Psychologie des temps nouveaux

Part 6

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L’Autriche fut également conduite à faire la paix malgré ses maîtres. L’Allemagne y arriva aussi mais seulement quand tout espoir de vaincre se trouva perdu.

Resté longtemps assez fort pour se défendre contre les canons, le militarisme germanique finit par devenir impuissant contre les pensées. Une fois de plus dans l’histoire du monde, les idées triomphèrent des forces matérielles qui prétendaient les asservir.

CHAPITRE II

Bases philosophiques du pangermanisme.

Les diplomates allemands se sont montrés évidemment habiles en adoptant le langage de leurs adversaires, insistant avec eux sur des projets de fraternité universelle, de création de tribunaux internationaux, etc. On peut juger de la solidité de ce pacifisme par l’exposé des principes formulés non seulement dans les écrits germaniques antérieurs à la guerre, mais encore dans ceux de l’heure présente.

Ce serait une illusion dangereuse d’imaginer les pangermanistes comme un groupe limité, opposé au reste de la nation restée plus ou moins pacifiste. L’exposé des enseignements philosophiques propagés par les universités et qui orientèrent l’âme allemande moderne détruisent vite une telle erreur.

C’est dans les œuvres des philosophes allemands, notamment celles d’Hegel, que fut élaborée la théorie du droit absolu de la force, d’où sortit la religion pangermaniste avec ses aspirations d’hégémonie universelle.

Que le pangermanisme soit une religion douée de la puissance donnée par une foi mystique, on n’en peut douter. Il faut le répéter, cependant, pour ne pas se laisser illusionner sur la possibilité d’anéantir le militarisme, soutien fondamental de cette foi.

Les historiens allemands ne firent qu’appliquer à la politique les doctrines des philosophes. Les deux plus célèbres, Treitschke et Lamprecht, enseignaient, au nom du droit de la force, que l’Allemagne devait conquérir de nombreux pays.

Les vulgarisateurs, tels que Bernhardi, Lasson et beaucoup d’autres n’ont fait que répandre ces principes. On ne saurait les accuser de cynisme puisqu’ils parlent au nom de doctrines philosophiques professées par les maîtres les plus autorisés des universités.

«Dans ses entreprises, écrit le général Bernhardi, un État doit tenir compte seulement du facteur force et mépriser les lois qui ne sont pas à son avantage. C’est la force et non le droit qui peut régler les différends entre les grands États. Les traités d’arbitrage sont particulièrement pernicieux pour une nation puissante. Toute cour d’arbitrage empêcherait nos progrès territoriaux.»

Le professeur Lasson est aussi précis.

«Un État, dit-il, ne saurait admettre au-dessus de lui sans disparaître aucun tribunal dont il doive accepter les décisions. D’État à État il n’y a pas de lois. Une loi n’étant qu’une force supérieure, un État qui en reconnaîtrait avouerait sa faiblesse. La guerre de conquête est aussi légitime que la guerre de défense. Le faible se place volontiers sous l’inviolabilité des traités qui assurent sa misérable existence. Il n’a qu’une garantie, une force militaire suffisante.»

Ces théories sont très bien résumées dans cette pensée d’un autre écrivain populaire, Tannenberg: «Puisque nous avons la force, nous n’avons pas d’autre raison à chercher.»

Le même Tannenberg ne se bornait pas, d’ailleurs, à proposer la conquête des nations rivales de l’Allemagne. L’Autriche faisait partie, pour lui, des pays à conquérir. Après avoir déclaré que «les Allemands n’ont rien de bon à attendre de la maison d’Autriche», il arrivait à cette conclusion, longuement développée avec cartes à l’appui, qu’il est urgent de «transformer l’Autriche entière en provinces prussiennes».

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On pourrait supposer que la prolongation du carnage pendant plusieurs années modifia ces idées. Des écrits germaniques récents montrent au contraire que la mentalité allemande a bien peu changé.

Sans doute les diplomates allemands ont adopté les formules de notre idéologie: arbitrage, fraternité des peuples, etc., mais leurs écrivains ont soin de montrer le cas minime qu’ils font de tels discours. Le général Freitag Larighaven explique, dans son livre sur les conséquences de la guerre mondiale, que le désarmement, l’arbitrage, l’amour de la paix ne sont que de simples articles d’exportation à l’usage des Alliés. Le pacifisme, pour lui, est une folie et, dès le lendemain de la paix, l’Allemagne doit se préparer une puissante armée.

