Psychologie des temps nouveaux

Part 5

Chapter 53,432 wordsPublic domain

Des causes diverses qui déterminèrent l’évanouissement de toutes ces éphémères puissances, une des plus constantes fut leur incapacité à s’adapter aux conditions nouvelles d’existence que l’évolution faisait naître. Subissant une des lois suprêmes de l’univers, elles périrent faute d’avoir su s’adapter.

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Des exemples empruntés à l’âge moderne montrent comment peut se manifester le défaut d’adaptation, qui condamna tant de nations à disparaître.

En examinant les motifs de la grandeur des peuples aux divers âges de l’histoire, on constate qu’ils varient beaucoup avec les époques. Les qualités nécessaires à un baron féodal illettré différaient fort de celles indispensables quelques siècles plus tard, lorsque les qualités littéraires et artistiques constituèrent les principaux éléments de grandeur. Certaines aptitudes qui devaient jouer un rôle prépondérant de nos jours étaient alors tenues pour médiocres.

Avec l’évolution du monde, de nouvelles capacités sont devenues nécessaires. L’âge moderne a créé une civilisation à type industriel, dominée par une technique compliquée qui exige justement des qualités de patience, de discipline, de vigilante attention jadis considérées comme secondaires.

En matière industrielle--et tout jusqu’à la guerre est industrialisé maintenant--la patience, l’attention, la discipline collective constituent des facultés indispensables.

Et c’est pourquoi des peuples tels que les Allemands n’ayant jamais brillé dans le passé par leur goût et leur intelligence, mais possédant, grâce à leurs aptitudes héréditaires et aussi à leur éducation militaire et technique, les qualités que je viens de dire, se sont trouvés tellement bien adaptés à l’évolution industrielle moderne qu’en peu de temps ils ont émergé d’un niveau assez inférieur jusqu’aux premiers rangs de la civilisation.

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Un des grands problèmes de notre destinée est celui-ci: comment des peuples individualistes, à intelligence vive mais peu susceptibles d’efforts collectifs soutenus, de solidarité et de discipline, arriveront-ils à s’adapter aux nécessités de l’évolution industrielle du monde qui, non seulement se continue depuis la fin de la guerre, mais ne fera sans doute que s’accentuer.

Pour juger de la possibilité d’une telle adaptation, il faut rechercher à quel degré ces mêmes peuples ont obtenu pendant la guerre une adaptation rigoureuse à des conditions d’existence très imprévues.

La façon rapide dont ils se sont pliés aux nécessités nouvelles qui surgissaient permet d’espérer une future transformation industrielle comparable à notre transformation militaire.

Quelques pages suffiront pour montrer l’importance de l’adaptation réalisée par les grandes nations en lutte contre l’envahissement germanique.

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Le cas de la France est un des plus frappants. Victime la première de l’agression allemande, elle dut accomplir des efforts d’adaptation gigantesques et fort malaisés, car ils étaient contraires à ses institutions et à son tempérament.

La guerre--on ne le sait que trop--nous ayant surpris à peu près désarmés, il fallut créer, de toutes pièces, le formidable matériel dont nous étions dépourvus.

On pourra se rendre compte des difficultés, non seulement d’ordre technique, mais aussi d’ordre bureaucratique que la France eut à surmonter, par les extraits suivants du remarquable rapport lu le 29 décembre 1916 à la Chambre des Députés, par M. Viollette:

«En février 1915, lorsque par ses commissions, le Parlement prit connaissance de la vérité, il a constaté ceci:

1º Les usines encore fermées pour la plupart et tous les spécialistes mobilisés;

2º La fabrication des fusils, néant. Pas un seul n’avait été construit depuis la déclaration de guerre et les matrices destinées à les confectionner, on ne voulait pas les retrouver.»

Le même rapporteur reproduit dans son travail une lettre adressée au Ministre de la Guerre par le général Pédoya, en date du 15 mars 1915, et dont voici un fragment:

«C’est une véritable stupeur qu’éprouverait le pays, s’il apprenait que, depuis le début de la guerre jusqu’en mars, il n’a pas été fabriqué plus de 250 fusils neufs en tout et pour tout.»

C’est seulement lorsque l’administration décida de s’adresser à l’industrie que la situation changea. Le passage suivant du rapport de M. Viollette montre avec quelle peine des bureaucrates trop bornés pour croire à la durée de la guerre se résolurent à recourir aux industriels.

«Oui, l’avenir dira ce qu’il nous a fallu de patience, d’efforts, de menaces et même d’intimidations, pour contraindre à faire fabriquer fusils, canons, munitions et explosifs.

