Part 23
--Thérèse, répétait-il, impatient de mettre fin à cette scène, ne me laisse pas emporter cette impression navrante. Mon confrère m’attend à la gare, j’ai rendez-vous, je dois partir; mais, je t’en prie, que ton adieu soit un mot raisonnable. Nous reparlerons de cette carrière trop aisément quittée... Je ne veux pas que tu sois malheureuse, ma Thérèse, ma bonne Thérèse!
Il n’obtenait point de réponse et s’irritait en secret sous l’air de mansuétude auquel il s’efforçait pour ne pas être odieux. A la fin, la jeune femme, comme après une lutte, se redressa:
--Va, mon ami; tu me retrouveras toujours ici, désormais.
Elle disait cela sans amertume. Cette douceur, où il retrouvait la suavité de madame Jourdeaux avec ce surcroît de force et de grandeur qui était en Thérèse, le bouleversa. Elle reçut, sans le repousser, le baiser qu’il lui donna. Il sortit. A cette minute, Thérèse désespéra de le reconquérir jamais.
* * * * *
Madame Jourdeaux attendait son ami au salon. C’était la première fois qu’elle le recevait là. Dans la pièce peu éclairée, elle parut à Fernand transformée, très belle, très ardente, malgré sa pâleur, son deuil de veuve qu’elle ne quittait pas et ses lenteurs de religieuse. Lui-même arrivait, en proie à une surexcitation effrayante. Il lui étreignit les mains en soupirant:
--Oh! mon amie, mon amie, que j’ai soif de vous!
Une lueur rapide, phosphorescente, passa dans les yeux de la jeune femme; puis elle demanda:
--Qu’y a-t-il?
--Il y a que je suis dans une situation atroce, je me sens perdu, je ne vois pas d’issue, je ne sais que devenir. Je voudrais ne plus être, ne plus penser, me faire un petit enfant comme André, et me mettre sous votre garde. Chose étrange, vous si douce, mon amie, vous me semblez détenir une puissance. Vous devez pouvoir me protéger.
Elle dit, en hésitant un peu:
--De toutes mes forces aimantes, en effet, je vous entoure, je vous enveloppe. Mais qu’est-ce que je puis!
--M’encourager, m’assurer que vous ne m’abandonnerez jamais.
--Oh! vous abandonner, le pourrais-je? C’est comme si l’on me parlait d’abandonner André. Notre destin nous a rapprochés; je vous ai trouvé si triste, si malheureux, que moi, votre cadette, plus triste, plus seule encore que vous, je vous ai adopté dans mon cœur. Votre malheur mettait en vous comme une faiblesse. Je me suis sentie soudain l’aînée, la plus forte.
Et, riant puérilement, elle se mit à dire:
--Parfois je me figure avoir deux fils: l’un tout petit, l’autre très grand, très grand. Et ils me sont également chers... Mais qu’avez-vous donc aujourd’hui?
Il brûlait d’avouer le trouble nouveau qu’apportait dans sa vie le renoncement de sa femme; mais la crainte que sa scrupuleuse amie ne vît désormais dans le retour de Thérèse un obstacle à leur amitié le retenait. La femme de chambre, en annonçant le déjeuner, lui épargna de plus longues incertitudes.
Il ne fit guère honneur à ce repas auquel la tendre femme avait apporté tant de soins pour lui plaire. Les propos qu’ils venaient d’échanger, la métamorphose qu’il voyait s’opérer en elle, et, par-dessus tout, l’affligeant souvenir de Thérèse en larmes, la torture qu’il avait endurée là-bas, le travaillaient sourdement. Certes madame Jourdeaux devenait plus belle. Il la regardait sans cesse. Le besoin de l’union absolue grandissait en lui, et, plus conscient qu’elle, il s’apercevait bien que la même passion, insidieusement, grandissait en son amie. D’ailleurs quelle existence menait-il entre une femme qu’il n’aimait plus et une autre qui se dérobait encore? Et là, soudain, à table, il fit ce rêve d’être ici chez lui, et que c’était sa vraie femme qu’il contemplait amoureusement, si gracieuse, si bonne, si aimante!
Après le repas, elle lui proposa de retourner au salon.
--Je n’aime pas ce salon cérémonieux, dit-il, et, puisqu’il me reste, avant mes visites de l’après-midi, un court moment à passer avec vous, permettez que ce soit dans votre chambre, que je connais, que j’aime pour son intimité.