Peu d’Allemands ont renoncé à la mission divine de dominer le monde. Le professeur Harneck écrivait vers la fin de la guerre:

«Avons-nous une civilisation différente de celle des autres peuples? Dieu merci oui. Nos ennemis n’ont qu’une civilisation qui ne va qu’à la surface des choses. La nôtre va au fond des choses. Le germanisme n’est pas seulement un don du ciel. Il nous impose une grande et lourde tâche. C’est à nous qu’il appartient de tracer les lignes directrices qui doivent conduire l’humanité à une unité réelle et profonde.»

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Cette prétention de diriger le monde n’eût été défendable que si les peuples gouvernés par les Allemands en avaient retiré les avantages que procurait jadis la civilisation romaine. Mais alors que cette dernière était très douce pour les nations conquises, respectait leurs institutions, leurs langues et leurs coutumes, la domination allemande s’est montrée partout brutale et intolérante. L’Alsace, les duchés danois et la Pologne, sans parler des populations de l’Afrique, en ont fait l’expérience. On sait qu’en Pologne la Prusse avait commencé avant le grand conflit l’expulsion méthodique des propriétaires du sol. C’est la même mesure que ses écrivains proposaient, pendant la guerre, d’appliquer à l’Alsace dont les habitants éliminés auraient été remplacés par des colons allemands.

Nous venons de voir quelles sont les idées réelles de l’Allemagne, dissimulées derrière un pacifisme de surface. Nous ne devons pas regretter cependant sa conversion apparente à des principes si contraires à toutes ses conceptions antérieures, car en paraissant les accepter elle les a revêtus d’un grand prestige aux yeux du peuple. Ce dernier est ainsi arrivé, grâce à sa docilité mentale, à s’incorporer les idées nouvelles énoncées par ses maîtres. Après avoir lentement germé dans l’âme des foules, ces idées finiront par devenir de puissants mobiles d’action.

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Quelles idées l’Entente opposa-t-elle aux doctrines germaniques? Pendant toute la lutte les Alliés ont réclamé la destruction du militarisme allemand. «Notre guerre est dirigée contre le militarisme prussien», répétaient les ministres alliés.

La réalisation de cet idéal semble assez difficile. Le militarisme prussien n’est pas une opinion, mais une croyance. Les Allemands n’y renonceront pas plus que les musulmans ne pourraient renoncer à l’islamisme. Je ne connais pas dans l’histoire du monde de croyances détruites par les armes et moins encore par des raisonnements.

Les Allemands attribuent d’ailleurs au militarisme une grande part de leur essor économique.

«Quiconque, écrivait M. Helfferich, ancien vice-chancelier de l’empire, a eu l’occasion d’observer les différentes nations et d’étudier leur travail économique, n’aura pas manqué de constater l’influence énorme que le service militaire exerce chez nous sur le travail commun dans les grands établissements: la presque totalité de notre main-d’œuvre et de nos intellectuels ayant servi sous les drapeaux, notre peuple est accoutumé à l’ordre, à l’exactitude et à la discipline.»

Plusieurs de ces affirmations ne sont que partiellement justes. On peut, en effet, leur objecter que les États-Unis, jadis sans armée ni rien d’analogue au militarisme, possédaient cependant une industrie au moins égale à celle de l’Allemagne.

Quoi qu’il en soit, l’opinion allemande sur la valeur du militarisme sera bien difficilement transformée et longtemps encore il faudra se protéger contre lui.

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Leibniz assurait que l’éducation peut transformer la mentalité d’un peuple en moins d’un siècle. Cette assertion n’est pas exacte pour les peuples stabilisés par un long passé. L’âme d’une race représente, en effet, quelque chose de très stable. L’éducation peut l’orienter dans un sens déterminé mais ne saurait la transformer.

Appliquée à un peuple comme la Prusse composé de races hétérogènes: Germains, Slaves, Mogols, etc., et dont, par conséquent, les caractères ancestraux se trouvaient dissociés par les croisements, l’assertion de Leibniz est justifiée.

L’âme prussienne a été artificiellement créée par quatre facteurs fondamentaux: la caserne, l’école, l’action des philosophes et celle des historiens. Ces divers éléments ayant agi dans le même sens pendant plusieurs générations, leur action est devenue profonde.

Par contagion mentale, les conceptions prussiennes se sont étendues à toute l’Allemagne quand, pour constituer son unité, elle s’agrégea à la Prusse après 1870.

Mais cette unification n’a porté que sur certains éléments accessoires du caractère. Si l’Allemagne s’est entièrement soumise à la Prusse en raison des avantages économiques et politiques qu’elle retirait de cette soumission, on ne doit pas oublier cependant que les races distinctes dont elle se compose, restent séparées par les sentiments et les croyances, et professent pour la Prusse arrogante et dominatrice une profonde antipathie.

