, éveillèrent en moi des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais alors des choses de la religion et de la doctrine de l’Église, _entièrement_ ignorant, comme le sont tant d’autres, et des plus cultivés et des plus savants, j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de l’Église, que tout livre qui se rattachait à elle, de près ou de loin, ne valait pas, selon moi, la peine d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé par les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu d’admiration devant l’élévation et la prodigieuse grandeur de ses enseignements.»

Puis un passage de l’_Épître aux Romains_ (XIII, 12-14) lui fit faire un violent retour sur lui-même. C’était celui-ci: _Rejetons donc les œuvres de ténèbres et munissons-nous des œuvres de lumière. Marchons honnêtement non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les dissolutions et les impudicités, non dans l’esprit de dispute et d’envie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à contenter la chair dans ses convoitises._

«Ces paroles convenaient trop aux sentiments et aux besoins de mon âme pour que je n’en fusse pas profondément ému et que je n’en sentisse point la puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus écarté du plaisir, depuis ma course solitaire dans la montagne, sans pouvoir m’expliquer ce sentiment nouveau, je voyais mon existence si petite, si misérable, si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, à suivre le penchant qui m’entraînait vers l’ordre et la vertu. Chose singulière, le même passage de saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui avait, quinze siècles auparavant, converti saint Augustin. Moi aussi, je me convertirai, pour être voué au silence, à la douleur et à l’adoration solitaire...»

Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. Il se pénétra des Prophètes; il reconnut à quel point ils annonçaient, avec clarté, le Messie et la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il commença d’aimer Jésus-Christ.

C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut décisive.

Cependant il y avait encore loin de cette foi naissante à la pratique de la vie chrétienne. «J’étais, déclare-t-il, bien ignorant encore et bien arriéré; j’adorais, je priais Dieu; je pleurais d’amour aux pieds de mon Rédempteur mais c’était tout: l’Église et ses dogmes, la confession, la communion, la Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant je comprenais qu’il était de mon devoir de confesser ma foi devant les hommes. Je ne le fis pas encore parce que j’éprouvais une violente prévention contre les prêtres. Je me disais aussi que si je me mettais à pratiquer, maintenant que le collège avait à sa tête un ecclésiastique, j’allais être considéré comme un maladroit hypocrite qui veut se concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde je ne voulais encourir cette suspicion. Et cependant je comprenais qu’au point où j’en étais arrivé, il me fallait, par l’humble confession de mes fautes, purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie que je comprenais enfin, que je désirais ardemment...»

L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait donc à l’entrée de la voie étroite. Il le reconnut par la suite quand il écrivit: «Qui dira par combien de moyens, même ridicules et absurdes, le démon s’efforce de détourner de Dieu le pécheur décidé à faire le pas décisif. Malheur à qui se laisse prendre au piège! Si la conversion n’en est pas toujours compromise, elle est souvent plus ou moins retardée.»

Il continua d’atermoyer pendant un temps assez long. Mais la Grâce se faisait de plus en plus impérieuse. Et comme il n’obéissait pas aux ordres reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse continuelle; et l’amas pourrissant de péchés qui lui encombrait l’âme le suffoquait presque. A ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. Il ne put se résoudre à s’ouvrir à un prêtre et, de plus, sa crainte du «qu’en dira-t-on» de sa petite ville s’accrut en raison même de l’importance qu’il accordait à l’opinion publique.

«Ah! que j’étais lâche, s’écrie-t-il: tout courage m’abandonnait dès qu’il était question d’affirmer mes sentiments religieux. Esclave du préjugé, je ne parvenais pas à faire le pas en avant dont la nécessité s’imposait sous peine d’être illogique et de ne pratiquer qu’un demi-christianisme.»

Sur ces entrefaites--c’était en 1854--pendant le Carême, sa mère lui demanda timidement s’il ne ferait point ses Pâques. Chaque année, elle lui posait la même question et, comme toujours, il garda le silence.

Une voix perfide lui disait: «Tu perdras tout: amis, considération, estime; tu seras méconnu, méprisé, regardé comme un vil hypocrite.»

Il répondait: «Pour Dieu, j’accepterais tout...»

Et cependant, si forte était encore l’emprise du démon sur son âme qu’il ne pouvait se résoudre à l’acte qu’il sentait indispensable.