La gouvernante étant venue chercher le petit André pour sa leçon, ils demeurèrent seuls près de la table à ouvrage. A travers la mousseline des rideaux, on voyait les murailles de la cour intérieure régulièrement percées par les fenêtres des cuisines. Une traînée oblique de soleil en avivait la blancheur crayeuse. Sur la commode, la pendulette marquait deux heures. Son tic tac résonnait seul par la chambre. Madame Jourdeaux avait orné la pièce de roses mousse et de roses thé, devinant que son ami, sans doute, choisirait de demeurer ici. Elle voulut prendre sa broderie. Mais Guéméné dit impérieusement:
--Non, non, ne travaillez pas!
Elle trouva exquis de se soumettre, et laissa retomber son ouvrage.
--Donnez-moi votre main, dit-il encore.
Cette main était grasse et jolie; quelques pierreries étincelaient à l’annulaire. Guéméné la baisa, la caressa longuement. Puis il l’appuya sur ses tempes, sur ses cheveux, et il disait âprement:
--Je suis tellement sevré de ces douceurs!
Elle demanda, dans sa délicieuse pitié qui lui semblait sanctifier tout:
--Pauvre ami! votre femme est donc si indifférente pour vous?
--Ah! reprit-il avec cette cynique injustice que donne la passion, ma femme a séparé ma vie de la sienne. J’ai trente-cinq ans, et le cœur muré dans un tombeau...
Elle frémit, dégagea sa main et garda le silence. Elle choisit un fil de soie, chercha son aiguille. Elle tremblait. Ses yeux troublés n’y voyaient plus.
Alors il implora tout bas:
--Dites-moi: «Je vous aime».
Elle se raidit.
--Non, non, je n’ai pas le droit.
--Quoi! vous n’avez pas le droit! Vous êtes seule, maîtresse de vous-même, de votre cœur, de votre personne; je vous ai donné toute mon âme, toutes mes pensées, et je vous porte vivante en moi jour et nuit; je suis le seul être qui vous chérisse avec cette force, cette tendresse, et vous n’auriez pas le droit de me donner cette joie: entendre vos lèvres m’offrir ces deux mots que j’attends, qu’il me faut, que je veux!
--Oh! mon ami! mon ami! murmura-t-elle épouvantée, calmez-vous, je vous en supplie. Vous non plus, vous n’avez pas le droit, vous appartenez à une autre.
--Mais cette autre m’a détaché d’elle par son égoïsme, par sa dureté, par son orgueil: elle s’est retirée de moi; elle a élevé, de son chef, une barrière entre nos âmes... Alors je suis condamné à traîner jusqu’au bout cette existence sans amour, lié à une femme que je n’aime pas! Car c’est vous que j’aime, mon amie, et depuis si longtemps que l’aveu m’en étouffe! Je me demande quelle timidité m’a toujours retenu de vous le dire, quand nous le savions si bien tous les deux.
--Ah! fit-elle, les yeux clos, dans une béatitude profonde, je le savais oui, je le savais; mais c’est si doux de l’entendre!
--Alors, continua-t-il en se rapprochant d’elle, que je sente encore votre chère main sur mon front, et vos lèvres; que j’entende les mots de tendresse qu’on ne me donne plus...
--Fernand! Fernand! supplia-t-elle, je crains de faire mal...
--L’amour est beau, lui dit-il en la prenant entre ses bras, l’amour est saint. Soyez cette mère jeune et adorable qui guérit tous les chagrins, soyez l’amie absolue, sans aucune arrière-pensée, sans réticence. Voyez comme je vous aime entièrement!
Et, cédant enfin, elle lui donna les premiers baisers de passion qu’elle eût jamais connus. D’ailleurs, ce ne fut qu’une étreinte brève. Elle se ressaisit et sa conscience timorée s’alarma:
--Partez, maintenant! Vous reviendrez demain; je saurai mieux, je me posséderai mieux moi-même... Partez, dites, partez! J’ai peur d’André. S’il était venu!... Vous voyez bien que je fais mal...