Malgré cette antipathie et leurs dissemblances ethniques les États germains confédérés étaient solidement attachés à la Prusse, parce qu’ils y trouvaient un grand intérêt. Cet intérêt disparaissant, l’union se relâchera forcément. Nous avons pu le constater par les nombreux symptômes de désagrégation qui se sont manifestés à la fin de la guerre.

Il eût été sage de les utiliser et de provoquer la dissociation du bloc allemand. Les alliés y seraient arrivés en profitant de leurs victoires pour refuser de traiter avec l’empire allemand, mais seulement avec les divers royaumes: Bavière, Wurtemberg, etc., qui le composent. Il eût été également d’une adroite politique d’accorder à chacun d’eux des traitements différents et meilleurs que celui accordé à la Prusse. Elle se fût trouvée ainsi bientôt isolée. Nous n’avons fait malheureusement que consolider l’union de ces peuples avec la Prusse, union que notre intérêt visible était de dissocier pour longtemps.

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Étant donné les conceptions philosophiques de l’Allemagne, résumées dans ce chapitre, on voit combien eût été impossible la paix de conciliation rêvée par nos socialistes. Elle n’eût constitué qu’une paix d’un jour. Comme l’a dit très justement l’Empereur d’Allemagne lui-même, il s’agissait d’un duel sans merci entre deux conceptions du monde dont l’une devait disparaître.

Lord Milner, dans un discours prononcé à Plymouth, s’était exprimé d’une façon analogue.

«La question est de savoir si le militarisme prussien ne nous annihilera pas et ne balayera pas tout ce que les nations éprises de liberté se sont, pendant des siècles, efforcées d’acquérir et s’efforcent d’acquérir encore.»

Tous les dirigeants des nations ont posé le problème dans les mêmes termes.

«Le passé et le présent, disait le président Wilson, sont engagés dans un corps à corps mortel. A cette lutte, il ne peut y avoir qu’une issue, et le règlement doit être définitif, il ne peut comporter aucun compromis. Aucune solution indécise ne serait supportable ni concevable.»

La guerre devait donc continuer jusqu’au jour où l’Allemagne vaincue se résignerait à l’acceptation des conditions exigées d’elle.

Dans les propositions de paix qui précédèrent l’armistice, les diplomates allemands revinrent sur l’idée d’une société des nations. Ils avaient même déjà proposé de se mettre à sa tête. Elle fût devenue ainsi pour eux une forme nouvelle de leur prétention à l’hégémonie.

Ces déclarations étaient visiblement dépourvues de sincérité. La lecture des publications allemandes, sans même parler de celles des militaristes purs, montre comme je l’ai dit plus haut, que l’idée de société des nations et de tribunaux internationaux d’arbitrage est absolument contraire aux principes enseignés par l’unanimité des professeurs germaniques. Tous considèrent comme hérésie ridicule qu’un État puisse se soumettre à une juridiction étrangère.

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Nous ignorons quand et comment se modifiera la mentalité allemande. Parmi les facteurs pouvant contribuer à sa transformation figurera sans doute la haine que leurs procédés barbares ont inspirée à tout l’univers et dont ils ont maintenant conscience. Nous en pouvons juger par quelques-unes de leurs publications. Dans la revue _Friedenswarte_ d’août 1918 le professeur H. Fernau écrivait:

«Ce qui m’attriste plus que jamais, c’est la certitude que le peuple allemand est le plus détesté de l’univers. Cette haine n’est pas passagère et elle n’a pas de précédent dans l’histoire des peuples. Au point de vue politique et commercial, et, au point de vue moral, notre prestige sera ruiné pour des années. Qui nous rendra notre flotte commerciale, notre clientèle d’outre-mer, notre renommée intellectuelle, tous les milliers d’avantages qui nous permettaient d’entrer en concurrence avec les autres peuples, de gagner de l’argent, de vivre en un mot? Qui paiera les dettes causées par la guerre? Les listes civiles, les biens de la couronne et des hobereaux ne seraient qu’une goutte d’eau dans un océan de dettes.»

Jamais dans la suite des âges les conquérants ne reçurent une leçon aussi rude que celle infligée par la défaite aux Allemands. Une telle leçon mérite d’être méditée par les peuples qui rêveraient encore d’impérialisme et d’hégémonie.

CHAPITRE III

Buts de guerre atteints par divers peuples et buts qu’ils poursuivaient.

Lorsque les érudits de l’avenir compulseront les documents relatifs au conflit qui ravagea le monde, ils seront surpris de l’amoncellement des discours concernant les buts de guerre, ainsi que de leur imprécision et de leur instabilité.

