Part 20
Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément Roux vécut pendant de longues années, et à Auribeau, village où il naquit et où il décéda. Je visitai les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs de ses contemporains.--C’est le résultat de ce travail et de ces démarches qu’on trouvera dans les lignes suivantes.
II
Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit village des Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses ancêtres étaient des laboureurs, race rude mais très croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son exceptionnelle vigueur. Son père, ancien soldat de l’Empire, était un homme franc et loyal mais porté à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce, patiente et extrêmement pieuse. Roux se rappelait que lorsqu’il était encore tout petit, elle le prenait souvent dans ses bras, le portait à l’église et l’offrait à Dieu.
L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint s’installer à Grasse. Vers sa septième année, il fut envoyé à l’école communale, où il montra, tout de suite, du goût pour l’étude et particulièrement un penchant passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût d’un caractère vif et très impressionnable, il ne se mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez lui un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se tenir à l’écart de leurs jeux. Souvent, on le voyait triste, d’une tristesse mystérieuse, rare à son âge, et qui était comme le pressentiment de ce qu’il aurait à souffrir avant de trouver la joie unique dans l’amour de Dieu.
Bien des années plus tard, il écrivait: «Quand j’ai ri, ici-bas, j’ai menti. Je me suis senti étranger dès mon entrée dans le monde, isolé et malheureux. Je me suis senti comme voué à l’épreuve, aux déceptions amères, comme destiné à être heurté, ballotté, roulé partout par les événements et les hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois trompé, déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers Dieu, se reposât en Dieu, seul capable de fixer mes affections, de satisfaire mes aspirations...»
Il continua ses études au collège de Grasse, remporta d’assez grands succès, et fit sa première communion en 1837 sans beaucoup de ferveur; ce grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son âme. C’est que dans ce collège,--résultat fréquent de l’éducation universitaire--il perdit la foi. «Le scepticisme professé par les maîtres à l’égard des croyances chrétiennes, l’influence des camarades intoxiqués du même esprit avaient dû saper en moi l’esprit religieux.»
Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable, en 1844. C’était alors un beau jeune homme, de taille élancée, de physionomie régulière et pétillante d’esprit. Son imagination très vive, son penchant à s’enthousiasmer pour le Beau, dans la nature comme dans l’art, le poussaient vers le culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à la conquête de la gloire humaine et une sensualité impatiente de s’assouvir.
Le Romantisme régnait alors. Clément Roux s’imprégna de cette folle doctrine. Il a noté le mal qu’elle lui fit: «Dans mon goût passionné pour la lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui avaient laissé dans mon âme une impression dévastatrice. Mon imagination m’entraînait dans un monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement de sensations agréables, de fêtes pour l’esprit et plus encore pour le cœur et pour les sens... J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme. Ma jeunesse fut atrocement ravagée par l’influence d’une littérature toute sentimentale. Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor Hugo, Théophile Gautier, Alfred de Vigny et pour ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs et les apôtres de cette révolution littéraire: Shakespeare, Gœthe et surtout lord Byron. C’était du fanatisme, c’était du délire! J’étais tellement imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type et l’idéal de ma vie personnelle... Pénétré alors de la doctrine pythagoricienne, qui me semblait la plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine, je crus même continuer l’âme de Byron! Parmi les jeunes gens de mon âge il s’en trouvait quelques-uns qui partageaient mon culte; nous avions composé un groupe dont Byron était l’idole et inspirait tous les actes. Le programme de notre vie licencieuse aurait pu être ces paroles du poète anglais:--_J’userai ma jeunesse jusqu’au dernier filon de son métal. Et après, bonsoir: j’aurai vécu, je serai content..._»
C’est bien cela: voilà le Romantisme et surtout Byron, c’est-à-dire la révolte contre la vie sociale, l’exaltation des passions considérée comme la marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche tenus pour des moyens de développer la personnalité jusqu’au sublime.
Et pour achever de mettre le désordre dans cette âme, il y avait l’influence de Rousseau qui lui persuadait que l’homme naît bon. Roux en s’insurgeant contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant, le déforment, se figura qu’il préparait une magnifique transformation de l’humanité; il s’en considérait presque comme le Messie.
Quelle banqueroute à l’heure des désillusions! Elle fut à peu près analogue à celle subie par les générations suivantes quand elles s’aperçurent que la science athée qui--on le leur avait promis--devait renouveler le monde, ne leur avait apporté que doutes, fièvre d’esprit et goût du néant...
Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins resté vaguement déiste. Mais on sait combien ce déisme romantique, qui se contente d’effusions sentimentales, aux jours de malaise ou de trouble, est incapable de garder l’âme contre les assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose arriva pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des creuses déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est comme si l’on disait:
--Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc mais combien je suis vertueux puisque je m’en rends compte, que je vous en fais part et que je vous accorde par là une place dans mes pensées. Il est vrai que je n’ai pas du tout envie de me réformer; cependant, comme vous êtes accommodant, la beauté de mon âme compensera devant vous l’ignominie de mes mœurs.
Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par exemple, Victor Hugo qui publiait des strophes émues où il célébrait la sainteté de la famille chrétienne--tout en délaissant son foyer pour courir le guilledou avec une «théâtreuse».
Autre exemple: M. de Robespierre, déiste aigre, qui faisait décréter l’existence de «l’Être Suprême» et envoyait à la guillotine quiconque n’admirait pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins en sut quelque chose...