Alors il lui demanda de la voir le lendemain, loin d’ici, dans quelque coin tranquille: le désir lui était venu d’une partie de campagne, comme s’ils étaient deux tout jeunes gens du petit monde parisien. Elle rougit d’abord à l’idée de ce rendez-vous. Il l’enlaça, la traita de petite fille naïve, lui montra combien leur amour était noble. Et ils commencèrent à discuter l’endroit de leur rencontre. Elle ne se défendait plus que faiblement, à bout de forces, remettant au lendemain de lutter avec plus de lucidité, peut-être avec plus de courage, quand le bruit d’un pas derrière la porte les sépara, les dressa tous les deux, une légère flamme aux joues.
La domestique entrait, présentant une carte:
--Cette dame voudrait parler à Madame.
Les traits de la jeune femme se contractèrent; mais elle se raidit, et, avec son beau sang-froid inaltérable, elle dit simplement:
--C’est bon, priez cette dame d’attendre une seconde, j’y vais.
Elle allait parler, hésita, entr’ouvrit deux ou trois fois les lèvres, et finit par dire à Fernand:
--Vous m’excusez, il faut que je voie cette personne. Partez, mon ami, tenez... par cette porte... Il s’agit d’une affaire urgente... Je ne puis faire attendre.
Et, un peu plus nerveuse que de coutume cependant, conservant entre ses doigts la carte roulée, elle poussait doucement Guéméné vers une porte qui s’ouvrait directement sur le vestibule d’entrée. Lui la tourmentait encore au sujet de ce rendez-vous du lendemain.
--Mais où vous retrouverai-je?...
--Je vous écrirai, je vous le promets, avant ce soir...
--Vous promettez?...
Enfin il disparut et, dans le creux de sa main, tremblante, le cœur si étreint qu’elle respirait à peine, elle relut:
DOCTEUR THÉRÈSE GUÉMÉNÉ
Une animosité plus violente que jamais lui vint soudain contre la mauvaise femme qui avait dévasté la vie de Fernand. Et ce sentiment la domina jusqu’à lui faire affronter bravement, presque insolemment, cette visite. Elle se disait:
«Voici qu’elle l’espionne maintenant!...»
Ayant rajusté devant une glace les ondulations de ses cheveux, elle s’en alla au salon, intrépide, prête à tout subir pour celui qu’elle savait sien à jamais.
* * * * *
Thérèse l’attendait, debout, près du piano. Elle était vêtue de noir. Mais, de la hautaine image qu’avait gardée madame Jourdeaux, rien ne subsistait plus qu’une mince jeune femme aux yeux très tristes, sans arrogance, sans dédain, sans reproches, sans haine.
Un peu timidement, elles s’abordèrent, se pénétrant l’une l’autre avant d’échanger une parole. Et l’attitude de Thérèse apaisa la tendre femme.
--Vous avez voulu me voir, madame?
--J’ai eu besoin de vous voir, rectifia Thérèse avec un accent de telle loyauté, un désir si évident de sincérité, que madame Jourdeaux pressentit dès lors le ton que prendrait l’entretien.
Mais, encore une fois, elles se regardèrent avec défiance, en femmes ennemies dont la mesure et la réserve ne tiennent qu’à la courtoisie.
Leur commune élévation de cœur, sinon de cerveau, les faisait égales, dignes l’une de l’autre. Bien plus, elles se ressemblaient: de même stature, de même taille, avec des robes que la mode de la saison faisait identiques.
Thérèse enfin parla:
--On a dû vous dire, madame, que j’étais une femme orgueilleuse et fière, une femme froide, égoïste et dure. Puisque je vous estime assez pour être venue vous trouver aujourd’hui, je veux que vous m’estimiez aussi, que vous me connaissiez et me jugiez. Je ne suis pas une femme orgueilleuse, mais une femme qui souffre. Je vous sais bonne; et je suis venue vous demander votre aide dans un grand malheur qui me frappe.
--Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, madame, mon aide vous est acquise.
Thérèse, après une pause, reprit avec effort:
--J’ai, madame, une mère excellente à qui je ne dirais pas ce que je vais vous avouer. Je ne l’ai dit à personne, et c’est pour la première fois que ces mots, qui me coûtent beaucoup, vont sortir de mes lèvres. Je veux que vous sachiez cela, tout d’abord, pour comprendre quelle marque de confiance absolue je vous donne là. Je vous demande la vôtre en échange.
Madame Jourdeaux perdait son assurance agressive. Elle croyait sentir encore à son cou les bras de celui qui était le mari de cette femme, elle croyait entendre ses phrases passionnées, elle se rappelait ses baisers, son étreinte: elle devenait livide. Elle dit:
--Madame, vous avez toute ma confiance, encore une fois, si je puis vous rendre service, je suis à vous.