Les buts formulés devaient naturellement varier suivant les diverses phases de la lutte. Mais on a pu constater au cours d’une même période et sur un même sujet, des incertitudes et des flottements considérables.

Quand les Alliés, au début du conflit, déclaraient vouloir anéantir le militarisme allemand, ils énonçaient un but à la fois imprécis et chimérique, aucune victoire ne pouvant détruire, en effet, une croyance partagée par soixante-dix millions d’hommes, et considérée par eux comme la source même, non seulement de leur puissance, mais encore de leur prospérité économique.

Les Allemands se montraient aussi imprécis et, de plus, peu sincères quand ils prétendaient ne poursuivre dans cette lutte que la défense de leur indépendance et s’assurer les garanties de cette indépendance. Ils ont successivement déclaré être partis en guerre contre la barbarie moscovite, puis contre la domination maritime de l’Angleterre, puis contre l’encerclement économique de l’Allemagne. Toutes ces assertions étaient si peu admissibles que neutres et alliés purent accuser justement l’Allemagne de n’avoir jamais fait connaître ses buts de guerre.

Mais les événements continuaient à marcher. Les idées évoluèrent, les réalités s’appesantirent sur l’âme des peuples, et tous les gouvernements, peu à peu, arrivèrent à mieux préciser les buts qu’ils poursuivaient.

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Examinons d’abord ceux de l’Allemagne.

Au début, ses prétentions étaient grandes. En Europe, il lui fallait la Belgique, les bassins miniers de la France, plusieurs de nos provinces et toutes nos colonies. En Orient, elle aspirait à conquérir l’Égypte, le golfe Persique, la Perse et rêvait même la domination de l’Inde. Une centaine de milliards au moins devaient être exigés des ennemis.

Les plans de conquête à l’occident, aux premiers jours de la guerre, ayant échoué devant notre résistance, ces ambitions se restreignirent et varièrent avec les diverses phases de la lutte.

Elles varièrent également, d’ailleurs, suivant les aspirations des divers partis politiques dont l’influence prédominait.

Tous ces partis poursuivaient un but identique: l’hégémonie allemande, mais chacun le poursuivait d’une façon différente. Les pangermanistes, parmi lesquels figure la caste militaire et féodale, prétendaient l’obtenir au moyen d’indemnités et d’annexions. Les industriels et la bourgeoisie moyenne rêvaient surtout d’une paix économique leur assurant la domination des marchés du monde.

Les pangermanistes furent les plus influents parce qu’ils avaient pour eux les grands industriels vivant de la guerre, les professeurs des universités, et surtout des chefs féodaux assez peu soucieux de la situation économique.

Voici quelques extraits publiés, par M. Sauerwein montrant bien les idées que professaient les Allemands à l’égard de divers peuples.

Le général Brossart von Schellendorf, ancien ministre de la guerre en Prusse, écrivait quelques années avant le conflit:

«Entre la France et l’Allemagne il ne peut s’agir que d’un duel à mort. La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Belgique, la Suisse, la Livonie, Trieste et Venise et le nord de la France, de la Somme à la Loire.»

Le géographe Otto Tannerberg écrivait en 1911:

«La Hollande, la Belgique et la Suisse vivent grassement aux dépens de l’Allemagne. Une fois le grand compte réglé avec la France et l’Angleterre, ces trois petits pays doivent être incorporés à l’Allemagne aux conditions édictées par celle-ci.»

M. Ballin, directeur général de la Hamburg-Amerika, déclarait en 1915:

«Nous devons avoir dans l’avenir une base pour notre flotte qui commande la mer du Nord.»

M. Bassermann, leader du parti national libéral, disait en 1916:

«Une Hollande enfermée entre des territoires allemands et une Belgique se trouvant sous l’influence allemande doivent venir et viendront tout naturellement à l’Allemagne.»

Le fameux pangermaniste Treitschke, déclarait:

«C’est un devoir de la politique allemande de reconquérir les bouches du roi des fleuves, le Rhin.»

Quant au général Von Bernhardi, son émule, dans son livre _l’Allemagne et la prochaine guerre_, il faisait remarquer en 1913:

«Les Hollandais ne vivent plus que pour le profit et la jouissance, sans but et sans combat, et avec cela l’Allemagne se voit privée de ses sources naturelles de richesse, et de l’embouchure du Rhin. Notre influence politique ne peut augmenter que quand nous aurons démontré ouvertement à nos petits voisins qu’une réunion à l’Allemagne est leur intérêt.»

L’Autriche, qui avait peu d’annexions à espérer et souffrait beaucoup plus de la guerre que l’Allemagne, souhaitait une paix de conciliation, mais elle se trouva obligée de poursuivre la même politique que son arrogante alliée.