«La bataille a été de tous les jours, ardente, souvent violente, et il a fallu que les commissions arrachent par morceau la vérité qu’une bureaucratie routinière lui dissimulait par des artifices d’écriture véritablement étonnants.

«Où en serait la France à l’heure actuelle, si elle n’avait pas eu son parlement?»

L’adaptation des gouvernants, bien que très lente, finit donc par s’effectuer. Sitôt le concours des industriels accepté, l’évolution devint rapide. On peut vraiment dire que notre industrie sauva le pays. Elle fit preuve, grâce à la collaboration d’individualités supérieures, de qualités d’initiative, d’ingéniosité et de persévérance insoupçonnées.

L’art militaire lui-même, bien que stabilisé dans de vieilles routines, finit également par s’adapter à une tactique n’impliquant d’ailleurs aucun mystère, mais que nous n’avions pas su étudier pendant la paix.

La population civile sut, elle aussi, s’adapter aux nécessités qu’entraînait la mobilisation de la presque totalité des ouvriers et des cultivateurs. Il fallut les remplacer par des femmes, des vieillards et des enfants. Tous manifestèrent un pouvoir d’adaptation remarquable.

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L’exemple d’adaptation fourni par l’Angleterre est aussi frappant que celui de la France. Non seulement, elle ne possédait ni armes, ni matériel, mais le service militaire était en horreur à ses citoyens. Très fiers de leur indépendance ils n’avaient jamais accepté que des armées de mercenaires.

Transformer la mentalité anglaise demanda un formidable effort. L’Angleterre mit bien près de deux ans pour arriver à organiser une importante armée.

Cet effort ne fut rendu possible que par les qualités psychologiques de la race: ténacité indomptable, sentiment du devoir et de l’honneur. Ajoutons-y le stoïcisme devant la destinée lorsqu’elle semble inévitable.

On a signalé, en les raillant un peu, la méticuleuse habitude de soins personnels et le besoin de confort des Anglais, mais, comme le fait justement remarquer un officier interprète qui vécut beaucoup avec eux, M. J. Pozzi, «les Anglais considèrent que la distinction de la tenue et des manières se trouve généralement associée à la distinction des sentiments. Ils soutiennent aussi qu’il faut jouir du moment présent sans se laisser troubler longtemps d’avance par la perspective d’éventualités qui peut-être ne se réaliseront jamais.»

La psychologie des Anglais, leur ténacité surtout, ne furent jamais comprises des Allemands. On le vit, notamment, quand ils s’imaginèrent que la Grande-Bretagne épuisée par ses pertes accepterait la paix à tout prix. Le passé leur enseignait pourtant que, lente parfois à s’engager dans une entreprise, l’Angleterre ne recule ensuite jamais. Elle l’a montré pendant sa difficile conquête de l’Inde. Elle le prouva encore en luttant vingt années contre le plus grand capitaine de l’histoire.

Notre formule pendant la guerre: _Tenir_ fut également celle de l’Angleterre.

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Tout autant que l’Angleterre, l’Amérique constitue un exemple d’adaptation rapide à des conditions d’existence entièrement imprévues. Elle n’y réussit également que grâce à ses qualités ataviques de caractère.

Jamais peut-être, au cours des âges, un peuple ne subit en quelques mois des transformations mentales aussi profondes que l’Amérique.

Avant la guerre, la force militaire des États-Unis était si nulle qu’ils se sentaient incapables de réprimer les insolences des chefs de bandes gouvernant le Mexique. L’idée seule d’une conscription militaire aurait soulevé des protestations unanimes.

Pendant les premières années du conflit européen, l’unique but de l’Amérique fut de maintenir soigneusement sa neutralité et de s’enrichir en fournissant des marchandises aux combattants. Grâce à une propagande très active et à l’achat d’un grand nombre de journaux influents, l’Allemagne avait su se créer dans le pays beaucoup de sympathies.

Désireux, lui aussi, de maintenir cette précieuse neutralité, le président Wilson ménageait l’empereur d’Allemagne au point de lui envoyer une dépêche de félicitations pour son anniversaire. Il se montrait en outre opposé à tout projet d’organisation d’une armée.

Il fallut la prodigieuse incompréhension psychologique de l’Allemagne et son immense infatuation pour conduire à la guerre un peuple si désireux de paix. Le président s’étant borné à protester timidement par des notes anodines contre le torpillage de ses navires, l’Allemagne se croyait assurée de n’avoir rien à craindre.

Le moment arriva cependant où contrairement à toutes ses prévisions, l’opinion américaine, d’abord indifférente, puis irritée, finit par se retourner entièrement. Le peuple comprit de quelle tyrannie le succès de l’Allemagne menacerait le monde.