--Il y a quatre ans, continua Thérèse, j’épousais le docteur Guéméné. J’en avais vingt-cinq; et, si ce n’est plus pour une femme la prime jeunesse, pour une étudiante qui s’est absorbée dans un travail ardu, c’est au moins encore une jeunesse sentimentale très neuve, très inexpérimentée, avec des idées fausses, quelquefois très larges, souvent très limitées. Je n’avais pas terminé mes études médicales; le docteur me demanda d’y renoncer: je n’y pus consentir. Nous nous sommes mariés et nous avons connu un grand bonheur dans l’amour le plus tendre.
Sa voix s’altérait; elle reprit son assurance, d’un effort, et poursuivit:
--Le docteur est la nature d’homme la plus belle, la plus délicate. Dans notre ménage, il était le meilleur. Je l’aimais. J’aimais aussi ma médecine. Il faut aimer son mari uniquement. Je le savais mal; j’aurais dû me contenter de mon grand bonheur d’épouse, j’ai voulu y joindre celui que je puisais dans mon métier... Vous voyez, madame, quelle confession je vous fais... Pendant que je me trouvais heureuse, mon mari ne l’était pas. Le partage de ma vie a été longtemps sa peine constante. La punition vint vite. J’avais un beau petit bébé que j’ai perdu, peut-être--je n’ai jamais eu le courage d’en convenir--par ma faute. Et le mari que j’aimais... je l’ai perdu aussi.
Elle ferma les yeux, un moment, se recueillit comme pour reprendre la force de continuer. Et, plus bas, péniblement:
--Voilà l’orgueilleuse et hautaine femme que vous avez devant vous, madame; elle vous dira toute sa peine et toute son humiliation comme elle la dirait à l’amie la plus fidèle. Vous pouvez me comprendre, je le sais, et c’est pourquoi je vous ai choisie. Mon mari, qui a souffert à son foyer, qui a vu périr son rêve, m’a retiré son cœur et l’a donné à une autre femme. Cette femme, je la connais, je l’estime, mais je la juge. Elle m’a pris mon bonheur, elle le tient dans ses mains; peut-être s’y croyait-elle autorisée par mon peu de soin à le conserver. Mais, que feriez-vous, madame, si une femme en avait usé pareillement à l’égard de votre cœur, de votre amour, du mari que vous aimeriez passionnément?
Elles étaient aussi blanches l’une que l’autre, et baissaient la tête toutes deux.
Madame Jourdeaux dit timidement:
--Peut-être serais-je allée trouver cette autre femme en toute loyauté; et, si elle n’était pas coupable, si elle n’avait à se reprocher qu’un sentiment très pur, sans faute, sans tache, elle m’aurait reçue comme une amie. D’aimer le même homme, nous aurions pu beaucoup souffrir; mais, moi, je ne l’aurais pas méprisée...
--Oui, dit Thérèse rêveusement, vous auriez eu raison...
Elles se regardèrent. Des larmes jaillirent de leurs yeux.
Thérèse ajouta:
--Je ne suis plus médecin. J’ai voulu donner à celui qui me délaissait cette preuve suprême d’amour de lui sacrifier la moitié de ma vie. Mais si petite est maintenant la place que je tiens dans ses pensées qu’à peine a-t-il pris garde à mon acte. Ainsi le déchirement que j’ai subi, et que vous ne pouvez comprendre, madame,--car il m’a semblé commencer de mourir en cessant d’être ce que je fus jusqu’ici,--ce déchirement est devenu inutile: je n’ai pas reconquis ce cœur qui appartient désormais à une autre. Pourtant le bonheur n’est pas seulement pour moi au foyer, il y attend aussi ce compagnon inconstant qui vivra misérable tant qu’il errera loin de la paix, de l’ordre, de la famille. Si celle qui croit l’aimer l’aimait véritablement, elle souhaiterait qu’il revînt là.
--Madame, reprit la douce femme en essuyant ses larmes, celle qui aime votre mari ne vous vaut pas: vous êtes la plus grande, la plus généreuse, vous êtes celle à qui fatalement il reviendra, car vous détenez les liens les plus anciens, les plus réels, la souveraineté de l’épouse. Cette femme regrettera cruellement de vous avoir mal jugée. Vous verrez, vous verrez, elle disparaîtra, elle s’effacera de la mémoire même de celui que vous aimez. Vous le posséderez de nouveau tout entier...