Sans la trahison de la Russie, l’Allemagne n’aurait certainement pu continuer longtemps la lutte. Cette trahison lui ouvrit des perspectives inespérées. Ainsi s’explique son empressement à traiter avec la bande de révolutionnaires russes qui s’étaient emparés du pouvoir et à admettre sans difficulté leur formule de paix: ni annexion ni indemnité. Possédant d’ailleurs à peu près la Pologne, la Lithuanie, la Courlande, l’Esthonie et la Livonie, réduites à l’état de protectorat,--sans parler du vasselage économique de la Russie,--les Allemands ne pouvaient souhaiter davantage. Le vaste empire Russe fût devenu pour eux un grenier d’abondance.

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Les buts de guerre énoncés par les États-Unis se présentèrent généralement sous une forme un peu idéaliste. Voici comment son président les formulait:

«Le but de cette guerre est d’affranchir les peuples libres de la menace d’un militarisme formidable mis au service d’un gouvernement irresponsable qui, après avoir secrètement projeté de dominer le monde, n’a pas reculé, pour réaliser son plan, devant le respect dû aux traités non plus que devant les principes depuis si longtemps vénérés par les nations civilisées du droit international et de l’honneur.»

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La France est peut-être le pays qui a le mieux précisé ses buts de guerre. Elle finit par laisser de côté les dissertations métaphysiques sur le droit, la justice et la nécessité de détruire le militarisme allemand. Dans un discours prononcé au Parlement, le 27 décembre 1917, notre ministre des Affaires étrangères résuma ainsi nos buts de guerre: restitution des territoires envahis, réintégration de l’Alsace-Lorraine et réparation des dommages causés.

La question de l’Alsace-Lorraine était considérée par ce ministre non seulement comme un problème territorial français, mais aussi comme un problème moral, une alternative du droit ou de la force. «Selon qu’il serait résolu dans le sens français ou dans le sens allemand, il y aurait ou il n’y aurait pas une Europe nouvelle constituée conformément aux principes et aux forces qui créent et qui mènent les nations contemporaines.»

En réalité, l’Alsace-Lorraine était devenue le drapeau d’une doctrine. C’est ce que certains écrivains des pays alliés n’ont pas très nettement compris.

Assurément, il importait peu à un habitant de Chicago que l’Alsace appartînt ou non à la France, mais il importait fort au même habitant de Chicago que l’Allemagne n’exerçât pas une hégémonie qui eût paralysé le commerce américain.

L’Alsace constituait donc bien le drapeau de la liberté mondiale. Restée dans les mains de l’Allemagne, l’absolutisme et le militarisme triomphaient dans le monde. C’eût été la défaite définitive des peuples en lutte contre la domination de la Prusse.

Sur la question d’Alsace, les Alliés étaient, pour cette raison, décidés à ne jamais céder. Or, comme les Allemands s’y montraient aussi résolus, la guerre devait durer jusqu’à l’épuisement de l’un des combattants. Quand des principes se trouvent en conflit, la lutte est forcément très longue. Telles les guerres de religion en France et la guerre de Trente ans en Allemagne. Telle encore la guerre de Sécession en Amérique, prolongée jusqu’à la ruine totale de l’un des deux adversaires.

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Il était intéressant de connaître l’opinion sur les buts de guerre des grands partis ouvriers de France et d’Angleterre.

Le programme rédigé par le comité des Trade-Union et du Labour Party en Angleterre, portait que le gouvernement allemand devrait réparer tous les dommages causés à la Belgique, à laquelle sa complète souveraineté serait restituée. La question de l’Alsace-Lorraine serait résolue par un plébiscite.

Au congrès de Clermont-Ferrand les représentants français de la Confédération générale du travail furent muets sur la question de l’Alsace-Lorraine.

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Dans ce qui précède, nous avons examiné seulement les buts de guerre poursuivis par les divers peuples aux prises, sans nous préoccuper de ceux qui furent atteints. Pour certains pays, l’Amérique par exemple, ces derniers se montrent fort différents de ceux qui les avaient engagés dans la lutte.

Quand les États-Unis se décidèrent à la guerre, après le torpillage répété de leurs bateaux, ils avaient, comme je le rappelais plus haut, une armée si faible que le Mexique pouvait impunément devenir arrogant et le Japon leur tenir tête. L’Amérique possède aujourd’hui une armée importante et son président acquit, momentanément, par le simple déroulement des événements, et sans l’avoir rêvée, une place que l’empereur d’Allemagne rêva sans pouvoir l’obtenir.