Dévergondage du sens moral, sursauts morbides d’une sensualité dépravée, ces exercices de rhétorique à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre.
III
Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, Clément Roux se mit à pondre force poèmes selon la formule de l’époque. Il les brûla plus tard, de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. Puis son idéalisme lui fit convoiter de connaître l’amour d’une façon plus élevée que dans les vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors.
Comme il était dans cette disposition, il rencontra une jeune fille d’une grande beauté, de condition modeste--ses parents étaient des jardiniers-fleuristes--et d’une rare distinction naturelle.
L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut qu’un, pour l’impétueux poète. Il écrit: «Celle pour qui j’avais conçu un si soudain et si ardent amour m’était constamment apparue comme un être de rêve, infiniment respectable, n’ayant aucune des imperfections communes aux filles d’Ève...»
Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille en mariage. Mais, comme il n’avait pas le sou, et que sa réputation de noceur était solidement établie, la famille répondit par un refus si net qu’il ne laissait pas d’espérance. En outre, des précautions furent prises pour empêcher tous rapports entre les deux jeunes gens.
Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le: «Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Mon cœur était en proie à une agitation fébrile. Mon imagination en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des pays lointains avec l’aimée. Puis retombant sur moi-même, comprenant ce qu’il y avait de déraisonnable dans toutes ces rêveries, je me plongeai dans une tristesse morne: la vie m’apparaissait comme un fardeau intolérable, la mort comme l’unique moyen de tout oublier...»
Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une réaction se fit: «Déçu dans mes espérances les plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à toutes les folies. Puisque, me dis-je, l’amour honnête ne m’est pas permis, vive l’amour impur!... Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, au persistant malaise, qui me suivait partout.»
Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, il reconnut combien Dieu l’avait prédestiné en le détournant de tout amour humain, même épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses tentatives d’oubli par la débauche la plus effrénée. Il dit--et ceci est très profond et très beau:--«L’idéal qu’il me fallait, qui seul pouvait combler les désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que j’aimais sans le savoir et sans même le soupçonner dans cette beauté qui m’avait ravi et que j’osais à peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé que j’étais, l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les hommes? Un amour si pur, si profond, si dégagé des sens devait venir de Dieu et nécessairement, tôt ou tard, retourner à Dieu, comme vers son unique objet...»
Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, il forma la résolution de se faire marin et de courir le monde à la poursuite d’un idéal d’héroïsme. Il y avait encore du byronisme dans ce projet: tels poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant de Missolonghi: _Lara_, _le Corsaire_ hantaient son imagination surchauffée.
Sans trop réfléchir, et malgré les supplications de sa mère, il signa un engagement dans la marine de guerre.
IV
Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia aux obligations du métier; il accepta sans récriminer la rude discipline du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de l’océan l’enchantèrent.
Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. «Je ne rêvais plus alors, écrit-il; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité! Seule, la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me disais-je, que deviendra cette pauvre femme?...»
Aux jours de repos, il descendait à terre: «Je m’enfonçais dans la forêt vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux petitesses de la vie quotidienne.»
Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après, une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire fût englouti, il note: «Je ne songeais pas à prier, je ne savais même plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me résignai à mourir...»
La goélette échappa.--Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait toujours gardé le désir de la propreté morale.
Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était un temple protestant construit par la colonie anglaise.
«Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu... Il y avait longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la paix et le repos en Dieu... Mais cette salutaire impression ne dura pas. Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant, depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné...»
Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible joie à se rappeler ces minutes d’élévation.
Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets: «La mer fait rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol: _Veux-tu savoir prier? Fais connaissance avec la mer._ Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu: on ne fréquente pas impunément cette école de l’infini...»
Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques économies; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée.
«Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a vécu dans ces vers:
On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine.»
Cependant, après toutes ces _caravanes_, il se décide à revenir à Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère s’écrie:--Mon pauvre enfant, comme tu es changé!
«Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais l’âme était flétrie.» Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas.
V
Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait.
En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup.
Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se jurant une inviolable fidélité à son devoir.»
Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit d’une façon irrésistible.
«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me disait:--_Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces mensonges?_ Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.»
Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse, pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres.
Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors, spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes, demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres.
Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de la Croix.
Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...»
Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé _le Proscrit_ où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851.
Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se présente ensuite à _la Revue des Deux-Mondes_. On devine l’accueil! Il fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (_sic_).
Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus, comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues qu’elle lui offrit de corriger.
Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la gloire ne tardera pas à le couronner.
Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables saignées.
Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de Murger.
Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.
Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode picaresque:
«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant, mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre. Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...»
En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une éternelle amitié.
Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête de Paris.
VI
A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de Roux, avait dissimulé son escapade et lui rendit sa place au collège. Mais ce fonctionnaire reçut son changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé par les familles, peu satisfaites de la morale universitaire qu’on inculquait à leurs enfants, le remplaça.
Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, détestait la soutane, ne cacha pas son aversion. Il eut avec son supérieur, des algarades, une entre autres où il lui dit: «Je dois vous déclarer qu’en dehors du service, je ne subirai de votre part, aucun ordre, aucune exhortation religieuse...»
Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais le bon prêtre, par charité sans doute, ne donna pas suite à l’incident.
Très fier d’avoir maintenu «les droits de la libre-pensée», Clément n’en montra que plus de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis des élèves afin de bien prouver à «l’Homme noir» qu’il n’avait pas besoin de patenôtres pour se conduire correctement.