--Est-ce possible? demanda Thérèse.
--Soyez-en certaine, répondit madame Jourdeaux.
Quand elles se dirent adieu, les mains longuement serrées, à la porte, la veuve demanda:
--Voulez-vous m’embrasser, madame?
Elles s’embrassèrent comme deux sœurs qui ne se reverront jamais.
* * * * *
Le lendemain, Guéméné, tremblant de bonheur, décachetait, à sa table de travail, la lettre de madame Jourdeaux si fiévreusement attendue depuis la veille.
Elle disait:
Mon ami,
Pardonnez-moi la peine que je vais vous faire. Je me réveille enfin d’un long et coupable sommeil. Dieu a permis que ce fût avant d’avoir sombré dans le mal.
Vous êtes uni à une noble femme dont vous avez le devoir de faire le bonheur. Si elle a eu quelques torts, ne les avez-vous pas exagérés? Examinez-la mieux; examinez-vous: voyez s’il ne reste pas au fond de vous-même des racines vivaces de l’amour d’autrefois.
J’ai un fils qui aura vingt ans quelque jour. Je suis son éducatrice, et dois rester pour lui l’idéal du bien. Quelle autorité trouverais-je en moi-même si je me laissais aller à une faiblesse inavouable, et que lui répondrais-je le jour où il découvrirait dans le passé de sa mère le secret qu’il faut traîner jusqu’à la fin, en le cachant avec des ruses, des mensonges, une incessante duplicité?
Entre nous, qu’y a-t-il? Certes un grand amour, l’amitié la plus douce, mais aussi un bonheur sans base, établi en dehors de tout ordre, de toute loi. Nos destinées, d’elles-mêmes, divergent. Vous avez votre femme et j’ai mon fils. Voilà pour chacun de nous les assises de l’existence véritable, de la vie morale, du bonheur. Nous donner l’un à l’autre, mon pauvre cher ami, aurait été renoncer à toute paix, à toute dignité. Notre amour irrégulier aurait fini dans l’amertume et dans la honte.
Il finit aujourd’hui dans des larmes très pures. Vous ne me retrouverez pas boulevard Saint-Martin, mon ami: je vais en Lorraine, mon pays. J’y rejoindrai mon père, qui habite là-bas très seul. Entre ce cher vieillard, mon petit chéri et le souvenir de notre amitié, ma vie s’écoulera dans le calme. Pour vous, retournez-vous, de toutes les forces de votre volonté, vers la compagne à qui vous avez juré, un jour, de l’aimer éternellement.
Deux heures plus tard, alarmée de ne pas le voir sortir, Thérèse entra dans le cabinet de son mari.
Elle le trouva prostré devant sa table, les tempes dans les paumes, les yeux rougis, une lettre étalée sur son buvard. Elle devina tout de suite la vérité: la rupture promise hier, qu’elle n’attendait cependant pas si prompte, si radicale.
Elle s’approcha, un peu craintive. Certes, elle le comprenait, ce ne pouvait être encore l’effusion, l’élan passionné qui lui ramènerait son mari, mais un immense espoir en l’avenir lui venait. Et elle se mit à murmurer lentement, près de lui:
--Tu as un grand chagrin, Fernand, mais tu n’es pas seul. Une amie est là qui te consolera. Je suis toute à toi maintenant; tu me trouveras toujours. La maison te sera douce, va... Que fera-t-on de mon cabinet de consultation? Peut-être un laboratoire de sérothérapie pour t’épargner la course quotidienne à l’École. Tu as une œuvre à accomplir, Fernand; je t’aiderai: tu triompheras. Moi, je serai ta compagne, tout simplement, ton obscur préparateur, et, comme nous l’avait dit un jour, délicieusement, Dina Skaroff, «ton assistante».
Guéméné brisé, l’âme malade, se retourna vers Thérèse: il souffrait encore beaucoup, et s’abandonna à elle comme un blessé.
C’était la saison des nids. Dans les peupliers d’Italie, qui frissonnaient au-dessus du fleuve, un pigeon gris, à la collerette verte et soyeuse, becquetait sa femelle de son bec ciselé comme un bijou de corail rose.
FIN
ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--15773-10-07.