Le président des États-Unis, dont l’opinion avait également changé, n’hésita plus alors à engager son pays dans la plus redoutable des crises qu’une grande nation eut jamais traversées.

Déclarer la guerre ne suffisait pas. Il fallait la faire. Grâce à la vigueur de son caractère, le peuple américain si avide pourtant de confort et d’indépendance sut s’adapter en quelques mois à toutes les nécessités qu’une telle lutte entraînait.

Son dévouement fut complet. Acceptant des conditions d’existence entièrement nouvelles, il renonça à toutes les libertés qui le rendaient si fier, se soumit au despotisme forcé de l’État, aux privations rigoureuses et surtout à ce régime militaire obligatoire dont l’idée seule lui semblait jadis intolérable.

Toutes les gênes furent subies sans murmures. Aucun impôt ne parut trop lourd et dans les tranchées de l’Europe les soldats improvisés de l’Amérique se conduisirent comme les plus vaillants.

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L’adaptation aux nécessités militaires dont nous venons d’indiquer des exemples ne saurait suffire. Avec la fin de la guerre sont nées des nécessités d’adaptations économiques et commerciales, plus difficiles encore peut-être à réaliser que l’adaptation militaire.

Les faits constatés au cours de la lutte mondiale autorisent beaucoup d’espérance. Il ne faudrait pas croire cependant que la faculté d’adaptation réalisée sur un sujet doive se manifester forcément pour tous les autres. Nous avons déjà fait observer que les peuples présentaient au point de vue des diverses formes d’adaptation des aptitudes fort différentes.

L’Allemagne en fournit un remarquable exemple. Son adaptation aux nécessités matérielles de l’évolution industrielle du monde moderne fut évidemment parfaite, mais non moins évidemment, son adaptation à l’évolution morale de la civilisation était loin d’être accomplie.

Elle présentait--et cela sans doute pour la première fois dans le cours des âges--le type d’une civilisation scientifique et industrielle élevée, superposée à des conceptions morales inférieures dépassées depuis longtemps.

Il faut remonter, en effet, aux phases les plus lointaines de l’histoire pour trouver chez un peuple une férocité aussi grande associée à un dédain aussi complet des engagements. Même aux époques tenues pour demi-barbares, les femmes, les vieillards, les monuments étaient épargnés, la parole d’honneur considérée comme sacrée.

Le stoïcisme du consul Régulus reste un typique exemple du respect antique pour la foi jurée. Si les Carthaginois furent tant méprisés jadis, ce fut justement à cause de leur mauvaise foi. Le souvenir de la «foi punique» survécut à la destruction de Carthage comme survivra toujours dans l’histoire le renom de la mauvaise foi germanique.

C’est seulement chez les primitifs que le droit absolu de la force, professé de nos jours encore par les Germains, s’exerce librement. Il régit le règne animal et les peuples inférieurs, mais tendait à être de plus en plus éliminé par les progrès mêmes d’une civilisation, à laquelle les Allemands eux-mêmes devront finir par s’adapter. Les nécessités de l’adaptation ont toujours dominé le monde et elles le domineront sans doute de plus en plus.

LIVRE II

LES LUTTES DE PRINCIPES DANS LES GUERRES MODERNES

CHAPITRE I

L’action des idées dans les conflits des peuples.

La psychologie classique resta pendant longtemps une science théorique sans applications pratiques. Des questions fondamentales telles que celles-ci: comment naissent puis évoluent les opinions et les croyances, quels sont les sentiments des foules et leurs mobiles d’actions, et bien d’autres encore, aussi importantes, demeuraient sans réponse.

Sans doute les hommes politiques ne dédaignèrent jamais la psychologie. Ils se vantaient même volontiers de la connaître, mais elle constituait à leurs yeux un art n’ayant que l’intuition pour guide. On réussissait si les intuitions étaient heureuses, on échouait si elles ne l’étaient pas.

Les souverains faisaient également de la psychologie. Un peu sommaire en réalité, car elle se ramenait à cette simple notion que, pour conduire les peuples, l’intérêt et la peur suffisent.

J’ai essayé jadis de montrer dans ma _Psychologie politique_[2] que les moyens d’agir sur les hommes sont beaucoup plus variés, que l’intérêt et la peur ne représentent pas les plus puissants, que les facteurs psychologiques constituent l’âme des canons et que, de toutes les erreurs politiques, les plus redoutables sont les erreurs de psychologie.

[2] La 16e édition de cet ouvrage vient de paraître chez l’éditeur Flammarion.