L’idée lui vint alors de se confesser hors de Grasse, car être vu au confessionnal par des gens de sa connaissance lui causait une véritable panique. Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne et se présenta au monastère de Notre-Dame de Laghet occupé par des Carmes.

Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il posa la question: faut-il adorer Jésus-Christ en cachette ou le confesser franchement et s’unir à Lui en public?

Tout autre qu’un moine aurait été sans doute ahuri par le cas de conscience que se forgeait d’une façon si baroque le pauvre néophyte. Mais, comme l’a dit si bien Huysmans, «rien n’étonnera jamais un moine» quand il s’agit des manœuvres du Mauvais sur une âme en marche vers Dieu. Le bon Carme lui répondit donc que son strict devoir était de communier publiquement, sans tenir compte des révoltes de son amour-propre et des chimères dont la Malice lui encombrait l’imagination. Il fut si clair, si persuasif que Clément Roux fut délivré aussitôt du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour même il fit sa confession générale. Absous, libéré de l’amas boueux qui lui obstruait la conscience depuis si longtemps, heureux comme il ne l’avait jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il revint à Grasse et il dit à sa mère:--Dimanche, je communierai avec toi.

Et il en fut ainsi.

Les notes de Clément ne donnent aucun détail qui ait rapport à cette communion. Mais voici les effets: il mena une vie plus retirée; il montra beaucoup plus de douceur et de patience dans ses relations avec ses élèves et ses chefs. Sans communiquer à personne ses dispositions nouvelles, il vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait la lecture assidue de l’Évangile et la prière.

Sa communion pascale n’avait pas été remarquée et ne donna lieu à aucun commentaire. Néanmoins, il se figurait que s’il renouvelait, il susciterait les médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. Pour tout concilier, il imagina de demander un autre poste dans la pensée qu’en une ville où il ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son ancien Principal qui, ayant gardé de lui un fort bon souvenir, le fit nommer professeur à Alger. On voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où il se consola de ses déboires littéraires par une ribote en société d’un Allemand.

Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce fût précisément à Grasse, et malgré toutes ses frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte parmi les malveillances qui guettent les convertis. Après s’être confessé de nouveau, et avoir communié à Marseille, il dit adieu à sa mère qui l’avait accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au cou un crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant de ne jamais le quitter. Il le promit et tint parole.

Alger ne lui fit pas une très bonne impression. Peu de catholiques pratiquants dans la ville; quant au personnel du lycée, il était ou indifférent ou hostile à l’Église. «Tel était, note-t-il, le milieu où j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je pris, dès la première heure, la résolution d’y vivre ostensiblement en chrétien.»

Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne se conquiert que par les humiliations. D’abord il connut cette nuit obscure par laquelle passent tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession générale, il avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs «le printemps de la Grâce». Soudain il lui sembla que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait; les lectures pieuses, les Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. Manquant d’expérience pour subir avec résignation un état d’âme aussi pénible, il crut que son Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba dans un chagrin profond.

Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient laissé fort tranquille depuis quelques mois, reparaissent. Torturé, en proie au découragement et à une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues qui vivent insoucieux et se livrent, sans vergogne, à des plaisirs plutôt malpropres:

«J’entendais une voix qui me disait:--Fais comme eux; cela te distraira des angoisses qui t’accablent...

«O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me détournant de vous, je me tournai vers la créature... C’était une musulmane qui, apercevant un crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe de notre rédemption. Soudain, le sentiment chrétien se réveilla violemment en moi. Je souffletai cette femme et je m’enfuis sans prononcer un mot...

«Quelle douleur après cette scène. Je sentais que j’avais presque renié Jésus et je croyais l’avoir perdu pour toujours.»

Admirons cette délicatesse de conscience et combien la Grâce avait conquis à fond cette belle âme: loin de renier Jésus, il l’avait vengé des outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le seul fait d’avoir effleuré l’égout lui paraissait aussi affreux que s’il avait piqué une tête dans la fange.

Il continue: «Je me sentais mourir de douleur et de confusion. Je n’y pus tenir; je serais devenu fou. Je courus à l’église voisine. Là, rencontrant un prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre en confession.»

Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui indique un confessionnal et l’y fait attendre très longtemps.

«Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite à commencer sa confession; mais le pénitent est tellement égaré de douleur que, ne se souvenant plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, il ne laisse échapper de ses lèvres que des sons inarticulés. Et le prêtre de lui dire d’un ton brusque:--Vous ne savez donc pas vous confesser!... Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort de l’église...»

Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant pour un châtiment de sa faute.

«Le lendemain, ajoute son biographe, il court à la cathédrale; il demande un confesseur. Ce dernier vient; c’est bien, cette fois, l’envoyé de Dieu, le bon Samaritain: son air bienveillant, son regard miséricordieux mettent en confiance le pauvre pécheur qui lui expose, sans restriction, le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence et quand le pénitent a terminé ses aveux, d’une voix calme et paternelle, il lui dit:--Mon fils, l’homme tombe, et l’ange se relève...»

Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, fortifié, plein de bon propos, Clément Roux se remit à la tâche quotidienne avec une allégresse paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il était, pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait à se perfectionner.

Il écrit: «Saint Grégoire de Nysse définit l’homme, _un être qui se repent, qui peut s’affranchir du péché mortel, se réhabiliter_. Je veux être cet homme... Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô mon Dieu, faites que je ne vous offense plus, que je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il se peut, je ne possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne me nourrisse et ne vive plus que de vous.»

Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être tout à Jésus, dans la douleur, dans l’humiliation, dans la pauvreté.

La chaire de troisième lui fut offerte au Collège de Grasse. Le désir d’être près de sa mère le fit accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa crainte de l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se rappelant ses terreurs enfantines à cet égard.

VII

Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément Roux était encore faible, vacillant, inexpérimenté dans la vie spirituelle. Il avait besoin d’une direction et il fut un assez long temps sans rencontrer un prêtre qui le comprît et qui sût développer les dons si riches que la Grâce avait mis en lui.

Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à de cruelles tentations--c’était le jour de la Toussaint de 1857--il entra, pour essayer de s’en délivrer, dans une église. Un prêtre parlait en chaire. Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par cette parole, pleine de tendresse et de vie, qui le pénétra d’effluves surnaturels. Cette sensation ne lui était pas coutumière car... Lecteur, si tu as entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la phrase.

Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme entre les mains de ce prédicateur. Il s’informa et apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire de l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il alla trouver le bon prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa l’état pénible où il se trouvait.

L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux souffrait principalement d’une crise de scrupules[40]. Sa nature ardente visait aux sommets de la perfection et, toute aide lui faisant défaut, à la moindre défaillance dans la voie ardue dont il prétendait atteindre sans délais le point culminant, il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait pas de lui.

[40] Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai donné des exemples dans _Sous l’Étoile du Matin_.

Le prêtre accepta tout de suite la direction de ce néophyte, d’autant plus qu’il pressentait que celui-ci était appelé à aller très haut. Il disciplina son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un plan très souple et très large d’exercices, l’initia aux splendeurs de l’oraison et lui indiqua les livres qui convenaient à cette période de sa formation chrétienne.

Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par l’amour de Dieu, que possédaient également le nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus grand bien à Roux. Corroborée par la réception fréquente de l’Eucharistie, elle le trempa pour les souffrances à venir. Aussi écrivait-il à cette époque: «Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne et ne recherche plus rien du monde. Je porte dans mon âme Celui qui est la vérité et l’amour. Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à jamais dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu est en moi.»

Aux vacances, avec l’approbation de son directeur auquel il soumettait tous ses projets, il fit un voyage à Rome d’où il rapporta des impressions dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement satisfaits.

Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage unanime de ses anciens élèves, un excellent professeur. Et depuis son retour à Dieu, il ne se contentait pas de leur départir la science. Il se préoccupait de leur état moral, et dès qu’il y voyait jour, s’efforçait de les maintenir dans le giron de l’Église. Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur sa vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci: «Vers la fin de la classe, M. Roux nous faisait faire «le bon français» de la version latine du jour. Pendant que nous étions occupés à ce travail, silencieux et appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait sur lui, le gardait dans la main et se mettait à méditer. Je lui ai vu parfois répandre des larmes devant ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en moi quelque chose de mystérieux et que je me sentais tout remué: c’était le travail de la Grâce... Il me prit, un jour, en particulier et me proposa de servir la messe de l’aumônier le jeudi et le dimanche. Je refusai d’abord craignant les railleries de mes condisciples. A la fin, gagné malgré moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y consentis... Peu après je sentis en moi un attrait puissant qui me poussait à me faire prêtre. Je m’en ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise: il savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins particuliers et voulait m’attacher à son service. Il m’engagea à suivre mon penchant vers le sacerdoce... N’est-ce pas à lui que je dois, après Dieu, cette grâce incomparable?» (Note de l’abbé Aubin, mort vicaire au Cannet.)

Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux de l’Université, et il s’affligeait de voir tant de familles rester indifférentes à l’influence néfaste des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses carnets contient cette note: «Des pères sans foi ou tièdes livrent à des maîtres sans conscience ces enfants dont la grâce baptismale a fait des élus!... J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au _massacre des Innocents_ que serait pour eux une éducation dont Dieu serait banni et qui étoufferait, avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur cœur.»

Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il faut absolument citer, car nous savons à quel point elle s’est réalisée: «Un temps viendra, et ce temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même ne pourra plus être prononcé dans nos collèges, où toute profession publique de croyance religieuse sera officiellement interdite aux professeurs. Que deviendra la jeunesse du pays entre de telles mains?...»

Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa fréquentation d’un prêtre, ses communions réitérées, la tournure de ses propos, le caractère de son enseignement et ses mœurs irréprochables--voire austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait jadis tant redoutée et qui maintenant le laissait tout à fait calme. Les uns le traitèrent de cagot, de tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres que toute distinction offusque:--C’est un original...

Ah! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, que je l’ai entendu prononcer souvent! Or, chaque fois que la chose m’arrive, je dresse l’oreille; j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, je trouve une belle âme...

On accusa également Roux de vouloir se faire remarquer. «Dieu n’en demande pas tant» affirmaient les sages de salons qui, lorsqu’ils prononcent cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu les a choisis pour confidents de ses préférences.

Comme il en va toujours de même depuis le temps de Clément Roux, je crois opportun de rapporter ici une anecdote caractéristique.

Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, mettons des conférences morales dans une grande ville de province. Ses auditeurs y remarquèrent beaucoup de rhétorique--peu de flamme. C’était une leçon bien apprise, adroitement débitée--rien de plus. Après les conférences, quelques-uns avaient pris l’habitude de venir causer avec l’orateur. Un jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait d’un écrivain converti depuis plusieurs années dont--à tort ou à raison--ils goûtaient fort les livres, qu’ils avaient pris en grande affection et avec lequel ils correspondaient parfois.

--Un tel? répondit l’autre, peuh! il est comme tous ces gens-de-lettres; il s’est soi-disant converti pour faire parler de lui. Je ne le prends pas au sérieux...

--Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous lu ses livres? Le connaissez-vous personnellement?

--Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais vu. Cela n’en vaut pas la peine.

Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon si légère, si inconsidérée, il scandalisa totalement ceux qu’il avait mission d’édifier. Dans la chaleur de leur indignation, ils écrivirent à leur ami lointain une lettre où ils lui rapportaient le fait et le qualifiaient sans douceur.

L’écrivain--qui en a vu bien d’autres--les calma et leur répondit: «Soyez assurés d’une chose: si les circonstances voulaient que je fusse brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait encore des gens pour affirmer que j’avais en vue de me faire de la réclame. Ainsi va le monde!...»

Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit plutôt de ces malveillances, car le Bon Maître nous a dit que nous serions bafoués à cause de son nom. Donc être jugé comme un «original» ou comme un farceur parce qu’on montre que l’on aime Dieu, c’est un très bon signe.

Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait écrire: «Je n’ignore pas ce qu’on pense et ce qu’on dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité de ma conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera qu’un feu de paille. D’autres vont jusqu’à la traiter de déraisonnable et à dire que j’exagère et que je suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le monde.»

VIII

Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de la Mystique.

Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à la sainteté: «Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers vous et secouer le joug de mes passions? Je m’abandonne entre vos mains: tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable, appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma volonté à votre volonté.»

L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller «le vieil homme» et se revêtir de Jésus. «Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits.»

Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle qu’elle le prenait sous son égide: «Ce bonheur n’a duré qu’un instant, dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme. Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus...»

Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient de ses lèvres vers le Créateur: notre frère le soleil «qui rayonne d’une grande splendeur», notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles «qui sont claires et belles», notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre sœur l’eau «qui est humble et chaste», notre frère le feu «qui est agréable à voir, indomptable et fort», nos frères les arbres qui bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit «les fleurs diaprées et les herbes»[41].