La guerre a pleinement justifié cette dernière assertion. C’est, on ne saurait trop le redire, en accumulant des erreurs psychologiques que les Allemands dressèrent tant de peuples contre eux.

L’expérience finit cependant par les instruire. Ils apprirent à manier des forces psychologiques dont l’importance leur avait d’abord échappé et parvinrent alors à désagréger entièrement une armée russe de plusieurs millions d’hommes.

Devant étudier dans cet ouvrage les méthodes qui permettent d’agir sur l’âme des individus et sur celles des multitudes, je me bornerai maintenant à montrer le rôle des idées au cours de la guerre qui vient de finir et leur évolution.

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L’âge moderne, malgré son positivisme apparent, est peut-être celui où les idées--les idées mystiques surtout--exercèrent le plus d’action. Ce n’est pas pour des intérêts matériels mais pour des principes qu’ont lutté de grands pays, l’Amérique notamment.

L’acharnement du conflit mondial et sa durée ne s’expliquent qu’en considérant les idées qui sont à sa base et les sentiments d’où ces idées dérivent.

Cette guerre, je l’ai souvent répété, fut à la fois religieuse, philosophique et économique.

Elle fut religieuse par la conviction du peuple allemand qu’il était désigné par Dieu pour dominer le monde. Elle fut philosophique parce qu’elle se réclamait du principe de la prédominance de la force sur droit, défendu par tous les philosophes et les historiens germaniques.

Elle fut économique enfin parce qu’elle résulta en partie du besoin qu’avait l’Allemagne de se créer des débouchés nouveaux, à la suite de sa surproduction industrielle. Ce facteur économique vint à l’appui des autres mais il ne fut pas le plus fort.

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Les partisans de la théorie matérialiste de l’Histoire ignorent les influences mystiques et affirment que les peuples sont uniquement conduits par des besoins.

Le rôle des besoins, et des intérêts que ces besoins font naître, n’est pas contestable. Nul doute, par exemple, que les grandes invasions destructives de la Gaule romaine furent dues à la faim, qui chassa les tribus germaniques des marécages et des forêts où elles avaient trop pullulé pour y trouver des moyens suffisants de subsistance.

Mais si l’on suit attentivement le cours de l’histoire, on voit que les hommes se font beaucoup plus facilement tuer pour des idées que pour des besoins. Les événements culminants du passé: croisades, naissance de l’islamisme, guerres de religion, révolution française et bien d’autres ont été engendrés par des idées. Ce sont elles en fait qui mènent le monde, créent ou détruisent les civilisations et les empires.

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Deux grandes idées furent en conflit pendant la dernière guerre. Idée d’hégémonie et d’absolutisme d’un côté, idée d’indépendance de l’autre.

Ainsi présentée, la formule est exacte mais incomplète.

L’idée pure, telle que la concevait Platon, n’a en elle-même aucune vertu. Elle reste un impuissant fantôme tant qu’elle ne s’est pas enveloppée d’éléments affectifs et mystiques capables de la transformer en croyance.

Si donc l’énoncé d’une idée peut se formuler brièvement, l’énumération des éléments d’où sa puissance dérive est parfois assez longue. L’idée d’hégémonie énoncée en un seul mot possède un contenu fort complexe: sentiments d’orgueil et d’ambition, besoin de s’enrichir par des conquêtes, désir d’exécuter une mission divine, etc.

Les idées fondamentales guidant les hommes, les idées religieuses surtout, finissent par dominer tous les éléments d’une civilisation.

Mais à côté des idées générales qui orientent la vie des nations et auxquelles l’atavisme finit par donner une grande force, il en est d’autres, d’une durée éphémère, que l’éducation, le milieu, la contagion mentale font facilement naître, grandir et disparaître.

Elles sont éphémères mais peuvent cependant jouer un rôle considérable, engendrer des révolutions et bouleverser tous les facteurs de la vie sociale. C’est ainsi que notre socialisme latin et la décadence industrielle qui représente une de ses principales conséquences se trouve régi par un petit nombre d’idées très fausses mais très fortes: égalisation générale, lutte des classes, dictature du prolétariat, etc.

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Les grandes idées fondamentales, phares directeurs des peuples, changent quelquefois dans le cours des âges, mais elles ne changent pas sans que la vie sociale soit transformée. Dès qu’un peuple renouvelle ses idées, il doit, par ce seul fait, changer ses institutions, sa philosophie, sa littérature et ses arts.

On ne peut dire encore ce que seront les idées directrices surgies de la guerre. Il est douteux que l’optimisme les domine. Nous sommes loin de l’époque où les philosophes de la Révolution française enseignaient la bonté primitive de l’homme et, dans l’espérance de faire renaître les anciennes sociétés proposées pour modèle, détruisaient les antiques armatures du monde où ils vivaient.

Les idées que l’avenir verra éclore dériveront probablement des aspirations universelles vers des constructions sociales supposées capables de protéger les peuples des catastrophes contre lesquelles leurs institutions se montrèrent si impuissantes. Un pessimiste besoin de changement les a envahis depuis que, la lutte étant terminée, ils énumèrent les ruines et comptent les tombeaux.

Quelles que soient les idées nouvelles, on peut pressentir qu’il sera difficile de les refréner.

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Les gouvernants allemands eux-mêmes finirent par comprendre, vers la fin de la guerre, que grandissaient devant eux des idées dont ils ne seraient bientôt plus maîtres. Ils durent aussi constater que la théorie philosophique représentant la force comme seule créatrice du droit avait dressé contre l’Allemagne les principaux peuples de l’univers.

Ils entrevirent enfin que les guerres de conquête ne sauraient constituer des idéals en rapport avec la phase actuelle du monde et que les peuples en exigeaient d’autres.

Si aveuglées par leur mystique croyance d’hégémonie qu’aient été les castes dirigeantes de la Germanie, elles se rendirent enfin compte que le régime féodal et militaire de l’Allemagne superposé à une évolution industrielle intensive la mettait sur un plan différent de celui des autres peuples, et par conséquent la menaçait de conflits perpétuels avec eux.

Assurément les traditions de ces classes ne sont pas encore assez ébranlées pour qu’elles acceptent un régime démocratique impliquant la liberté et l’égalité. Cependant, nous les voyons réduites à emprunter de plus en plus le vocabulaire des pays démocratiques, dans leurs déclarations, et obligées de paraître accepter toutes les aspirations des multitudes.

Ces aspirations finirent vers la fin de la guerre par soulever les masses germaniques. Quand, pour satisfaire aux ambitions d’un souverain et d’une caste militaire, des peuples entiers voient périr la fleur de leur jeunesse et subissent les plus affreuses privations, ils arrivent à se demander s’ils n’auraient pas intérêt à sortir de l’enfer où leurs maîtres les ont plongés.

C’est alors qu’apparaissent des divergences, grandissant chaque jour, entre les idées des gouvernants croyant tout gagner à des guerres prolongées et celles des gouvernés ayant tout à y perdre.

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Ce très intéressant conflit a été observé dans divers pays.

La Russie composée de populations hétérogènes dont l’âme n’était pas stabilisée encore se retira la première de la lutte, dès que disparut la discipline qui faisait de ces masses amorphes un agrégat un peu solide. L’armature sociale s’écroula alors d’un seul coup et ce fut le chaos.

Composée également de races hétérogènes, mais d’un niveau mental supérieur, l’Autriche résista plus longtemps avant de fléchir.

L’Allemagne où l’hérédité, la caserne et l’école avaient étroitement asservi les âmes fut de tous nos ennemis celui dont la résistance morale se prolongea le plus. Et cependant, malgré cinquante ans de militarisation, malgré la puissance du parti militaire et féodal, malgré la secte très influente encore des pangermanistes, on vit naître en son sein une scission complète entre les partisans d’une paix de conciliation et ceux des annexions et des indemnités.

Ces derniers, convaincus de la mission divine de l’Allemagne, exercèrent toujours une action très grande. Les réalités, cependant, l’annihilèrent finalement.

Dans cette population allemande, énervée par les deuils, les privations, la misère et plus consciente chaque jour de n’être pour ses maîtres que «du matériel humain», de la «simple chair à canon», les idées démocratiques finirent par germer avec leurs conséquences, et la paix s’imposa bientôt.

On peut se convaincre du progrès des théories nouvelles en comparant les écrits allemands publiés au commencement de la guerre et ceux qui parurent vers sa fin. En 1914 les idées de fraternité, de société des nations, de désarmement, étaient considérées chez nos ennemis comme de méprisables bavardages indignes d’être discutés. On en vint cependant à les discuter puis enfin à s’appuyer sur elles.

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Dès que les idées commencent à s’incruster dans l’âme des peuples, leur pouvoir grandit rapidement et elles finissent par acquérir une force assez irréductible pour renverser tous les obstacles.

Une des caractéristiques de la guerre actuelle, caractéristique presque unique dans l’histoire, fut l’établissement dans plusieurs pays, de la paix par les peuples, à l’encontre de leurs gouvernants.

On l’a vu clairement pour la Russie qui, voulant la paix à tout prix, se rangea immédiatement derrière le parti politique qui la promettait.